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EN UN ACTE ET EN PROSE

Représentée le 4 décembre 1793.

VJOMME je Tai dit à-peu-près dans ma précédente notice, l'auteur qui revoit ses ouvrages, après un intervalle de trente années, éprouve l'impression que ferait sur un vieillard l'aspect des lieux qu'il n'aurait pas revus depuis son enfance. S'ils lui rappellent ses jeux et ses plaisirs, il y trouve également le souvenir de ses petits chagrins; car l'enfance connaît aussi les peines. De même l'auteur, en revoyant ses premiers écrits, ne peut s'empêcher de sourire aux extravagances de sa jeunesse. Si ces écrits lui retracent les faveurs de l'amour, les douceurs de l'amitié, ils rendent aussi présents à sa mémoire l'infidélité de ses maîtresses, la perle de ses amis, des déhats scandaleux, des querelles, des chagrins et des malheurs.

La petite pièce de la Vî^aic Bravoure , })lus que tout autre de mes ouvrages, a dû produire cet effet sur moi : et mon lecteur n'en sera point surpris , quand il saura que je la composai en scKÙété avec M. Picard, aujourd'hui mon confrère à racadémic, et encore mon ami.

Ce titre iVaini, que je donne à Picard, pourra surprendre quiconque se rappelle des débats, devenus trop publics, qui nous ont éloignés quelque temps Tun de l'autre. Ici une explication me semble nécessaire. J'occupais , en r 8 1 4, la place de directeur du théâtre de l'Odéon. Ma gestion , comme ma conduite, avait toujours été irréprochable; mais ce •n'était pas là une sauvegarde auprès de certains chefs obscurs d'un ministère où tout était nouveau, les formes et les hommes. Frappant de tous côtés, à tort et à travers , au nom du pouvoir , ils voulurent m'ôter ma place : ce n'était rien ; mais dans cette affaire, mon honneur et ma fortune se trouvaient compromis : je les défendis avec vigueur. Ce qui m'affectait le plus, ce fut de voir Picard au nombre de mes adversaires. Comme il ignorait les résultats fâcheux qu'une mesure injuste et despotique pouvait avoir contre moi, il n'écouta point mes premières plaintes; ses amis ne virent point non plus l'embarras de ma position : de là vinrent tous nos chagrins. Tout le monde m'abandonnait, et, pour obtenir justice, je fus forcé d'avoir recours à tout le monde.

Quoique les gens de lettres de nos jours aient presque tous servi leur patrie comme militaires, quoiqu'ils aient autant de confiance dans leur courage que dans leur plume, il est rare cependant

qu'ils en viennent aux mains, avant d'avoir fait une petite guerre d'épigrammes. Ils sont jaloux de montrer qu'ils connaissent aussi ce genre d'escrime ; et si ce n'est pas le moyen d'arranger les affaires , c'en est un d'amuser le public aux dépefis du vainqueur et du vaincu. Il fallait que , dans cette affaire de VOt'éon, je me trouvasse dans une circonstance bien pénible , pour adopter un genre de défense que ma raison désapprouvait. Je n'ignorais pas que le trait de la satire blesse presque autant celui qui le lance que celui qui le reçoit; mais j'avais besoin de réveiller l'indifférence de mes amis sur ma position : elle était si cruelle, que je ne craignis pas de joindre à de graves discussions d'intérêts, les plaisanteries de la malice. Tout en ayant raison, j'étais injuste; tout en frappant, je m'accusais, tant je regrettais le lien que j allais rompre. Heure^jj^ement que d'anciens amis divisés finissent toujours par s'entendre. Il fallait que tôt ou tard il arrivât ce moment où les obstacles qui nous éloignaient devaient disparaître : le souvenir de nos premières années, nos travaux communs, tout devait contribuer à rapprocher deux hommes qui s'étaient égarés de leur chemin. Il est un âge où les impressions de la jeunesse reviennent avec force; c'est cet âge, où sans être tout-à-fait un vieillard, l'expérience nous a cou^tiit à estimer les

places, la renommée, et même la vie, ce qu'elles valent réellement , bien peu de chose. Les hostilités commencées , il se j)résenta de dignes conciliateurs ; après une explication loyale, Picard et moi, nous nous sommes entendus, nos amis nous ont réunis , nos mains se sont pressées et nous cheminerons encore ensemble, vers le terme commun, heureux de quelques joyeux souvenirs et de notre ancienne amitié.

La petite pièce de la Vraie Bravoure^ que je fis avec Picard , il y a trente ans , eut un succès trèsagréable, et nous valut des éloges de M. de La Harpe, qui, à cette époque, rédigeait encore le Mercure. Des différences d'opinion en pohtique avaient amené des duels dont les résultats étaient affligeants ])our l'humanité. Nous voulûmes prouver que les duels n'étaient que l'effet d'un préjugé entretenu par de lâches bretteurs, et quelle vrai courage consistait à défendre sa patrie. Sans doute, si aujourd'hui nous avions à traiter un pareil sujet , il nous faudrait au moins plusieurs actes pour préparer le public à voir ini homme qui reçoit un soufflet. Le public de l'époque où la pièce a été donnée , était alors si disposé à fouler aux pieds tout ce qui ne lui paraissait ])as fondé sur la raison , qu'il vit avec plaisir cette première atteinte à un préjugé d'aiMaul plus Imrrible qu'il appelle Tiu-

famie sur celui qui ne veut pas s'y plier. Hélas ! cette fatale mode des duels est tellement répandue parmi les Fiançais , que le plus sage de tous les hommes, tout en déplorant ses funestes effets, se croit obligé de s'y conformer. Cette mode, nos longues guerres l'avaient un peu fait disparaître; mais on y revient, et il est à supposer qu'un pareil sujet serait aujourd'hui repoussé du théâtre comme contraire à nos mœurs. S'il a trouvé de rindulgence en 1793, c'est, comme je l'ai dit, que chaque homme avait mis à honneur de se soustraire aux idées du temps passé. Tous les corps s'étaient empressés de donner l'exemple de leiumépris pour elles : dans le rang des officiers de la garde nationale , on apercevait le frère d'un homme qui venait de périr sous les coups d'un arrêt infamant ; plus d'un enfant illégitime tenait un rang dans la société par les emplois qu'il exerçait dans le gouvernement ; de grands seigneurs , en brûlant leurs titres, avaient prouvé qu'ils ne croyaient avoir droit aux égards et au respect de la multitude, que par leur noblesse personnelle; et cet enthousiasme général, qui malheureusement ne s'est pas arrêté à l'anéantissement de nos vieux préjugés, fut sans doute un des motifs du succès de notre pièce. Il n'en serait pas de même aujourd'hui: le gouvernement, en rétablissant les titres et les privilèges.

a forcé l'homme , né dans la classe inférieure, à rechercher contre l'homme titré les moyens de se défendre. Le duel, cet usage barbare, a cet avantage, à Paris, d'obliger le noble à se montrer du moins poli envers l'homme qu'il ne veut pas croire son égal. Autrefois , il n'en était pas de même en province. La réparation ne suivait pas toujours l'insulte, et plus d'un roturier , puisqu'il faut se servir de ce mot, offensé par un homme trop fier de son rang, n'a souvent reçu pour réponse à son cartel, que ces mots ^ Fous n'êtes pas gentilhomme. Cependant, il faut l'avouer, tels avaient été, quelques années avant la révolution , les progrès de la raison , qu'une pareille excuse n'était plus légitime et nuisait même au noble dans l'opinion de sa caste. L'honneur est le dieu des Français, c'est pour lui seul qu'ils sont toujours prêts à sacrifier leur vie; et ce préjugé , maintenu sous ini gouvernement qui repousse la liberté , rappelle au moins tous les hommes à cette égaUté que la mort étabht d'un seul coup entre le faible et le puissant.

Cet usage parmi les honnnes bien nés de s'égorger honorablement , en les rappelant à l'égalité , n'en est pas moins ridicule et féroce. S'il force tous les hommes, dans les relations générales, à des égards mutuels , il blesse tout-à- la-fois le bon sens et l'humanité : le bon sens , en ce qu'il rend l'homme

SUR LA VRAIE BRAVOURE. ç)5

offensé la victime de son courage ; l'humanité , en ce qu'il peut faire de l'offenseur, un assassin. Je sais que les lois sont impuissantes contre de tels crimes; et que le duel, ce reste de la féodalité , qui défend encore aujourd'hui la classe roturière , de l'insolence des grands, ne peut être extirpé que sous un gouyernement qui reconnaîtrait comme principe l'égalité. Dans un pays vraiment libre, pour un mot, on n'assassine pas son ami, et l'on ne connaît de point d'honneur que celui de verser son sang pour la patrie.

PERSONNAGES

FIRMIN , lieutenant des volontaires.

HENRI , volontaii-e.

MELCOUR, volontaire.

MICHEL , vieux soldat retiré.

Le Commandant de la Place.

Un Jockei de Madame Saint-Far.

Un Volontaire. Plusieurs Volontaires.

SOPHIE, fille de Michel.

I.a scène se passe dans une place frontière , hors des remparts ; on voit d'un coté la maison de Michel , de l'autre celle de madame St-Far.

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