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« d'armes beaucoup plus âgés que vous : soyez poli <( et obligeant envers tous ; mais avant d'accorder « toute votre confiance , sachez bien si on la mérite. « Les jeunes gens sans expérience sont souvent « exposés à être dupés par de faux amis, et plus ils « sont honnêtes , plus il est facile de les tromper. » Cet avertissement tardif me fit réfléchir à tout ce qui m'était arrivé. Je crus voir de la perfidie dans la conduite de mon ami; je crus me rap'peler même qu'au milieu de nos plaisirs et de la mauvaise <f onipagnie dans laquelle il m'avait jeté , il me livrait aux railleries de nos camarades, tout en dépensant mon argent. Ma ruine complète m'avait affligé, mais au moins mon amom^-propre n'était pas blessé ; je voulais bien être pauvre, mais je ne voulais pas être joué. Dans ma colère, je promis de m'en venger. J'avais tout le temps d'en chercher les moyens : je crus en avoir trouvé un excellent et qui lui donnerait une haute idée de mon esprit, en m'occupant dans ma prison, à faire sous des noms empruntés, toute mon histoire depuis que j'étais lié avec lui. Je me faisais une fête de voir sa figure , au moment où je lui lirais mon historiette; en le peignant, j'avais eu soin de charger son portrait , de lui donner les noms d'intrigant, de chevalier d'industrie: le mien n'était pas très-ressemblant , je voulais faire croire que je
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n'avais pas été tout-à-fait dupe , et à chaque instant je montrais le chagrin de l'avoir été. Enfin , j'avais fait une petite rapsodie que je croyais une merveille. Sorti de prison, je revis mes camarades qui m'accueillirent avec amitié ; mais aucun d'eux ne m'en témoigna autant que celui qui était devenu l'objet de ma satire. Il eut soin de se justifier sur la cause qui m'avait fait conduire à la Fosseaux-Lions ; il m'assura qu'il n'imaginait pas que j'ignorasse le service, au point de croire que je pusse quitter le bord sans permission, qu'il avait pensé que comme lui je l'avais obtenue ; il terminait enfin sa justification par proposera ses camarades de faire un petit extraordinaire et de fêter mon retour par un bon dîner ; que pour son compte , il avait une bouteille de Madère , dont il faisait hommage à la société. La proposition fut acceptée , les jeunes gens sont toujours enchantés d'avoir ime occasion de se réjouir. On en vint ensuite à me demander comment j'avais passé le temps dans ma retraite , et mon diable d'ami ne put à ce sujet empêcher sa langue de me lancer un trait de malice, en assurant qu'il était sur que je ne m'étais pas trop mal trouvé là , car il avait remarqué , par l'air triste et rêveur qui m'était naturel, que j'avais des dispositions à la philosophie. .Te pris la chose gaîment , certain que je tenais dans ma poche une vengeance complète.
^7(> iNOTICE
Je leur dis donc que, pour charmer Temiui de ma prison, je m'étais amusé à composer une petite hisloriette. Oh! il faut que tu nous la lises avant dîner, s'écrièrent-ils tous à-la-fois. Tout le monde prit place , ainsi qu'on peut le faire dans un poste (*). Je me trouvais placé, près du parc à boulets, je note cette circonstance pour la suite de mon récit; je commençai donc la lecture, et je n'étais pas à la fin de la première feuille que mon héros s'aperçut du tour que je voulais lui jouer; mais il était trop adroit pour me laisser faire , et à chaque alinéa, il prenait la parole, et , tout en louant mon imagination et mon esprit, il lançait des traits si piquants sur le jeune homme innocent, qu'il faisait pouffer de rire tout mon auditoire. La chose en vint au point que je crus m'apercevoir que je devenais la risée de tous mes camarades. L'idée de ma ruine, ma position pénible, le souvenir du passé, la honte d'être mystifié effrontément par l'auteur de tous mes maux, me donna le plus terrible accès de fureur que j'aie éprouvé de ma vie. Je saisis un des boulets qui se trouvaient sous ma main, et je le lui lançai avec une telle force que, si j'avais eu le malheur de l'atteindre, je le tuais sur la place. Il évita le coup, le boulet frappa le ca-
(*) Un poste est une petite partie de l'entrepont, environnée d'une cloi fon lie toile qui sépare les sous-officitrs du reste de ré(|uîp.Tir( .
non , et par un ricochet sortit tlii poste et roula dans l'entrepont. Le plus grand silence succéda aux grands éclats de rire , tous les volontaires pâlirent de mon action, le capitaine d'armes avec la sentinelle accourut au bruit : tout le monde était dans la consternation; et aux questions répétées de l'officier , le seul qui prit la parole fut celui même que j'avais failli assommer. Il répondit avec sangfroid,que lui seul était la cause du bruit qui s'étail fait, donna une raison telle quelle, et elle fut appuyée par mes camarades qui avaient repris leur sangfroid. La plus petite indiscrétion de leur part pouvait m'exposer au plus grand danger : à bord des vaisseaux, les voies de fait sont punies rigoureusement; ma jeunesse et d'autres circonstances atténuantes m'eussent peut-être exempté d'une peine, mais j'aurais toujours subi celle de passer à un conseil militaire. On se doute bien que notre dîner ne fut pas gai; je ne pourrais exprimer ce qui se passait dans mon âme ; mon indignation contre mon perfide ami n'était pas diminuée , et cependant je rendais justice à sa générosité, et j'éprouvais pour lui im mélange de haine et d'admiration. Depuis cet événement, mes camarades qui me traitaient assez légèrement , firent plus d'attention à moi Ils m'avaient plus d^Auie fois proposé de me raccommoder avec .\u£fuste (c'était le nom de mon ami)
et je leur avais toujours répondu que nous arrangerions tout cela à terre. Alors ils ne cloutèrent pas un instant que l'affaire ne finît mal pour l'un de nous deux. Il y avait déjà plus d'un mois que nous voguions vers les Indes occidentales , quand je fus surpris pai' un accès de fièvre qui effraya mes camarades; ils allaient faire appeler le major, quand mon généreux ennemi les arrêta , en leur assurant que ce n'était rien , et que si l'on avertissait que j'étais malade , on me descendrait à l'infirmerie , lieu épouvantable ; qu'on ne ferait l'exercice du canon que dans cinq jours , et qu'il répondait qu'avant ce temps je serais guéri, et que de plus il se chargeait de faire mon quart. Ils convinrent qu'il avait raison, et il s'établit dès ce moment mon médecin et mon garde -malade. Je ne puis exprimer avec quel soin, quelle douceur, quelle dignité en même temps, il remplit ces deux fonctions; on ne pouvait supposer que sa générosité fût l'effet de la crainte , puisqu'il passait pour un bon tireur, et qu'il avait fait ses preuves dix fois. Non, cette générosité partait de son cœur , qui était bon : iniais ce même cœur était étranger à toute délicatesse; son goût pour la dépense et son penchant à montrer de l'esprit, Ventrainaient à blesser son ami, et à le dépouiller de son^prgent. Je n'ai pas besoui de dire que , dèvS que je fus bien portant, il ne
fut pas difficile de raccommoder le malade avec le médecin. Le reste de la campagne, il fut charmant, et si quelquefois il lui échappait contre moi quelques petites malices, il se les reprochait d'une manière si comique que j'en riais avec lui. Je ne doute pas que dans les nombreux étourdis que j'ai mis au théâtre , je n'aie , sans m'en douter , jeté quelques-uns de ses traits , dont je ne cherchais pas alors à garder le souvenir, mais qui ont dû, sans que je le voulusse , laisser des traces dans ma mémoire. Dixhuit mois de campagne , plusieurs grands combats , quelques mois de séjour dans les Antilles, enfin les relations qui , à bord, sont de tous les jours et de tous les instants, ne firent que cimenter notre liaison , et nous arrivâmes à la paix, en faisant le projet de ne point nous séparer, s'il était possible. J'étais bien loin de penser que notre retour en France allait devenir au contraire la cause de notre séparation. A Boston, nous avions reçu six mois d'a«ppoii)tements arriérés et quelques parts de prises; je me trouvais, malgré mes désastres passés, la bourse assez bien garnie; et si mes grandes spéculations commerciales n'avaient pas réussi, au moins je pouvais me flatter de reparaître honorablement dans ma famille. Oh! combien mon espoir fut trompé! Dans la traversée, l'aumônier du vaisseau, moine irlandais, venait jouer au piquet avec mon ami , je les
regardais sans désir de tenter la fortune : de tous les défauts des jeunes gens, c'était le seul qui me manquait encore ; mais l'exemple d'Auguste , qui gagnait alors fréquemment, m'engagea à risquer quelques piastres. Que dirai-je de plus ? mon ami devint tout-à-coup malheureux, nos têtes se perdirent, mon argent et le sien passèrent dans la poche du moine , et je me trouvai sur les côtes de France , après dix-huit mois de campagne , sans effets, sans argent. A peine eûmes-nous touché le port que nous débarquâmes. J'avais vu mon ami désespéré de notre perte commune , et cherchant les moyens de remédier à notre embarras. Il paraît qu'il en trouva un pour lui qui lui réussit parfaitement. Aussitôt que nous fûmes descendus à terre , il me quitta pour aller emprunter de l'argent, et je ne le revis plus. Je fus forcé d'aller trouver le commissaire des guerres, à qui je contai mon embsfrras, et qui me fit payer généreusement ce qui me revenait par lieue, pour me rendre à ma destination. Je me mis en route à pied, comme de raison; et tout en marchant, je fis des réflexions sur les moines qui dépouillaient les jeunes gens et sur les bons amis qui partageaient avec eux. Telle était pourtant ma confiance en ce dernier que son départ vint seul m'éclairer sur son caractère. La pensée qu'on m'avait volé , m'était
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bien venue quelquefois, mais j'avais repoussé cette idée avec horreur : je voulais bien qu'Auguste fût malin, dépensier, emprunteur, mais je ne pouvais pas croire qu'il fût un fripon. S'il vit encore , et si le hasard lui fait hre ces lignes , il pourra , s'il a conservé sa gaîté, continuer de rire à mes dépens; mais si l'âge a changé son caractère , il rougira de sa conduite envers moi.
Ruiné comme je l'étais, le lecteur se doute bien que je ne fis pas dans ma ville natale une entrée triomphante; j'y rentrais pauvre, on devait m'y croire un mauvais sujet , et cependant , mon amitié mal placée, mon peu de connaissance des hommes étaient mes seules fautes. Je fis naïvement, mais non pas sans rougir, le récit de mes aventures. Il ne m'était pas difficile de prouver que je n'avais pas été méchant; le plus embarrassant était de ne pas paraître avoir été trop dupe. Je fus tleviné par ma famille : on rit de ma candeur , et la bonté paternelle se plut encore à fêter le retour (le l'enfant prodigue.
Ce que je viens de raconter tle ma jeunesse n'offre rien sans doute de bien piquant. On ne voit peut-être dans ce récit que mon désir d'entretenir le lecteur de moi. On se trompe; car en entraul dans ces détails, j'ai eu, comme je l'ai dit en commençant, pour premier but d'éclairer les jeiuies
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gens sur la prudence qu'ils doivent avoir dans leurs relations avec leurs camarades, et de prouver en même temps que, dès mon début dans le monde, j'avais été joué comme un enfant et dupé comme un sot. Cette première leçon ne me fut pas d'une grande utilité pour l'avenir. Loin des conseils paternels , vivant avec des étrangers , personne ne me signalait les dangers d'un excès de confiance : aussi en ai-je été bien souvent la victime. Dans toutes les actions de ma vie, et je ne m'enrepens pas, j'ai plutôt suivi fimpulsion de mon cœur que celle de ina raison. Si ce premier sentiment ne m'a pas toujours égaré, j'ai pourtant commis assez d'erreurs pour qu'elles aient influé sur un caractère fier et susceptible. De la susceptibilité naît la défiance. Plusieurs fois trompé, j'ai cru qu'on voulait me tromper toujours, et le cœur le plus aimant a souvent repoussé des prévenances qu'il avait mal jugées ; mais une fois, cette confiance donnée , j'en appelle à ceux qui m'ont accompagné dans ia vie , qu'ils disent s'il est un homme qui soit plus reconnaissant et plus heureux du sentiment qu'il ressent ou qu'il inspire.
Pardon, mon cher lecteur, tout en voulant me justifier du reproche qu'on peut me faire de trop parler de moi, je sens que je le mérite trop. — Cependant , en y réfléchissant , fais-jedonc un si grand
mal? — .En mainte circonstance, un écrivain , qui parle de lui, parle aussi des autres : quel est le lecteur de bonne foi qui, en suivant Montaigne et Rousseau dans les actions de leur vie , ne croie reconnaître son cœur et son esprit dans la finesse de leurs réflexions ou dans le charme de leur philosophie? chacun se dit, en les lisant, j'ai pensé cela. Certes , je ne puis espérer un pareil succès; mais comme le hasard, en me donnant une vie agitée,* m'a jeté parmi les hommes de toutes les classes, il serait possible que j'eusse aussi recueilli quelque fruit de mes relations. Si je n'ai pu être en contact avec eux sans les étudier, pourquoi cacherais-je le résultat de mes observations? elles se bornent jusqu'à présent à me convaincre qu'il faut se défier des hommes, qu'il vaut mieux les craindre qye de les fuir et les plaindre que de cesser de les aimer.
PERSONNAGES
A.NTOINE KERLEBON, officior de marine, cru mon. JACQUES KERLEBON, eapitaine tl'iin corsaire, frère d'An-
toine, HENRI, jeune peintre, neveu d'Antoine et de Jacques. DUPERRON , nouvel enrichi , cousin de Henri , et neveu d' An-
toiiie et de Jacques.
JULES, vieux domestique d'Antoine Kerlebon. ALAIN, niais méchant au service de la fajjiiile. Madame KERLEBON, belle-sœur d'Antoine et de Jacques. SOPHIE, fille de madame Kérlebon.
I.a scène se pa.sse dans un vieux château à Landernau , près de Biesl.
Le théâtre représente la salle d'un château ; elle est garnie de sièges et d'une table , placée du côté gauche, sur laquelle il y a un déjeuner servi.