‹ Œuvres complètesChapitre 4 sur 28 · LA SERVANTE MARTHE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE MARTHE

L'imagination est le miroir de la nature, miroir que nous portons en nous et dans lequel elle se peint. La plus belle imagination est le miroir le plus clair et le plus vrai, eelui que nous ternissons le moins par le soulTie de nos propres inventions, que nous colorons le moins par les teintes artificielles et trop souvent fausses de notre propre fantaisie, celui que nous appelons notre génie. Le génie ne crée pas, il retrace : Dieu s'est réservé en tout la création. Homère , la plus vaste et la plus pathétique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur humain, n'est qu'un copiste parfait. Ces couleurs qu'il délaye avec nos larmes sur sa palette, ne sont que les couleurs que nous voyous tous et les

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larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues et mieux senties, voi!;i son ç;énic. Les poètes, qu'on aecuso d'être des assembleurs de fietions et des récitateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes : ils observent, ils sentent et ils écrivent; ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leur invention. Mais si ces personnages n'étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conçus; et s'ils ne les avaient pas conçus réellement dans leur imagination, ils ne les enfanteraient pas, ou ils n'enfanteraient que des monstres et des fantômes. Tout poème est donc une vérité.

J'ai raconté, dans les Confidences, quelle était l'aventure vraie que j'avais récitée et chantée à demivoix dans ce poème domestique de Jocclijn. Les lecteurs des Confidences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j'ai donné, dans mes vers, le nom de Jocelyn; ils connaissent la belle et touchante enfant du château de *'*, à qui j'ai donné le nom de Laurence. Je ne me suis guère permis d'autre altération de la vérité dans ce petit drame, tableau de cheminée qu'on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansarde, et qu'on regarde par distraction quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer, ou de prier.

Beaucoup d'oisifs, de jeunes hommes, de jeunes lillcs, m'ont écrit de tous les coins du monde à l'occasion de ce poëme, qui a eu le seul succès qu'il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d'intimité, une immortalité de coin de feu : musa pcdcstris! Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblantes, demandaient si ce drame était vrai, si Jocelyn avait vécu, si Laurence avait aimé et était morte ainsi ; si je les avais connus; si j'avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leurs amours et de leur malheur; s'il fallait s'y intéresser seulement comme à des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s'il fallait véritablement pleurer et prier sur leurs deux tombeaux et s'y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu'on pouvait espérer de retrouver un jour aimants, aimés, heureux dans une autre vie. 0 sainte naïveté des cœurs sensibles! ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur une fiction , et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu'on les répande ainsi sur des chimères, et sans qu'une ombre réelle au moins les entende tomber et les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c'est le péché contre le Saint-Esprit, le crime sans rémission des

poètes; car c'est le crime contre la nature; c'est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite, quanti elle pleure; c'est faire pleuvoir des larmes sur le sable, pour arroser une illusion. C'est mal, et cela fait souvent un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi; car les âmes neuves et simples (et ce sont les plus belles) prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poète joue ainsi.

On connaît les sept ou huit suicides que IVcrUicr, cette ironie de Gœthc, fit accomplir en Allemagne après l'apparition de ce beau livre. On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paul et sur Virginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier au tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d'avoir sur limagination de l'Europe cette contagion, j'ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les àmcs désœuvrées et méditatives de mon temps; j'ai reconnu à des signes certains que j'avais touché quelquefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu'à la passion et à la colère : c'est ainsi qu'après avoir publié, l'année dernière, l'épisode de Grazidla, histoire véritable où je me peins avec l'impartiale sévérité de la distance

et du temps, j'ai reçu une foule de lettres, signées ou anonymes, pleines de reproches sanglants, de malédictions et d'imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté de cœur dont je m'accuse moi-même, dans ce récit, envers cette helle et malheureuse enfant.

Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocclyn, on m'a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, sur l'évèquc, sur l'ami, sur la servante, sur le chien enfin et sur les oiseanx ; on a voulu savoir d'où venait cette pau- Are Marthe et où elle était allée après la mort du curé; et si Marthe était son vrai nom, et si sa bonté et son dévouement pour son maître n'étaient pas une invention aussi du poète, une couleur grise et douce à l'œil dans le tableau, une harmonie calculée avec cette nature alpestre et cette v;e sans espoir. J'ai répondu vingt fois en causant; voici l'occasion de répondre plus explicitement et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non , Marthe n'était pas le vrai nom de la servante de Jocclyn , pas plus que Jocclyn n'était le vrai nom du curé de B"', pas plus que Valneige n'est le nom du village. Elle s'appelait et s'appelle encore Geneviève,

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car clic n'a pas suivi son niaitrc au tombeau; et je la \ois encore de temps en temps dans la cour, sous les tilleuls, les jours d'été, quand je passe devant les grilles de l'hospice de C'"*. Voici son histoire, uniforme, courte et pâle comme une journée d'hiver qui n'a qu'une heure de soleil entre deux lonijs crépuscules. Je me souviens de l'entretien dans lequel clic me la raconta, comme si c'était hier. J'ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n'existe pas : vingt ans, pour moi, c'est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures; mais pour les impressions, les attachements, les sentiments, les coups ou les contre-coups reçus une fois au cœur, je n'ai pas besoin de mémoire : cela ne cesse pas de retentir en moi; cela n'a pas été, cela est; h passé n'est pas un temps de la langue pour ma nature; tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue, se répercute et se renouvelle à tout jamais sans s'affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans avoir besoin d'être remonté, a toujours la même oscillation. J'ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère du mouvement perpétuel, que les mécaniciens cherchent si vainement hors de Dieu. C'est cela qui m'a donné de si bonne heure la

con^ iction et comme la sensation de l'immatérialité de l'âme et de l'infini. Je suis sûr que je ne me tromperai pas d'une circonstance, pas d'un détail, pas d'un mot, pas d'un son de voix, en me rappelant aujourd'hui pour tous ma conversation avec Geneviève. Mais d'abord faisons son portrait : cela est plus dilîicile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n'ai qu'une langue, et point de pinceau.

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