SCÈNE II
DESTOUCHES, seul.
Asseyons-nous. Depuis plus de quinze jours que. je cours la poste , j'ai grand besoin de repos , et pourtant je ne puis en prendre avant d'avoir vu don Salvador. Ah! quel métier pénible que celui d'envoyé diplomatique ! Plus mon goût m'éloigne de ce genre d'occupation, et plus on cherche à m'y attacher. C'est pourtant au chevalier de Louville que je dois ce commencement de fortune. Grâces à lui, me voilà l'instrument d'une intrigue de cour, l'ennemi secret de la femme la plus puissante de l'Espagne. Une princesse favorite tomber
tout à coup du sommet des grandeurs, et c'est moi qui vais diriger la main... Allons, Destouches, fais tes adieux à la muse comique... Et pourquoi donc? témoin obligé de toutes les petites passions qui dirigent les hommes, que de scènes vont se passer sous mes yeux î que d'intérêts opposés! que d'espérances trompées!.. La joie, la crainte, la perfidie, le mensonge et f ingratitude, tout va se réunir pour enrichir les tablettes du poète comique. Et l'ambition me ferait renoncer à ma belle carrière! non , jamais. Observer et peindre les hommes, voilà ma destinée, et j'espère bientôt qu'une nouvelle comédie... O désir du succès qui me dévore! ai-je donc tort de te préférer aux illustres emplois ? Qui , dans cent ans, saura que je fus diplomate? Et, si d'heureux pressentiments ne me trompent pas , l'auteur peut parvenir à la postérité; mais , en attendant, remplissons nos rigoureux devoirs. Efforce-toi, secret amant de Thalie, de rembrunir ton front, de parler sans rien dire, et sois, pour quelques instants au moins, le plus grave et le plus ennuyé des diplomates de France. Don Salvador n'arrive point : en l'attendant cherchons un petit coin où je puisse me reposer. J'y dormirai tout aussi bien que dans ma chaise de poste.
(Il va s'asseoir dans uu petit enfonceraent),