COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS
SUR
iiRRivÉ, non sans peine, à la dernière pièce de mon Recueil, je me suis imposé la tâche ( après toutefois que j'aurai parlé de la manière dont la censure reçut encore mon Complot de Famille^ et de l'effet qu'il produisit à la lecture que j'en fis à l'Institut) de jeter un coup d'œil général sur mes notices , de réparer ou des omissions importantes , ou les erreurs que j'ai pu commettre; et, par quelques nouvelles idées sur les comédiens et sur les gens de lettres, de terminer un travail que j'ai entrepris dans l'espoir d'être utile au Théâtre-Français, qui fait aussi partie de la gloire de la nation.
Tourmenté par la censure qui avait rejeté mon Orateur anglais, attendu que cette pièce était un tableau trop vrai de nos mœurs politiques, et ma Princesse des Ursiiis , parce que les mœurs des courtisans y étaient aussi peintes trop fidèlement, je voulus , malgré toutes ces contrariétés, m'essayer encore dans ce genre philosophique et moral, et j'entrepris un troisième ouvrage. Comme j'avais la
conviction intime que la peinture des ridicules du temps présent m'était interdite , et j^que les sujets qui me conduiraient à démasquer les vices des valets de cour du temps passé, ne me seraient jamais permis , il fallut me borner au tableau des mœurs des ])articuliers d'une certaine classe, à une époque qui, je le pensais du moins, trouvait peu d'apologistes; époque assez rapprochée de nous (je la fixe dans ma pièce, en citant comme un événement tout récent , l'arrivée de Voltaire à Paris , en 1778), pour qu'une partie du public pût se rappeler les personnages que je voulais peindre , et pour que le tableau de leurî^ ridicules n'effrayât pas nos hommes du jour. C'est ainsi que, cédant au désir que j'avais de faire une comédie de mœurs, je crus pouvoir me flatter de Fespoir de la voir représenter, même sous l'empire de notre absurde et méticuleuse censure. Un motif plus puissant encore m'encouragea à traiter un sujet qui se développait à mes yeux d'une manière tout-à-fait satisfaisante; je trouvais très- piquant de lier pour ainsi dire les comédies du genre de Marivaux à celles de nos jours, par une comédie dans laquelle j'opposais la légèreté de nos jeunes seigneurs aux manières simples et graves de la philosophie qui exerçait déjà son influence sur les hautes classes de la société. Cette idée, que je trouvais neuve, me semblait nécessaire pour remplir une lacune qui existait dans l'enchaîne-
ment des ridicules de nos époques passées. Je n'aurais pourtant pas cherché à réparer cette lacune pour le seul plaisir de prouver que la comédie a toujours peint les mœurs de la société, si je n'eusse trouvé dans le sujet de ma comédie une source féconde de comique qui tenait à cette opposition naturelle entre la philosophie et les préjugés; opposition si prononcée, qu'elle devait faire prévoir, à tous les penseurs de ce temps-là, que la société en éprouverait quelque jour le choc le plus terrible.
Je n'entrerai point dans de plus longs détails sur le sentiment qui me portaà entreprendre cette comédie. Je crois que mon lecteur, pour peu qu'il approche de la soixantaine, éprouvera quelque plaisir à se rappeler le tableau d'un monde qu'il a connu, et qu'il sera de l'avis des littérateurs distingués qui ont entendu ma comédie. Comme j'étais certain que le Théâtre-Français devait la jouer dès qu'elle reviendrait de la censure, et que d'après ce que m'avaient dit les censeurs , je ne devais pas craindre leur veto^ je consentis à la lire dans plusieurs sociétés, ce qui est toujours une imprudence, parce qu'on y peut rencontrer de ces auteurs à qui le ciel a refusé l'imagination, et qui, sans le vouloir, s'approprient vos principaux caractères, et les cousent à quelques vieilles intrigues; mais il y avait des personnes à qui je n'avais rien à refuser, qui voulaient enten-
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dre mon ouvrage, sans doute parce qu'il faisait alors quelque bruit dans le monde littéraire. De ce nombre fut mon gendre (M. Mazois"! qui désira le faire connaître à sa société; mais de mon côté j'invitai à la réunion , qui eut lieu chez lui , plusieurs de mes jeunes confrères en Apollon, parmi lesquels j'ai du plaisir à citer le jeune Casimir Lavigne, si avantageusement connu par ses débuts dans la carrière dramatique, et par d'autres essais en littérature, estimés de tous les gens de goût. 11 me parut trèssatisfait de ma pièce, surtout de la noblesse, de la fermeté du caractère de mon vieillard; il me loua beaucoup aussi sur mon jeune duc dont l'étourderio et l'immoralité se faisaient excuser par un bon cœur. J'ai dû croire à la sincérité de ses éloges; car mon confrère, M. de Ségur, qui avait connu les originaux de mes portraits, m'assura que j'avais peint d'après nature. Ce compliment me rappelle un autre mot qu'il dit tout haut après ma lecture à l'Institut de la Princesse des Ursins ou les Courtisans ; il s'écria: Ces courtisans sont ressemblajits a faire peur. Il y a peut-être trop de franchise de ma part à rappeler ces mots flatteurs ; mais pourquoi ne montrerais-je pas un peu de vanité de l'ap-
(*) A.rcbitecte, membre du conseil des bâtiments civils; il est auteur du grand ouvrage des Ruines de Pomnéi , et d'uu autre intitulé le Palais de Scaurus.
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probation d'un lioinmeque sanaissance , ses emplois, son es[)rit, ont jeté parmi les personnages distin- 2;ués qui ont le plus brille à la cour, et dans les i>Tands emplois ? Puisqu'il est bien reconnu qu'il a porté dans sa brillante carrière cette douce philosophie, ce ^Tai patriotisme qui le font estimer de tous les partis, chérir de tous les bons citoyens et de tous les hommes de lettres, on conviendra que je n'ai pu recevoir sans quelque orgueil une louange directe qui m'honore par la manière dont elle m'a été donnée , et vu le caractère respectable de la })erson'ne dont elle vient.
J'eus long -temps, comme je l'ai dit, l'espoir de faire représenter cet ouvrage. Plusieurs de mes censeurs et entre autres M. de Lacretelle le jeune, parurent disposés en faveur de ma comédie : il ne se montra pas aussi insensible que j'avais lieu de le craindre, aux principes de cette douce philosophie qui, dans sa jeunesse, l'avaient mis en relation avec le plus digne, le plus respectable des philosophes modernes, M. Lamoignon de Malesherbes. Veut-être mon principal personnage (le comte de Grandval ) , exerçant de mode^lfe vertus dans sa champêtre retraite, étendant pour l'intérêt du pauvre les nouvelles déccruvertes dans les sciences et les arts , lui rappela-t-il ce grand citoyen, cet infortuné magistrat ; enfin, quelles que soient les raisons qui aient
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motivé Tintérèt qu'il témoignait pour ma dernière production, il me promit un rapport favorable, si je consentais à faire les changements qu'il m'indiquerait. Esclave soumis de la censure, j'obéis à mon confrère; ce qui me donna beaucoup de travail , car il me fallut changer beaucoup de vers. Je dus d'abord faire descendre mon jeune duc de son rang à celui de marquis^ attendu qu'il était impossible , observat-on, qu'un jeune iluc, dans les premières années du règne de Louis XVI, fût un étourdi. Il me fallut aussi prendre bien des précautions pour faire croire que l'on avait grandement surpris la religion d'un ministre, puisqu'on avait pu parvenir à lui faire lancer une lettre de cachet contre des personnages obscurs. Tout le monde sait en effet que, sous M. de St-Fiorentin, par exemple, une lettre de cachet était la chose la plus difficile à obtenir. Néanmoins, comme toutes ces corrections n'atteignaient pas le fond de mon ouvrage, je me plus à donner cette marque de ma soumission à mes bienveillants censeurs; et quelque travail que cela me coûtât, je me trouvai bientôt en état de présenter au ministère de l'intérieur un nouveau ilâmiuscrit secundàm Lacretelle.
Malgré toutes ces précautions, malg, ré* toutes mes soumissions respectueuses aux avis de mes censeurs , on garda mon manuscrit pendant plusieurs mois,
SUR LE COMPLOT DE FAMILLE. l^3^ ot ce retard outrepassant les régules de la politesse et de la justice administrative, je pris le parti d'en écrire à mon compatriote, M. de Corbières, nonvellement nommé ministre de l'intérieur. Comme je n'avais pas eu l'occasion de le voir depuis son enfance, je supposai qu'il pouvait m'ètre permis de me rappeler au souvenir d'un camarade de collège par une petite requête en vers qui lui rappelle raittout à la fois mon nom , les relations de nos fa milles, ma profession , nos jeux, et tous les plaisirs du jeune âge. Cette requête étant restée sans ré*ponse, et mon manuscrit m'ayant été renvoyé sans approbation de la censure, et sans une ligne qui révélât le motif de cette sévérité , je jurai d'abandonner la carrière du théâtre tant que cette odieuse et ridicule censure existerait. En effet, quel est l'homme de lettres, quia été honoré des bontés du public, ou qui se sent digne de les obtenir, qui puisse supporter une pareille humiliation! Je ne parlerai pas des hommes qui composent cette espèce d'administration ; s'il en est quelques-uns qui par des talents se sont fait connaître du public, il en est d'autres aussi qui, par des opinions complaisantes en faveur de tous les pouvoirs, se sont montrés indignes de cette magistrature littéraire. Mais en supposant qu'il ne fallût, pour remplir cet emploi, rien de ce que les hommes aiment et respectent, des sentiments dhoinieur, une certaine dignité de ca-
raclère; en supposant que, dans ce genre déplace, on ne crût remplir qu'un vil métier pour lequel on n'a besoin ni de l'estime de soi-même, ni de celle des autres, encore faudrait-il donner à cette réunion d'exécuteurs des hautes oeuvres de l'esprit, une forme administrative qui put sauver aux gens de lettres une partie des courses, des démarches, des tourments de tous les genres auxquels ils sont exposés. Mais non, il semble que l'on se soit fait un jeu de les abreuver de dégoûts, afin de leur faire quitter la carrière qu'ils honorent ou qu'ils auraient pu honorer. Quant à moi, qui pouvais encore essayer d'y ravir quelques palmes, je préfère abandonner cet espoir qui faisait tout le charme de mon existence, plutôt que me soumetrre à la honte de ne pouvoir écrire d'après ma conscience, de ne pouvoir exprimer les sentiments généreux que je .syis certain de porter dans mon cœur ; à la honte enfin d'être de mon vivant un vil esclave, que des bourreaux mutilent à leur gré, sans raison, ni pitié, des bourreaux qui ne se croient des droits aux récompenses de leurs maîtres, qu'autant qu'ils peuvent leur montrer les membres dépecés de leurs victimes.
Mais laissons ce tableau dessouffrances de l'homme de lettres. Hors de l'atteinte des censeurs , je devrais savoir me résigner à mon sort plus philosophiquement. Au reste , cette colère du moment peut m'étre permise, surtout dans la notice d'une pièce inédite
SUR LE COMPLOT UE 1 V.MILLE. 455 et que probablement je ne verrai pas représenter. S'il me reste l'avantage de pouvoir l'aire imprimer tous les ouvrages qui, de par la censure, sont mis à V index ^ cet avantage peut-il se comparer à tous ceux que peut offrir une représentation ? Un ouvrage dramatique reçoit de la scène un intérêt , un éclat que rien ne peut compenser. Le lecteur, qui jugera froidement ma pièce dans son cabinet, aura t-il quelque idée du sentiment que l'auteur éprouvait en traçant telle ou telle tirade, sentiment qu'il peut communiquera l'acteur? Non, une pièce imprimée ne peut paraître à la lecture qu'un froiil portrait à qui l'art a donné la régularité des traits et une certaine fraîcheur de coloris; mais ce n'est qu'au théâtre que cette image reçoit la vie , ce n'est que là que ce portrait s'anime, ot fait illusion comme si l'on voyait la nature même. Qu'on ne s'étonne donc pas du sentiment pénible que me font éprouver tous ces exterminateurs de la pensée ; ce ressentiment peut être permis à celui qui sait n'avoir jamais enfreint les lois de la morale publique, ui par ses actions, ni par ses écrits, et qui se trouve tout à la fois atteint dans sa fortune et dans son bonheur. Dans sa fortune, puisque mes ouvrages contribuaient à mon existence; dans mon bonheur, car il n'en est pas de plus grand que de mériter l'estime publique par un genre de travaux qui prouvent à la fois la moralité et le talent de l'auteur.
Mais revenons aux moyens qu'il nie fallut employer pour retirer mon manuscrit des bureaux de la censure. On trouvait plus simple de le garder que de prononcer sur son sort. Quelque aguerri qu'on soit dans l'art d'afficher hautement le mépris de toute bienséance lorsqu'il s'agit d'opprimer les gens de lettres, encore sait-on que l'on s'expose à leur ressentiment; et comme ce ressentiment peut s'exhaler d'une manière piquante contre ces tyrans brevetés de la littérature, on retarde, autant que l'on peut , la publication de l'arrêt. C'est, comme je l'ai déjà dit, cette lenteur que me firent subir mes juges, qui me détermina à adresser à M. le ministre de l'intérieur la petite requête que j'ai imprimée dans ma notice sut St-Foix. Comme cette requête était restée sans réponse, et que je crus voir dans le silence de mon compatriote ministre , je ne dirai pas une preuve de mépris, car je ne crois pas qu'un honnête homme ait à craindre du mépris, même de la part d'un ministre, mais une preuve d'indifférence que je ne croyais pas mériter, d'après surtout ce que des Bretons m'avaient rapporté de la simplicité de ses manières et de l'agrément de son esprit, quelle que fût la raison de ce silence, je n'en fus pas moins blessé ; et comme je me trouvais réduit par la censure à la nécessité de ne plus travailler pour le théâtre, je crus devoir profiter de ce moment pour réunir tous mes ouvrages , et les offrir
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;ui public accompagnés (le notices, dans lesquelles je me proposais de lui faire connaître toutes les particularités de ma vie. Au nombre des contrariétés qui m'avaient poursuivi, je citai le silence de monsieur de Corbières, et, sous le voile de la plaisanterie, je cachai le chagrin que m'avait causé, non le dédain du ministre, mais Foubli du condisciple. Hélas ! avant de me livrer à ce mouvement de dépit, pardonnable à l'homme blessé dans son amour- propre et dans les sentiments qu'avaient réveillés des souvenirs d'enfance , j'aurais bien dû réfléchir qu'il était impossible que le ministre qui tient le moins à son nouveau rang, qui joint à des connaissances profondes en littérature un esprit vif et piquant , qui accueille avec bienveillance ses concitoyens les plus obscurs , ne pouvait dédaigner, quelle que fût la différence de nos opinions, celui, qui, j'ose l'espérer, est honoré dans le lieu de sa naissance, pour ses mœurs, ses principes politiques, et quelques talents que ses concitoyens ont toujours encouragés. Si j'avais fait ces réflexions, si j'avais surtout songé qu'il se pouvait que le ministre n'eût pas reçu ma petite pièce de vers, je ne me serais pas exposé au regret de m'étre montré si susceptible. Des circonstances qu'il me serait trop long de raconter m'ont fait connaître mon erreur à ce sujet. J'ai été convaincu par le mi-
nistremème qiril n'avait pas lu ma requête , et que le chagrin que m'avait causé son silence ne devait pas lui être reproché. Si , à l'instant où j'écris , mon compatriote n'était pas ministre, peut-être me t'erais-je un plaisir d'entrer dans quelques détails sur ses qualités personnelles; mais le haut ran^ qu'il tient momentanément dans la société m'interdit des vérités qui ressembleraient à des flatteries. Je ne craindrais peut-être pas qu'on me fit ce reproche, si j'osais me permettre de juger mon compatriote comme administrateur. J'ai peine à accorder certaines mesures prises sous son ministère, avec l'esprit et les connaissances littéraires dont il fait preuve dans les relations habituelles de la vie. Peut-être dans mon compatriote se trouve-t-il deux hommes? L'homme privé me plaît et plaira sans doute à tout le monde par le charme de sa conversation ; l'homme public peut avoir droit à la reconnaissance d'une certaine classe de la société ; mais si ses amis doivent le chérir , l'accabler de louanges , je doute que, grâce à son impitoyable censure, les gens de lettres lui élèvent jamais des autels.
Cet éclaircissement, que j'ai cru devoir donner sur les seuls vers que j'aie adressés à un ministre de l'intérieur, prouve suffisamment combien je crains d'avoir été injuste envers les personnes dont j'ai parlé dans mes notices. Comme je n'ai
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jaoïais voulu humilier ceux mêmes' qui m'ont iait du mal ou qui ont voulu m'en faire , je ne crains point d'être obligé à aucune réparation. Si , au milieu de mes réflexions , il m'est échappé quelques traits qui révélaient un ressentiment caché ; si j'ai dessiné quelquefois des portraits assez ressemblants pour qu'ils pussent être reconnus par ceux-là même qui ont posé comme modèles, je leur ai facilité, en ne les nommant pas, les moyens de garder l'incognito pour tout le monde ; enfin, je crois avoir allié tout à la fois dans mes notices, la modération à la franchise , peu de malice à beaucoup de bienveillance. Loin d'avoir offensé quelqu'un, je crains bien plutôt d'avoir oublié, .dans ma petite galerie, des personnes dignes, par leurs talents ou leurs vertus, de tenir une place dans mes souvenirs. Si , dans la récapitulation des artistes et des gens du monde qui ont composé ma société, il se trouve certaines personnes dont je n'ai pas parlé autant que je l'aurais voulu , c'est qu'elles avaient le grand tort d'être vivantes. C'est la mort seule qui donne à l'écrivain le droit de rappeler tous les titres de gloire de ses rivaux, et même de parler de .ses amis les plus obscurs. Hélas! cette fatale mort, qui n'estime les travaux des hommes que parce qu'elle peut les détruire, qui frappe également le puissant et le faible , le prince et le sujet, le sage et le fou, vient en ce moment même attrister mon ame et chanoer la di-
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reciioii de mes pensées. Un ami (^) qui m'était bi^^u ch.er, qui m'était attaché par plus de trente années de confiance et d'intimité ; un ami qui m'avait encouragé dans ma carrière, et que les souvenirs de ma jeunesse auraient fait sourire plus d'une fois, vient de m'ètre eidevé d'une manière aussi prompte qu'inattendue. Je n'ai point à parler de ses succès dans les arts, ni dans les lettres, nul monument n'atteste sans doute son existence; mais toutes les qualités qui font Thonnéte homme et l'homme aimable, le bon citoyen et le bon père, lui avaient été données par la nature ; la bonté d'ame vaut souvent mieux qu'un bon ouvrage. Ah! si cette bonté pouvait être un titre aux yeux de la postérité, les pleurs de sa nombreuse et intéressante iamille, et les regrets de son ami, lui donneraient des droits à l'immortalité.
Mais abandonnons ce triste souvenir : rappelonsnous que, s'il m'est quelquefois permis de me livrer à des réflexions qui me touchent particulièrement , je me suis également imposé le devoir de contribuer à la gloire du théâtre par les idées que doivent m'avoir fournies le temps et l'expérience. Rappelons-nous surtout qu'arrivé au terme de mes travaux , ce n'est plus que dans cette dernière nolice
(*) M. Oay, iincieri receveur- j^énéial «lAix-la-Cliiipciie.
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que je peux faire part à inuii lecteur tle ce qu'il me reste à dire sur l'art dramatique, le Tliéâtre- Français et les gens de lettres.
Je commencerai d'abord par la société du Théâtre- Français , si anciennement établie, et qui eut pour fondateur le plus grand philosophe et, selon moi, le plus grand homme de la nation. Cette société qui , dans toutes les circonstances difficiles de son existence , dans ses débats particuliers , dans ses querelles avec les auteurs , ne devrait jamais perdre de vue la noblesse de sa fondation , ne soutient pas toujours aussi dignement qu'elle le pourrait les prétentions qui lui sont d'avance acquises à l'estime de tous les hommes de lettres , par le grand nom tle Molière, son fondateur.
J'ignore quels étaient les premiers règlements qui, dans l'origine, ont régi la société du Théâtre - Français; mais il faut que l'on s'en soit beaucoup écarté: car cette société, véritable république, dont tous les talents sont destinés à contribuer à la prospérité générale , ne me semble plus qu'une tumultueuse oligarchie , dont tous les membres sont toujours prêts à sacrifier les intérêts de tous à leur bien-être particulier. Je ne vois plus , au Théâtre-Français , qu'une réunion de petits tyrans qui se passent mutuellement leurs petits actes de despotisme envei^ leurs camarades plus faibles
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qu'eux, envers les auteurs dont ils ne croient plus avoir besoin , et même envers l'autorité et le public dont ils trouvent toujours le moyen de triompher.
Cette profession de ma manière de voir paraîtra, sans doute , à la majorité des comédiens une irrévérence très-grande, (^n ne pourra concevoir qu'un auteur, qui a fait partie de cette réunion, ait le courage de s'expliquer avec autant de franchise sur les abus qui se sont glissés dans son administration; et qu'il ose , si elle continue à se diriger d'après les mêmes principes, lui prédire sa dissolution. C'est cependant ce qui arrivera, et je me propose de le prouver par des raisonnements auxquels il sera difficile de répondre. Si je me permets de donner aux comédiens français des conseils, et de leur montrer que la route qu'ils suivent est fausse , et les conduit à leur perte , c'est que mon âge , mon expérience, la connaissance parfaite que j'ai des choses et des individus , me donnent le droit , nonseulement d'en raisonner, mais pour l'avantage de l'art dramatique , d'essayer de les préserver d'une imminente catastrophe. Ce qui peut autoriser encore ma franchise à leur égard, c'est que, dans le cours de ces notices , je leur ai donné individuellement les éloges auxquels ils ont droit par leurs qualités recommandables d'hommes à talents et d'honnêtes gens.
De toutes les sociétés réunies pour l'exploitation
(l'un genre d'industrie quelconque , aucune n'est plus florissante , grâce au bon esprit de l'ancien sociétaire , M. Saint-Prix , que celle du Théâtre- Français. Outre un matériel considérable qu'elle possède, elle jouit de cent cinquante mille francs .de rente, qui s'augmentent encore par les intérêts des sommes qu'on retient sur les recettes journalières, sommes retenues sur chaque part de sociétaire, et dont on rend le capital à l'acteur qui prend sa retraite : aussi cette administration estelle, sous le rapport de la fortune, dans un état très-florissant ; et les pensions des acteurs en retraite se trouvent d'autant plus assurées, que le fond en est placé sur l'état. Mais cette prospérité du moment, qui n'est due qu'à la bonne administration de l'un des anciens acteurs les plus distingués de cette société , peut s'évanouir tout à coup, si les acteurs, s'isolent de l'administration, et ne continuent pas de veiller autant à l'intérêt général de la société qu'à leur intérêt particulier. Si l'ambition fait la perte des hommes destinés à gouverner les états, la vanité , les petites passions, le penchant à dominer, doivent amener à la longue le malheur et la ruine des comédiens français. Ils ne se trouvent plus dans la position où ils étaient autrefois : l'ancien gouvernement leur avait donné un privilège, et n'avait point admis de théâtre rival. Maintenant que la raison, le nombre des auteurs,
le goût (lu théâtre , plus généralement répandtr , ont démontré la nécessité de donner une succursale au Théâtre -Français, ils ont perdu le droit, comme ils l'avaient autrefois , sous peine de leur ruine, d'être paresseux tout à leur aise, de faire peu de cas des désirs du public, et de se moquer, des auteurs. Les changements survenus dans les idées politiques de la nation devraient pourtant leur avoir appris que tout ce qui est privilège ne doit pas exister, que tout ce qui n'est pas juste est révoltant ; et que tont homme qui néglige de tirer parti d'une honorable industrie , n'a aucun droit à la considératio-ii publique. Le propre de tout gouvernement représentatif est de chercher la richesse dans l'industrie , parce qu'on est certain de trouver la considération dans une fortune qui rentl indépendant. Ces nouvelles idées, si elles étaient devenues celles des comédiens français , leur auraient fait sentir qu'ils ne devaient se regarder que comme membres d'une association commerciale ; que le seul moyen de faire fructifier cette association était de plaire au public par de nombreux travaux , par la supériorité qu'ils peuvent déployer dans leur genre d'industrie, et parle commun accord qu'ils doivent mettre dans l'exploitation, si je puis m'exprimer ainsi, d'une ferme dont le produit assuré peut au moins leur rapporter, année commune, de sept à huit cents mille francs.
Mais cette ferme, me dira-t-on, comment peuton espérer de la faire prospérer?. le Tai Hit d'abonl, par le travail, par l'accord entre les cultivateurs, qui ne doivent connaître d'autre intérêt que celui de tous. Mais , me répond ra-t-on : avec ce bon esprit, s'ils n'ont pas quelques ouvrages nouveaux, ils auraient beau jouer admirablement les anciennes pièces, malgré leur accord et leur zèle, ils pourraient bien ne rçtirer de leur travail que de trèslégères moissons. C'est là le raisonnement que j'attendais. Il est donc vrai que ce sont les ouvrasses nouveaux qui font la fortune du théâtre ; il est donc vrai que sans les auteurs tant anciens que présents et à venir il n'y aurait point de Théâtre- Français : s'il en est ainsi , pourquoi les auteurs sontils si souvent humiliés et découragés par les coméfliens? Si l'on ne peut se passer d'eux, pourquoi les traite-t-on avec injustice , souvent avec inojratltude? Eh quoi! les auteurs du temps passé auront contribué à l'existence et à la gloire des anciens comédiens français! les «auteurs modernes auront également contribué à la fortune de ceux de leur temps ; et leurs ouvrages deviendront , après quelques années ( au détriment de leurs enfants ) , le patrimoine de ceux qui les auront souvent avilis, ruinés pendant leur vie ! et eux et leurs ouvrasses seront livrés à tous les caprices, à toutes les injus-
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lices, à tous les mépris qu'une sotte vanité pourra faire peser sur eux; et ils n'auront aucune loi, aucune autorité qui puisse les défendre !
Que l'on ne voie pas en tout cela une vaine déclamation contre le système de l'administration de la Comédie-Française : tous les abus que je signale ici j'en ai été ie témoin. J'ai vu plusieurs de mes confrères en être les victimes; et moi-même, l'un des plus heureux auteurs de ce théâtre, j'ai éprouvé de tels déboires , que si le désir du succès et l'espoir de triompher de la malveillance ne m'kvaient soutenu, j'aurais vingt fois abandonné une carrière où le public semblait m'appeler, et d'où quelquesuns des comédiens semblaient vouloir me repousser. Que l'on ne croie pas que ce que je dis maintenant soit en contradiction avec les éloges que j'ai donnés précédemment à la Comédie - Française : certes, je dois louer le zèle et le talent qu'elle a mis dans les représentations de mes ouvrages qui ont eu du succès ; aussi je ne me plains réellement que de quelques individus. Mais s'il suffit d'un individu pour qu'il se commette une injustice envers un auteur, la société n'en est pas moins coupable, puisqu'elle ne trouve pas dans ses règlements les moyens de l'empêcher. Je le répète encore , la Comédie, sans le vouloir peut-être, a été ingrate envers tous les auteurs , et très-souvent envers moi ;
SUR LE COMPLOT DE EAMILLE. 467 et c'est justement parce qu'elle se met souvent <lans le cas d'avoir des torts avec les gens de lettres, ses pères nourriciers, que je les lui reproche aujourd'hui, afin de l'éclairer sur les vices de son administration, et de la forcer à trouver les moyens de les prévenir par une organisation plus juste et plus paternelle. Lorsque j'aurai énuméré quelques-uns de ces torts, mon lecteur pourra juger combien ils sont graves , combien ils sont humiliants pour les auteurs, et combien ils nuisent aux plaisirs du public et à la prospérité du théâtre. En faisant cette désagréable récapitulation , je n'ai nullement le projet d'affliger les comédiens par des reproches amers qui manqueraient le but que je me suis proposé.
Si, dans mon opinion, je ne vois la prospérité du théâtre que dans la richesse du répertoire, il est donc indispensable que ceux qui font tous les fi-ais de ce répertoire soient traités par les comédiens avec justice, avec considération.
Alors, pourquoi, lorsqu'une lecture est indiquée, le nombre des juges n'étant pas suffisant, l'auteur se trouve-t-il obligé de revenir une seconde et même plusieurs autres fois ?
Pourquoi , lorsque la pièce est en répétition , plusieurs acteurs y manquent-ils , ou montrent-ils un tel dégoût, à la lecture de leur rôle, qu'ils le
communiquent à Taiireur lui - mrme , qui s'en désespère et maudit le ciel qui !e force à faire ce métier ?
Pourquoi tel auteur , au moment de la distribution des rôles , éprouve-t-il des refus de telle ou telle personne , et reste-t-il des mois entiers à attendre qu'un caprice, ou l'influence de l'autorité, la décide à faire son devoir?
Pourquoi, lorsque la pièce est jouée avec succès, tel acteur s'avise-t-il de quitter le rôle dont il s'est chargé, parce que telle est sa volonté, ou plutôt parce que tel autre acteur est plus applaudi que lui dans le même ouvrage ?
Pourquoi la pièce d'un homme à talent , qui n'aura obtenu que le genre de succès qu'on appelle succès cV estime^ est -elle abandonnée après quelques représentations? Et pourquoi les comédiens ne cherchent -ils pas à dédommager l'auteur de cette contrariété, ep plaçant d'une manière avantageuse ce même ouvrage? plus tard il peut faire la gloire du Théâtre - Français ; ce qui est arrivé à beaucoup d'ouvrages anciens qui sont maintenant au courant du répertoire.
Pourquoi les comédiens français , qui sont propriétaires des pièces tombées dans le domaine public, c'est-à-dire possesseurs de la propriété des auteurs morts, et qui le seront un joiu^ de celle des
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vivants, craignent -ils tant de faire jouir ces derniers des bénéfices d'un ouvrage en succès?
Pourquoi se montrent -ils si avares envers les auteurs vivants ? Il me sera d'abord facile de leur montrer que leur spéculation est fausse, puisqu'un ouvrage moderne piquera toujours plus la curiosité qu'un ouvrage ancien. Mais, en supposant que cela diminuât un peu leur recette, n'est -il pas de leur avantage que les auteurs qui travaillent pour eux retirent de leurs travaux un produit honorable ? Tls devraient savoir par expérience que plus ils donnent d'argent aux auteurs, plus eux-mêmes deviennent riches à leur tour, et qu'il est de leur intérêt d'encourager ces auteurs à suivre une carrière qu'ils seraient forcés d'abandonner s'ils n'y trouvaient pas une existence. Qu'ils se rappellent bien que les auteurs qui travaillent pour le Théâtre- Français ne peuvent jouir d'une honnête aisance , qu'autant qu'ils auront fait la fortune des comédiens.
Je pourrais étendre beaucoup le chapitre des pourquoi. Au nombre des torts que j'ai reprochés aux comédiens, je n'ai voulu signaler que ces torts généraux qui ne peuvent être hnputés particulièrement à aucun d'eux , parce que c'est , en apparence, leur société entière qui s'en rend coupable. Ils en est d'autres encore plus graves que je veux taire, parce que, n'en ayant pas été la vie-
time, il serait possible que Ton m'eût trompé sur la vérité des faits. Si j'ai rapporté ce que j'ai vu , ce que j'ai éprouvé , qu'est-ce que tous les autres aiiiteufs ont le droit de dire, puisque, de tous mes coiifrères, je suis, de mon aveu, celui qui ai le moins à me plaindre des procédés des comédiens?
Si, en parlant comme je le fais, du peu d'égards que montrent les comédiens pour les auteurs, je n'avais d'autre but que de me plaindre de leur conduite , ils auraient peut-être quelque raison de m'en vouloir; mais, comme je l'ai dit ailleurs, de plus dignes motifs me guident; j'espère d'autres résultats. Mes plaintes ne seront point stériles. En confiant à mon lecteur les chagrins que le moins malheureux def tous les auteurs a éprouvés dans sa carrière, ou j'en détournerai les jeunes gens qui veulent^ s'y lancer aveuglément, ou les comédiens sentiront la nécessité de changer de conduite à leur égard. Il serait possible aussi que mes plaintes les fissent sourire de pitié ; mais quand je ne serai plus, elles éclaireront leurs successeurs sur leurs propres intérêts ; elles les mettront en garde contre cette Vanité excessive qui les enivre au point de ne plus se connaître, et de croire que les auteurs ne sont dans leur entreprise que des agents secondaires, tandis que c'est par eux seuls, au contraire, qu'ils ont des talents, une réputation, de la fortune.
Les personnes qui ne connaissent pas l'intérieur
du théâtre pensent peut-être que l'autorité du gouvernement pourrait réprimer de tels abus. Non ; dans ces sortes d'affaires, l'autorité ne peut rien. La conduite des comédiens tient à des habitudes; et la position des auteurs les met tellement dans la dépendance des acteurs , qu'il serait dangereux pour eux de porter des plaintes aux chefs du théâtre. Même au temps où les gentilshommes de la chambre se faisaient un honneur d'aimer les lettres ou de les protéger, les comédiens avaient presque toujours raison ;
Et là, comme antre part, les sens entraînant l'homme. Minerve est éconduite, et Vénus a la pomme.
(PlRON.)
D'ailleurs la position des comédiens avec le gouvernement n'est plus la même : ils sont beaucoup plus indépendants, et le sont à tel point, que le commissaire du gouvernement qui représente l'autorité , se trouve le plus souvent dans la nécessité d'obéir à la volonté du moindre sociétaire. Les règlements, quels qu'ils soient, ne sont jamais suivis; l'influence que donne à tel ou tel acteur, la faveur publique, les fera toujours plier à sa volonté; et toujours les sociétaires du Théâtre-Français vivront entre eux dans une lutte continuelle, et ne se trouveront d'accord que dans leurs différends avec les auteurs.
Ouel seraifdonc le moyen de remédier aux abus?
k^i NOTICE
Il est très-simple; et, dùt-on traiter mes projets de rêveries, je dois les manifester. Il eût été bien inutile de blâmer la conduite d'une société dont j'aime et j'estime presque tous les membres individuellement, si je n'avais eu pour objet l'espoir de lui offrir les moyens de remédier à des abus qui finiront, si l'on n'y porte remède , par détruire le théâtre. Et qu'on ne dise pas que mes craintes sur la dissolution de cet ancien et bel établissement soient chimériques : il n'y a pas deux ans que des jalousies particulières ont été sur le point d'amener la rupture de l'acte de société, quel que fut l'état florissant de l'administration.
J'ai dit , en commençant , que le théâtre , formé en société par un acte notarié , ne me représentait que des hommes qui se réunissaient pour l'exploitation d'une ferme ; que ces hommes ne devaient point oublier que, quelle que fût leur plus ou moins de capacité, leur travail devait tendre au bien général. Maintenant, je leur dis : si, ce sont les auteurs qui fournissent la semence qui doit amener la récolte, vous devez tout faire pour ne pas éloigner de \oLre ferme ceux-là mêmes dont les premiers travaux peuvent vous apporter l'abondance. En assimilant ainsi la Comédie -Française à une société de commerce, j'arrive droit au but que je me propose; c'est d'enchaîner tous les anjours-j)ropres, toutes les petites vanités à l'intérêt ])écuuia!re , premier
mobile do l'industrie humaine, indispensable recompense de l'artiste même qui ne rêve que la gloire.
Cette idée d'argent et de gloire me rappelle la réponse d'un académicien à un ambassadeur qui lui disait qu'il ne concevait pas qu'un auteur, qui ne devait songer qu'à sa renommée , put faire payer ses écrits. — Et vous, monseigneur, lui répondit l'homme de lettres , avez-vous jamais chiffré pour rien? Sans doute si tous les hommes, artistes, commerçants, généraux, savants, grands seigneurs et prêtres , tous , avec le désir de se distinguer de leurs rivaux, d'être utiles à leur pays, font tout pour acquérir de la réputation, des grades, des prosélites, des cordons, mais en même temps, des places éminentes : c'est que la célébrité dans tous les geinres procure de l'argent.
Tel homme à la tribune épouse un parti contre sa conscience , parce que ce parti doit le conduire au ministère , et que le ministère donne de l'argent.
Tel hypocrite devient un apôtre fanatique de la foi, parce que son zèle ardent doit le conduire à l'épiscopat , et que l'épiscopat donne de l'argent.
Tel seigneur passe un tiers de sa vie dans l'antichambre du roi, parce qu'il espère que ses flatteries finiront par le conduire à un poste important qui lui vaudra beaucoup d'argent.
Je ne Unirais pas si je voulais prouver par des
exemples que tous les hommes, surtout depuis la révolution, tendent au même but, par des chemins différents; et que ce but est d'avoir de l'argent, parce que l'argent aujourd'hui, d'après nos nouvelles idées, qui sont, au reste, beaucoup plus raisonnables que les anciennes, peut seul assurer l'indépendance et le bonheur.
Si tout a pris dans la nation un aspect commercial , les arts ont dû subir cette influence ; et cette influence , bien loin de leur nuire , rendra le génie plus actif, les découvertes plus multipliées, par cela seul qu'il faudra toujours lutter contre une concurrence qui s'augmentera de jour en jour, et dont on ne pourra triompher que par inie originalité piquante et une grande supériorité de talent.
Puisque cet esprit d'industrie et de commerce dirige maintenant la nation, il faut que le Théâtre* français, véritable manufacture d'esprit et de jouissances délicates et morales , établisse entre ceux qui peuvent la faire prospérer une union intime qui tourne au bénéfice de tout le monde.
Il faut que les comédiens offrent aux auteurs des primes d'encouragement.
H faut qu'ils reconnaissent leurs droits à des égards, à la justice.
Il faut qu'ils se mettent bien dans la tète que le travail des auteurs est aussi pénible, plus important et plus durable que les travaux des comédiens.
SUR LE COMPLor DE FAMILLE. 475
et que celui qui s'y livre tout entier doit en retirer une récompense.
. Il faut , pour lier plus intimement les auteurs au théâtre, que l'on forme vui tribunal d'arbitres qui décident les différends qui s'élèvent entre eux et les comédiens, parce qu'il n'est pas juste que les comédiens soient en même temps juges et parties.
Il faut que ce tribunal qui ne peut guère être composé que de gens de lettres, soit choisi parmi des auteurs académiciens qui n'aient aucune pièce au théâtre.
Il faut , pour que leurs décisions puissent être exécutées, que les comédiens passent entre eux un acte qui soumette le délinquant à des amendes très-fortes; car c'est là le seul genre de peine auquel il soit impossible de se soustraire.
Si l'on ne donne pas aux auteurs de semblables garanties, et s'il se trouve un théâtre rival qui sache profiter de mes conseils, quels que soient les privilèges des comédiens français, et l'appui qu'ils ont dans l'opinion publique par l'immense talent de quelques acteurs, ils finiront par succomber; et ce sera l'effet de leur imprévoyance et de leur injustice envers ceux qui ont contribué et peuvent contribuer encore à leur prospérité.
Sans doute, s'il plait au gouvernement de supprimer la concurrence dans ce genre d'industrie, en détruisant le second théâtre, les comédiens fran-
çais, alors privilégiés , auront Je droit d'exercer tout à leur aise le despotisme dramatique, mais je ne crois pas que cela fut pour eux d'un grand bénéfice; car les auteurs ne trouvant plus une existence dans leur industrie littéraire , prendront une autre direction. Ils feront ce qu'ils font déjà : ils chercheront la fortune dans l'exploitation des petits théâtres ; ils prendront, pour quelques couplets ou pour quelques rébus, un intérêt dans toutes les petites pièces qui se joueront; et le produit de ces ouvrages qui se multiplient à l'infini, et disparaissent avec la même facilité, leur assurera une indépendance de fortune qu'ils ne trouveraient jamais au Théâtre - Français. En effet, quel est le jeune homme qui voudrait pâlir pendant plusieurs années sur un ouvrage en vers et en cinq actes, lorsqu'a- ]3rès en avoir attendu la représentation pendant cinq ou six ans au moins, il se verra, au moment de la distribution des rôles ou après la représentation , arrêté par le caprice d'un acteur qui ne trouvera pas ce rôle digne de son talent, ou qui se croira humilié par le succès de son camarade ? Les jeunes gens ne seront pas si fous de livrer leur vie au travail, aux inquiétudes d'un non succès, aux tourments que cause la critique, tant qu'ils pourront s'associer à de joyeux compagnons, et tracer, en buvant le pétillant Champagne, quelques agréables esquisses qui , lors même qu'elles ne réussi-
SUR T.E COMPLOT DE FAMÎTJ.E. /jy; raient pas toujours, ne laissent peser sur eux que la moitié et le tiers d'un léger désagrément, dont ils s'affranchissent même par quelque trait d'une aimable plaisanterie. Voilà pourquoi, si la concurrence est détruite, je regarde l'art dramatique comme perdu ; mais si la concurrence existe , et si les comédiens français conservent leur mode actuel d'administration , ce sont eux qui succomberont sous la puissance d'un second théâtre bien administré, qui verra sa prospérité dans le travail et dans les encouragements qu'il donnera aux auteurs.
Puisque j'ai tant fait que d'entrer dans de tels détails relativement aux comédiens , je me crois encore le droit, en ma qualité d'auteur vétéran, d'adresser quelques conseils aux jeunes gens qui se destinent à parcourir la carrière que j'ai suivie. Quelques-uns d'entre eux, qui ont déjà débuté d'une manière brillante, justifieront, je l'espère, les grandes espérances qu'ils ont données au public. Cependant, si quelque chose pouvait me faire craindre qu'ils ne tinssent pas tout ce qu'ils semblent promettre , c'est qu'il en est aussi qui, plus jaloux d'obtenir les faveurs du gouvernement que de mériter des triomphes publics, vont porter aux journaux, dont ils sont rédacteurs, des épigrammes contre des confrères qui ne pensent pas comme eux, et insulter à la raison par ordre d'un parti. Comme je
suis convaincu que tout écrivain à qui le ciel a départi quelque talent, doit avoir dans son cœur cette douce philosophie qui rend les hommes meilleurs, parce qu'elle en fait les défenseurs de la justice, je ne crois pas que les jeinies auteurs qui s'écartent de la route ouverte à tous les cœurs généreux, puissent créer des ouvrages qui méritent l'estime de nos neveux. C'est en vain que l'on cherche à étouffer cette philosophie que l'on retrouve chez tous nos grands écrivains : nos neveux penseront comme nos pères; ils ne verront, dans les ouvrages des auteurs présents, que ce qui peut contribuer au bonheur général ; ils regarderont comme fausse toute idée qui ne tendrait pas au bien-être des hommes; enfin, nos neveux, comme nos pères, voudront plus que du talent dans les productions de l'esprit , ils voudront y trouver cette philosopliie qui, à commencer par Molière, a rendu immortels tous nos grands auteurs.
Je sais que pour détourner le cours ordinaire de l'esprit de la jeunesse , dont les pensées s'élèvent toujours vers tout ce qui est bon et généreux, et qui chérit la liberté même avant de la connaître, certain parti s'est empressé d'ouvrir une académie où l'on professe les honnes-lettres , à l'usage de quelques jeunes auteurs dont le parti voudrait bien faire des Séides. Cette académie, dont les membres ont été si plaisamment appelés les Z'6»7?.ç-Ao/////té'j, s'est re-
criitée dans tous les rangs de la révolution. Près du bonnet rouge àe 1 793 , on retrouve le bas flatteur de Napoléon. C'est là que des doctrines nouvelles, qui tendent à prouver aux hommes qu'ils ont tort de penser, que les lumières ne peuvent que les égarer, que le despotisme est préférable à la liberté, que la tolérance est destructive de la religion , sont étai)lies avec i^e clarté, une bonnefoi admirable , pour l'instruction de nos fanatiques , et la gloire des lettres.
Cette nouvelle société des bons-hommes a l'honneur de compter parmi ses membres plusieurs noms qui appartiennent à l'Académie française. Peut-être ces académiciens, mécontents d'être les successeurs des Corneille, des Racine, des Voltaire, des Bossuet des Massillon , des Montesquieu, etc., qui ne cultivaient que les belles-lettres, ont-ils voulu prouver leur mépris pour un titre qui avait fait la gloire de leurs prédécesseurs, en s'aggrégeant à la société des bonnes-lettres : par cette défection , ils ont cru nuire beaucoup à l'Académie.
Mais qui peut les avoir assez effrayés dans l'or- . ganisation de l'Académie française , pour qu'ils cherchent à la renverser, ou du moins à élever autel contre autel? Rien de ce qiii peut être dangereux et contraire à leurs idées politiques n'agite nos paisibles séances : l'ordre, la paix, le travail, régnent dans toutes nos réunions. Grâces au zèle et aux
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soins de notre honorable secrétaire perpélueî (M. Raynouard), nous avons doublé et varié nos séances. Tous les mois, nous ou nos confrères des autres académies , nous nous soumettons en famille quelques travaux littéraires ; on se parle , on se communique ses réflexions, on s'éclaire mutuellement; et, en voyant notre accord, notre modération, on nous croirait tous de la mèrye opinion, tant les belles-lettres, qui ne sont pas les bonneslettres , savent adoucir les passions , et rendre les hommes meilleurs. Comment se fait-il que nos confrères ne se soient pas contentés de garder leur ran^; dans notre société; dans une société dont ils ont brigué l'entrée avec tant d'ardeur? Comment se faitil qu'ils nous négligent afin de se réunir à des associés de toutes les couleurs , à des médiocrités de toutes les espèces, et même à des fureurs politiquement quotidiennes? N'en déplaise aux créateurs de cette académie, la réunion des hons -hommes ne sera jamais, aux yeux des personnes raisonnables, qu'un rassemblement politique dont le but est de se servir de ses prétendues bonnes -lettres pour détruire les belles-lettres, et faire dominer un parti qui ne peut être appuyé dans ses ridicules prétentions que par la médiocrité ambitieuse , la bassesse cupide, et l'esprit* d'intrigue. C'est dans de telles Sociétés qu'affluent les hommes qui sentent l'Impossibilité d'être quelque chose par eux-mêmes;
et, en effet, il est plus d'un bon-homme, qui ne devra jamais à lui seul, ni sa fortune, ni son rang dans la société.
On a souvent parlé de l'ennui que l'on éprouvait aux séances académiques; on a presque toujours représenté notre fauteuil comme produisant sur les sens cette espèce d'engourdissement qui précède le profond sommeil. Use peut qu'autrefois nos prédécesseurs s'endormissent pendant leurs séances académiques; et la raison en est très- simple : les séances avaient lieu l'après-dîner. Quel est l'homme voisin de la vieillesse, qui. après le plus modeste repas, n'éprouve pas le besoin de faire la sieste? On a remarqué dans l'Académie cette propension des membres au sommeil ; mais je crois qu'on aurait pu la remarquer également dans toutes les compagnies qui se réunissaient immédiatement après le dîner; et je suis convaincu qu'on dormait dans les conseils, au palais de justice, dans les chapitres, tout aussi bien qu'à l'Académie. Maintenant que nos séances précèdent l'heure du repas, je puis certifier que nous sommes très-éveillés, que nous mettons le plus grand intérêt à nos travaux; que même l'aride Dictionnaire amène souvent des discussions aussi agréables qu'instructives. Si je n'avais pas été témoin pendant onze ans de ces discussions grammaticales, je ne pourrais pas croire à l'importance