‹ OEuvres complètesChapitre 18 sur 330 · TRAGÉDIE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

Toinu I .

Mon fils en rhétorique a fait sa tragédie ,

a dit La Harpe dans ses Muses rivales. En effet , aux yeux des jeunes gens, la tragédie est toujours plus séduisante que la comédie; et, s'ils se livrent à la littérature dramatique, c'est toujours par une tragédie qu'ils entrent dans la carrière. La peinture de nos vices, de nos ridicules, de nos habitudes domestiques les touche moins que l'ensemble d'un tableau dont les personnages semblent être audessus des autres hommes. L'importance de l'action qu'il représente, les noms des héros qu'il rappelle, tout sert à justifier leur admiration. L'amour et la gloire étant presque toujours les seules passions qui les dominent, ils ne sont que faiblement émus par des satires de mœurs qu'ils connaissent à peine, ou par des tableaux de vices qu'ils n'ont point encore connus. Mais quand, par une triste expérience du monde, ils se sont aperçus que ces princes et ces héros, vus de près, étaient loin de ressembler, et

par leur langage et, par leurs actions, à tous ceux que le poète a cherché à embellir de tous les secrets de son art, ils abandonnent bientôt cette nature idéale, pour la comédie, moins flatteuse par ses couleurs, plus vraie dans ses détails, plus utile dans ses résultats. Cette différence , dans le goût des jeunes gens et dans celui des vieillards, ne vient, en effet, que de la distance qui sépare leur âge. Les premiers ne connaissent point la vie, et sont disposés à croire tous les hommes de leur temps bons et généreux; tandis que les seconds, vieux témoins des travers et des ridicules de leur siècle, sont toujours disposés à s'amuser de ce qu'ils ont rencontré dans le monde, de cette lutte éternelle entre lés honnêtes gens et les fripons, les gens d'esprit et les sots.

D'après ces considérations, qui ne sont qu'une paraphrase du vers de La Harpe, il ne paraîtra pas étonnant que je commence mon recueil par une tragédie. J'ignore si elle a quelque mérite, puisqu'elle n'a jamais été représentée; mais je sais que, de tous mes ouvrages , c'est celui qui m'a donné le plus de plaisir à composer. Il s'attache aux premiers événements de ma vie, à une époque où chaque jour amenait une sensation , une crainte , un espoir, un plaisir. Il fut reçu" à la Comédie française quelques mois avant la dissolution du théâtre par l'empri-

sonnement des acteurs* dont je partageai le sort , à mon retour de l'armée. Les grands et funestes événements qui suivirent cette époque ne me permirent pas de songer à mon œuvre tragique. Comment aurais-jepu m'en occuper, dans un moment où, comme l'a dit un homme de beaucoup d'esprit, la tragédie courait les rues! Un autre sentiment me retenait encore : je n'étais pas seul propriétaire de mon trésor, et mon collaborateur était absent : qu'il me soit permis de parler de lui-, d'entrer dans quelques détails sur ses talents, sur son esprit. Il n'est plus , et les regrets qu'il a laissés à sa famille, comme bon père et bon mari , à tout un département, comme excellent administrateur, me donnent le droit , en présentant au public ce commun essai des travaux de notre jeunesse , de jeter quelques fleurs sur sa tombe.

M. de Corbigny, un peu plus jeune que moi et né dans la même ville, vint à Paris, plein d'amour pour la liberté, offrir à son pays son bras et ses talents. Le hasard me le fit rencontrer; ce goût pour le théâtre , si naturel à la jeunesse , fit bientôt d'une liaison accidentelle une grande intimité ; nos conversations, sur tout ce qui nous frappait en littérature, nous amenèrent à des confidences réciproques. Je ne craignis plus de lui faire connaître quelques essais dramatiques que j'osais à

peine lire à mes plus intifhes amis; il m'encouragea : et dominé lui-même par un secret penchant pour le théâtre , il me proposa de travailler avec lui. Quelques jours avant cette proposition , il était allé voir Fontainebleau; et les traces du sang de Monaldeschi^ que l'on montrait encore dans la galerie, nous firent naître l'idée de traiter le sujet de CAmline. De ce moment nous devînmes inséparables ; il vint loger près de moi : chaque jour nous réunissait, et chaque jour était un nouveau plaisir, par les entretiens que nous aA ions sur l'objet que nous supposions devoir faire \\\\ jour notre gloire et notre fortune. Heureux temps! où le jeune homme ne vit que dans un avenir créé par son ardente imagination , où sa carrière s'agrandit en raison de ses désirs, où chaque instant enfante un nouveau rêve! que d'heureux il fait! que de belles dont il conquiert l'amour! que de récompenses glorieuses ses belles actions lui méritent ! Nos rêves à nous ne se portaient alors que sur un seul objet; sur notre tragédie, sur l'espoir de son succès. Chaque pensée qui s'échappait de notre plume nous semblait une nouvelle création arrachée au génie : nous déclamions nos scènes avec toute la chaleur de notre âge; et les compliments naïfs que nous nous faisions mutuellement sur nos talents, étaient moins l'effet d'un amour-propre mal placé ,

que celui de l'enthousiasme que nous, apportions à notre ouvrage. Cet enthousiasme nous suivait jusque chez le modeste restaurateur où nous allions prendre nos petits repas.

Bien petits en effet si l'on comptait les plats *,

mais que nous faisions durer plus qu'un grand dîné de famille en province. Il est vrai que nous nous permettions souvent , par quelque friandise, d'anticiper sur la fortune à venir que devait nous prociu'er notre tragédie. Mais bientôt les circonstances, qui disposent toujours des hommes, en les lançant dans des carrières qu'ils ne désirent point parcourir , le forcèrent de prendre une place dans l'administration : en vain il voulut m'entraîner dans la route qu'il allait parcourir; je restai fidèle à je ne sais quel instinct qui me portait vers le théâtre. Son zèle à remplir ses devoirs , son intégrité dans les affaires, ses véritables talents, comme administrateur, lui firent parcourir en peu de temps un chemin très -rapide. Il fut distingué par un homme qui ne se trompait pas sur les hommes, quand il en avait besoin , et qui sut trop s'en servir pour notre malheur et le sien : mon ami mérita ses faveurs. Ses rêves d'amour et de gloire étaient finis , celui de l'ambition avait commencé quand il mou-

* t.ollin d'HarlcviUe.

lui préfet et baron. Et moi, tout-à-fait insensible à ce que les hommes appellent grandeurs et biens, toujours livré à mes goûts , et bien convaincu que tout n'est que songe dans la vie , je continuai mes rêves dramatiques : s'ils ne se sont pas terminés par des honneurs et des richesses , ils n'en ont pas eu moins de charmes pour moi. Entre toutes les chimères de la vie, en est-il une plus douce que de chercher à' mériter et d'obtenir quelquefois le suffrage de ses concitoyens !

Je n'entrerai dans aucun détail sur la tragédie de Christine. On y trouvera les réminiscences de scènes et de sentiments, qui devaient échapper à des jeunes gens dont la mémoire était remplie de nos chefs-d'œuvres dramatiques. Le seul personnage qui aurait pu, selon moi, lui mériter l'indulgence du public , est celui de Christine. Tout-àfait conforme à l'histoire, notre héroïne se montre, à-la-fois, passionnée jusqu'au délire, regrettant son abdication , et portant hors du trône tout l'orgueil d'une souveraine. Si l'amour et la jalousie, seuls ressorts de notre ouvrage , n'y sont pas peints avec la profondeur qu'un pareil sujet demande, on y rencontre, je le crois du moins , cet attribut de la jeunesse, la force et la chaleur. Au reste , il me serait difficile de me faire une idée de cet ouvrage à la représentation : je ne l'avais pas relu depuis trente

ans, et, si j'y trt)iive de grands défauts, j'y trouve aussi des qualités qui peuvent en faire excuser l'impression. En l'imprimant, d'ailleurs, j'y vois deux avantages : celui d'appeler l'attention de nos auteurs tragiques sur un sujet que je crois digne de la scène; et celui, de rendre un hommage à la mémoire de l'ami de ma jeunesse, ce qui était un besoin pour mon cœur.

PERSONNAGES

CHRISTINE , reine de Suède.

MONALDESCHI, favori de Christine.

LAGARDIE , ami de Monaldeschi.

SENTINELLI, ancien favori de Christine.

SELTO , officier des gardes de Christine. DELMONTÉ, ami de Lagardie.

Un ENVOYÉ de Louis XIV.

l.a scène est à I''oM'AmtBr

eJlV . uai)

Page 1