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sonne , ni le talent. Une fois le manuscrit porté à ce tribunal invisible , il circule alternativement parmi tous ceux qui le composent: aucun terme n'est fixé à la durée de son emprisonnement; et ce n'est qu'après de longues sollicitations et des courses sans nombre, qu'on parvient à connaître son sort. Que ne puis-je rendre la figure d'un auteur, qui revoit son manuscrit après toutes les angoisses d'une longue attente ! Chaque page qu'il parcourt, fait bouilloner son sang et lui fait jeter des cris d'indignation. Dans tout ce qui est raturé , il reconnaît souvent la main d'un bas flatteur , d'un homme de parti ou d'un sot. Qu'on ne croie pas que ce tableau des maculations dramatiques soit exagéré; je possède plusieurs manuscrits censurés qui seraient un objet de curiosité, par la petitesse des remarques et la niaiserie des observations. Partout on y voit un 'outrage à l'autorité, partout on y fait un outrage à la raison. — Grâces au ciel! par leurs rapports secrets, ces bourreaux de l'esprit n'armeront plus contre moi la rigueur du gouvernement ; ils m'ont forcé de quitter une c^irrière, où le public me décerna plus d'une couronne; et ils en chasseront comme moi, quiconque, à l'exemple du grand maîtn^, osera pré-
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scnter au peuple les grands développements d'une pensée noble et généreuse. Que fait au surplus à la nation , que notre belle scène française ne puisse s'honorer encore de nouveaux ouvrages? N'avons-nous pas d'illustres censeurs et des bons hommes de lettres?
jNIais comme il est impossible o^f^ l'on maintienne encore long-temps un pareil mode de censure, j'engage les jeunes gens qui se livrent à la littérature dramatique , à ne point se décom^ager. C'est sans doute un grand tourment pour un auteur , qui n'a d'autre désir que d'amuser et d'instruire , de se voir arrêté dans son honorable ambition. Cependant, qu'il ne renonce point à la mission qu'il s'est donnée; le temps et la sagesse du gouvernement finiront par lui aplanir la carrière. Si dans ce moment je recule devant l'obstacle, c'est qu'un vieil athlète n'a plus le temps d'attendre le combat, et qu'il est prudent à lui de profiter de son inaction pour faire une retraite honorable.
Au nombre des misères dramatiques , il en existe encore une que je dois signaler à la jeunesse; je veux parler des journaux. Pendant plus de vingt ans ils ont empoisonné ma vie et détruit ma santé. Ce n'est que depuis quelques années que je suis devenu insensible aux petites méchancetés des coteries
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et à l'injustice des haines de parti. Elles ne peuvent plus m'atteindre ni par de misérables épigrammes, ni par leurs grosses inj ures. L'expérience de mes trente ans au théâtre m'a convaincu d'une grande vérité, c'est que toute la malice humaine ne peut rien contre une pièce f ^rte de raison et de choses. Je pourrais appuyer ce que j'avance d'exemples tirés de mon répertoire qui constateraient l'impuissance des journaux; mais cela nous mènerait trop loin. Je dirai seulement que le journaliste qui, en nous jugeant, écoute plus ses passions que sa bonne foi , peut causer de grands chagrins à un auteur ; mais qu'il ne peut nuire à son ouvrage, si le pid3lic l'a distingué. Que le jeune littérateur se rassure donc contre de pareils coups; qu'il soit insensible à l'injustice, aux épigrammes de ses ennemis, et qu'il ne mendie point des articles favorabl*. S'il a été doué par le ciel d'un certain talent, que, plein de confiance dans son travail et dans ses efforts, il marche à son but sans apercevoir les obstacles ; et si , malgré tous ses antagonistes , il parvient à des succès , qu'il en jouisse sans insolence , comme il les aura obtenus sans intrigue. Quel est le but de tous les hommes? La fortune, ou la célébrité. Et comme rien n'est plus méprisable qu'une fortune mal acquise, rien n'est