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qui pourtant ne doit l'honneur d'être encore jouée, qu'aux deux auteurs qui l'ont rajeunie.
« Enfin Molière parut escorté de tous les avantages qui accompagnent le génie.. Grand observateur, et non moins grand philosophe, chacun de ces succès devait en annoncer un plus grand ; chacun do SCS ouvrages, en éclairant le peuple, contribuait à changersesmœurs;etceschangementstrès-prompts, surtout dans les mœurs de la cour, en lui procurant de nouveaux originaux, étendaient de plus en plus sa carrière. Après avoir épuisé les imbroglio italiens et les ridicules de la province , il osa attaquer l'h} pocrisie et tous les vices de la cour. C'est en vain que l'envie et la calomnie le poursuivirent de leurs traits, il n'en marcha pas moins à son but; et son £;énie courageux , auquel nous devons tant de chefsd'œuvre , triompha même de la cabale religieuse, il est vrai qu'il comptait au nombre de ses admirateurs un prince à qui l'histoire pourra faire de graves reproches , mais qui n'en aura pas moins illustré son siècle par la puissante protection qu'il eut le bon esprit d'acorderà tous les hommes de génie, et par l'éclat qu'ils répandirent sur son règne.
ce II fallait que Molière eût un tel protecteur, pour parvenir à l'emporter sur ses nombreux ennemis. Aussi eut-il le courage d'écrire au roi qu'il se verrait forcé de renoncer à faire des comédies , s'il ne pouvait peindre les vices de son temps.
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Louis XIV permit qu'on jouât les imposteurs, et
le grand comique continua de parcourir sa brillante
carrière.
« Ah! que les auteurs seraient heureux, s'ils pouvaient appeler ainsi du tribunal de la censure à ini tribunal souverain , et mériter du roi législateur la même bienveillance et la même protection ! Ainsi que Molière, ils pourraient espérer de peindre les mœurs: et, s'ils ne pouvaient prétendre à l'égaler, ils auraient du moins la certitude de ne point s'écarter du véritable but de leur art.
« Toutes les grandes comédies qui ont suivi le beau siècle, ont , plus ou moins , le cachet du temps. On y reconnaît les mœurs licencieuses et fades de la régence et de Louis XV, de ce temps où un prétendu philosophe n'osait avouer le ridicule de s'être marié. Comme la galanterie était l'affaire principale de la cour et de la ville , les auteurs nous en ont présenté le jargon avec toutes ses nuances, jusqu'à l'instant où cette comédie maniérée fit place à la satire piquante et originale du Barbier Figaro.
« Je m'arrête, messieurs, à ce dernier ouvrage, le but de ces réflexions n'étant pas de vous entretenir des auteurs qui de nos jours ont illustré la scène , mais de faire convenir à ceux qui sont ici présents, qu'ils ont toujours été gênés dans la composition de leurs comédies, par des consi-
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dérations politiques et la crainte de la censure.
tt Ainsi, messieurs, après vous avoir fait observer la marche et le but de la comédie depuis les anciens ; après vous avoir rappelé que le premier devoir de Tauteur comique est de peindre les moeurs qu'il a vues, il me reste à vous faire connaître quelle est l'influence que peut avoir l'art dramatique sur l'esprit du peuple, les changements très-remarquables que la révolution a produits dans nos mœurs , le tort que se ferait le gouvernement qui voudrait asservir le théâtre et en faire un instrument de parti, les nouveaux ridicules que nous devons à de nouvelles institutions , et les moyens de les combattre en conciliant tout à la fois la liberté de la scène et le respect qu'on doit aux institutions de l'état et aux bonnes mœurs. Si , en développant ma pensée sur la situation de notre théâtre , je me trouve forcé de vous ramener à des souvenirs politiques, c'est que, par nos révolutions, l'art de la comédie s'y trouve enchauié. Quand la politique influe sur les mœurs , elle fait alors partie du domaine de Thalie ; et, comme tout artiste épris de son art, j'ai dû peindre ce que j'ai vu, ce que j'ai senti.
« Personne ne peut mettre en doute l'influence du théâtre sur la multitude. Si sa magie enchanteresse peut porterie délire dans les esprits, elle peut aussi le calmer; et, lorsque la raison fait entendre sa voix, elle peut triompher même de la passion.
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Je vais plus loin : les leçons du théâtre peuvent corrigrer le ridicule et forcer le vice à se mieux cacher. Quelle serait l'utilité de la comédie, si elle n'avait d'autre avantage que d'apporter de l'élégance dans les mœurs, et de stimuler la gaîté d'une nation? — Non , ses effets s'étendent plus loin; et ce serait outrager Molière, que de soutenir qu'il n'a pas forcé les tartuffes à quitter leur masque , les médecins à renoncer à leur charlatanisme , et les beaux-esprits à ne plus être flatteurs parasites de leurs nobles coteries.— Sans doute il est beaucoup de vices qui n'ont fait que changer de forme; mais c'est toujours un avantage. Il est plus divertissant pour le public de voir que les hommes ne sauraient rester ni fous ni méchants de la même façon.
« Il ne me sera pas difficile de prouver que les nouvelles idées amènent toujours des changements dans les habitudes comme dans les costumes. Certes, le Français d'aujourd'hui n'est plus celui d'autrefois, La nation a perdu ce goût des jouissances que donne la vanité : elle veut, comme disent les Anglais , plus de cornfortahle dans son existence. Des vêtements simples et commodes, voilà le luxe de toutes les classes aisées : et cependant il n'est personne de nous qui n'ait vu autrefois la soie et la dorure déguiser, sous son éclat terni, le triste aspect de la misère. Mais, si la nation a eu raison de préférer ce qui lui est utile, fart de la comédie se trouve
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privé d'un grand avantage. .Te crois vous avoir'dit, messieurs , lorsque vous me fîtes l'honneur de m'admettre dans votre compagnie, qu'un auteur, en mettant sur le théâtre les personnages de la société d'autrefois, était certain d'avance que leur costume annoncerait leur état, et presque leur caractère. Il trouvait même une opposition piquante dans le genre du langage qui leur était particulier: la pédanterie du robin contrastait avec la rondeur de l'épais financier, et le persiflage insolent de l'homme de cour avec la mignardise enfantine de l'abbé. Bourgeois, médecins, notaires, huissiers, tous avaient un type de ridicule dont on ne pouvait s'écarter. Il n'en est plus de même aujourd'hui ; tous les hommes se ressemblent , et joignent à l'uniformité de l'habit la simplicité du langage et des manières; tellement qu'il serait difficile de distinguer, dans nos salons , le savant du guerrier, et le négociant du magistrat.
« Il faut donc maintenant, pour parvenir à composer la comédie de mœurs, étudier moins les manières extérieures des hommes que leurs passions et les formes de leur esprit. Ce sont les passions qui dévoilent le caractère ; ce sont elles qui trompent le politique le plus prudent : que dans la chaleur d'une discussion sur de grands intérêts il lui échappe un mot, et ce mot l'aui^a dénoncé.
louie IV. lO
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(( Qui de vous, messieurs, ne reconnaîtrait à l'ironie de l'expression , à certaine politesse repoussante, à des regrets amers , le vieil homme de cour, qui ne croit pas de sa dignité de traiter avec le temps, les lumières et la raison?
« Vous échappera-t-il davantage, ce tartufe déshabillé qui outrage la religion de Fénelon , en cherchant à prouver que le ministre d'un Dieu de paix doit colporter les troubles et trafiquer des indul-
gences ?
« Ne le devinerez-vous pas, ce secret partisan d'un despotisme militaire, qui cache son ambition déchue sous les mots de patrie et de liberté ?
a Croyez-vous que le peintre de T'adius et de Tiissotin eût épargné ces déserteurs des lettres qui savent se plier avec orgueil aux petitesses d'une ambition esclave, et qui affectent de mépriser ce qui fit jadis leur gloire ?
«Ne vous semblerait-il pas utile, et tout-à-fait national , d'apprendre aux Français à se défier de ces hypocrites politiques qui, devenus mandataires du peuple , n'ont d'opinion que celle qu'on leur achète , et d'intérêts à discuter que ceux de leur famille ?
« Je ne finirais pas, messieurs, si j'avais la prétention de dévoiler à vos yeux tous les originaux et tous les vices que nous devons à nos nouvelles
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institutions. Déjà reconnus et blâmés du public, ils appartiennent de droit au fouet de l'auteur comique.
« Mais laissons ces réflexions sur nos nouvelles mœurs , et voyons ce que devint le théâtre à l'époque de la révolution. J'en puis parler avec connaissance de cause, puisque c'est peu de temps après que j'essayai de me lancer dans la carrière, et que, toujours luttant contre la censure , je n'ai dû qu'à des péripéties politiques l'avantage de la parcourir,
« Le théâtre, en 1789, commença à devenir une arène dont le gouvernement seul ouvrait la barrière. Tout écrivain qui ne portait pas ses couleurs et qui ne rompait pas des lances en sa faveur, en était repoussé. Depuis ce temps, l'art dramatique , toujours livré aux opinions des hommes qui gouvernaient, en prit tout-à-fait les formes et le langage. Les jeunes auteurs que leur instinct portait vers le théâtre , furent bientôt contraints à suivre la route dont ou ne pouvait s'écarter sans danger. Mais , comme tous les gouvernements se succédaient avec rapidité, l'esprit qui les animait changeait aussi promptement. Je ne vous ferai pas, messieurs, le tableau de ces temps que le théâtre vit commencer aux sons belliqueux de la Marseillaise , et finir aux accents effrayants du Réveil du peuple. Alors des représentants menaçaient, au nom de la liberté,
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un public effrayé qui n'osait qu'en tremblant apulaudir à cet hémisticbe :
Des lois et non du sant
« Cependant les auteurs sentant l'impossibilité de traiter les caractères fugitifs qu'amenaient ou détruisaient de nouvelles révolutions, cherchèrent dans les siècles passés et dans l'histoire des peuples voisins des moyens de comique et d'intérêt qu'ils trouvaient avec peine dans leur patrie. Ces incursions chez l'étranger, qui se sont multipliées à l'infini, ont donné naissance à un genre que depuis on a nommé historique. C'est surtout sous le régime de Bonaparte que s'étendit ce genre, qui n'était même pas sans danger, puisqu'il suffisait que le public fît quelques allusions pour que l'auteur ne fût pas à l'abri des persécutions (**). Une main de fer pesait alors sur la France: comme ce despotisme n'étaitpas sans avantage et sans éclat, lanation, entrevoyant sa liberté dans l'avenir, supportait patiemment sa gloire présente. Mais cette gloire prit dans son plus haut période une attitude si insolente, que le guerrier, enivré de ses succès, ne croyait
(*) Timoléon , tragédie de Çliénicr.
{**) Je dois à Edouard en Ecosse l'avantage d'avoir visité !a lUissio.
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pas trouver un homme où il ne voyait pas une épéc. Sans dout-e ce moment eut offert peu de sujets à Thalie; et cependant il eut été possible encore de défendre l'industrieux bourgeois contre le mépris militaire, et de prouver à nos jeunes conquérants qu'il était mille moyens d'honorer sa patrie. — Mais, dans toutes les phases qu'a parcourues l'homme étonnant qui a rempli la terre de son nom , il n'est pas d'instant qui ait offert de sujets plus gais, plus plaisants qiw celui où il mit le comble à l'avilissement de la nation, en s'arrogeant le droit d'improviser une noblesse. Cette grande comédie pouvaitelle faire illusion ? L'auteur y jouait le premier rôle , et le public voyait les acteurs s'habiller.
« Je crois vous avoir prouvé, messieurs , que , depuis la révolution, le théâtre, toujours asservi à des gouvernements temporaires, ne devint dans leurs mains qu'un instrument du despotisme contre la nation, quand il ne devait être, au contraire, pour l'autorité que l'écho de l'opinion , le châtiment du ridicule, et l'école de la morale publique. — - Supposons un instant que , dès le commencement de la révolution, la censure eût été constitutloTinellement accordée à un tribunal tout-à-fait indépendant des ministères; que ce tribunal, environné de l'estime [xiblique, eût borné le pouvoir de sa magistrature à faire respecter ce qui sera toujours res-
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pectable , ta religion , le roi, et les bonnes inœuis ; qu'étranger à tous les partis , et même aux erreurs du gouvernement , il ne se fût point écarté du but de son institution , et que le public se ftit trouvé le véritable juge du talent, des sentiments et de l'opinion de l'auteur; ne croyez-vous pas, messieurs, que la raison , qui fait toujours majorité parmi les hommes quand ils cèdent à leur premier mouvement, n'eût pas fini par faire justice de tous les faux principes qui ont porté le peupwà la licence de la liberté, ou l'ont enchaîné à un brillant despotisme C) ?
(*) Je n'ai fait quTndiquei" une icU-e <jue des hommes d'état pourront développer. On ne peut se dissimuler que la censure actuelle du théâtre , quoique composée d'hommes très-estimables, ne soit le fléau de la littérature dramatique. Qu'attendre de trois hommes qui ont le privilège de couper, de rogner, d'anéantir tout ce qui n'est pas conforme à leurs opinions ou à l'opinion du ministère qui les paie. Et même , en supposant que l'esprit de parti n'entrât pour rien dans les suppressions qu'ils exigent, n'ont-ils pas la crainte de perdre leurs places, et ce motif ne suffit-il .pas pour qu'ils préfèrent à tontes les pièces du monde leurs 6000 fi'. d';q>poiutenients? quelle confiance veut-on qu'une pareille censure inspire à des gens de lettres? Mais si la censure était une véritable magistrature; si on la composait d'hommes indépendants par leiu' fortune et par leur rang dans l'Etat; si SCS fonctions étaient gratuites, et si ses principes étaient toujours d'accord avec la charte; les auteurs dramatiques, plus libres et plus confiants, pourraient espérer de voir représenter leurs ouvrages, et les beaux jours du théâtre renaîtraient peut-être pour la France.
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« Oui, si ce tribunal de la censure eût toujours laissé dénoncer au public les faux amis du peuple , on jouerait encore XAmi des Lois (*), et nous n'eussions peut-être pas eu l'époque terrible de 93. — Si nos braves guerriers eussent été avertis par quelque jeune auteur, que la vraie gloire n'est pas de conquérir l'Europe , ils auraient eu plus tôt une patrie. Si Ton eût pu livrer à la risée publique ces fiers républicains qui n'ont pas craint d'échanger leurs sévères principes contre des titres et des cordons, nos institutions libérales compteraient beaucoup moins d'ennemis.
« Si l'on m'oppose que la comédie n'aurait jamais pu parvenir à donner une autre direction aux événements de la révolution, s'il paraît vraisemblable que, tout étant désorganisé , il fallait le retour de l'ordre pour que les leçons du théâtre pussent avoir quelque effet, on conviendra du moins qu'à l'époque du consulat, la scène aurait pu reprendre son influence et sa liberté, si la plus basse flatterie et la plus coupable ambition n'eussent contribué à l'enchaîner de nouveau. Certes , si le premier consul eut été éclairé sur ses intérêts et sur ceux de la patrie, les courtisans auraient eu à regretter un em-
(*1 Clomcdie en trois actes et eu vers, de 31. Laya , de l'Acadéinie française. -yf
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pereur, les valets une noblesse, et il eût épargné à la nation de longs et douloureux regrets. Mais la baïonnette commandait, le sénat s'empressait d'obéir , et le génie était forcé de se taire.
«Aujourd'hui, messieurs, que les droits de la nation sont reconnus, qu'un roi législateur a fondé la stabilité de son trône sur des institutions libérales, qu'on peut un instant suspendre, mais qu'on ne pourra jamais détruire, l'auteur comique doitrentrer dans ses droits ; il peut, en respectant tout ce qui est respectable , attaquer les ridicules qui naissent de ces mêmes institutions. C'est d'après ces sentiments, messieurs, que, fort de mes principes et de l'amour d'un art dans lequel le public a bien voulu m'encourager, j'ai osé tracer avec prudence, et dans un but tout-à-fait moral , le véritable représentant d'une nation. — Mais, toujours poursuivi de l'effroi que me cause la censure, j'ai cru devoir, pour arriver plus sûrement au jugement du public , habiller mes héros à l'anglaise. Cette métamorphose m'a peu coûté, j'en conviens , puisqu'elle m'offrait l'avantage de faire un parallèle entre* les mœurs des deux peuples: et, quant aux idées politiques, comme elles doivent être les mêmes dans les gouvernements représentatifs,je n'ai point trouvé d'obstacleàdonner à mon ouvrage la vérité du moment. — J'ignore, messieurs , l'effet que produira cet ouvrage à la scène-,
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mais je sais que je l'ai composé dans les meilleures intentions, et qu'il n'est pas un honnête homme qui ne doive en approuver les principes. — Si des obstacles s'opposaient à la représentation de ma comédie, que je crois utile dans tous les temps, je ne suis pas fâché de prendre date des efforts que j'ai tentés pour peindre les ridicules modernes , et d'apprendre à mes confrères et au public , que , si je n'entre pas tout-à-fait dans la belle route qui nous a été tracée par le grand maître , c'est que mon incapacité n'aura pas été le seul obstacle qui m'en aura repoussé. »