‹ OEuvres complètes (volume 4)Chapitre 261 sur 362 · Tome JIIL · texte numérisé non relu

Tome JIIL

:i7o NOTICE ^

qu'un simple individu pour rendre cette bienveillance sans effet. Je vais prouver la vérité de ce que j'avance; et telle sera ma prudence en faisant cette révélation , que , par égard pour la personne que j'accuse de m'avoir nui dans ma fortune et dans ina réputation littéraire , je me garderai de révéler son nom. J'userai de la même prudence en dévoilant au public une bassesse dont s'est rendu coupable envers moi, lui jeune homme que l'on m'a dit être autetir de quelques pièces jouées sur des théâtres secondaires; bassesse que l'on n'a du moins à reprocher à aucun des auteurs qui travaillent pour le Théâtre - Français. Il m'était réservé, vers la fin de ma carrière , de connaître ce que peuvent l'humeur bizarre d'un vieilacteur , et l'esprit de parti de quelcpies jeunes gens, qui se croient auteurs parce qu'ils ont travaillé à quelques petits vaudevilles. Ces détails , n'auront sans doute rien de bien intéressant; mais ils apprendront aux jeunes gens qui veulent écrire pour le théâtre , qu'il y a dans leur carrière un genre d'obstacles cpi'ils ne s'attendaient peut-être pas à rencontrer. Si je ne leur donne pas les moyens d'en triompher, c'est que la chose est à peu près impossible. Mais du moins , avant de se lancer dans l'afène , il est bon qu'ils sachent qu'il dépend d'un acteur d'arrêter un ouvrage au moment de son succès ; et que l'auteur n'a en sa

puissance aucun moyen pour se faire rendre justice. Quant à cette basse cabale que forme quelquefois un auteur jaloux contre un rival; quant à la turpitude des moyens qu'il peut employer pour lui nuire , tous les efforts de l'envie seront sans résultat, si l'ouvrage est bon; et, dans tous les cas, ce que l'auteur offensé peut faire de mieux, c'est d'opposer aux tentatives des méchants le plus profond mépris.

L'idée du caractère du Faux Bonhomme me vint dans un voyage que je fis , il y a très-long-temps , dans mon pays. J'y rencontrai une personne qui me plut beaucoup par la douceur de son caractère et la candeur de ses paroles. Un jour j'en faisais l'éloge devant un de mes parents : quelle fut ma surprise quand il me dit que ce prétendu bonhomme était un méchant dans toute la force du terme; et il me cita de lui des traits qui passaient en noirceur certaines actions très-blâmables qu'on se permet dans la société , et que l'on pardonne souvent lorsque le succès les couronne. Je me rappelai ce personnage, à mon retour à Paris ; et je me sentais disposé à essayer de peindre ce caractère, lorsqu'une réflexion m'arrêta. Je réfléchis que cet hypocrite de société étant heureusement très-rare dans le monde, il serait possible que le public ne voulût pas croire à son existence. Mais ce qui me détermina le plus

à ajourner au moins mon projet de comédie , c'est que j'appris que mon confrère Lemercier avait lu une pièce au Théâtre-Français , qui portait le même titre. Cependant , comme , depuis la réception de la pièce de Lemercier , il s'écoula une dixaine d'années sans que l'auteur songeât à la faire représenter, je crus qu'il y avait renoncé; et ce caractère du Faux Bonhomme m'étant revenu à l'esprit par je ne sais quelle circonstance, j'employai l'automne de 1816 à le tracer, et je travaillais avec d'autant plus de confiance , que je n'avais aucune connaissance de la pièce lue au Théâtre - Français ; et que je pouvais être certain qu'il ne se trouverait de ressemblance entre les deux ouvrages , que par ces traits généraux qui doivent se rencontrer dans un même caractère, quoique dessiné par deux peintres différents.

A mon retour de la campagne, je pus donc lire mie pièce de plus à la Comédie-Française. Elle fut reçue à l'unanimité; et, comme mon tour de représentation était arrivé , je m'occupai de la distribution des rôles, et des répétitions. Cette distribution me causa beaucoup de peine; car tel est le préjugé des acteurs, qu'ils ne regardent comme de bons rôles que ceux où se trouvent des sentimens d'honneur et de vertu. Cependant comme la comédie est la peinture du monde , il faut bien que

l'auteur mette par-ci par-là de ces mauvais sujets, (le ces personnages vicieux qui sont créés tout exprès pour faire ressortir davantage les nobles traits des caractères vertueux. Où serait le mérite de la vertu, si elle n'avait pas à combattre le vice? C'est ce contraste, dans le monde comme au théâtre, qui donne de la vie à tous les personnages. Une comédie dans laquelle il n'y aurait que d'honnêtes gens serait la chose la plus insipide. Et qui sait même si l'on ne finirait pas par s'ennuyer , dans la grande société des hommes, si tous étaient bons, sincères et raisonnables? Du mal que font les méchants , il résulte souvent un bien : l'hypocrite force le sage à se défier des apparences ; le calomniateur à veiller sur soi-même ; le magistrat prévaricateur à fuir les procès ; l'ambitieux guerrier à redouter les héros; enfin, le spectacle continuel des méchants apprend aux honnêtes gens que la vie n'est qu'un long combat de la vertu avec le vice. D'après cet état de la société, il est donc indispensable que nous mettions dans nos comédies, les méchants, les fripons et les sots aux prises avec les hommes sages ; et si notre art nous fait une loi de peindre la nature telle qu'elle est, il est du devoir des comédiens de représenter nos personnages tels que nous les faisons. Cette répugnance des comédiens pour les rôles de méchants, qu'ils appellent

de méchants rôles, augmente de jour en jour; et je suis convaincu que si Molière pouvait revenir avec son chef-d'œuvre, son admirable Tartufe, il aurait beaucoup de peine à faire accepter son principal caractère à l'acteur qu'il désignerait pour le jouer. Les comédiens sont beaucoup plus scrupuleux que certaines gens dans le monde, qui ne craignent pas de se charger des emplois les plus méprisables , au risque de se faire siffler par le peuple.

Lorsque je me décidai à traiter le sujet du Faux Bonhomme, je voulus d'abord lui donner une physionomie politique; je voulus représenter l'un de ces hommes à douces manières , qui ont exercé , sous tous les régimes , des emplois , et se sont acquis , sans trop faire parler d'eux , de la fortune et des honneurs. J'aurais voulu montrer avec quelle ^ adresse ils savaient concilier les principes les plus opposés. Il eut été curieux de choisir l'instant où un changement dans le gouvernement eût développé d'abord leur feinte modération , puis après leur dévouement au nouveau parti ; et puis encore après , leur zèle extrême pour le servir et persécuter doucement leurs anciens amis. Sans doute cette idée était bonne , puisqu'en donnant plus d'élévation à ma comédie , je la rapprochais tout-à-fait de nos mœurs , et rappelais à la pensée de meS*

SUK Lt: FAUX BONHOMME '^7^)

auditeurs uu graïul nombre «les piuK:ii)aux personnages de nos révolutions. Mais quelque précaution que j'eusse prise pour échapper à l'odieuse sottise de la censure actuelle, je n'aurais pu ;y parvenir ; en effet, j'aurais nécessairement placé mon action à l'époque de la révolution qui aurait le plus convenu au développement de mon caractère; et l'on sait qu'il n'est pas plus permis de peindre des mœurs contemporaines au théâtre, que d'expruTier fiia haine contre les vices privilégiés. Je fus donc obligé de donner à mon sujet ime physionomie bourgeoise, de ne peindre que l'intérieur d'ime famille, et de me priver , par ce moyen, des ressources que m'auraient offertes de grands personnages et de grands événements.

xiprès avoir long-temps lutté contre les acteurs pour certains rôles de ma pièce , que je ne pouvais tlistribuer à ma fantaisie , je parvins pourtant à la faire représenter. J'étais loin de penser q»ie cette comédie , vu la simplicité de son genre , et , comme je l'ai déjà dit, le peu d'importance de ses personnages, pût obtenir ce succès d'affluence qm, avec raison, satisfait tant les comédiens, parce qu'il remplit leur caisse ; mais je m'attendais qu'elle obtiendrait, comme beaucoup des ouvrages les [)lus estimés du Théâtre - Français , ce genre de succès k qui s'augmente avec le temps, et qui finit par placer

ùnG NOTICE

Toiivrage au répertoire crime manière honorable. Ija plupart des ouvrages que le public, depuis cent ans, vient applaudir, ont été beaucoup moins suivis dans le moment où on les a d'abord joués, que mon Faux Bonhomme , si perfidement interrompu par la malveillance d'un acteur. Je pourrais citer pour exemple , une pièce qui jouit avec raison d'une grande estime, surtout auprès des auteurs dramatiques, et qui, dans son origine, ne piqua en aucune manière la curiosité publique. J'ai assisté à plusieurs des premières représentations du Philinte de Molière : l'ouvrage me plaisait, et la manière dont le jouait Mole me le rendait encore plus agréable. Eh bien, croirait-on que cet ouvrage estimable, si bien joué , tout en faisant la réputation de son auteur, ne fut d'aucun profit pour l'administration ; tandis que cette même comédie , qui depuis a été jouée plusieurs centaines de fois, a contribué à faire un nom aux acteurs qui ont succédé aux premiers, et à soutenir la gloire du Théâtre - Français ? Il est donc tout-à-fait injuste que les comédiens abandonnent par caprice et par humeur, toute pièce qui n'a pas attiré la foule, et privent ainsi l'auteur du fruit de son travail. Non-seulement par cette conduite odieuse, ils le blessent dans ses intérêts et sa réputation; mais c'est encore de leur part une véritable déloyauté envers les gens de lettres, en gé-

SLR LE FALX B(ÎISHOMME. 877

uéral, sans lesquels pourtant il n'y aurait ni comédiens, ni théâtre.

Avant d'entrer dans le détail des motifs de ma juste indignation contre l'acteur qui a empêché les représentations de ma comédie , représentations auxquelles j'avais droit, et par le succès qu'elle avait obtenu, et par les recettes qu'elle avait produites ( la plus basse n'est pas tombée au-dessous de 2,000 fr. ), je dois raconter ce qui se passa à la première représentation , et par quelle aventure singulière fut découverte la cabale qu'avait formée contre la pièce un jeune homme qu'on m'a dit être auteur, que je ne connais point, à qui je n'ai jamais fait de mal, mais à qui probablement je n'ai pas le bonheur de plaire, ni par mes opinions politiques ^ ni par mes faibles talents.

Sans doute il me serait difficile de retracer cette scène, comme témoin oculaire. Je crois avoir déjà dit plus d'une fois que je n'avais pas l'habitude d'assister aux premières représentations de mes pièces ; je ne m'en sens pas le courage. Cette faiblesse de ma part est, j'en conviens, ridicule; car enfin, si je pouvais me trouver au nombre des spectateurs, je pourrais mieux connaître les endroits faibles de mon ouvrage, et y faire les corrections indiquées par le public. Mais j'ai voulu vainement triompher de ma pusillanimité, j'ai vainement appelé à mon

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secours tous les raisonnements que peut nous lourrnr la philosophie; vingt fois je me suis dit qu'une mauvaise comédie n'était pas une mauvaise action ; mais que peut le raisonnement contre une impression physique, contre l'irritabilité des nerfs, contre des étouffements, des palpitations qui ne permettent plus ni de voir ni d'entendre? Et que l'on .juge du supplice que j'éprouverais, puisque, très - éloigné même du champ de bataille, je maudis l'instant où je m'avisai de me lancer dans une carrière où je veux toujours combattre , et où personne plus que moi ne craint de succomber. Mais abandonnons des réflexions qui doivent être sans intérêt pour le lecteur tranquille qui ne saurait apprécier le tourment d'im auteur au moment où il livre son ouvrage au public; qui ne pourrait concevoir que des illusions d'amour-propre pussent produire des peines si réelles : cependant on doit s'en douter en voyant combien je m'arrête sur ce sujet ; et quelle amertume je ressens encore au souvenir de la première représentation div Fai/x Bonhomme.

D'après tous les rapports de mes amis, de tous les comédiens , la pièce fit un très-grand plaisir au public , et fut même applaudie souvent avec transport; mais seulement, à l'instant où, selon l'usage, sur la demande d\\ parterre , on prononça le nom de l'auteur, deux personnes, au milieu d'un groupe

de jeunes gens, firent entendre des sifflets. Comme il était facile de voir que cette protestation contre mon succès n'était que l'effet d'une malveillance ridicule , puisque la pièce n'avait excité pendant la représentation aucun murmure , d'autres jeunes gens, mes partisans sans doute, maltraitèrent les deux opposants d'une manière si positive, que le frère de l'un des maltraités, qui se trouvait alors à la galerie, se jeta généreusement au milieu de la bagarre pour sauver mon noble ennemi , mon respectable rival. C'est ainsi qu'un beau dévouement fraternel a fait connaître l'auteur de cette impuissante cabale, dont je m'étais attiré la malveillance , m'a-t-on dit, par ma fécondité et les retards que, sans le savoir, j'apportais aux représentations des pièces qu'il devait donner au Théâtre-Français. Si je ne nomme pas dans cette notice les fauteurs de ce trouble , c'est qu'on m'a dit qu'ils étaient trèsjeunes; et qu'il se pourrait qu'ils n'eussent pas senti toute l'indignité de leur conduite. Je sais qu'ils ont composé beaucoup d'ouvrages pour nos petits théâtres, et qu'ils ont obtenu de nombreux succès. Je ne crois pas connaître leurs ouvrages ; mais s'il est vrai qu'ils aient mérité des triomphes, comment se fait-il que la culture des lettres n'ait pas élevé leur am^ qu'ils n'aient pas reconnu combien les armes qu'us employaient contre moi étaient méprisables ?

38o NOTICE

contre moi , l'un des vétérans du théâtre, et qui, si je comparais mes succès et mon âge à leurs talents et à leur jeunesse, pourrais m'écrier dans l'accès de mon amour-propre blessé :

J'étais déjà fameux quand vous n'existiez pas !

(Chénier. )

Certes, les personnes qui me connaissent savent combien peu je tire vanité du faible talent que le ciel m'a départi ; mais lorsqu'on se montre injuste , je dirai plus, atroce envers celui qui n'a jamais déprécié ses jeunes confrères , j'ai le droit , en com- {)arant mes travaux aux leurs , de me croire quelque chose; et comme je trouve la vanité un sentiment trop petit pour les âmes d'une certaine trempe, je m'arrange beaucoup mieux d'un petit mouvement tl'orgueil, qui dure autant que ma colère. La conduite de ces jeunes gens envers leur maître, et je pourrais dire leur père dans l'art dramatique me fait sentir d'une manière honorable pour moi la différence qui existe entre nous. A leur âge, à peu près , comme eux je m'essayais dans de petits ouvrages; mais comme eux je n'allais pas siffler les vieux auteurs que pendant trente ans l'estime publique avait accompagnés dans leur carrière. Je cherchais, au contraire, à les connaître, à m'ajypro-

pui ?mi

cher d'eux , à jouir de leur conversation. A l'exemple

(le tous les disciples qui dès l'abord, reconnaissent les difficultés de Tart qu'ils veulent cultiver, je cherchais à savoir si mes professeurs , si ceux qui en avaient appris tous les secrets, ressemblaient aux autres hommes; car, quel est celui de nous qui, dans sa jeunesse, n'a pas supposé une physionomie particulière , une nature différente , si je puis m'exprimer ainsi, aux artistes, aux écrivains célèbres. Au nombre des illustres vieillards avec lesquels j'avais réussi à me mettre en relation, je me rappellerai toute ma vie ce bon, cet excellent Ducis. Dans ce temps-là j'étais très-amateur de la tragédie , et lorsque je le vis pour la première fois, sa tête vénérable , sa voix imposante , sa noble franchise me rappelèrent tout à la fois l'énergie de ses tableaux , les malheurs de son roi Léar et les jalouses fureurs de son Othello. Mais dès l'instant qu'il eût parlé , je lui trouvai la candeur d'un enfant , l'enthousiasme d'un jeune homme , et cette noble bonhomie qui encourage la timidité du jeune auteur, lequel s'estime déjà davantage s'il a pu fixer Tattention de l'honnête homme et de l'homme à talent. J'étais loin, en ce moment, de prévoir qu'un jour je deviendrais son confrère à l'Académie ; mais j'étais digne au moins d'essayer d'eutrev dans la carrière qu'il avait illustrée , par le respect que m'inspiraient ses vertus et son génie. Plus tard ,

je suis parvenu par mes travaux à faire partie des membres de la compagnie qui était fière de le posséder; et il n'a jamais cessé de me donner des preuves de son honorable estime (i).

Je m'étends trop peut-être sur la conduite de quelques jeunes rivaux envers leur doyen ; mais elle m'a affligé, surtout en ce quelle m'a prouvé que de nos jours quelques auteurs pouvaient renoncer à cette dignité qui , même au milieu de leurs querelles littéraires , ne devrait pas les abandonner. C'est en vain qu'on cherche à excuser une action méprisable en l'attribuant à l'esprit de parti : ce n'est point là une excuse; dans ses fureurs l'esprit de parti peut faire commettre une injustice, mais non une bassesse ; et cette action d'attaquer , à l'abri du mystère, un confrère qui ne peut se défendre, sera dans tous les temps une indignité faite pour déshonorer celui qui s'en est rendu coupable.

Cet événement scandaleux ne nuisit point à l'ouvrage , qui aurait eu toutes les représentations que

(*) Cet homme respectable, assez philosophe pour refuser la croix tVhonneur et la place de sénateur, n'a point laissé d'enfants, mais senlenient deux estimables neveux qui portent son nom. L'un d'eux s'est distingué dans l'art de la peinture : ses tableaux gracieux sont très-appiéciés de tous les connaisseurs , et il soutient dignement le nom qu'il porte , par ses talents et ses qualités personnelles.

semblait promettre son succès, si d'abord la maladie de l'un des principaux acteurs ne l'eût arrêté pendant quelque temps. On commençait à le rejouer quand mademoiselle Mars , qui avait atteint l'époque de son congé, l'interrompit une seconde fois. Tous ces événements de maladie et de départ , sont un genre de contrariétés auxquelles tout auteur doit s'attendre , et qu'il doit supporter avec la même philosophie que le fermier qui voit un orage engloutir ses récoltes. Je crois que je n'ai pas donnéun seul ouvrage au théâtre que l'un ou l'autre de ces accidents-là n'ait interrompu. On est seulement étonné , quand on songe au nombre des personnes que l'on est obligé d'employer, à toutes les volontés qui doivent concourir à une représentation , qu'une même pièce puisse obtenir l'honneur de se montrer au public quarante ou cinquante fois de suite. Cette interruption passagère ne m'inquiétait que médiocrement, parce que j'étais certain d'avance qu'au retour de mademoiselle Mars , elle s'empresserait de reprendre un ouvrage nouveau, dans lequel elle avait donné une nouvelle preuve du plus grand talent. En effet, c'est ce qu'elle fit au moment même de son arrivée.» La pièce fut annoncée, mais la veille du jour où on devait la jouer, l'un des principaux acteurs déclara, comme je l'ai dit , qu'il ne paraîtrait plus dans aucune de

mes pièces. Quel était mon crime envers lui? J'avais lu, pendant l'absence de mademoiselle Mars, une nouvelle comédie dans laquelle, sans connaître la pièce, il s'était distribué un rôle; et, parce que le hasard lui apprit que mon intention n'était pas de le lui donner, il ne vit d'autre vengeance à exercer contre moi que celle de se priver lui-même de l'excellent rôle qu'iljouait dans mon Faux Bonhomme. Je ne veux pas qualifier cette espèce de vengeance ; je serais obligé de me servir d'expressions qui répugneraient à ma délicatesse; et, pour ne pas affliger un homme qui jouit de l'estime publique, je me contenterai seulement de peindre la situation d'un homme de lettres qui a placé dans ses travaux ses espérances de fortune et de gloire. Eh quoi ! un auteur aura usé sa vie, employé une ou deux années à composer un ouvrage en cinq actes et en vers ; le public l'aura accueilli avec bienveillance; il peut compter sur un certain nombre de représentations et sur des honoraires qui suffiront à peine à son existence; et un acteur, sans aucun motif réel, par le seul caprice de son amour -propre blessé, jugera , dans son orgueil , qu'il a le droit de ruiner , d'opprimer cgt auteur, parce que telle est sa volonté , et qu'il n'existe point d'autorité qui puisse s'opposer à sa criante injustice! Il se trompe; il en est une qui le condamnera: c'est sa conscience même

SUR LE FAUX BONHOMME. SS'ï

et Topinion publique. Un comédien devrait songer, avant de se donner un semblable tort , que , dès l'instant qu'il s'est cliargé d'un rôle, il ne peut l'abandonner sans manquer tout à la fois à l'honneur et à la probité. Eh quoi! tous les auteurs des siècles passés, et ceux du temps présent auront contribué, par leiu-s nombreux travaux, à la fortune des comédiens et à la gloire du Théâtre- Français; les lois auront déclaré les comédiens héritiers des chefs - d'œuvre de notre scène ; et non contents de tous ces avantages, ils se croiraient le droit de priver un auteur vivant du produit de ses travaux! Non, la chose est injuste, révoltante; et l'on ne saurait trop tôt remédier à un tel abus.

Rien ne serait plus facile : il n'y aurait qu'à ajouter aux règlements du Théâtre-Français quelques articles réglementaires relatifs aux auteurs. Mais il faudrait d'abord que chaque membre de la société des comédiens fût convaincu d'avance que, sans les auteurs, il n'existe point de théâtre, et qu'il est de leur devoir, en qualité d'héritiers de leurs travaux, de les traiter au moins avec des égards, et surtout avec justice. En me permettant ces réflexions sur une réunion d'hommes estimables, mon intention n'est pas de jeter sur eux de la défaveur. Tous les membres de cette société, dont j'ai fait autrefois partie, et que, à quelques personnes près, j'ai vu

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