Tome IX. 3j
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que l'on met à des mots; il s'agirait d'individus que l'on ne discuterait pas avec plus de chaleur; mais en effet, notre Dictionnaire ne ressemble- t-il pas aux registres de l'état-civil : tel mot, pour la première fois , vient y prendre son rang d'existence ; tel autre est proscrit comme condamné par le bon goût; et tel autre , inutile à la société, y est maintenu par égard pour sa vieillesse. Je ne dis pas néanmoins que nous ne prêtions pas le flanc aux épigrammes ; quels sont les hommes qui n'ont pas leurs ridicules? mais à coup sûr, les malins du Parnasse ne mettront pas de vérité dans leurs satires , s'ils nous représentent comme des ennuyés; peut-être auraient-ils plus de raison en nous reprochant d'être quelquefois des ennuyeux.
Puisque j'ai tant fait que de m'expliquer franchement sur le compte de l'Académie , il ne m'en coûtera pas davantage de révéler à mon lecteur une dernière observation que j'ai eu occasion de faire dans les séances où j'ai lu quelques Mémoires. C'est là que j'ai trouvé matière à réfléchir sur la différence qui existe entre la position actuelle des académiciens vraiment hommes de lettres, auprès des académiciens grands seigneurs , que, sans les offenser, on peut ne regarder que comme des amateurs; entre leur position , dis-je, et celles où ils se trouvaient autrefois placés. D'après les différents tableaux
que nous offrent les mémoires du siècle dernier, et notamment ceux de l'abbé Morellet, j'ai vu que les grands seigneurs et les gens de lettres vivaient dans une intimité si grande, qu'ils avaient entre eux des relations si journalières, que plusieurs de nos philosophes, tels que l'abbé Morellet, n'avaient pas un seul jour où ils pussent s'appartenir. Chacun de nos grands seigneurs avait à jour fixe son nombre de littérateurs qui, malgré leur indépendance, devaient au moins songer à payer leur écot par un trait d'esprit ou quelques flatteries ; car enfin , ce n'est le tout d'avoir du talent, il faut y joindre celui de plaire; et il faut surtout, bon gré malgré, plaire au maître de la maison , si ce n'est pour lui, au moins par l'intérêt que l'on porte au mérite de son cuisinier. Je sais que ces réunions étaient charmantes ; que les grands seigneurs de ce temps savaient oublier l'étiquette de leur rang pour ne porter dans leur société que le charme de^leur esprit et des connaissances qui les distinguaient du reste de leur caste; mais il n'en est pas moins vrai que souvent , au milieu des plus philosophiques discussions , le grand seigneur devait reparaître quelquefois , et que la position de l'homme de lettres , admis à sa table , devait changer également. Le philosophe pouvait paraître alors un parasite; et il me semble que, pour un homme de lettres, il n'existe pas de
position plus désagréable, plus humiliante. Sous Louis XIV, sous la régence , nos beaux esprits avaient une tout autre manière de vivre : ils se réunissaient entre eux au cabaret; et là, l'égalité, présidant à la réunion , devait , en ôtant toute espèce d'apprêt à la conversation , inspirer ces joyeux convives, et leur faire trouver le plaisir dans des entretiens animés de tous les feux de l'esprit, du vin et de la liberté.
De nos jours , le cabaret ne réunit plus que de joyeux chansonniers; et encore cette réunion a-t-elle plutôt Tapparence d'un club littéraire que d'une réunion d'amis. Chaque convive y apporte son tribut; et ce tribut, qui devient matière à spéculation, donne à la société la Clef du Caveau.
Les gens de lettres , dont les travaux sont plus grares et plus étendus, se voient rarement entre eux. Les opinions politiques, plus ou moins proà noncées , les engagent , par prudence, à vivre dans . leur intérieur. Ils ont quelques amis ; mais ils s'éloignent des sociétés. Ils ne sont plus les commensaux habituels de tous les grands seigneurs; si quelques-uns encore se croient obligés de faire ce métier, c'est que l'esprit d'intrigue, des opinions complaisantes, leur intérêt personnel les a destinés à être de l'avis des hommes puissants de tous les temps et de tous les régimes. Heureusement,
SUR LE COMPLOT DE FAMILLE. 485 pour l'honneur des lettres, le nombre de ces auteurs-là est très -petit, et les ouvrages qu'ils ont livrés au public ne font point regretter qu'ils aient avili leur caractère. La position des gens de lettres à l'Institut est donc plus honorable, selon moi, qu'elle ne l'était autrefois. S'ils ne vivent point habituellement avec les grands leurs confrères, ils n'ont point à craindre leurs petites boutades épigrammatiques, leur familiarité impertinente; ils ne sont plus, il est vrai, de la compagnie des monseigneurs , ils n'assistent plus à leurs somptueux banquets ; mais , plus fiers et plus indépendants , les académiciens ne reconnaissent entre eux d'autre suprématie que celle de leur directeur qu'ils ont Ubrement élu, et qui n'est que le premier parmi des égaux.
C'est ici que je dois terminer mes réflexions sur l'art dramatique , sur moi et siir les autres. Peutêtre me suis-je beaucoup trop étendu sur les causes souvent futiles, qui m'ont porté à composer mes ouvrages; ce tort peut sans doute m'étre reproché, d'autant plus que plusieurs de ces ouvrages ont très-peu d'importance. Mais comme je l'ai dit dans ma préface, le motif qui m'a déterminé à entrer dans tous ces détails était d'apprendre aux jeunes gens qui s'occupent du théâtre, que le fait le plus ordinaire, et souvent une pensée vulgaire peut of-
trir à Toeil pénétrant d'un auteur un grand développement d'idées dramatiques. Si j'ai cru ce travail propre à éclairer mes jeunes successeurs, mes autres lecteurs doivent excuser aussi tous mes autres raisonnements sur l'art de la comédie, qui ont pu leur paraître trop longs ou trop minutieux.
Quanta mes opinions sur les hommes qui ont joué un grand rôle dans la révolution, pourquoi auraisje craint de les juger, puisque j'ai été le témoin de leurs actions, et qu'il doit m'étre permis, comme à tout le monde, de raisonner sur des événements qui bientôt appartiendront à l'histoire. Si, dans ces différents jugements que j'ai portés sur les hommes et sur les choses ,. je n'ai point déguisé mes opinions particulières , c'est que je crois qu'elles devraient être celles de tout homme de lettres qui a reçu du ciel l'amour de la justice et de la vérité. Je le répète encore, l'auteur qui, en écrivant, ne cède point à cette influence secrète que lui donne le sentiment du beau , et de tout ce qui peut être utile aux hommes, et qui ment à sa conscience , par le motif du plus vil intérêt, avilit sa profession. En effet, n'est-ce pas à l'homme de lettres qu'il appartient d'apprendre à ses concitoyens à aimer la liberté qui seule peut donner une patrie? Enfin, quels que soient les différents jugements que l'on portera de mes notices, toujours est-il vrai qu'elles m'ont servi à jeter quelque variété dans mon recueil drama-
tique, à faire éclater ma reconnaissance pour le public qui n'a pas cessé de m'eucourager dans ma pénible carrière, et à lui prouver que j'étais digne (le sa bienveillance par les efforts que j'ai faits pour lui plaire, et par mes sentiments con^e auteur et comme citoyen.
Nota. Si ma mauvaise santé me permet de faire paraître encore quelques ouvrages, je m'engage ici à donner au public, dans le même format et par les mêmes presses, tout ce qiu pourra compléter la présente édition.
Observations qui ont précédé la lecture du Complot de Famdle , dans une séance de V Académie Française.
« Mes honorables confrères se rappelleront peut- (Hre qu'à la lecture que je leur fis l'année dernière de Y Orateur anglais, je joignis quelques réflexions sur les difficultés que rencontre à chaque pas l'auteur comique qui veut peindre à grands Uaits les mœurs telles qu'elles sont, ou du moins telles qu'il les voit. Cet art , que quelques personnes affectent de mettre au nombre des futilités, s'aerandit au contraire aux yeux de l'observateur, et surtout de l'auteur qui veut y consacrer sa vie ; s'il est encouragé pai^ le public , il doit^se considérer comme chargé d'une mission philosophique , d'une sorte de magistrature privée qui punit les
ridicules et les vices que les lois ne peuvent atteindre. Molière a prouvé dans tousses chefs-d'œuvre qu'il ne suffisait pas que l'art dramatique pût contribuer à l'amusement ; mais qu'il fallait encore qu'il eût une influence directe sur le peuple, et qu'il étendît ses idées vers tout ce qui est grand , vrai , juste et noble. Les admirables exemples du grand maître doivent guider tous ses successeurs dans la belle route qu'il a tracée; s'ils ne peuvent parvenir à l'atteindre, il doivent au moins chercher à le suivre ; et c'est ce que j'avais essayé de faire dans \ Orateur anglais.
« L'expérience m'ayant prouvé qu'il n'était pas possible de toucher aux vices et aux ridicules du jour , j'ai cru que je pouvais au moins rappeler dans ma nouvelle comédie des mœurs que les événements plus que le temps ont éloignées de nous; mais qui peuvent encore , en provoquant des souvenirs , amuser et instruire les contemporains. J'ai choisi mon héros parmi ces hommes qui ont honoré des noms déjà illustres, par leur noble caractère et leur saine philosophie. Si je n'ai pas eu mes modèles sous les yeux , j'ose dire que j'avais leurs principes dans mon cœur.
« Le but moral de cet ouvrage est de montrer , d'un coté*, un homme assez éclairé pour n'estimer que ce qui est vrai ou utile; assez courageux pour n'agir que d'après sa raison et son cœur; et qui par
des travaux d'une haute philanthropie , par un savant et noble emploi de sa fortune, répand lebonheur et l'aisance autour de lui ; de l'autre côté , par opposition, j'ai voulu représenter des personnages livrés à tous les travers de leur siècle, et faire voir combien les préjugés endurcissent l'ame, comment l'habitude du luxe et des plaisirs frivoles atteint peu à peu tout ce qu'il y a de bon dans le cœur de l'homme, et le livre tout entier à l'orgueil, à l'ambition , à la cupidité , au plus frivole égoisme. Ce tableau moral , peut-être l'un des plus forts qu'on puisse offrir à la scène , ne peut qu'affermir l'heureux changement qui s'est opéré à cet égard dans nos mœurs. Si des goûts simples, de nobles travaux, le dédain des petites prérogatives, les affections de famille ne sont plus un ridicule pour un grand nombre de ceux qui composent les classes élevées , il doit être utile d'en tracer le tableau , de l'offrir à la vue du peuple, afin de lui faire chérir de plus en plus les sages institutions qui ont consa-= cré les droits de la nature, et de la raison. »
PERSONNAGES
Le Comte de GRANDVAL.
La Marquise de GRANDVAL, bru du comte.
Madame DORMON , se croyant inconnue, également bru
du comte. EDOUARD, fils de madame Dormon, âgé de 1*2 ans. l,E Duc de GRANDVAL, neveu du comte.
Tiii Baron de FIERVILLE, gendre du comte. DLIRAND, intendant du comte.
Un domestique du Comte.
L.1 stènc est dans le cluitcau du comte de Orandvjil , situé dans une |H(.)viuoe éloip;iiée dt; Paris.