‹ OEuvres complètesChapitre 234 sur 330 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

i:^8 NOTICE SUR LA JEUNESSE à la parer (l;ui» des temps plus heureux. Tout m'annonrait un avenir épouvantable; mais heureusement j'étais amoureux , et clans cet âge où l'on ne connaît le désespoir que lorsque le cœur est blessé. Les événements qui m'atteignaient, étaient au-dessus de ma prévoyance; je devais donc me résigner à les supporter. Loin de perdre courage, je sus tirer avantage de ma triste situation : ma femme était malade des commencements d'une grossesse, je me renfermai près d'elle; et, tout en faisant les fonctions de médecin et de garde-malade, je composai le Défenseur Officieux, que je vendis en numéraire à l'administration d'un théâtre qui m'avait demandé un ouvrage. Je ne puis exprimer le plaisir que j'éprouvai , lorsque je rentrai dans mon petit ménage avec une douzaine de pièces d'or qui avaient à cette époque une. valeur considérable. Il y avait si long-temps que je n'avais touché de l'or! et quand je songeais qu'il ne m'avait fallu pour me procurer cette fortune qu'une main de papier et quelques plumes, j'éprouvai une certaine fierté qui ressemblait presque à de l'orgueil : je crus sentir en moi-même que je n'avais plus besoin de personne , et que je pourrais vivre indépendant. Et en effet , mes efforts et mon travail ont été récompensés : depuis ce temps , j'ai toujours connu l'aisance, et j'ai pu donner à tout

ce qui m'appartenait une existence honorable. Cette pièce, la seule qu'on m'ait achetée avant la représentation , a été perdue. De nouveaux travaux et de nouveaux événements politiques, m'ayant fait oublier ma comédie, je négligeai de la faire imprimer. Quelques années s'écoulèrent, le théâtre s'écroula, les administrateurs disparurent , et , depuis, j'ai cherché vainement à retrouver mon manuscrit. Sous le rapport de la littérature, la perte n'est sans doute pas grande, mais par l'importance que cette pièce a eue sur mon existence, je la regrette beaucoup : elle m'a sauvé peut-être du désespoir et de la mort.

Les Mémoires du duc de Richelieu venaient de paraître, dont une partie, disait-on, était écrite par luimême. Rousseau avait mis à la mode cet usage de révéler franchement au public sa vie et ses actions : aussi comptons-nous, dans nos bibliothèques, un grand nombre de Mémoires, ou Confessions, qui sont passablement scandaleux ; je n'en excepterai pas même les Mémoires de Marmontel qui, pour avoir été écrits pour l'instruction de ses filles , n'en sont pas plus décents. Quant à ceux du duc de Richelieu, ils n'ont fait que confirmer les nombreuses aventures, connues de la cour et de la ville, qui lui avaient mérité sa grande célébrité. Quoique passé fort jeune du collège sur un vaisseau, j'avais

:54o NOTICE SUR LA JEUNESSE néanmoins entendu parler de lui : on me l'avait représenté comme le plus dangereux séducteur, le seigneur le plus spirituel , et le guerrier le plus brave. L'un de nos camarades, qui était de Paris, charmait notre longue navigation , par le récit de ses aventures galantes; ses récits faisaient naître, dans notre petit cercle , des réflexions qui , entendues par un observateur, auraient pu lui révéler le genre de caractère de chacun de nous : l'un l'adinirait comme un modèle à suivre, l'autre le blâmait comme un être dangereux , mais chacun de nous s'accordait pour convenir que cet être extraordinaire qui , né pour vivre à peine quelques années dans les souffrances, a prolongé si loin sa carrière, était tout- à- la -fois un composé de grandeur et de petitesse, d'ignorance et d'esprit, de légèreté et de profondeur, de préjugés et de philosophie. Ce qui seul chez lui n'admettait point d'opposition, c'était une valeur vraiment française, qu'il rendait encore plus brillante pour ses compagnons d'armes , en la dégageant de toute -la rudesse guerrière : c'était toujours en favori des grâces et des amours qu'il savait conquérir la victoire.

On conçoit bien qu'aussitôt que parurent les Mémoires de l'homme , qui le premier m'avait fait réfléchir suc son caractère et sur les mœurs de la cour de Louis XV, je m'empressai d'y chercher la preuve des

faits qui m'avaient été contés; j'y trouvais bien quelques-uns de ceux qui avaient provoqué mes réflexions, mais combien d'autres n'étaient pas parvenus jusqu'à nous! Celui de madame Michelin me frappa surtout, par ce contraste des mœurs bourgeoises avec les mœurs de la cour; je crus voir dans cette anecdote le fond d'un ouvrage dramatique, difficile à traiter à la vérité, mais qui m'offrait , si je parvenais à triompher des obstacles , un fonds inépuisable de situations intéressantes et de mots naturels ou comiques. C'était le soir fort tard que je faisais ces réflexions, en me promettant de ne pas abandonner ce sujet ; j'allai chercher du repos , mais le sommeil ne put approcher de mes yeux: à chaque instant une nouvelle pensée venait m'agiter. L'un des obstacles qui me semblait insurmontables, était, de présenter un mari trompé, sans le rendre ridicule. La position et le caractère de madame Renaud , me paraissaient aussi bien difficiles à tracer; mais d'après l'intime conviction que j'ai toujours eue, qu'avec l'art des préparations on peut tout mettre au théâtre , je ne perdis point courage, et renonçant tout-à-fait à un sommeil qui s'obstinait à me fuir, je désertai mon lit et je vins écrire le plan arrêté de mon drame , que je finis aux premiers rayons du jour.

Cet ouvrage, qui obtint à la représentation un

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