OEuvres complètes
J E dois l'idée de cette bluette à une conversation qui eut lieu chez Talma à la suite d'un diner, dont les convives étaient des artistes dans tous les genres, et plusieurs , auteurs dramatiques. La conversation, et , l'on s'en doute bien , toujours animée, parcoiu^ut le cercle étendu des beaux-arts. Après avoir épuisé la peinture, la déclamation, elle se fixa plus particulièrement, comme il est encore facile de le croire , sur la littérature dramatique. On en prédit la décadence. Le nouveau genre de pièces qui venait de s'introduire sur les théâtres secondaires, sous le nom de inélodrames, effraya les partisans des Corneille et des Racine. Ils prévoyaient , non sans quelque raison , que le public , qui se sent toujours porté vers le nouveau , quand le nouveau l'amuse , finirait par admettre , même au Théâtre-Français , ce genre tudesque que la raison et le bon goi'it réprouvent souvent; mais qui, grâce à quelque
intérêt, n'en paraît que plus attrayant pour des hommes qui ont trop joui de nos richesses dramatiques. Comme je crois avoir fait, dans mes précédentes Notices , ma profession de foi sur le mérite des drames étrangers comparés aux chefs-d'œuvre de notre scène, je ne me livrerai plus à aucune réflexion sur ce sujet. Je dirai seulement qu'au nombre des observations qui furent faites chez Talma, sur les progrès du mélodrame en France, et sur le goût du public pour les pièces de ce genre , on convint qu'il serait difficile de ramener les amateurs du théâtre vers la simplicité des ouvrages de , nos grands auteurs. On compara avec raison le public à ces buveurs qui ne s'enivrent d'abord qu'avec les vins les plus délicats , mais qui, trop tôt blasés , se livrent aux liqueurs fortes pour trouver une ivresse plus prompte. Ce fut à la suite de ces réflexions que l'on chercha les moyens d'arrêter les progrès du mal. Talma n'en vit qu'un seul: c'était de jeter du ridicule sur le genre de plaisirs qui était alors en faveur dans la haute société; de lui démontrer de quelles sottes combinaisons provenaient ces fortes émotions qui lui faisaient délaisser Molière et. Racine, pour aller chercher aux boulevards des intrigues romanesques , des tyrans ridiculement bêtes, des princesses persécutées, des niais toujours vertueux, dont le langage préten-
lieux et semé de sentences boursoufflées , devait plutôt appeler le rire que l'intérêt d'un homme de goût (*). — Tu devrais , me dit Talma à ce sujet, essayer quelque plaisanterie originale qui pût tout à la fois servir de leçon au public et aux auteurs. Je me ferais un plaisir de jouer le principal rôle dans ta petite satire. — Je lui répondis que la tentative me paraissait délicate; que ce qu'il me demandait ne pouvait être qu'une parodie; que la parodie n'était comique qu'autant qu'elle s'attachait à rendre commun ce qui était noble, et trivial ce qui était sublime; mais qu'il me paraissait impossible de rendre ridicules des personnages moitié nobles moitié bourgeois, qui Tétaient déjà par eux-mêmes; que je ne voyais qu'un moyen d'arriver au but qu'il se proposait , c'était de traiter sérieusement ce genre bâtard ; de faire un véritable mélodrame, dans lequel seulement on s'attacherait à montrerions les défauts du genre, en outrant les caractères et le style. Il convint de la justesse de ma réflexion ; et, moitié par plaisanterie, moitié par complaisance, je lui promis de faire aussi mon mélodrame.
(*) Je ne prétends pas que tous les mélodrames soient bâtis sar ce modèle; mais on conviendra du moins que c'est là ce que l'on trouve dans le plus grand nombre. Et pourtant des hommes de talent, qui unissent à beaucoup d'imagination une entente admirable de la scène, se sont ;;baissés jusqu'à travailler dans ce genre.
En effet, peu de temps après, la promesse que j'avais faite à Talma me revint à l'esprit ; et, comme il en avait parlé à plusieurs acteurs du Théâtre- Français, ils me demandaient tous les jours quand je leur lirais mon mélodrame. Ayant inventé une intrigue tout-à-fait convenable, ayant amené, trop adroitement peut-être ces grandes surprises qui font toujours tant d'effet (ce qui fit dire, à la première représentation de ma pièce, à l'un des auteurs de ce genre , que f avais gâté un beau sujet), je me mis à l'écrire. Je dois avouer que, tout en écrivant, je ne pouvais m'empècher de rire des expressions bizarres, des sentences ridicules, des épithètes multipliées dont presque malgré moi s'enrichissait mon dialogue. Dès que j'eus jeté sur le papier cette bagatelle, je m'empressai d'aller la lire aux Français : elle fit rire les comédiens à gorge déployée , et Talma demanda à faire le rôle de niais. Mais quel fut mon dépit quand je vis mademoiselle Contât s'élever hautement contre cette représentation , qui , disait-elle , devait avilir le théâtre. Elle prétendit qu'il serait honteux pour la Comédie-Française de déclarer la guerre aux théâtres des boulevards; que ce serait montrer une basse jalousie des succès momentanés qu'ils avaient obtenus dans l'opinion publique; enfin, elle fit tant par son influence sur ses camarades et la haine qu'elle
SUR LE RETOUR D'UN CROISE. i i
me portait alors, que j'en fus tout-à-lait pour mes peines. Je ne rapporterai pas tout ce que Talma dit pour soutenir mon faible enfant, que je n'avais mis au jour que par amitié pour lui ; mais quels que fussent son courage et son éloquence , il fallut succomber sous le pouvoir d'une femme jolie , spirituelle, mais despote, et que ses complaisants appelaient l'impératrice. Talma avait bien raison de vouloir que mon mélodrame eut les honneurs de la représentation : sept ou huit ans après , lorsqu'il me prit fantaisie d'essayer cette bagatelle sur le théâtre de l'Odéon, dont j'étais le directeur, elle y obtint le plus grand succès. Tout Paris vint rire à mon Comte de Falaise^ et bientôt on vit éclore plusieurs pièces du même genre. Tout est de mode en France : les lettres , les arts , les plaisirs mêmes du public sont soumis aux lois de cette inconstante déesse; et mon Croisé donna naissance aux Femmes innocentes et persécutées , aux Tyrans peu délicats ^ etc. Comme, en d'autres temps, mon Prisonnier, mon mélodrame engendra tout à couj) une nombrense famille ; et le servum pecus , toujours à l'affût, prouva encore en cette occasion, comme il l'a prouvé souvent en des choses plus importantes , qu'il est bien plus facile d'imiter que d'inventer.
PERSONNAGES
Le Comte de FALAISE.
Le Baron des TOURELLES.
ROSAMONDE, comtesse de Falaise.