COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE
Représentée pour la piemièrft fois le 27 novembre 179^.
C>(ETTK petite comédie est trop connue pour que j'entre dans beaucoup de détails sur l'effet qu'elle a produit. Il est peu de personnes à Paris, qui n'aient vu Baptiste cadet, dans le rôle d'Alain : la vérité de son jeu, le comique de ses manières laisseront aux amateurs du Théâtre Français , qu'il vient d'abandonner pour toujours , de joyeux souvenirs et de longs regrets.
Si je n'ai rien dit du jeu de Michot dans \e Chanoine de Milan , et si je me tais également sur le talent qu'il montrait dans les Héritiers, c'est que je me réserve, dans maNotice sur la Jeunesse de Henri V, de parler de cet acteur de la nature.
Mais comme les pièces de mon répertoire ne m'offriraient plus l'occasion de hasarder quelques réflexions sur Dugazon, que la mort enleva trop tôt aux plaisirs du public , je dois au moins , en parlant d'une pièce, dans laquelle il jouait trèsbien , un souvenir à sa mémoire et des éloges à son , talent.
Gourgaut Dugazon devait sa verve comique plu-
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tôt à son, esprit quà la nature; mais cet esprit était si gai , mais il lançait son trait avec tant de feu , qu'il forçait même la raison à le suivre en riant dans ses écarts. Lorsque Dugazon, éclairé par l'âge et l'étude, se fiit essayé dans les grands rôles, qui le forçaient de rester dans les limites tracées par le poète, il devint un acteur tout- à- fait recommandable et très -souvent sublime. Cette gaîté folle qu'il mettait dans son jeu, il la portait dans la société. Il disait un bon mot, improvisait un couplet, débitait un conte plaisant qui faisaient pouffer de rire , mais regretter quelquefois que le bon goût ne s'alliât pas toujours à la folie. Il n'eût qu'un tort aux yeux du public , ce fut d'avoir pris un petit rôle dans le grand drame politique : on l'en accusait au moins; mais je n'ai aucun motif de penser que l'accusation fut fondée. Je sais seulement que le public voulût l'en punir, en exigeant de lui, un soir qu'il était sur le théâtre, un humiliant témoignage de repentir , çt que , par une résisfance aussi noble que courageuse, il triompha de ses nombreux ennemis.
Je connais peu les détails de sa vie , il était pour
moi ce qu'il était pour tout le monde , malin et spi-
^ rituel; mais ce que je sais d'une personne qu'il a
sauvée d'une mort certaine, c'est qu'il avait un
cœur excellent, et que sa bienfaisance égalait au
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moins son aimable étourderie. Dugazon , comme tant d'autres artistes , approcha peut-être de trop près cette fatale roue de la terreur qui entraînait tout dans son tourbillon ; mais je suis convaincu que l'homme dont l'esprit était incapable de lier deux pensées sérieuses, n'a jamais pu avoir l'idée de contribuer à son mouvement.
Le sujet des Héritiers m'a été fourni par une phrsisede La Bruyère. Je la cite de mémoire : et Ah! « combien de testateurs se repentiraient de leur « économie pendant leur vie, s'ils pouvaient voir « après leur mort la figure de leurs héritiers!» Il n'est pas un auteur qui ne sache qu'une seule pensée suffit pour donner le sujet d'une comédie, même en cinq actes. Si le hasard m'eût fait remarquer cette phrase dix ans plus tard , j'aurais fait des Héritiers une grande comédie. Quelle ressource n'aurais-je pas trouvé dans les développements des caractères de toute une famille , et dans les situations différentes où j'aurais mis le prétendu mort ! J'ai souvent regretté d'avoir cédé trop promptement à ma première impulsion : le désir de faire Hue nouvelle comédie m'a entraîné, et pour arriver plus vite à mon but, j'ai au moins abrégé mon chemin des deux tiers. La première pensée prête tellement à la comédie, que , depuis la représentation de la petite pièce, j'eus Tintentioiide la développersoiis
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une nouvelle forme; mais au moment de commencer à écrire Je craignis de me trouver au-dessous de mon premier essai, et qu'en dépit de mes efforts, le public ne préférât la miniature au tableau. Cette pensée m'a fait renoncer à mon projet; et puisque le public depuis vingt-cinq ans rit aux Héritiers, j'ai trouvé plus sage de le laisser faire et de m'occuper d'autre chose. Ce petit sujet me coûta trèspeu de travail : j'étais si content de mon plan que j'écrivis la comédie dans un jour. Cette promptitude dans l'exécution ajoute beaucoup au naturel du dialogue. Tous les pei^onnages sont présents à l'esprit de l'auteur, et s'il a pu voir et connaître les hommes qui doivent lui servir de t)^pe, il vogue (comme le dirait mon capitaine de corsaire ) à pleines voiles dans son sujet.
Ayant servi dans la marine pendant plusieurs années , il ne m'a pas été difficile de donner aux deux frères Bretons le langage qui leur convenait. Je sais que ce genre de personnages n'est pas nouveau à la scène , et que presque tous les auteurs ont fait parler des gens de mer ; mais je crois qu'on trouvera dans les miens une copie plus fidèle de la nature. La vérité locale y est observée avec scrupule : la tempête et les pierres noires devaient nécessairement se trouver dans la bouche de mes marins; elles avaient laissé dans mon souvenir des
impressions si fortes que j'ai du rappeler tout naturellement le lieu d'une longue tempête qui coûta beaucoup à la France , et qui fit sans doute manquer de grandes combinaisons dans la guerre maritime de 178 1.
Si je ne craignais de ressembler à ces vétérans, possédés de la manie de conter leurs guerres et leurs batailles, il me serait facile de faire connaître à mon lecteur nn des événements les plus importants et les plus malheureux de la guerre de l'Amérique. On se doute bien qu'ayant fait la campagne de M. de Grasse , il ne tiendrait qu'à moi de lui peindre nos revers dans les Antilles , et de le ramener ensuite sur le continent de l'Amérique jusqu'à la paix ; mais comme sans doute les longs récits lui font peur, je lui épargnerai le détail de mes voyages, de mes combats et de mes blessures Si à cette époque ces événements paraissaient avoir quelque grandeur, depuis, la France a prouvé que les guerres de ces temps-là n'étaient que des jeux, et que l'on ne pouvait prétendre au titre de héros qu'en forçant les peuples à se ruer les ims sur les autres. Aussi fais-je un dernier adieu à ma gloire militaire, renonçant volontiers à toute récompense ; et je promets de ne plus ennuyer le lecteur de mes expéditions, ou, si l'on veut de mes exploits guerriers.
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Cependant il est un fait qui, pour Tintérét de la morale , peut être raconté : il offrira une leçon aux jeunes gens trop confiants qui trouvent souvent parmi leurs compagnons d'études des hommes aimables et adroits, lesquels font tourner à leur avantage la perte ou la ruine de leurs amis. C'est un épisode de ma vie que je pourrais peut-être me dispenser de rapporter ; mais indépendamment de l'utilité dont je le crois pour les jeunes gens sans expérience , il peut prouver en même temps Textrème confiance que j'avais dans les hommes, et combien il faut qu'elle ait été trompée souvent pour m'avoir appris à les juger, à m'en défier, et à les peindre quelquefois tels qu'ils sont.
La marine était autrefois un corps distingué par ses connaissances et l'éclat qu'elle avait jeté sur la France. Pour être admis dans ce qu'on appelait le grand corps, il fallait prouver qu'on était gentilhomme; et le fils d'un financier, eût-il acheté un marquisat, ne pouvait y entrer malgré sa fortune. Cependant, comme les roturiers étaient quelquefois bons à quelque chose , on avait établi un corps intermédiaire qui se composait de capitaines de la compagnie des Indes,. et de jeuues volontaires qui pouvaient parvenir au grade d'officiers, qu'on appelait auxiliaires, pour les distinguer des autres. Ces jeunes volontaires , dont les fonctions étaient
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les mêmes que celles des gardes-marines , étaient en butte à l'orgueil du grand corps, ce qui amenait souvent des querelles que toute la prudence des chefs avait beaucoup de peine à terminer. Comme nouvel arrivant à Brest, mes camarades s'occupèrent démon éducation militaire, et, contre l'usage , je fis un ami de celui qui m'avait cherché querelle. Cet ami , plus âgé que moi , avait l'esprit gai, vif et malin; et son esprit m'amusait tellement, quoiqu'il m'en rendît souvent victime , qu'il acquit sur moi le plus grand ascendant. Il était devenu le maître de mes volontés, et surtout de ma bourse; et certes, j'en aurais bientôt vu la fin, si le signal du départ de la flotte ne s'était fait entendre. Nous mîmes à la voile. Je ne ferai pas le détail de la beauté d'une escadre , chargée d'escorter un nombreux convoi. Je dirai seulement que ce spectacle m'étonna beaucoup, et sur-tout la nuit. Qu'on se fasse une idée de plusieurs centaines de bâtiments éclairés par des fanaux, voguant dans le plus bel ordre. Je croyais voir une ville flottante. Mais quelques jours après notre départ, les vents contraires nous firent faire une fausse route , et nous forcèrent de rester vingt-sept jours à la cape sous les pierres noires. A peine échappés aux dangers de cette longue tempête, nous rencontrAmes les Anglais : on se battis assez
long-temps ; mais la mer encore trop grosse , em- . pécha le combat d'avoir un grave résultat. La tempête nous avait déjà bien maltraités, et toute la flotte destinée pour l'Amérique fut forcée de rentrer dans Brest pour se ragréer.
Mon ami, }e dois lui rendre cette justice, eut pendant la tempête tous les soins que méritait un jeune homme qui payait le tribut à sa première ca#[ipagne sur mer. Une fois amariné, je me plus à lui en témoigner ma reconnaissance par une confiance sans bornes : il sut tous mes petits secrets , il sut entre autres choses que mes parents m'avaient remis quelques objets de commerce que je devais vendre aux Antilles, je lui montrai même la cassette qui les renfermait; il rit beaucoup de cette prévoyance paternelle , et nous n'étions pas entrés dans la rade de Brest qu'il m'avait prouvé clair comme le jour que ce que je portais en Amérique y serait sans valeur, que je ferais bien mieux de vendre ces bagatelles à Brest et d'acheter des choses qu'il me désignerait et sur lesquelles je pourrais faire un profit considérable. Dès que nous eûmes jeté l'ancre , il me fit partir avec lui dans le premier canot , et nous arrivâmes à Brest suivis de ma cassette qui fut en effet vendue; mais je ne sais comment cela arriva , il me fit faire de si aimables connaissances , il m'emmenait souper dans des maisons si respectables, il était si
malheureux au jeu, que tous lesdeuxfaute d'argent nous fûmes obligés de regagner le bord , refuge ordinaire des marins qui n'ont plus rien à dépenser. A peine suis-je remonté sur le vaisseau, que M. de la Bentinaye , officier très-distingué , ami de ma famille et mon protecteur, vient vers moi avec un oeil sévère et me demande qui m'avait donné la permission d'aller à terre. Je restai étourdi de la question et sentis bien que j'avais fait une faute. Il ^pela le caporal de service et me fit conduire à la Fosse -aux -Lions. Là, j'eus tout le temps de réfléchir sur mes extravagances; seul dans un fond de cale , dépôt des balais et des huiles, ne respirant qu'un air empoisonné de tous les miasmes de l'équipage, la tristesse s'empara de moi. Pour me distraire, je me mis à parcourir les petits vers, les lettres, les chansons, qui composent ordinairement le porte-feuille d'un jeune homme. Parmi ces papiers, je trouvai des préceptes de conduite que m'avait remis mon excellent père, à l'instant de mon départ, en me recommandant de les lire souvent. Hélas! c'était pour la première fois que je les lisais. Un de ces préceptes me frappa d'autant plus qu'en le méditant plus tôt , il aurait pu me faire éviter les malheurs qui m'accablaient. Mon père s'expliquait à peu près ainsi : « Vous allez vous trouver avec des compjignons