‹ Œuvres complètesChapitre 10 sur 28 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Près du seuil de l'église , au coin du cimetière ,

Dans la terre des morts nous couchâmes la bière;

Chacun des villageois jeta sur le cercueil

Un peu de terre sainte, en signe de son deuil;

Tous pleuraient en passant , et regardaient la tombe

S'affaisser lentement sous la cendre qui tombe :

Chaque fois qu'en tombant la terre retentit,

De la foule muette un sourd sanglot sortit.

Quand ce fut à mon tour : » 0 saint ami! lui dis-je,

Dors. Ce n'est pas mon cœur, c'est mon œil qui s'afflige.

En vain je vais fermer la couche où te voilà ,

Je sais qu'en ce moment mon ami n'est plus là...

Il est où ses vertus ont allumé leur flamme;

Il est où ses soupirs ont devancé son âme! »

Je dis; et tout le soir, attristant ces déserts.

Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs ,

Kt , mêlant à ses glas des aboiements funèbres ,

Son chien, qui l'appelait, hurla dans les ténèbres.

Et moi , seul avec Marthe en ce morne séjour, J'allais, je revenais du jardin à la cour, Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace , Le voyant, lui parlant, et lui laissant sa place, Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux, En lisant un passage et m'essuvcint les yeux. « N'écrivait-il jamais? — Quelquefois le dimanche. Me dit Marthe , il veillait sur une page blanche , Et quand elle était noire, au fond d'un vieux panier Il la jetait; et moi, dans un coin du grenier Je balayais la feuille au retour de l'aurore.

62 l'UOI.OGUE.

(]e qu'ont laissé les rats y peut bien être encore. »

J'y montai ; j'y trouvai ces pages, où sa main

Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein ,

Semblables à ces mots qu'un rêveur solitaire

Du bout de son bûton écrit avec mystère,

Caractères l)attus par la pluie et les vents,

Et dont l'oeif se fatigue à renouer le sens.

Bien des dates manquaient à ce journal sans suite ,

Soit qu'il eût déchiré la page à peine écrite ,

Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux ,

Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux.

Déplorant à mon tour mainte feuille ravie ,

Mon œil de ces débris recomposait sa \ie ,

Comme l'œil, éclairé d'un rayon de la nuit,

Et s'égarant au loin sur l'horizon qui fuit,

Voit les anneaux glissants d'un fleuve à l'eau brillante

Dérouler flots à flots leur nappe étincelante ,

Se perdre par moment sous quelque tertre obscur,

Dans la plaine plus bas reparaître plus pur,

Se briser de nouveau dans les prés qu'il arrose;

Mais, suivant du regard le sillon qu'il suppose,

Et sous les noirs coteaux devinant ses détours ^

De mille anneaux rompus recompose un seul cours*

C'est ainsi qu'à travers de confuses images,

De ce journal brisé j'ai reconnu les pages.

Si d'une ombre souvent le texte est obscurci ,

Complétez en .lisant ces pages; les voici*

1" mai 178G.

Le jour s'est écoulé comme fond dans la bouche Un fruit délicieux sous la dent qui le touche, Ne laissant après lui que parfum et saveur. 0 mon Dieu! que la terre est pleine de bonheur! Aujourd'hui premier mai , date où mon cœur s'arrête , Du hameau paternel c'était aussi la fête , Et c'est aussi le jour où ma mère eut un fils ; Son baiser m'a sonné mes seize ans accomplis J Seize ans ! puissent longtemps ces doux anniversaires Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères!

Que ce jour s'est levé serein sur le ■vallon! Chaque toit semblait vivre à son premier rayon ^ Chaque volet ouvert à l'aube près d'éclore Semblait comme un ami solliciter l'aurore; On voyait la fumée , en colonnes d'azur, De chaque humble foyer monter dans un ciel pur 5 Du pieux carillon les légères volées Gouraient en bondissant à travers les vallées

Les filles (lu village, à ce refrain joyeux ,

Kntr'ouvraient leur Icnètre en se frottant les yeux,

Se saluaient de loin dujiourire ou du geste.

Et, sur les hauts balcons penchant leur front modeste,

Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehors,

Comme des écheveaux dont on lisse les bords;

Puis elles descendaient uu-pieds, demi-vêtues

De ces plis transparents qui collent aux statues,

Et cueillaient sur la haie ou dans l'étroit jardin

L'œillet ou le lilas, tout baignés du matin;

Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées,

Y roulaient comme autant de perles défilées.

Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois

Retentissaient de pas, de murmures, de voix;

On y voyait courir les blonds chapeaux de paille,

Et les corsets de pourpre enlacés à la taille.

Tous ces sentiers versaient d'heure en heure au hameau

Les groupes variés confondus sous l'ormeau :

Là les embrassements , les scènes de familles,

Les cheveux blancs touchanrdes fronts de jeunes filles.

Des amis retrouvés, des souvenirs lointains.

Des hôtes entraînés aux rustiques festins ,

Des vierges à genoux autour de la chapelle ,

Et les groupes pieux que la cloche rappelle.

Leur chapelet en main et le front incliné.

Allant offrir à Dieu le jour qu'il a donné.

Que de danses le soir égayaient la pelouse! Plus le- jour retii'ait sa lumière jalouse, Plus elles s'animaient , comme pour ressaisir

Ce que l'heure fuyante enviait au plaisir. Chaque arbre du verger avait son chœur champêtre , Son orchestre élevé sur de vieux troncs de hêtre; Le fifre aux cris aigus, le hautbois au son clair, La musette vidant son outre pleine d'air; L'un sautillant et gai, l'autre plaintive et tendre, S'accordant, s'excitant, s'unissaut pour répandre Ensemble ou tour à tour, dans leurs divers accents, Le délire ou l'ivresse à nos cœurs bondissants. Tous les yeux se cherchaient, toutes les mains pressées Frémissaient de répondre aux notes cadencées. Un tourbillon d'amour emportait deux à deux. Dans sa sphère de bruit, les couples amoureux; Les pieds, les yeux, les cœurs qu'un même instinct attire, S'envolaient soulevés par le commun délire , S'enchaînaient, se brisaient, pour s'enchainer encor : Tels, quand un soir d'été darde ses rayons d'or, Dans le sable échauffé qui brille sur la grève. On voit des tourbillons d'atomes, qu'il soulève. Monter, descendre, errer, s'enlacer tour à tour. Comme à l'attrait caché d'un invisible amour, Dresser en tournoyant leur brillante colonne , Et danser dans la sphère où le soleil rayonne.

Et plus tard, quand l'archet, le fifre, le hautbois, Commençaient à languir comme épuisés de voix; Quand les cheveux mouillés, que la sueur dénoue. Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue , Et que sur les gazons les groupes indolents S'en allaient en causant à voix basse, à pas lents, y. 5

De quels bruits enchanteurs l'oreille était frappée! Adieux, regrets, ])aisers, parole entrecoupée, Murmure que la nuit peut à peine assoupir, D'un beau jour qui s'éteint tendre et dernier soupir : Mon Ame s'en troublait, mon oreille ravie Buvait lan<;uissanimcnt les prémices de vie; .le suivais des regards, et des pas, et du cœur, Les danseuses passant, l'œil chargé de langueur; Je rêvais au doux bruit de leurs robes de soie; Chacune en s'en allant m'emportait une joie. Puis enfin, danse et bruit, tout avait disparu; Sur la crête des monts la lune avait couru ; A peine quelque amant, trop oublieux de l'heure, Regagnait en rêvant sa lointaine demeure , Ou, longtemps arrêtés au coude du chemin, Quelques couples tardifs, une main dans la main, Laissaient sonner deux fois l'heure avancée et sombre, Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l'ombre.

Maintenant je suis seul dans ma chambre. 11 est nuit; Tout dort dans la maison ; plus de feux, plus de bruit ; Dormons! mais je ne puis assoupir ma paupière. Prions! mais mou esprit n'entend pas ma prière. Mon oreille est encor pleine des airs dansants Que les échos du jour rapportent à mes sens; Je ferme en vain mes yeux, je vois toujours la fête; La valse aux bonds rêveurs tourne encor dans ma tête. Du bal, hélas! fini, fantômes gracieux.

Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux; Je vois luire un regard dans la nuit; il me semble

Sentir de douées mains presser ma main qui tremble, De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ; Je vois tomber des fronts mille roses flétries, J'entends mon nom redit par des lèvres chéries. .\nna! Blanche! Lucie! oh! que me voulez-vous? Qu'est-ce donc que l'amour, si son rêve est si doux?

Mais l'amour sur ma vie est encor loin d'éclore;

C'est un astre de feu dont cette heure est l'aurore.

Ah! si jamais le ciel jetait entre mes bras

Un des songes vivants attachés à mes pas ;

Si j'apportais ici , languissante et ravie ,

Une vierge au cœur pur, premier rayon de vie.

Mon âme aurait vécu mille ans dans un seul jour :

Car, je le sens ce soir, mon âme n'est qu'amour!

i\on : chassons de mon cœur ces trop molles images;

De mes livres amis rouvrons les vieilles pages.

Les voici sur ma table incessamment ouverts;

Mais mon œil Hotte en vain sur la prose et les vers.

Les mots inanimés tombent morts de la lyre ;

Mon esprit ne lit pas, et laisse mes yeux lire.

Un seul mot s'y retrace, et ce mot est de feu :

L'amour, ricnquel'amour ! MonDieu ! monDicu ! monDieu !

Parmi tant de beautés que ma sœur était belle! Mais le soir, en rentrant, pourquoi donc pleurait-elle?

6 mai 1786.

Ah! j'ai donc le secret des larmes de ma sœur! Puisse mon sacrifice acheter son bonheur!

Tout à l'heure au jardin, pensif et solitaire, Je traînais au hasard mes pas distraits à terre Dans l'allée au couchant, le long de la maison; Mon pied , qui s'imprimait sans bruit sur le gazon , Ne retentissait pas, dans l'herbe où je l'appuie, Plus que l'oiseau qui pose, ou la goutte de pluie. Je tenais dans la main ce livre où tant de pleurs Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs, Quand, le canot parti, chaque coup de la rame Emporte Virginie, arrache l'àme à l'àme; Je sentais tout mon cœur se fondre de pitié , Et la page toujours restait lue à moitié. Tout à coup quelques mots murmurés à voix basse Fixèrent ma pensée et mes pas sur la place. Ce bruit inusité dans le muet enclos, Ces sons entrecoupés de timides sanglots, S'élevaient, s'abaissaient de distance en distance, Puis mouraient étouffés dans un morne silence. Inquiet, j'avançai d'un pas discret et sûr Vers la fenêtre basse et sous l'aniïle du nuir: J'écartai de la main les pampres de la treille.

Et, de la jalousie approchant mon oreille,

Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,

J'entendis et je vis. Un seul rayon du soir,

Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,

Éclairait à demi la chambre et les figures.

Ma mère était au fond, assise au bord du lit.

Les yeux sur un papier, comme quelqu'un qui lit;

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage ,

Mais j'entendais tomber des gouttes sur la page.

Ma sœur assise auprès, un de ses bras passé

Au cou de notre mère avec force embrassé ,

Le front sur son épaule et noyé dans sa robe ,

Pour cacher la rougeur que la pudeur dérobe ,

S'efforçait vainement d'étouffer ses douleurs :

Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,

Détachés de sa tète et collant sur sa joue.

Le mouvement d'un sein que le sanglot secoue,

Et le son de deux ^oix brisé , tout trahissait

Deux cœurs brisés eux-même, et des pleurs qu'on versait.

« Julie! il est donc vrai, disait ma mère; il t'aime?

Et toi, tu le chéris aussi? — Plus que moi-même!

— Hélas! je comprends trop ce tendre et triste aveu.

Vous voir unis un jour était mon plus doux vœu;

Mais Dieu , qui de ses dons fut pour nous trop avare ,

Vous unit d'une main, de l'autre vous sépare.

Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,

Ta dot à peine encore égalerait le sien,

Et tu le vois, un père, inflexible à vos larmes.

Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes.

Si tu n'apportes pas à sa famille cncor.

Avec tant d'Innocence et tant d'anioiir, de l'or;

])e l'or ! ... Ah ! si mes pleursau moins pouvaient t'en faire,

On verrait ce qu'il tient dnns les yeux d'une mère;

Dieu le sait, .le voudrais acheter à ce prix

Un époux pour ma lille, une femme à mon fils.

Mais je n'ai que ce champ, trop étroit héritafre,

Qu'entre ton frère et toi Jiui tendresse partage;

Sachons donc, mon enfant, oublier et souffrir!

— Oublier! non, jamais, ma mère, mais mourir! »

Puis je n'entendis plus qu'à voix basse un mélange

De plaintes, de baisers; puis la voix de quelque ange

Me parla dans le cœur, et, d'un pied suspendu,

Je m'éloignai pleurant et sans être entendu.

17 mai 176C.

Tout le jour dans mon sein j'ai roulé ma pensée. Et de mon dévouement l'agonie est passée.

IS mai 1786.

Voilà ce que j'ai dit à ma mère aujourd'hui :

" Je sens que Dieu me presse et qu'il m'appelle à lui. La tendre piété, la foi vive et profonde, Cette divine soif des biens d'un meilleur monde, Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux, Porte aujourd'hui son fruit, peut-être amer pour vous, Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l'àme. L'ombre des saints parvis m'attire et me réclame; Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels, Comme un vase encor pur qu'on réserve aux autels. Rien de ce qui s'agite ici-bas ne me tente; Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente ; Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins Où s'embourbe en marchant ce troupeau des humains; J'aime mieux, m'écartant des routes de la terre, Suivre dès le matin mon sentier solitaire. J'aime mieux m'abriter sous le mur du saint lieu, Et dès le premier pas me reposer en Dieu. Je ne me sens pas fait d'ailleurs pour la mêlée Où bruit cette foule à tant de soins mêlée : J'apporterais une arme inégale au combat, Trop de pitié dans l'àme, un cœur qu'un souffle abat; Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte, Ou vainqueur, du triomphe, ou vaincu, de la chute.

72 JOCELVN.

A cette loterie où la vie est l'enjeu , Mon cœur passionné mettrait trop ou trop peu; Et puis la vie est lourde, et dur est le voyap;c : Il vaut mieux la porter seule, et sans ce bagage De chaînes, de fardeaux, de soins, d'ambitions. Amours, liens brisés, enfants, afflictions. Quel que soit vers le ciel le chemin que l'on suive, On arrive plus vite où Dieu veut qu'on arrive ; Dans le lit de poussière on se couche moins tard ; On a moins de soucis et de pleurs au départ. Oh! ne résistez pas, ma mère, à ma prière! Si vous réfléchissez, un jour vous serez fière De ce mot qui vous semble un douloureux adieu. A quoi renouce-t-on, quand on se jette à Dieu? Que voulez-vous de mieux pour l'enfant qui vous prie Que la paix sur la terre et le ciel pour patrie? Humble est le nom de prêtre ! Oh ! n'en rougissez pas, Ma mère; il n'en est point de plus noble ici-bas. Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère, A partagé la tâche aux enfants de la terre : Aux uns le sol à fendre et des champs pour semer; Aux autres des enfants, des femmes pour aimer; A ceux-là le plaisir d'un monument qu'on fonde; A ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde. Mais il a dit aux cœurs de soupirs et de foi : « Ne prenez rien ici , vous aurez tout en moi ! » Le prêtre est l'urne sainte au dôme suspendue. Où l'eau trouble du puits n'est jamais répandue. Que ne rougit jamais le nectar des humains, Qu'ils ne se passent pas pleine de mains en mains.

Mais où riierbe odorante, où l'encens de l'aurore

Au feu du sacrifice en tout temps s'évapore.

Il est, dans son silence, nu reste des mortels

Ce qu'est aux instruments l'orgue des saints autels:

On n'entend pas sa voix profonde et solitaire

Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre ;

Les vierges à ses sons n'enchainent point leurs pas,

Et le profane écho ne les répète pas ;

Mais il élève à Dieu, dans l'ombre de l'église.

Sa grande voix qui s'enfle et court comme une brise,

Et porte en saints élans à la Divinité

L'hymne de la nature et de l'humanité.

« Mais vous dites peut-être : « Il vit seul , et son àme , « Que n'échauffe jamais le rayon de la femme, « Dans cet isolement sèche et se rétrécit ; " Il n'a plus de famille, et son cœur se durcit. » Dites plutôt qu'à l'homme il étend sa famille : Les pauvres sont pour lui mère, enfants, femme et fille. Le Christ met dans son cœur son immense amitié ; Tout ce qui souffre et pleure est à lui par pitié. Non, non, dans ma pensée heureuse et recueillie, jN'c craignez pas surtout que mon amour s'oublie. Ah! le Dieu qui me veut n'est pas un Dieu jaloux ; Ce vœu me donne à lui sans m'arracher à vous. Plus de sa charité l'océan nous inonde. Plus nous sommes à lui, plus nous sommes au monde, A ses pieux devoirs , à ses liens permis , Aux doux attachements de parents et d'amis. Devant ce Dieu d'amour dont je serai l'apôtre,

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