‹ OEuvres complètes (volume 3)Chapitre 106 sur 400 · ACTE I, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IX

Vous siégez, m'a-t-on dit, dans notre parlement.

MADAME FOLLEVILLE

Tout le monde déjà vante son éloquence.

MILADY

Quoi! sur tant de rivaux avoir la préférence!.,. Mais il faut de grands biens pour défendre nos droits.

EDOUARD

Madame veut savoir, pour satisfaire aux lois. Comment je m'y suis pris; car je suis sans fortune.

MILADY

3'entends, selon l'usage, on vous en a fait une.

Ah! qu'un riche est heureux de doter les talents.

MILADY

Il faut avoir de plus des protecteurs puissants.

EDOUARD

Je n'en ai point, madame.

SIR HARVEY

Au moins tu dois connaître Les moyens qu'on a pris pour te nommer, peut-être? Car moi, je sais très-bien que nos fiers électeurs Des candidats nombreux sont peu les serviteurs. Que, pour avoir leur voix, il faut qu'on la demande. Plus d'une fois encor. Nécessité commande : Et , malgré qu'on en ait , il faut , en pareil cas , Prodiguer à John Bull ses poudings et ses pas.

EDOUARD

Je n'ai pas dépensé, monsieur, une guinée.

MILADY, avec ironie.

Le bonheur de monsieur est dans sa destinée.

Toujours elle protège un enfant sans appui.

EDOUARD

Dites qu'un orphelin ne compte que sur lui.

Cette réflexion de votre bienveillance

Me prouve qu'on attend beaucoup de ma naissance.

MADAME FOLLEVILLE

Eh ! qu'importe le nom , quand on a des talents !

Vous êtes, à mes yeux, noble depuis cent ans.

SIR HARVEY

Comme tout se corrompt! C'est une chose étrange Que sans or, sans amis, maintenant tout s'arrange. En vain tu me le dis; je ne conçois pas, moi. Qu'on soit représentant sans sortir de chez soi.

EDOUARD

Je n'avais même fait encor nulle demande.

Lorsqu'un jour je reçois une lettre d'Irlande,

D'un seigneur de Dublin. 11 veut qu'un magistrat

Lui donne sur ma vie un long certificat ;

Qu'il constate surtout le temps où mon enfance

Vous acquit tant de droits à ma reconnaissance ;

Sans en voir le motif, j'envoyai cet écrit ;

Et,' peu de temps après, un courrier me remit

Un paquet important. Jugez de ma surprise !

(Je crus qu'on avait fait quelque lourde méprise).

Lorsque je lus ces mots : — « Vos principes connus.

« Votre esprit , vos talents , d'éminentes vertus ,

a De mes concitoyens vous méritant l'estime,

« Ma cité vous élit d'une voix unanime

« Pour la représenter et défendre ses droits :

ACÏ£ f, SCÈNE IX. i-n

« Par de nobles efforts justifiez son clioix. « Vous êtes destiné, si le sort m'est propice, u A réparer bientôt une grande injustice; <( Un coupable puissant trompa la nation : « Vous seul l'accuserez. » Signé Miss Odelsox.

MADAME FOL LE VILLE

Une miss! ah l)on dieu!

MIL AD Y

Election bizarre!

SIR HARVEY

Cette miss, à coup sûr, ne peut être une avare ! Mais tu la connais donc ?

EDOUARD

Je ne la vis jamais.

MADAME FOLLEVILLE

A-t-elle de l'esprit ?

CLARA , vivement.

Que dit-on de ses traits' Oli! sa beauté, sans doute.... .

EDOUARD, souriant . eu regardant Clara.

En Irlande on la cite.

Si j'en crois ce qu'en dit un bomme de mérite Qui la connaît beaucoup, à sa rare beauté Elle mêle la grâce et la sévérité ; INIais, au premier coup d'œil , ses brillantes manières, Quoique nobles pourtant, paraissent singulières : Sous un air un peu brusque elle cache un cœur bon , Affecte du dédain pour les gens du grand ton ; Sa conversation, sérieuse et suivie. Prend souvent la couleur de la misanthropie; Tome JX. ^ ] '.

Elle habite l'Irlande, et là certains seigneurs,

On ne sait trop pourquoi, lui rendent des honneurs:

Elle a de plus parmi ces amis honorables,

Des savants distingués, des gens considérables;

Et l'on ne sait pas trop si le nom ^Odelson ,

Que l'on ne connaît pas, est en effet son nom.

MA.DAME FOLLEVILLE

Par ma foi! cette miss est assez singulière!

En France on la prendrait pour une aventurière.

MILA DY

Pourquoi ?

MADAME FOLLEVILLE

C'est que nos miss n'ont pas la faculté De courir le pays, de faire un député. Je sais bien que chez vous c'est un tout autre usage. Que la jeunesse est libre, et n'en est pas moins sage.

MIL ADY.

Il vous sied bien, vraiment, de critiquer nos mœurs. Qui connaît les Français pourra blâmer les leurs. Si chez vous l'on retient les jeunes demoiselles, Après le mariage.... elles sont peu cruelles: Et l'on assure enfin qu'en ce pays galant La femme de bon ton doit avoir un amant.

Eh bien ! l'on vous trompa sur notre caractère :

Si nous montrons souvent une tête légère ,

Si l'usage nous donne aussi la liberté

De porter dans le monde une aimable gaîté,

D'écouter en riant quelques cajoleries ,

Tout se borne, madame, à des plaisanteries :

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