SUITE DES LETTRES A SA SŒUR
ô mai 1798.
> oulez-vous maintenant, ô mes anges, savoir
Comment je fais toucher le matin et le soir,
Et par quelle insensible et monotone chaîne
Le jour s'unit au jour et forme la semaine?
Ah! chaque heure le sait quand elle s'accomplit.
La cloche avant le jour m'arrache de mon lit :
Je crois entendre, au son de sa voix balancée,
L'ange qui du sommeil appelle ma pensée,
Et lui donne à porter son fardeau pour le jour.
Je convoque à l'autel les maisons d'alentour :
Des vieillards, des enfants, quelques pieuses femmes,
Ceux qui sentent de Dieu plus de soif dans leurs àmes^
D'un cercle rétréci m'entourent à genoux ;
Le Dieu des humbles fois descend du ciel sur nous;
Combien la sainte aurore et ses voûtes divines
Entendent de soupirs s'échapper des poitrines,
Et d'aspirations de terre s'élancer !
Et combien il est doux, ù ma sœur, de «penser
Que tous ces poids du cœur que cette heure soulève^
Sur ses propres soupirs au ciel on les élève 5
Qu'à chacun à leur place on rapporte un saint don,
Grâce, miséricorde, amonr, paix ou pardon;
Que l'on est l'encensoir où tont cet encens brûle,
Et la corbeille pleine où le pain qui circule.
Symbole familier du céleste aliment,
Va nourrir tout ce peuple avec un pur froment !
Du Maitre en peu de mots j'explique la parole :
Ce peuple du sillon aime la parabole ,
Poëme évangélique , où chaque vérité
Se fait image et chair par sa simplicité.
Lorsque j'ai célébré le pieux sacrifice,
J'enseigne les enfants, je me fais leur nourrice;
Je donne goutte à goutte à leurs lèvres le lait
D'une instruction simple et tendre, et qui leur plait.
Je rentre; et, du matin la tâche terminée,
A ma table, de fruits et de lait couronnée,
Je m'assieds un moment, comme le voyageur
Qui s'arrête à moitié du jour et reprend cœur.
Le reste du soleil , dans mes champs je le passe
A CCS travaux du corps dont l'esprit se délasse ;
A fendre avec la bêche un sol dur ■ à semer
L'orge qu'un court été pressera de germer^
A faucher mon pré mûr pour ma blonde génisse;
A délier la gerbe afin qu'elle jaunisse ^
A faire à chaque plante, à son heure, pleuvoir
En insensible ondée un pesant arrosoir;
Car de l'homme à la fois cette terre réclame
La sueur de son front et la sueur de l'âme.
Le soir, quand chaque couple est rentré du travail,
Quand le berger rassemble et compte son l)étail ,
260 JUCELVN.
Mon bréviaire à la main, je vais de porte en porte, Au liasard et sans l)ut, coininc le pied me porte; M'arrètant plus ou moins un peu sur chaque seuil; A la femme, aux enfants, disant un mot d'accueil; Partout portant un peu de baume à la souffrance. Aux corps quelque remède, aux âmes respérance, Un secret au malade, aux partants un adieu , Un sourire à chacun, à tous un mot de Dieu.
Ainsi passe le jour, sans trop peser sur l'heure. Mais quand je rentre seul dans ma pauvre demeure, Que ma porte est fermée, et que la longue nuit. Excepté dans ma tempe, a fait tomber tout bruit. Ah! ma sœur, c'est alors que mon âme blessée Sent son mal, et retourne en saignant sa pensée. Comme on retourne en vain le fiévreux dans son lit ; C'est alors qu'une image ou l'autre me poursuit; Que vous m'apparaissez, vous, ma sœur et ma mère, Avec tout ce qui rend l'absence plus amère , Avec vos traits si doux , avec vos douces voix , Vos tendresses, vos mots, vos baisers d'autrefois; Et que de ce passé la présence est si forte. Que je vous tends les bras, que mon àme m'emporte \>rs vous, et dans le sein d'autre fantôme cher; Que je crois les revoir, leur parler, les toucher. Et qu'en ne retrouvant qu'un chevet solitaire. Mon cœur comme en tombant s'écrase contre terre. Alors, pour m'arracher par force à ce transport, Pour desserrer les dents du serpent qui me mord , Le front brûlant, collé sur ma table de chêne,
J'attache mon esprit, comme avec une chaîne, A ces livres usés du regard qui les lit, Où le jour de ma lampe en m'éclairant pâlit. Comme un esprit du doute et de la solitude , J'enivre ma raison de science et d'étude : Tantôt, dans ces déhris que l'histoire a laissés Comme des siècles morts les pas presque effacés , Je cherche à retrouver les traces d'une route , Ce vain fil qui se hrise entre les mains du doute, Ce long dessein de Dieu qui mène les humains. Fait de leurs monuments la fange des chemins. Dissipe leur empire et leur foi comme un rêve, Sur leur propre monceau de déhris les élève. Et du dogme et du temps, qui ne croit plus finir, Ne fait qu'un marchepied pour l'ohscur avenir. Mais ce iil dans mes mains se hrouille, à chaque haleine, Dans l'énigme de Dieu dont chaque page est pleine; Des choses, des esprits l'éternel mouvement rs'est pour nous que poussière et qu'éhlouissement : Le mystère du temps dans l'omhre se consomme ; Le regard infini n'est pas dans l'œil de l'homme. Et devant Dieu , caché dans sa fatalité , Notre seule science est notre humilité !
Tantôt, las de sonder ces ohscures merveilles. Je livre aux bardes saints mon ame et mes oreilles; J'écoute avec le cœur ces chœurs mélodieux Qui, se brisant à terre en retombant des cieux , En soupirs immortels sur la harpe éclatèrent, Et pour diviniser leurs plaintes les chantèrent.
Oh ! (le rhiunanité ces lioin'nics sont la voix : Les mots liannoiiicux s'ordoiiiicut à leur choix, domine au si<i,nc tle J)icu s'ordonnent ses ou\ra^cs, Kt vibrent en musique ou ])rilleut en images; I>eurs vers ont des éelios eaehés dans notre cœur; Jls versent aux soucis cette molle langueur, (^et opium divin que, dans sa soif d'extase, ].e rêveur Orient puise en vain dans son vase : Mais eux, l'ange des vers leur apporte aux autels, Pour s'enivrer de Dieu, des rêves immortels! Jls versent goutte à goutte en mon âme attendrie, Comme un sommeil du ciel, leur tendre rêverie; Mon songe, enfant des leurs, les suit; et quelquefois. Comme une voix qui chante entraine une autre voix, Ma lèvre, s'aln'cuvant aux flots de leurs ivresses, Se surprend à chanter avec eux ses tristesses.
Plus souvent, desséché par mon aflliction. Je trempe un peu ma lèvre à Vlmitdliun , %
Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile. Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile, Où la sagesse humaine et divine, à longs flots, Dans le cœur altéré coulent en peu de mots; Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche et s'abreuve Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve; Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort, Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort; Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucille, Dans les larmes du Christ boit sa philosophie !.c.. Ainsi lisant, priant, écrivant tour à tour,
Tantôt le cœur trop plein et débordant d'amour,
Tantôt frappant mon sein sans que l'onde en jaillisse,
Ne trouvant qu'une lie au fond de tout calice,
Puis regardant fuincr ma lampe qui pâlit,
Puis tombant à genoux sur les bords de mon lit,
Mouillant de pleurs mes draps qu'entre mes dents je froisse,
En sanglots étouffés comprimant mon angoisse ;
Puis, quand du coup au cœur tout le sang a coulé,
Relevant vers la croix un regard consolé ,
Ouvrant mes deux volets pour respirer à l'aise
Les brises de la nuit dont la fraîcheur m'apaise ,
Le front ptile et terni d'une moite sueur,
Dans mes veilles sans fin je ressemble , ô ma sœur,
A ce Faust enivré des philtres de l'école ,
De la science humaine éblouissant symbole,
Quand dans sa sombre tour, parmi ses instruments,
On l'entendait causer avec les éléments,
Et qu'au lever du jour, dans son laboratoire,
On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire.
Hélas! si ce n'était la grâce du Seigneur,
Que retrouverait-on le matin dans mon cœur?
Oui, c'est Faust, ô ma sœur ! mais dans ces nuits étranges.
Au lieu d'esprits impurs, consolé par les anges !
Oui, c'est Faust, ô ma sœur ! mais Faust avec un Dieu 1
Que de choses encor! La cloche sonne, adieu.
(Un grand nombre de pages manquaient ici au manuscrit. )
Du village de sa naissance, 3 juillet 1800.
Pressentiments secrets, malheur senti d'avance,
Ombre des mauvais jours qui souvent les devance,
Instincts qui de ma mère annonciez le trépas,
Je vous croyais trop peu : vous ne me trompiez pas !
Dans quel état , ô ciel ! mes yeux l'ont retrouvée !
Hélas! par ma présence un moment soulevée,
La vie, en concentrant trop d'amo^ur dans son cœur,
Semble avoir décimé les jours de sa langueur;
De jeunesse et d'amour cette àme encor si pleine
Tarit sous chaque aurore et tremble à chaque haleine ;
Elle ne compte plus que soleil à soleil ;
Et lorsque nous baisons ce front pâle au réveil ,
Je ne puis de longtemps en détacher ma lèvre.
Car je sens qu'il m'échappe et que la mort me sèvre ,
Que le dernier anneau du cœur va se briser.
Et ne tient plus peut-être, hélas! qu'à ce baiser!...
Elle a voulu revoir ce ciel de son enfance, Revenir et mourir au lieu de sa naissance. Paris était pour elle un séjour étranger,
Son pxil à ses yciix n'avait fait que chanfier : Cette ville banale était pour elle amère. Ah ! la seule patrie est, pour l'œil d'une mère, Aux lieux où lui sourit, où l'aima son époux. Où son doux preuiier-né iirandit sur ses fienoux. Où ces anges gardiens du printemps de la femme Laissèrent en partant leur rayon dans son âme !
Que ce séjour pourtant a d'angoisse à ses yeux !
Revenir étrangère aux champs de ses aïeux.
Pauvre et nue au village où sou humble opulence
Des détresses du pauvre était la providence !
De ceux qu'on reconnaît voir les yeux se baisser;
D'autres se détourner, de peur de vous blesser ;
D'autres, nouveaux venus, en secouant leurs tètes,
D'un air indifférent demander qui vous êtes !
Louer une chaumière en un coin du hameau ,
Pour respirer un peu de l'air de son berceau;
Jeter un œil furtif, de là, sur la demeure
Où l'on naquit, sur l'herbe ou l'arbre qui vous pleure ;
Craindre qu'on vous impute à crime ce coup d'œil ;
Se détourner, de peur d'en rencontrer le seuil ;
Et n'avoir pour jardin, pour abri, pour ombrage,
Que la ronce qui traiue aux sentiers du village,
Ou l'arbre sépulcral, le séculaire ormeau.
Dont l'ombre que l'on fuit n'appartient qu'au tombeau.
Et qui voit tous les soirs, au cercueil de famille.
S'asseoir un fils avec une mère et sa fille :
Voilà pourtant sa vie et la nôtre en ce lieu.
Oh ! courage , ù mon cœur ! la patrie est en Dieu !
Même lieu, 18 juillet 1800.
Qu'après avoir pleuré, comme morte, la femme A qui, jeune, on donna les prémices de l'àmc. Des bords lointains du monde à son toit revenu , On la trouve vivante aux bras d'un inconnu; Entre l'étonnement, la douleur et la joie. Le cœur plein et serré dans ses larmes se noie, S'interroge soi-même , et frémit de savoir Lequel est plus affreux de perdre ou de revoir. Ainsi, cette maison que j'avais tant pleuréc. Que je me figurais des flammes dévorée, Elle est encor debout.... mais pour nous repousser! Ce seuil qui fut à nous, nous n'osons le passer; Et mon cœur déchiré, que ce souvenir tue , Ne sait s'il l'aime mieux intacte qu'abattue !
Même lieu , 20 juillet.
Hier, fatale idée ! elle conçut l'envie De revoir pas à pas la scène de sa vie , La maison, le jardin, et de tout parcourir. D'y revivre un moment, fallût-il en mourir! Ma sœur et moi, cédant à tout par complaisance, Du nouveau possesseur épiâmes l'absence.
Et, profitant de l'heure, appuyée à nos bras, .Jusqu'au seuil de l'enclos nous trainàmes ses pas.
Le concierge, attendri par ces deux voix de femmes, Ouvrit furtivement la porte, et nous entrâmes. Soit confiance en nous, soit par cette pudeur Qu'ainsi que riunocence inspire le malheur. Cet homme , retournant à ses travaux champêtres , Du jardin, du lo^is, sembla nous laisser maîtres. Oh ! ([ue son sentiment soit béni dans son cœur! Ma mère, dont la joue avait repris couleur. Ma mère, dont la force, un moment ranimée. Empruntait de la vie à cette terre aimée. Parcourant du regard et le ciel et les lieux , Voyait tout son passé remonter sous ses yeux ; Le nuage des pleurs qui flottaient sur sa vue Laissait à chaque aspect percer son âme émue. Elle nous entraînait partout d'un pas rêveur. Montrait du doigt de loin chaque arbre, chaque fleur; Voulait s'en approcher, les toucher, reconnaître S'ils ne frémiraient pas sous l'œil qui les vit naître ; Voir de combien de mains avaient grandi leurs troncs. Les comparer de l'œil comme alors à nos fronts, En froisser une feuille, en cueillir une branche; Appeler par son nom chaque colombe blanche , Qui, partant de nos pieds pour voler sur les toits. Rappelait à son cœur nos ramiers d'autrefois; Écouter si le vent dans l'herbe ou la verdure. L'onde dans la rigole, avaient même murmure; Éprouver si le mur de la chère maison Renvoyait aussi tiède au soleil son rayon ; Ou si l'ombre du toit, sur son vert seuil de mousse. Au penchant du soleil s'allongeait aussi douce.
(Tétait à chaque chose une exclamation, In soupir , puis un mot de résignation , Puis de son bras au nôtre une étreinte plus vive, Qui trahissait l'élan d'une ànie convulsivc. Enfin de la demeure ouverte , d'un coup d'œil Et d'un élan rapide elle franchit le seuil; Elle nous entraîna d'un pas involontaire Dans toute la maison , comme en un sanctuaire Qu'elle semblait fouler avec recueillement, N'osant ni respirer, ni faire un mouvement, Comme si du passé l'image tendre et sainte Devait au moindre bruit s'enfuir de cette enceinte.
Dans notre toit d'enfant presque rien de changé; Le temps, si lent pour nous, n'avait rien dérangé : C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse, Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse , La chambre maternelle où nous vînmes au jour. Celle de notre père, à côté, sur la cour; Ces meubles familiers qui d'une jeune vie, Sous notre premier toit , semblent faire partie , Que l'on a toujours vus, connus, aimés, touchés; Cette première couche où Dieu nous a couchés. Cette table où servait la mère de famille, Cette chaise où la sœur, travaillant à l'aiguille Auprès de la fenêtre en cet enfoncement, Sous ses cheveux épars penchait son front charmant ; Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures Dont les regards étaient toujours sur nos ligures; Et, près du vieux divan que la fleur nuançait,
l/ostrado où de son pied ma mère nous berçait. Tout était cneor là, tout à la môme place; Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ; Chacun de nous touchait son meul)lc fa\ori, Et, comme s'il avait compris, jetait un cri.
Mais ma mère, entr'ouvrant la chambre paternelle Et nous poussant du geste : « A genoux ! nous dit-elle, Enfants ! Voilà le lit où votre père est mort ! » Puis tombant elle-même à genoux sur le bord, Et des mains embrassant le pilier de la couche. Comme nous en pleurant elle y colla sa bouche •, Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands Ilots, Et la chambre un moment l'ut pleine de sanglots... Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrent, Le marteau retentit et les cloches sonnèrent, A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits, Et comme des voleurs craignant d'être surpris^ Emportant dans mes bras ma mère évanouie , Dont cette émotion venait d'user la vie , Dérobés aux regards par le mur de jasmin , Je regagnai tremblant la porte du chemin , Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte j Et, dans le moment même où la secrète porte Se fermait doucement sous la main de ma sœur. J'entendis les enfants du nouveau possesseur, Sortant de la maison en joyeuse volée , Courir de haie en haie et d'allée en allée, Et leurs cris de bonheur monter et retentir iSur les pas de In mort, qui venait d'en sortiri
Même jour, le soir.
0 vraie et lamentable image de la vie ! La joie entre par où la douleur est sortie; Le bonheur prend le lit d'où fuit le désespoir; A ce qui nait le jour Dieu fait place le soir. La coupe de la vie a toujours même dose ; Mais une main la prend quand l'autre la dépose , Hélas ! et si notre œil pouvait parfois sonder Ces coupes de bonheur qui semblent déborder, Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine Des cendres et des pleurs d'un autre est toujours pleine?
21 juillet 1800.
C'en est donc fait! ma mère... Ah! ce dernier effort
De sa vie expirante a brisé le ressort !
0 nuit de l'agonie et de la délivrance,
Ecris-toi dans mon àme en larmes d'espérance !
Je veillais, en priant^ seul ^ au bord de son lit.
L'étoile du matin parut; elle me dit :
« Courage, mon enfant! Je sens que je vous quitte ;
De ses derniers élans mon cœur pour vous palpite ;
Avant que cette étoile ait pâli dans le jour ,
Je vous embrasserai de l'éternel séjour !
Oh! réjouissez-vous, les vrais jours vont m'éclore.
Pourtant sur cette terre embrassons-nous encore :
Va réveiller ta sœur!... \on, Dieu me le défend. Ecoute : dans son sein elle porte un enfant ; Cette heure d'agonie à voir est trop cruelle : Il faut la lui sauver pour son l'ruit et pour elle ; 11 faut laisser ce voile entre elle et le trépas; Et mon dernier baiser, tu le lui donneras! Tu sais quels saints devoirs ce grand moment réclame: Accomplis-les, mon fils, je te livre mon àme! Va, tu n'es plus pour moi que le prêtre de Dieu. »
Oh ! béni soit Celui qui du suprême adieu M'adoucit à ce point l'heure toujours amèrc. Et fait ouvrir le ciel par le fils à la mère ! Vous en fûtes témoins, auges du Dieu vivant! Et si mon faible cœur se révolta souvent , Si , trouvant le joug lourd et le devoir austère, Je trainai comme un poids mon sacré caractère. De tout ce qu'ici-bas j'avais sacrifié , Ah ! par ce seul moment je me sentis payé, Puisque Dieu permettait que parce sacrifice Cette mort pour ma mère adoucit son calice.
J'allumai ces flambeaux de la dernière nuit. Double image du jour qui commence et qui fuit ; Dans le vase caché de l'humble Eucharistie Des mourants, à sa voix, j'allai puiser l'hostie; Et, penché sur son front, de ma tremblante main , Tout mouillé de mes pleurs je lui rompis le pain. La splendeur de sa foi rayonnait dans la chambre ; Du chrême des mourants je touchai chaque membre,
Ce front où mes baisers voulaient suivre mes doigts, Ces flancs qui sur son cœur m'avaient cou vé neuf mois, Ces bras qui, m'entourant, tout petit, de tendresse, M'avaient fait tant de fois un berceau de caresse; Ces pieds qui les premiers frayèrent mon chemin , Dont toute trace allait disparaître demain I Absorbée et présente à chaque grand symbole , Quand tout fut accompli, reprenant la parole : « Jocelyn , me dit-elle , encore , encore un don ! — Et lequel , ô ma mère? — Oh ! mon fils, ton pardon ! Non le pardon de Dieu, qui sur moi surabonde, Mais le pardon du fils que je laisse en ce monde ! De ton amour pour nous pauvre jeune martyr, Une mère jamais n'aurait dû consentir A te laisser tenter ce dévouement sublime ! Ta vie est un désert, ton cœur est un abime Que tu ne peux combler qu'à force de vertu ! C'est moi qui l'ai creusé; dis, me pardonnes-tu? » Je collai sur ses mains mes lèvres en silence. « Oh ! que ma douce mort te soit ta récompense ! Je t'ai fermé le monde , et c'est toi dont la main Du ciel ouvert par toi m'aplanit le chemin ! Je vais t'y préparer, dit-elle, une demeure Plus durable à mon tour , 6 mon fils, et meilleure ! Ici le cœur tarit, les longs bonheurs sont courts; Ton àme a sa patrie où l'on aime toujours ! » Puis sentant que la mort affaissait ses paupières : « Récite-moi, mon fils, ces divines prières Qui de l'âme fidèle accompagnent l'essor, Afin qu'en expirant elle bénisse encor. v. 4 8
J'obéis; sous mes pleurs je lui lus, dans ses Heures, La tristesse de i'ànie à ses dernières heures : Ses lèvres, dont l'aecent paraissait s'assoupir, Murmuraient les répons de ce pieux soupir, Connne l'echo lointain d'une voix alïaiblic Qui s'éloigne, et déjà répond de l'autre vie ; Tout à coup au refrain je ne l'entendis plus : Elle achevait au ciel les chants interrompus! Le livre s'échappa de mes mains, qui s'ouvrirent, Et l'hymne de la mort... mes sanglots le finirent!
l""^ août 1800, la nuit, au cimetière, près du tombeau de sa mère.
0 nuit ! oh ! couvre-moi de ta noire épaisseur ; Demain... quoi! c'est demain que j'emmène ma sœur! Demain j'aurai quitté pour jamais cette terre. Ce sépulcre où mon àme entre auprès de ma mère ! Ah ! sur ce lit d'argile où sa dépouille dort. N'ayant entre elle et moi que ce rideau de mort. Cette couche de cendre, hélas ! si peu profonde, Qu'un cœur soulèverait, et qui sépare un monde! ^ Nuit qui deviens mon jour, laisse-moi me coucher Près du sol remué d'hier, et le toucher! M'enivrer de tristesse ainsi que d'une joie , Écouter ce qu'au cœur do là-bas Dieu m'envoie. Et, la bouche collée au sol mystérieux. Le pétrir de mes mains , l'arroser de mes yeux !
Béni sois-tu, mon cœur, et toi, ma foi divine. De me parler si liant , si fort dans la poitrine ! En ce moment où l'œil ne voit que le trépas , Que serais-je, grand Dieu , si vous ne parliez pas? Si de mon seul instinct l'infaillible espérance Ne me répondait pas que tout n'est qu'apparence, Qu'un peu d'argile ici sur l'argile jeté N'ensevelit pas l'àme et l'immortalité?
Que la vie, un moment détournée en sa course. Ne s'anéantit pas en montant à sa source , Ainsi que le rayon qui s'enfuit de nos yeux Ne s'éteint pas là-haut en remontant aux cieux? Non! tu vis, tu m'entends, tu me réponds, tu m'aimes; Nos places ont changé, nos rapports sont les mêmes. Ame qui fus ma mère , oh ! parle , parle-moi ! Ma conversation est au ciel avec toi.
Seulement ici-bas , séparés par l'absence ,
Nos cœurs qui se cherchaient souffraient de la distance ;
Tu m'entends maintenant de partout; ton regard
Ne connaît plus ni lieu , ni retour , ni départ ;
Ton amour ne tient plus dans ce doux cœur de femme.
Mais comme une atmosphère enveloppe mon âme! . . .
Aussi sur ce gazon mouillé de mes regrets
Si je viens dans la nuit te pleurer de plus près,
Ce n'est pas que mon cœur rêve que cette cendre
Se réchauffe à mon souffle et puisse mie^x m'entendre :
jNon , c'est raveuf^lc instinct de la tendre douleur Qui mène à notre insu les pieds où va le cœur, Et, dans l'illusion que le regret embrasse. Nous fait chercher encor le pas où fut la trace.
Oh ! coulez ! oh ! coulez ! Mon cœur, épanche-toi ! 0 terre, bois mes pleurs! ces pleurs, c'est encor moi! 0 sol de mon berceau , que ne puis-je te rendre Ce corps pétri de toi ! que ne puis-je répandre Toute ma vie en eau de mes yeux épuisés, Restituer ces pleurs où je les ai puisés, Comme le filet d'eau qui, lassé de sa course. Tarit et rentre en terre à deux pas de sa source !
Mère , sous ton regard de tendresse interdit , Non, tu ne savais pas, je ne t'ai jamais dit , Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même (C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime). Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais De quelle àme de fils, ô mère, je t'aimais!
L'aimer ! Mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle?
IN'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,
Éclos de son amour, récliaufTé dans son flanc ,
La moelle de ses os , le plus pur de son sang?
L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine
Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine?
De son cœur près du mien le moindre battement
Ne m'inspirait-il pas le même sentiment?
Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mon ûme
Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme?
De cette âme du ciel chaque vibration ,
En me comnuiniquant la même impulsion ,
N'imprimait-clle pas à ma jeune pensée
La même impulsion en moi recommencée,
Comme un son dans les sons imprime un même accord,
Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord?
Cette pensée, ainsi de la sienne venue,
Est-ce une âme qui nait? une qui continue?
Et plus tard , quand , bercé , grandi sur tes genoux , Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux. Que du monde et du ciel l'obscure intelligence A travers ton sourire éclairait mon enfance , Que tes saintes leçons façonnaient ma raison , Que le bord de ta robe était mon horizon , Et que toute mon âme , attentive à la tienne ,
N'était que la lueur d'une autre dans la mienne ,
0 mère, qui pouvait démêler d'un rcfjard
(k'tte existence à deux, faire à ciiacun sa part.
Distinguer toi de moi dans cette Ame commune ,
Restituer en deux ce qui sentait en une ,
Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui.
Et, sans mentir au ciel, dire ; « C'est elle ou lui? »
Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image? Ton œil semblait avoir façonné mon visage; Jeune, dans la maison on ne distinguait pas Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ; Par le frémissement de chaque même idée Dans le même moment notre âme était ridée ; Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ; Si tu devais pleurer, mes yeux roulaient des pleurs; S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée , D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée. Un en deux , toi le tronc , moi le tendre rameau ; Toi la voix, moi le son; toi la source, et moi l'eau! Union si profonde et si forte des âmes , Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames, Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs. Si c'est toi qui survis, ou si c'est moi qui meurs.
Meiirs?oh! non, car je crois! MeursPoli! non, car tu vis! Ma mère, dans ta mort je suis encor ton fils! Dans l'éternel bonheur où la vertu t'appelle , Un ciel remplirait-il une àme maternelle? Non ! Si Dieu lui donnait le ciel sans son enfant, Son cœur demanderait son fils ou le néant. Oli ! je crois au néant plutôt qu'à ton absence ! Sur la foi de mon cœur je marche en ta présence, Je sens ce cœur brûlant sous ta main s'apaiser; IMon front baissé frémit comme sons ton baiser. Ah ! de tout ce qui s'aime et de tout ce qui prie La présence est en Dieu : car Dieu, c'est la patrie !
Paris, 1(5 septembre IbOO,
J'ai ramené ma sœur aux bras de son époux. Que ce retour fut triste, et pourtant qu'il fut doux! Comme ces ])eaux enfants, sur ces genoux de femme, Des larmes au l)onlicur faisaient ilotter cette âme! Sous la morne couleur de sa robe de deuil, Que de joie en son sein, d'amour dans son coup d'oeil ! Dans le cœur de la mère, bêlas! la vie est double : Quand son passé se ferme et son couchant se troul)le, Elle voit l'avenir, plein de jour et d'espoir. Du front de ses enfants rayonner sur son soir; Son âme, pour aimer, sur eux se multiplie. Chaste amour, dans ta coupe il n'est donc point de lie ?
282 ^ JOCELVN.
Taris , 20 septembre 1300.
Avant de retourner à mon nid pour toujours, Ils veulent me garder avce eux quelques Jours, Pour que ma pauvre sœur par degrés s'accoutume Aux séparations-, et puis. Je le présume, Pour qu'avant de rentrer dans mon obscur réduit Mon oreille du monde ait entendu le bruit, Comme au pied de la dune on monte sur la crête, Pour écouter la vague et pour voir la tempête.
Oh! que le bruit humain a troublé mes esprits! Quel ouragan de Tàme il souffle dans Paris! Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde, Pleine des mille voix du peuple qui l'inonde, Semblable à l'Océan qui fait enller ses Ilots, Monter et retomber en lugubres sanglots! Oh ! que ces grandes voix des grandes capitales Ont de cris douloureux et de clameurs fatales , D'angoisses, de terreurs et de convulsions! On croit y distinguer l'accent des passions Qui, souillant de renier sur ce million d'âmes, Entre-choquent entre eux ces hommes et ces femmes, Font monter leur clameur dans le ciel comme un flux, rSe forment qu'un seul cri de mille cris confus ,
Ou quoii entend le bruit des tempes de la terre, Que la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère. Quel poids pèse sur Tàme en entrant dans ces murs, En voyant circuler dans ces canaux impurs Ces torrents animés et cette vague humaine Qu'un courant invisible en sens contraire entraîne, Qui sur son propre lit flotte éternellement. Et dont sans voir le but on voit le mouvement ! Quel orageux néant, quelle mer de tristesse, Chaque fois que j'y rentre, en me glaçant m'oppresse ! Il semble que ce peuple où je vais ondoyer Dans ces gouffres sans fond du flot va nie noyer; Que le regard de Dieu me perd dans cette foule; Que je porte à moi seul le poids de cette houle; Que son immense ennui, son agitation, M'entrainent faible et seul dans son attraction; Que de ces passions la fièvre sympathique , En coudoyant ce peuple, à moi se communique; Que son àme travaille et souffre dans mon sein; Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim; Que ma robe en passant se salit à ses crimes; Et que , tourbillonnant dans ses mouvants abimes , Je ne suis pas pour lui plus qu'une goutte d'eau Qui ne fait ni hausser ni baisser son niveau, Un jet de son écume, un morceau de sa vase, Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase; Et que , si je venais à tomber sous ses pas , Cette foule à mes cris ne s'arrêterait pas. Mais , comme une machine à son but élancée , Passerait sur mou corps sans même une pensée ! . . .
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Et puis, fiuit-il le dire? il est ici pour moi Un éternel sujet de tristesse et d'eflVoi ! Je me surprends sans cesse à penser, à me dire , Tout tremblant : « C'est ici que Laurence respire ; C'est ce bruit qu'elle entend, c'est ce ciel qu'elle voit, Ce pavé qui la porte et cette eau qu'elle boit; C'est dans cet océan , sous cette vase immonde , Que cette perle pure est enfouie nu monde ! » Quand je lève mes yeux vers ces brillants séjours Où les flambeaux le soir ressuscitent les jours, Je me dis, en voyant une ombre à la fenêtre : « Cette ombre que je vois, c'est la sienne peut-être ! " Cbaque char en roulant me semble l'emporter. Ce coude que le mien le soir vient de heurter, La trace de ce pied , la robe que je froisse. Qui sait si ce n'est pas.,.? Une poignante angoisse De chaque aspect pour moi sort et vient m'assaillir; J'entends des sons de voix qui me font tressaillir; J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon âme ; Je frémis de lever les yeux sur une femme; Je tremble qu'à son front, rencontré par hasard, Mon cœur ne meure en moi, foudroyé d'un regard. Puis je rentre, l'esprit courbé de lassitude. Mais poursuivi des cris de cette multitude, Trouvant l'isolement , mais jamais le repos , Le cœur amer et vide , et plein de mille échos ; Le bruit assourdissant de l'humaine tempête Monte, gronde sans cesse, et m'enivre la tête; Et seul, sans qu'il me tombe une goutte de foi. J'entends à peine, hélas ! mon cœur qui prie en moi.
0 nuits de ma montagne ! heure où tout fait silence
Sous le ciel et dans moi; lune qui se balance
Sous les cimes d'argent du pâle peuplier,
Que l'haleine du lac à peine fait plier ;
Blanches lueurs du ciel sur l'herbe répandues,
Comme du lin lavé les toiles étendues;
Des brises ou de l'eau furtif bruissement;
Des chiens par intervalle un lointain aboiement;
Le chant du rossignol par notes sur des cimes;
Silence dans mon àme, ou quelques bruits intimes
Qu'un calme universel vient bientôt assoupir,
Et qu'un retour vers Dieu change en pieux soupir!
0 jours d'un saint labeur ! douces nuits de Valneige !
Oh ! que le temps me dure ! Oh ! quand vous reverrai-je?.
Paris, 21 septembre 1800.
Quel spectacle, Seigneur, vous donnez à vos anges, Dans ces grands chocs d'idée et ces luttes étranges! Sur ce peuple qui peut savoir votre dessein? Vous avez mis, grand Dieu, deux âmes dans son sein : L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée. Sonde la mer du doute et découvre l'idée; Lui donne , en pétrissant le verbe dans sa main , La forme qui la rend palpable au sens humain ;
La tire comme l'or de sa mine profonde, Et la Trappe en monnaie à l'usage du monde : L'autre, âme de soldat, toujours ferme et debout, Comme un volcan divin dans sa poitrine bout, Aspire aux quatre vents le souille de la guerre, Et pour champ de bataille a pris toute la terre; Et , par cette âme double à la fols agissant , 11 sert Dieu de son cœur, et l'homme de son sang ! Semblable de nos jours,au peuple de Moïse, Qu'en deux parts au combat le prophète divise, L'une dans le vallon, mourant pour Israël; L'autre sur les hauteurs, levant les mains au ciel!...
Pour lancer tous ses fils à la lutte inégale, Paris semble des camps la grande capitale; On voit par chaque porte entrer ses bataillons, Renaissante moisson de ses sanglants sillons. Qui, pour combler aux camps les lignes décimées, Ressortent en chantant vers ses quatorze armées ; On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés. Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés ; On n'entend retentir que le canon sonore , Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore; Et la ville ne voit briller à son réveil Que d'épaisses forets de fusils au soleil. Et comme cette foule est prodigue de vie ! Et comme tout à coup au grand homme asservie. Elle qui ne pouvait subir un joug plus doux , Du tyran de sa gloire embrasse les genoux , Sous son geste nerveux d'elle-même s'incline,
Accepte sans effort sa rude discipline,
Et semble, en se pliant à son poignet d'airain,
Le cou de son clieval ou le gant de sa main !
Ah ! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide
Qui le fait s'élancer sur les pas de son guide;
C'est que dans le péril la faible humanité
Be Dieu même a reçu l'instinct de l'unité.
Et que, pour ériger en grand peuple une foule.
Le bronze extravasé doit couler dans le moule.
Où les pousse pourtant ce vague entraînement? Pourquoi vont-ils combattre et mourir si gaiement ? Leur esprit ne sait pas, leur instinct sait d'avance : Ils vont, comme un boulet, ou la force les lance, Ébranler le présent , démolir le passé , Effacer sous ton doigt quelque empire effacé , Faire place sur terre à quelque destinée Invisible pour nous , mais pour toi déjà née , Et que tu vois déjà splendide, où nos esprits N'aperçoivent encor que poussière et débris ! Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre L'outil mystérieux de quelque grand mystère; Sans connaître jamais ses plans sur l'univers, A la trame des temps travaillant à l'envers. Les nations, de l'œil à leur insu guidées. Sont dans la main de Dieu des instruments d'idées ; Et l'homme, qui ne voit que poussière et que sang, Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant ; Il ne sait pas, captif dans sa courte pensée, Que d'une œuvre finie une autre est commencée,
Et qn'afin que l'épi divin puisse y premier, Ou laboure la terre avant de la semer.
Oh! que nos jugements sont eoiirts, et feraient rire Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire! Que nous comprenons peu les dénoùments du sort ! Et que souvent la vie est prise pour la mort !
La caravane humaine un jour était campée
Dans des forêts bordant une rive escarpée ,
Et, ne pouvant pousser sa route plus avant,
Les chênes l'abritaient du soleil et du vent;
Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages,
Formaient autour des troncs des cités, des villages.
Et les hommes, épars sur des gazons épais.
Mangeaient leur pain à l'ombre et conversaient en paix.
Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée,
Ces hommes , se levant à la même pensée ,
Portent la hache au tronc , font crouler à leurs pieds
Ces dômes où les nids s'étaient multipliés ;
Et les brutes des bois sortant de leurs repaires ,
Et les oiseaux fuyant les cimes séculaires,
Contemplaient la ruine avec un œil d'horreur,
Ne comprenaient pas l'œuvre , et maudissaient du cœur
Cette race stupide acharnée à sa perte ,
Qui détruit jusqu'au ciel l'ombre qui l'a couverte.
Or, pendant qu'en leur nuit les brutes des forêts
Avaient pitié de l'homme et séchaient de regrets,
L'homme, continuant son ravage sublime.
Avait jeté les troncs en arche sur l'abime;
Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé, Le fleuve était partout couvert et traversé, Et, poursuivant en paix son éternel voyage, La caravane avait conquis l'autre rivage.
C'est ainsi cfue le temps, par Dieu même conduit, Passe pour avancer sur ce qu'il a détruit. Esprit saint! conduis-les, comme un autre Moïse, Par des chemins de paix à la terre promise !!!..,
Paris, 21 septembre ISOO, le soir.
Quelle fièvre ! Oh ! chassez l'image qui me tue ! Est-ce un songe? est-ceuneombre? est-ce elle que j'ai vue? Ah! c'est elle! 0 mon cœur, tu ne peux t'y tromper; Nulle autre d'un tel coup ne pouvait te frapper ! La revoir!... mais montrée au doigt, mais avilie ! Oh ! dans ma coupe encore il manquait cette lie !
Hier j'étais allé le soir dans un saint lieu, Pour entendre prêcher la parole de Dieu Par un vieillard du temple, échappé du martyre, Dont la voix sur ce peuple a reconquis l'empire. La foule remplissait le portique et les murs. Caché dans l'ombre, au pied d'un des piliers obscurs Où les cierges du chœur, qui brûlaient par centaines. Jetaient obliquement leurs lueurs incertaines, V. 19
J'attendais que le flot du peuple débordé ,
Des tribunes au chœur, plein, eût tout inondé;
Kt le front dans mes mains, appuyé sur la pierre,
J'entendais sans les voir les pas rouler derrière ,
Et tout autour de nu)i les groupes curieux
Qui causaient à voix basse en promenant leurs yeux.
Tout à coup s'éleva comme un murmure immense
D'épis sur les sillons, quand la brise y commence;
J'entendis frôler l'air; d'un plumage mouvant
Sur ma brûlante peau mon front sentit le Aent.
Les rangs pressés s'ouvraient d'eux-mêmes, faisaient pi
Et puis se refermaient soudain sur une trace.
Ce n'était que rumeur et qu'exclamation
D'étonnement, d'ivresse et d'admiration.
Un instinct machinal me fit tourner la tète
Pour voir l'objet charmant de la foule distraite ;
Mais il n'était plus temps : la femme avait passé,
Son sillon dans l'église était presque ellacé.
Je ne vis qu'une taille et des épaules nues.
Où flottaient sous des fleurs des tresses répandues,
Et qu'un sourire errant et l'amoureux regard
Annonçaient, devançaient, suivaient de toute part. . . .
« C'est bien elle, disait un jeune homme; oh! c'est elle!
Ce ciel dont on nous berce en a-t-il d'aussi belle?
Non , jamais ces pavés n'ont frémi sous les pas
D'anges aussi divins que l'ange d'ici-bas.
— Elle ! lui répondait son voisin; c'est son ombre
Peut-être : car du temple elle craint jusqu'à l'ombre.
Et jamais ses beaux pieds, d'adorateurs suivis.
N'ont foulé pour prier la poudre des parvis.
C'est là son seul défaut, hélas! la tendre femme! On dit qu'au désespoir elle a vendu son âme ; On ne la vit jamais s'approcher du saint lieu : Elle fait croire au ciel, et ne croit pas à Dieu ! — C'est elle cependant. Tiens, en veux-tu la preuve? Regarde sa ceinture et son collier de veuve. Vois celui qui la mène.— îlh hien? — Eh bien, c'est lui, Lui, le martyr d'hier et l'élu d'aujourd'hui! Qu'il se hâte au bonheur ! car demain. . , . Quel dommage Qu'une beauté si pure, ù Dieu! soit si volage! Ou plutôt quel bonheur qu'elle fasse courir La coupe où chacun veut s'enivrer et mourir! —Mais au sermon, mon cher, que viendrait-elle faire? —Elle y vient comme nous, ma foi, pour se distraire, Pour entendre des mots saintement cadencés, Ou sur l'orgue des airs qu'elle n'a pas dansés; Car on dit que, depuis sa première aventure, De l'orgue dans ses nuits elle aime le murmure. Sans doute en souvenir du beau mugissement Qu'elle entendait si haut chez son premier amant. Tu sais?... » Mais l'orateur, se levant de la chaire, iMurmura sourdement son texte et les fit taire ; II parla du bonheur de mourir pour la foi, Des martyrs immolés pour l'Eglise et le roi , Et, sur leurs orphelins évoquant leur mémoire. Toucha jusqu'aux sanglots son immense auditoire. Des larmes de pitié montaient à tous les yeux ; Chacun se dépouillait de son denier pieux. Une femme (on disait qu'orpheline elle-même. Des malheurs de ces temps elle était un emblème),
Du vieillard précédée, une bourse à la main,
Parmi les rangs émus se frayait un chemin,
Et, faisant résonner le don dans la corbeille,
A la sainte pitié sollicitait l'oreille.
On n'entendait au loin que sa timide voix,
Le prêtre qui frappait le pavé de sa croix,
Ou du denier sacré la chute monotone
Qui sonnait en tombant dans l'urne de l'aumône.
Des rangs voisins du mien bientôt elle approchait :
D'avance dans mon sein déjà ma main cherchait
L'obole de l'autel, quand, relevant la tète.
Mon regard dans le sien se rencontre et s'arrête,
Et, comme fasciné par l'œil qu'en vain il fuit.
Chacun de nos regards suit l'autre qui le suit.
Elle semblait chercher à travers un nuage
A distinguer de loin les traits de mon visage ,
Et je voyais le sien dans mon œil revenir
Comme une ombre montant du fond d'un souvenir.
A chaque pas de plus, la fatale figure
M'entrait plus rayonnante au cœur ; mais à mesure
Que mon œil ébloui , qui plongeait dans le sien ,
Fixait son œil ouvert et fixe sur le mien.
Comme si tout son sang eût coulé par sa vue.
Je la voyais pâlir et changer en statue;
La prunelle immobile et le pied suspendu ,
Le cou penché , le doigt vers ma place étendu ,
Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme
Chercher un cri qui meurt et qui manque à son âme.
Puis enfin, sans couleur, sans voix et sans regard,
Glisser inanimée aux bras du saint vieillard !
>j()i-méme, sans jeter un cri, sans faire un geste, J'étais mort de sa mort, et j'ignore le reste.
Quand je me réveillai comme de mon tombeau ,
La nef était muette et vide; un seul flambeau
Brillait comme une étoile au cintre de l'église;
Le soir dans les vitraux faisait tinter la brise;
L'heure sonnait huit coups au cadran de la nuit;
De piliers en piliers je m'échappai sans bruit ;
A force de douleur mon âme était tarie.
La revoir, c'était trop ! mais la revoir flétrie ,
Mais la revoir tombée, ange d'illusion.
Le scandale du monde et sa dérision !
Par moi, par mon amour, par ma vertu peut-être!
Oh! quel doute mortel en moi je sens renaître!
Ange que le bonheur aurait sanctifié,
Dieu, ce serait... ! c'est moi qui t'ai sacrifié!