CONVERSATION AVEC GENEVIEVE
Je passai quelques jours au presbytère de B"*, après la mort et la sépulture de l'abbé D*", que j'ai nommé Jocelyn dans mes vers. J'avais à y remplir les devoirs bien tristes,, mais bien faciles, d'exécuteur testamentaire et même d'héritier; car le mourant m'avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant qu'il irait en recevoir l'intérêt au ciel. Elles avaient toutes été contractées pendant l'année de l'épidémie et de la disette, pour acheter des médicaments chez les pharmaciens, et du riz et du sucre chez les épiciers de la petite ville voisine
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do G"' pour les malades. Mais il y avait un inventaire à dresser, des livres à trier, des papiers à parcourir, quehjucs pauvres meubles et un peu de linfic à vendre ou à distribuer; la servante, le eliien, l'oiseau à recueillir; la maison enfin et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendrait occuper sa place, et qu'aucune mauvaise berbe, aucun brin de paille ou aucune plume, oubliés par négligence, ne souillassent le nid d'où le cygne des neiges s'était envolé.
Pendant ces journées employées à ces soins pieux pour la mémoire de mon ami, je n'avais d'autre compagnie que Geneviève : elle allait et venait , tout le jour, de la cour au jardin, du puits au biicber, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, de la nicbc du cbien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes, des oiseaux; elle prenait la bêclie et le râteau dans les carrés du jardin, pour sarcler quelques cboux verts et les laitues, ou pour niveler un peu les allées, dont le sable s'était Incrusté de mousse verdàtre pendant la maladie de Jocclyn. Elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai , et pour nettoyer de la moindre poussière les recoins les plus reculés de l'escalier ou des corridors;
puis elle déposait le balai pour prcndro l'épouspctoir et pour époiissctcr et frotter les meubles, les jambages (le pierre des cheminées, jusqu'à ce que le noyer des armoires et l'épiderme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait; puis elle laissait encore les meubles et reprenait l'aiguille et le fil pour faire des reprises aux chasubles, aux nappes d'autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après qu'il a bu le vin mystique; pais elle se relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur sou bras le linge de la sacristie, et allait rallumer le feu, écumer la marmite de terre du foyer, ouvrir la porte de la cour, et regarder du côté de la sacristie comme pour voir si son maître ne revenait pas, ainsi que d'habitude, pour l'heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en llairant jusqu'à la fosse fraîchement recouverte de terre, et jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour réveiller son maître. Il revenait lentement, en s'arrêtant et en se retournant souvent, la tête basse, l'œil consterné, les oreilles dressées, l'une en avant, l'autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu'un qu'on attendait toujours. Geneviève alors appelait le chien d'un accent de triste impatience,
le faisait rentrer dans la cour et remontait elle-même, les yeux rouges, l'esealicr extérieur. Pendant quelques minutes ou n'entendait plus son pas dans la maison. Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de l'herbe à la chèvre. On eût dit qu'un esprit inquiet la chassait d'une place à l'autre pour lui faire chercher, comme malgré elle, quelque chose qu'elle ne trouvait nulle part.
Oh! Dieu seul connaît le vide que la disparition d'un solitaire creuse dans le cœur d'une pauvre femme, d'un seul ami, d'un chien, d'une cage d'oiseau, d'une maison, d'un jardin, et de la nature même, vivante ou morte, dans le petit cercle immédiat autour de lui! Pendant que personne ne se doute qu'il manque un souffle au monde, il manque l'air et la vie à deux ou trois êtres qui vivaient d« l'être évanoui! Tout se tient dans ce ciment des vieilles et chères habitudes : ôtez un grain de sable, le mur s'écroule; le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait? La mousse séchée, que deviennent le nid de l'insecte et la fente du lézard? Autour du cœur de l'homme le plus isolé, il y a un monde invisible qui vivait de lui : quand ce cœur est froid, que devient-il? Ce que devenait la servante : une âme en peine, un regard sans voir,
un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.
J'ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d'attendrissement ce qu'on appelait l'esclave ou l'affranclù dans l'antiquité, la nourrice en Grèce ou dans le moyen à,2;8, le domestique, c'està-dire la partie vivante de la maison [domiis) en France, la famille en Italie et en Espagne : véritable nom de la domesticité, car le domestique n'est au fond que le complément, l'extension de cette chère et tendre unité de l'association humaine qu'on appelle la famille; c'est la famille moins le sang, c'est la famille d'adoption, c'est la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gages, si vous voulez; mais c'est la famille, souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de sentiment, aussi dévouée à la considération, à l'honneur, à l'intérêt, à la prospérité de la maison, que la maison même : que dis-je? souvent bien plus. J'ai été frappé de bonne heure de cette phrase de l'historien des proscriptions sanglantes du triumvirat v. . 3
romain d'Octave, d'Antoine et de Lépidc. Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans les forêts, chez les amis; les inuratitudcs, les lâchetés, les perfidies, les ventes des proscrits par ceux cl:cz qui ils cherchaient l'hospitalité, le secret, le salut; les victimes attirées aux pièges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs au glaive des hourreaux d'Octave; et il termine cette énumération de ces trois ou quatre mille assassinats par ce résumé, qu'on n'a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine non au cœur, mais à la condition sociale :
« Chose éternellement notable! dit ^dléius Paterculus : pendant ces proscriptions, la fidélité des mères et des femmes fut complète et sublime; celle des affranchis, douteuse et médiocre; celle des fils, nulle : beaucoup trahirent par cupidité leurs pères; celle des esclaves domestiques, admirtU)le et presque générale ! >■■
Ainsi fat -il pendant les proscriptions françaises de 1793 et 1794. Sur dix proscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques : la famille fut sauvée par les serviteurs. L'humanité devrait un monument éternel à la domesticité : et le cœur des familles, des enfants, des vieillards, que ne lui doit-il
pas? Et la politique elle-même, que ne lui devraitelle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie place dans la civilisation?
Aussi, pendant le peu de jours que j'ai passés au pouvoir, quand il a été question, dans les conseils du gouvernement, de donner ou retirer le droit électoral aux domestiques , j'ai été bien loin à leur égard d'imiter le stupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en état de domesticité : législation brutale et aveugle, qui refaisait des esclaves là où la nature a fait plus que des hommes libres, des enfants, des fils, des frères, des amis d'adoption. J'ai dit : « Honorez le domestique, vous fortifiez la famille, ce pivot de toute démocratie morale; car le domestique est à la famille ce que la cour intérieure est à la maison.
« Voulez-vous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille? Voulez-vous que vos élections soient inspirées par l'esprit de la famille? Voulezvous que les instincts de considération prévalent sur l'esprit de désordre? Voulez-vous contre-balancer, par un suffrage réfléchi , religieux , cointéressé au sol et aux mœurs, les suffrages irréfléchis, turbulents, tumultueux, de ces masses flottantes qui fermentent
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ou divaiïuent sur la surface de vos populations? Voulez-vous faire plus? voulez-vous mettre du cœur dans vos institutions électorales, et donner au sentiment le rôle qu'il a dans la nature humaine et qu'il doit avoir dans une léirislation populaire? Donnez le suffrage aux domestiques. Vous donnerez ainsi dix voix pour une au père ou au chef de famille; vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes, une voix à la maison ! C'est le suiïrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l'aristocratie antique ne l'a pas compris, c'est qu'elle n'avait que des esclaves; si la féodalité ne l'a pas compris, c'est qu'elle n'avait que des serfs, et que nous, nous avons une domesticité libre, c'est-à-dire des serviteurs, des hommes et des femmes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par l'attachement. mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des filles ou des fils. Car s'il y a des liens dans le sang, il y en a de presque aussi forts dans la flamme du même foyer. «
La domesticité, dans le moyen âge, donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille, qu'Eumée, le vieux serviteur Eumée, en
donne, dans Homère, au fiis de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés.
Il y a dans l'histoire d'Angleterre un récit de la fidélité d'une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n'ai Jamais lu sans bénir et glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :
Le duc de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Elisabeth, se prend d'amour pour la Cléopatre moderne, pour la captive d'Holyrood, pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d'Ecosse. 11 conspire avec ses vassaux pour l'enlever de son cachot et pour lui rendre un trône avec son cœur. Elisabeth découvre le mystère de ses amours, rompt la trame, arrête Norfolk, et le fait condamner à avoir la tète tranchée sur un échafaud dressé dans la tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il était permis alors de faire cortège au mourant, s'avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l'échafaud, il a^oif et demande à boire. Une femme âgée et voilée qui l'avait suivi tout en pleurs, dit l'historien, lui présente une coupe que le duc reconnut aussitôt. C'était sa propre coupe, celle de ses ancêtres ; et cette femme prévoyante et attentive jusqu'à la mort était sa nourrice, la servante de ses châteaux. Elle versa de l'aie dans la coupe; le mou-
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raiit y trempa ses lèvres. Lorsqu'il tendit la coupe vide à la pauvre femme, elle saisit et baisa en pleurant la main de son maitre. « Que Dieu te bénisse, lui dit le duc, et que mes enfants te vénèrent, à cause de ce que tu as fait! » Puis, comme il sentit qu'il s'attendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta rapidement les degrés de l'échafaud, appuyé sur le bras du doyen de Saint-Paul.
L'antiquité n'a rien de plus naïf et rien de plus touchant que cette coupe reconnue à l'heure où on laisse tout sur la terre, et cette main de servante tendant au seigneur le coup de l'échafaud.
Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque. L'âge n'était pas lisible sur ses traits, usés par la fatigue. O^i sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, et qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de la saison. Elle était grande, mais un peu voûtée, et la poitrine très-enfoncée et très-creuse, par l'attitude habituelle d'une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses
doigts longs et elïiles. Bien que ses mains fassent d'une blancheur et d'une propreté piirfaites, l'ongle du troisième doigt de sa main droite était cerné à l'extrémité par une tache bleuâtre : c'était la trace du dé de cuivre qu'elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Elle portait le costume des paysannes de ces montagnes : une robe de grosse laine bleue, galonnée sur les coutures d'un passepoil de velours vert; une coiffe blanche, bordée de dentelles très-larges de fd noir qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous la coiffe. Ses traits délicats et maladifs n'avaient aucune carnation; sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur ses tempes étaient aplaties comme des canaux que la sévc un peu tarie n'a pas la force de gonfler; ses joues étaient à peine revêtues d'un épidémie imperceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges; ses yeux, frangés de très -longs cils noirs, étaient largement fendus, quoique profondément encaissés sous les paupières; ils étaient bordés au-dessous d'un ourlet noir, comme des yeux qui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle,
sans aucun éclat; ils se laissaient regarder sans niou« vcment, comme de l'eau à l'ombre; ou voyait jusqu'au fond, et l'on n'y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de baute et line race avaient l'air comme dépaysés dans ce cadre d'un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres, un peu grosses et déprimées vers les coins, étaient légèrement plissécs quand elle les fermait; mais aussitôt qu'elles s'ouvraient, soit pour parler à ses oiseauïc, soit pour saluer les pauvres femmes du village qui passaient, en l'appelant, sous la fenêtre, elles laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté. Toute l'expression de ce visage était dans cette bouche, par où son cœur semblait s'ouvrir et se répandre sur tous les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d'une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C'était une complainte d'accents qui semblait toujours chanter en parlant. Cette voix reposait et touchait à la fois ; je n'en ai jamais entendu de pareille que dans les chalets du Valais, eu demandant autrefois mon chemin aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauquc à la voix
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des femmes; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois : telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin sans qu elle me vit , je ne me lassais pas de l'entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tricotant prés de la fenêtre, pour distraire ses oiseaux, qui lui répondaient.
Au bout de huit ou dix jours, elle s'était tellement accoutumée à ma présence dans la maison, que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Elle savait que j'avais été l'ami le plus cher de son maitre : clic reportait tout naturellement sur moi rattachement maternel qu'elle avait pour lui. D'ailleurs, elle avait besoin de servir quelqu'un et d'aimer celui qu'elle servait : tout son service n'était qu'inclination naturelle et satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle-même en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait, moins encore que son cœur. Ma jeunesse aussi l'intéressait;
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elle était lierc de remplacer, autant qu'elle pouvait, son maître mort, clans Taceueil qu'il aurait tait vivant à ce jeune homme pour (jui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à l'honneur de sa maison et à la grûce de l'hospitalité, même après que la maison était vide et que l'hôte était parti pour un autre séjour; elle s'empressait à tout. Elle savait par son maître la simplicité de mes goûts; jamais, chez ma propre mère, ils n'avaient été si complètement ni si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage ou du jardin. Jamais les livres et les papiers n'avaient été plus religieusement retrouvés à leurs plis ou à leur page marquée sur ma table de bois; jamais les tisons, dormant le jour sous la cendre, n'avaient été plus soigneusement rapprochés le soir pour donner une douce tiédeur à la veillée; jamais mes chiens n'avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de mon lit, ni une eau plus limpide pour boire dans une jatte de terre vernie; jamais je n'avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine de mais bouillotant à petit feu dans la marmite sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la cendre, le chou, la rave, la courge du jardin , cuites au four, et- le pain de seigle plus savoureux et plus frais, sous
la serviette de chanvre écrii, dans la huche; jamais le heurre ou le miel de la plaine n'avait été si jaune, si onctueux, si attentivement battu dans l'étable ou si proprement servi dans le rayon de cire. C'était le régime auquel j'avais été habitué à la campagne pendant mon enfance chez une mère sobre et tendre; le régime des chartreux , assaisonné par la tendresse et la grâce d'une femme.
Selon l'habitude de ces montagnes , nous prenions nos repas le soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif, longue et étroite, qu'il y eût dans la maison. A l'extrémité de cette table, Geneviève, comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette , mon couvert d'étain , et posait les plats, le pain et le vin; je m'asseyais sur un des bancs de bois qui régnent des deux côtés de la table. A l'autre bout, il n'y avait point de nappe, il n'y avait qu'une écuelle et une assiette de terre, dans laquelle la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de choux, en même temps que moi. Mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, grillant les châtaignes; jetant des morceau^ic
de sou pain au chien, qui l'épiait assis devant sou tablier et qui ne perdait pas sa main de l'o-'il. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses et familières à la fois de ménagère; je l'aurais plutôt embarrassée et humiliée en la forçant de s'asseoir vis-à-vis de moi. Seulement, je causais avec elle tout en soupant lentement, les coudes sur la table, à la façon des montagnards désheurés.
Après le souper, je me rapprochais du foyer, où elle jetait de moment en moment des équarrissures pétillantes de sapin; je faisais sécher à la flamme le canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes ; je détachais mes guêtres de cuir, je les ramollissais au feu pour le lendemain. Geneviève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poules, repliait la nappe, remettait, soigneusement enveloppé, le pain dans la huche, la lampe au bec de fer, suspendue à côté de làtre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée; puis elle s'asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des bas de grosse laine blanche qu'elle avait filée dans l'autre saison. Nous causions alors plus longuement et plus familièrement que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait
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dedans; nous parlions du mort, de ses vertus, de ses cliarités, de sa pauvreté, de sa résignation dans ce désert où on l'avait relégué, comme pour cacher son éclat naturel et ses talents, enfouis à tout autre œil qu'à l'œil de Dieu et des pauvres; de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse, à demi révélé par les pèlerinages qu'il faisait de temps en temps au tombeau de la grotte des Aigles, de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfin à abréger sa pénitence et à le rappeler au ciel ; puis de la douleur inconsolable de ses paroissiens , des femmes et des vieillards qui venaient déjà de loin s'agenouiller sur sa fosse comme sur celle d'un saint, de la nudité de son presbytère, de ce qu'allaient devenir les colombes, le chien, les oiseaux, les arbres qu'il taillait, la source qu'il dirigeait, les pots de fleurs qu'il soignait l'été au jardin, et qu'il abritait l'hiver dans sa chambre, des hirondelles même dont il respectait les nids sur les corniches du chœur, et qui ne le retrouveraient plus au printemps prochain.
Dans ces conversations la pauvre fille ne me parlait jamais d'elle. Elle paraissait s'inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meu-
blcs, les plantes, (iiic de ce qu'elle deviendrait ellemême, reut-ètrc pensait-elle (pie le nouveau euré la prendrait à son service comme le sonneur ou l'enfant de chœur de Jocelyn^ ou que quelqu'une des familles du village la recueillerait pour être sarcleuse, et lui donnerait le pain et l'asile gratuit dans l'étahle des vaches ou des moutons.
Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre à tiroirs en bois de noyer que je la voyais ouvrir quelquefois , et qui contenait un peu de linge, ce trésor des servantes, sa robe des dimanches, et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petite monnaie d'argent, de gros sous, d'un collier de grains de jais enfilés par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d'or qui lui venaient de sa mère, et d'un beau chapelet de noyaux de cerises sculptés à jour par un chartreux, que l'évêque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure de Vaiueige pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait valoir dix écus : c'était là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais depuis que Jocelyn était mort, et qu'elle n'avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en son nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.
Le sort de cette pauvre fille m'inquiétait; car je n'étais pas riche alors, et je voyais bien qu'une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, l'héritage se réduirait à deux charges, son cliicu et ses oiseaux : mais Geneviève n'y pensait pas. Elle était au contraire sans cesse occupée à rechercher bien loin dans sa mémoire si monsieur le curé ne devait pas une mesure d'orge à celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour sa chèvre à l'un, un disque de pain de seigle emprunté le dernier hiver et non rendu à l'autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de sel sur la conscience ou sur la mémoire de son maître.
Mais moi j'y pensais. Je l'avais toujours vue, depuis mon enfance, au presbytère; je ne m'étais jamais informé comment elle y était venue, encore moins comment elle en sortirait; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être, en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir existé ainsi toujours, et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problème auquel je n'avais jamais réfléchi : D'où vient la servante, et que deviendra-t-elle?
A la fin il fallut bien lui en parler. C'était un soir
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après souper, à la clarté de la lampe, au petillcmont (lu foyer, .l'avais le coude encore appuyé sur la table, la tète sur ma main : elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l'ombre dans l'angle que forme le jambage noir de la cbeminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait en tricotant, avec un léger cliquetis de fer l'un contre l'autre en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule, au coin du feu , me tira de ma rêverie, et m'enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
« Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc jamais?
— Oh ! monsieur, me dit-elle, je n'ai pas été faite par le bon Dieu pour me reposer : j'ai commencé à travailler le jour où j'ai pu me tenir sur mes jambes, et je travaillerai jusqu'au jour de ma mort. Nous aurons bien le temps de nous reposer là-bas, ajoutât-elle en me faisant un geste de la tète et du cou vers
le cimetière, pour ne pas perdre une des mailles de son tricot en dérangeant sa main.
— Comment, repris-je, vous avez travaillé si jeune! Vous n'avez donc jamais été enfant , jamais joué avec les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la fenêtre, le long des buissons? Votre mère était donc bien dure, ou bien avare de badinages et de désœuvrements avec ses enfants? Mais alors comment avez-vous vous-même l'air si doux et si enjoué avec les enfants du village, que vous laissez jouer tout le jour dans la cour, arracher vos fleurs et tirer vos aiguilles, sans les gronder?
— Ah! monsieur, ceux-là c'est différent, voyezvous : ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent du pain; mais moi je n'étais pas comme eux. Je n'ai jamais eu un peu de bon temps dans ma vie qu'ici , et depuis que monsieur le curé a consenti à me prendre à ry2 service. Jusque-là je ne savais pas ce que c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil, le feu ou les passants.
— Comment, répliquai-je , avez-vous donc mené si jeune une vie si rude?
— Oh! monsieur, elle n'était pas rude, elle était pénible et toujours debout , c'est vrai , mais elle était bien douce au contraire ; et si Dieu voulait ressusciter
ma mère, je la recommencerais bien, cette vie, et je serais bien heureuse de la recommencer.
— Contez-moi donc cela, puisque vous n'avez rien à faire, que j'ai fini de lire mon livre, et que nous avons une lonj^ue veillée devant nous. Je voudrais savoir l'histoire de tout le monde, lui dis-je; car voyez-vous, Geneviève, l'esprit n'est qu'une grande curiosité, comme la science*, pour celui qui comprend, il y a un enseignement dans la vie de chacun.
— Mais je ne suis qu'une pauvre servante, et je n'ai jamais été autre chose : que voulez- vous que je vous dise? Cela vous ennuierait, comme le bruit de mes aiguilles de bas ennuie les enfants.
— Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de la cheminée, l'araignée de la poutre, que cela m'intéresserait, répondis-je, et que j'aimerais à connaître leur histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils font^ ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils devieu* dront. Il y a un commencement, une fin, un sens à toute chose vivante; si l'on connaissait tout^ on ne serait indifférent à rien.
— Oui, on serait comme Dieu, me dit -elle eii éclairant son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. Monsieur le curé le disait bien quand il
recommandait de ne pas maltraiter les animaux , et de ne pas s'impatienter contre les mouches : « Vous « n'avez pas le droit de rien mépriser et de dire : Ce « n'est rien, puisque Dieu l'a fait, » qu'il disait.
— Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je en retrouvant dans ses paroles toute l'âme de Jocelyn, tout est intéressant, tout est important, tout est respectable dans les destinées du plus obscur et du plus insignifiant de tous les êtres. Les orgueilleux sont des sots, le dédain n'est qu'une ignorance. Voilà pourquoi je serais reconnaissant si vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas de votre pauvre vie, où vous êtes née, ce que vous avez fait, comment vous êtes venue ici, et où vous comptez aller après.
"— Je vous obéirai, monsieur, dit-elle en rougissant, si cela vous amuse. Vous vous moquerez peutêtre de moi?
— Ah! Geneviève, répondis'je d'un accent fâché, est-ce que Jocelyn se moquait jamais de la plus naïve confidence d'une vieille femme ou d'un enfant? Estce que je n'étais pas son ami?
— Oui, oui, c'est vrai, dit-elle en se repentant, j'ai tort. Je vais tout vous dire. "
.le me rapprochai du l'eu; elle ne releva pas les yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille, et elle me dit , en continuant de travailler :
VU
>' Je suis de Voiron en Dauphiné. C'est une belle bourgade au pied des montagnes; les eaux y sont douces pour blanchir les toiles, le pain y est bon, les châtaignes n'y sont pas chères pour les pauvres gens ; le peuple y est gai , remuant , entendu au commerce et un peu rieur, comme en Dauphiné. Les filles et les garçons y ont de belles couleurs sur les joues, comme si le froid des neiges voisines les pinçait. On ne dirait pas que j'en suis, moi, quand on voit comme je suis pâle; mais c'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été à l'air, j'ai toujours vécu à la maison : cela enlève les couleurs. C'est comme ces plantes que monsieur le curé tenait à l'ombre sur l'escalier.
— Ses hortensias? achevai-je.
— Oui, dit-elle, c'est comme les hortensias : cela reste violet comme une lune sur la neige, cela ne devient jamais rouge comme le soleil, parce que cela ne le voit pas.
— Mais pourquoi donc ne voyiez-voiis pas le so!eil, comme les autres enfants et les autres filles de Voiron?
— Je vous le dirai plus tard, monsieur. » Et elle continua.
I^PISODE
JOURNAL TROrVE CHEZ l'X CTRE DE VILLAGE
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