SUR L'ARÏ DE LA COMEDIE
langage , du costume et des localités , que l'histoire , comme l'a dit un de nos confrères (*), pourrait en tirer parti dans ses recherches.
« Quelques fragments de Ménandre , et ce que nous possédons d'^m/op/z«^e, suffiraient pour nous donnei" une idée des mœurs athéniennes. On voit que ces auteurs écrivaient pour un peuple libre, et que les plus hautes questions de politique et de religion pouvaient être traitées sur le théâtre. On voit que le poète comique pouvait devenir un persécuteur très-dangereux; que la satire personnelle était permise, et que la sagesse même n'était pas à l'abri de ses traits. Sans doute le poète comique avait tort; mais enfin c'étaient là les mœurs.
« A Rome, Plante et Térence ., imitateurs des premiers, se montrèrent moins politiques et un peu plus décents. Tout en empruntant des comédies grecques et le lieu de la scène et les personnages, ils n'en peignirent pas moins les mœurs des Romains. Des esclaves fripons, des libertins, des parasites, des courtisanes protégées , et des bâtards retrouvés tout exprèspourle dénoûment, composaient presque toujours les personnages de leurs comédies. Pouvaient-ils en choisir d'autres ! L'intérieur des familles chez les citoyens de Rome était un sanctuaire où personne ne pouvait pénétrer. Les femmes mariées,
(*) M. Etienne, dans son discours de réception.
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sans caractère et sans physionomie, y vivaient retirées an milien de lenrs esclaves, tandis qne lenrs fils et lenrs maris passaient leur vie chez les courtisanes à la mode. L'auteur comique, en les y suivant et en les introduisant sur le théâtre, n'a fait qu'user de son privilège. S'il a peint trop souvent la prostitution et l'adultère, c'est qu'il a peint les mœurs de Rome.
« Les troubles civils, l'invasion des barbares, la tyrannie des empereurs, les persécutions contre les disciples du divin législateur, firent souvent succéder aux jeux de Tlialie et de Melpomène , non plus les combats des gladiateurs, mais, comme dit Sénèque^V ho m icidepur, le spectacle des chrétiens livrés aux bétes féroces. Ces temps étrangers à mon sujet, ces temps de crime et de malheurs ont enrichi pour nous le domaine de la tragédie. Ils nous ont fourni le modèle de plusieurs de ces grands caractères qui semblent n'attendre, pour briller de tout leur éclat , que des temps de calamité. I/enthousiasme de Po/^^z/cfe appartenait à toutes les classes de la société, à cette époque où devenir chrétien, c'était se dévouer à la mort, et où cependant la grâce agissait sur les cœurs des gentils d'une manière si authentique , que l'acteur saint GenesC se convertit tout à coup, sur le théâtre même, au milieu de son rôle, et passades illusions d'une gloire (Vun moment à la gloire éternelle du martyre.
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« Après la destruction de l'empire romain, les seuls jeux du cirque devinrent en honneur dans la ville de Constantin. — Les cochers s'y distinguaient par des couleurs; mais ces couleurs eurent bientôt créé des factions , dès que les empereurs y prirent parti. Des milliers de citoyens égorgés dans l'arène , prouvèrent, d'une manière incontestable, qu'il est toujours funeste de ne pas porter les couleurs du prince.
« En lisant dans l'histoire le récit des crimes dont les jeux publics ont toujours été , sous ces empereurs, la cause ou le prétexte, on est tout surpris d'entendre parler d'une pièce dont le but politique et moral fit autant d'honneur au poète qui en était l'auteur , qu'à l'empereur qui le comprit. — Un odieux impôt pesait également sur tous les citoyens ; la mendicité et la débauche étaient taxées. L'auteur courageux peignit si fortement la honte d'une pareille taxe, la barbarie des commis, et les malheurs du peuple, que l'empereur ^/lastase supprima cet horrible impôt, qu'on appelait le chiysargire.
« Plus tard, je ne vois que trouble et que confusion : l'ignorance et la barbarie se partagent la terre ; et l'obscurité s'épaissit tellement pour tout ce qui concerne le théâtre, qu'il serait impossible de découvrir quel était le genre des spectacles dramatiques de ces temps-là; et si même il y avait elc tels spectacles. Au milieu de cette nuit sombre.
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quelques philosophes vraiment éloquents, et de plus, éclairés par la foi, eurent le talent et la force de conserver les restes de tant d'empires déchirés, en réunissant les hommes sous les douces luis d'une morale divine, fondée sur l'égalité.
«Cespremières lueurs d'uneinstruction chrétienne amenèrent bientôt parmi nos aïeux tout-à-fait barbares quelques connaissances des anciens poètes. Des chefs de l'église elles descendirent dans les premières classes de la société, et les poésies qu'elles inspirèrent offrirent toutes un mélange de paganisme et de christianisme que de nos jours on ne lit point encore sans intérêt. Après tant de guerres et de bouleversements , les faibles s'approchèrent de la retraite des forts, et achetèrent leur appui par la concession de leur liberté. Mais, comme ni le luxe , ni l'industrie, ni l'étude, ne réunissaient plus un grand nombre d'hommes dans le même lieu, les jeux du théâtre furent tout-à-fait perdus. Cependant, comme les plaisirs, et surtout les plaisirs qui tiennent à l'imagination, ne peuvent être retranchés de la vie, on vit les troubadours parcourir les châteaux, se faire accompagner par des jongleurs, et réjouir par des contes naïfs, des chants joyeux, et même des bouffonneries, le vieux châtelain, ses damoisels et ses vassaux. Certes ce n'était pas là la comédie, et pourtant les dialogues et les satires virulentes de ces poètes hardis, et leurs tableaux vrais des mœurs
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des nobles et du clergé , n'ont pas laissé que de contribuer à l'histoire de nos siècles barbares , qu'on appelle, je ne sais pourquoi, le bon vieux temps. «Le retour de nos seigneurs dans leurs manoirs, après avoir payé leur tribut à la folie des croisades , en nous enrichissant de nouvelles connaissances , augmenta le nombre de nos besoins. Le luxe oriental se répandit dans les cours des rois. Les couleurs qui distinguaient dans les combats d'outremer les bannières des hauts barons, devinrent un ornement qu'ils n'ont point encore abandonné. Ce désir de briller qui les attirait souvent près de leur suzerain , mit le suzerain dans la nécessité de les amuser par des fêtes et des jeux. Les premiers essais en ce genre ne donnent pas une haute idée de l'esprit de nos pères. Tout ce que la sottise peut concevoir de plus ridicule , de plus profane , de plus sacrilège et de plus obscène, était réuni pour amuser les princes et les premiers seigneurs de la cour. L'audace des auteurs de ce temps était telle, qu'ils ne craignaient pas de se moquer même de leurs rois. C'est à cette témérité bien condamnable que nous devons ce mot sublime de l'un de nos meilleurs princes, dont on avait ridiculisé la prétendue parcimonie : v^ J'aime mieux faire rire les courtisans du tableau de mon avarice, que de faire pleurer mon peuple par de folles prodigalités. »
« L'arrivée des Médicis en France, tout en iniro-
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(luisant dans les cours la politique italienne, enrichit la langue et la littérature française de mots et de contes qui devinrent bientôt populaires. L'église possédait presque seule alors le flambeau des lumières. Quoique très-avare de ces trésors, qu'elle devait aux Grecs et aux Romains, elle consentait pourtant, dans l'espoir de se donner plus de droits aux respects des peuples , à laisser tomber sur eux quelques rayons lumineux qu'elle dirigeait à son gré. Grâces à ce bienfait, les anciens manuscrits conservés par ses soins arrivèrent à la connaissance de nos premiers auteurs. Le théâtre , éclairé de ces nouvelles découvertes , abandonna les mystères du vrai Dieu pour les fables des dieux païens , et des farces dégoûtantes pour les contes ingénieux de l'Italie. Ce n'était point encore là le théâtre des anciens ; mais au moins ces représentations , grâces aux nouvelles idées , prouvaient que les auteurs de ce temps voulaient marcher dans la bonne route.
« Si de tant d'ouvrages qui ont devancé ceux des Rotrou et des Corneille, aucun n'est resté au théâtre, c'est que le goût et la langue, qui depuis se sont formés, devaient les en faire disparaître. A ma connaissance, il n'a été conservé à la scène qu'une comédie de ce temps, fort gaie (*), il est vrai, mais
(*) L' Avocat Patelin.