LIVRE
une minorité mécontente. Plusieurs barons et chevaliers renoncèrent à leur hommage , quittèrent Guillaume et l'Angleterre , et, passant la Tweed , allèrent offrir au roi d'Ecosse, Malcolm, le service de leurs chevaux et de leurs armes ' . Malcolm les accueillit favorablement, comme il avait accueilli avant eux les émigrés saxons , et leur distribua des portions de terre pour lesquelles ils devinrent ses hommes-liges, ses soldats envers et contre tous. Ainsi TÉcosse reçut une population toute différente de celles qui s'y étaient mêlées jusque-là. Les Normands, réunis par un exil commun et une hospitalité commune aux Anglais qui naguère avaient fui devant eux, devinrent, sous une bannière nouvelle, leurs compagnons et leurs frères d'armes. L'égatité régna au delà du cours de la Tweed entre deux races d'hommes qui, en deçà du même fleuve, étaient de condition si différente; il se fit rapidement des uns aux autres un échange mutuel de mœurs et même de langage, et le souvenir de la diversité d'origine ne divisa point leurs fils , parce qu'il ne s'y mêlait aucun souvenir d'injure ni d'oppression étrangère.
108.Ï. Pendant que les conquérants s'occupaient ainsi à régler leurs affaires intérieures, ils furent subitement troublés par une alarme venant du dehors. Le bruit se répandit que mille vaisseaux danois , soixante vaisseaux norvégiens et cent vaisseaux de Flandre , fournis par Robert le Frison, nouveau duc de ce pays, et ennemi des Normands, se rassemblaient dans le golfe de Lymtiord, pour descendre en Angleterre et délivrer le peuple anglo-saxon2.
1 Ellis's metrical Romances, vol. I , introduction, p. 125.
- Kumore cxpeditionis coruni Biïtanniam u-que vclificantc... ut gcntem nobilissimam prislinœ liberlali restitueret. (Hist. S. Canuli régis, apud Script, rer. danic, t. III ,p. 348 et 3J<0 — Order. Vital. Elis), ecclesiast., lib. vu, apud Script, rcr. normanr., p. C.9. — Plurent. W'igorn. eliron., p. 641.)
LIVUE \ I. 197
Les rois de Danemark qui, tant de fois depuis vingt an- toss. nées, avaient successivement Qatté et trahi les espérances de ce peuple, ne pouvaient , à ce qu'il paraît, se résoudre à l'abandonner entièrement. L'insurrection qui , en IQSO , causa la mort de l'évêque de Durham, semble avoir été encouragée par l'attente d'un débarquement des hommes du Nord ; car on trouve les mots suivants dans les dépêches officielles adressées alors à cetévèque : «Les Danois « viennent : faites garnir avec soin vos châteaux de nnini- « lions et d'armes '. » Les Danois ne vinrent pas , et peutêtre les précautions extraordinairement recommandées à cause d'eux à l'évêque Vaulcher furent-elles la cause du peu de succès du soulèvement où il périt.
Mais cette fausse alarme n'était rien auprès de celle qui se répandit en Angleterre dans Tannée 1085. La plus grande partie des forces normandes fut promptement dirigée vers l'est; on plaça des postes sur les côtes ; on mit des croisières en mer; on entoura de nouveaux ouvrages les forteresses récemment bâties , et l'on releva les murs des anciennes villes démantelées par les conquérants -. Le roi Guillaume fit publier en grande hâte par toute la Gaule le ban qu'il avait proclamé , vingt années auparavant, sur le point de passer le détroit. 11 promit solde et récompense à tout cavalier ou piéton qui voudrait s'enrôler à son service. Il en arriva de toutes parts un nombre immense. Tous les pays qui avaient fourni des troupes d'invasion pour exécuter la conquête fournirent des garnisons pour la défendre3. Les nouveaux soldats furent
1 Dani... rêvera veniunl .- castriim ilaque vestrum hominibus et ;irmis et alimenlis vigilanti cura m un ire facile. (Lanfranci Opéra, p. 314.
2 Hist s. Canuli régis, apud Script, rer. danic, I. III, p. 348 et seq.
:; Ciirn tunlo excrcitu equitum ac peditum e Francotum regno atque c lirilamiia..., <i naît lus nunquam anlea liane terrain petebat. (Chron saxon , éd. Gibson , p. 186 )
1085. cantonnés dans les villes et les villages ; et les comtes , vicomtes, évêques et abbés normands eurent ordre de les héberger et de les nourrir proportionnellement à l'étendue de leurs juridictions ou de leurs domaines1. Pour subvenir aux frais de ce grand armement , on imagina de faire revivre l'ancien impôt appelé Dane-gheld, qui, avant d'être levé par les conquérants scandivaves, l'avait été pour la défense du pays contre leurs invasions. Il fut rétabli à raison de douze deniers d'argent pour cent acres de terre. Les Normands sur lesquels pesa cet impôt s'en firent rembourser le montant par leurs fermiers ou leuis serfs anglo-saxons, qui payèrent ainsi , pour repousser les Danois venant à leur secours , ce que leurs ancêtres avaient jadis payé pour les repousser comme ennemis 2.
Des détachements de soldats parcoururent en tous sens les contrées du nord-est de l'Angleterre , afin de les dévaster et de les rendre inhabitables , soit pour les Danois, s'ils venaient à y débarquer, soit pour les Anglais mêmes , qu'on soupçonnait de désirer ce débarquement3. Il ne resta sur le rivage de la mer, à portée des vaisseaux , ni un homme, ni une bête, ni un arbre à fruit. La population saxonne fut de nécessité refoulée vers l'intérieur, et, pour surcroît de précaution contre la bonne intelligence de cette population avec les Danois , un ban royal , publié à son de trompe dans tous les lieux voisins de la mer, prescrivit aux hommes de race anglaise de prendre des vêtements normands, des armes normandes , et de se raser la barbe
1 Pro sua... terrae portione. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 186.) — Florent. Wïgorn chron., p. 641.
2 Danegeldi redditio propter piratas primitus statuta est... ad eorum insolentiani reprimendam. (Wilkins Concilia magnse Britann., t. I, p. 3i2.) — Voyez livre u , t. I , p 122.
3 Experti sunt incolir inullos dolores..., et rexpermisit devastari omnes terras maritimas. (Chron. suxon., éd. Gibson, p. 186.)
à l'instar des Normands1. Cet ordre bizarre avait pour îoss objet d'ôter aux Danois le moyen de distinguer les amis qu'ils venaient secourir des ennemis qu'ils vouaient combattre2.
La crainte qui inspirait ces précautions n'était point sans fondement-; il gavait réellement à l'ancre sur la côte du Danemark une flotte nombreuse destinée pour l'Angleterre. Olal'Kyr, roi de Norvège, tils et successeur de ce Harold qui, ayant voulu conquérir le pays des Anglais, n'y avait obtenu que sept pieds de terre, venait maintenant au secours du peuple qui avait vaincu et tué son père, sans peut-être se rendre bien compte du changement de destinée de ce peuple, et croyant aller venger Hârold3. Quant au roi de Danemark , Knut , fils de Sven , promoteur de la guerre et chef suprême de l'armement, il comprenait la révolution opérée en Angleterre par la conquête normande , et c'était sciemment qu'il allait secourir les vaincus contre les vainqueurs. «11 avait cédé, disent les « historiens danois, aux supplications des exilés anglais, à « des messages reçus d'Angleterre , et à la pitié que lui « inspiraient les misères d'une race d'hommes alliée de la « sienne , dont tous les chefs , les riches , les personnages « considérables , avaient été tués ou bannis , et qui , tout « entière, se voyait réduite en servitude sous la race étran- « gère des Français qu'on appelait aussi Romains*. »
1 Anglis aillera quibus non niininii desiderii danici excrcitus advenlurn didicerat, barbas radere , arma et cxuvias ad instar Romanorum coaplare..., per omnia Francigenis, quos et romanos dici prœlulimus, assimilais prsecipil. (Hist. S. Canuti régis , apud Script, réf. danic., t. III , p. 350.)
2 Ad deludcndum adventanlium visus. (Ibid.)
3 Sagan of Olafe Kyrra , cap. vin ; Snorre's Heimskringla , t. III, p. 185.
4 Si quidem inclilis eorum ducibus .. et nobilibus diversarumque dignitalum personis, partira ferra pérempiis..., Inrreditate privatis. nathu
<085. Ces deux noms étaient en effet les seuls sous lesquels la nation normande fût connue dans le nord de l'Europe, depuis que les derniers restes de la langue danoise avaient péri à Rouen et à Bayeux '. Quoique les seigneurs de Normandie pussent encore facilement prouver leur descendance Scandinave ; en oubliant l'idiome qui était le signe visible de cette descendance, ils avaient perdu leur titre au pacte de famille qui, malgré des hostilités fréquentes, produites par les passions du moment, unissait Tune à l'autre les populations teutoniques. Mais les Anglo-Saxons avaient encore droit au bénéfice de cette fraternité d'origine ; c'est ce que reconnut le roi de Danemark , selon le témoignage des chroniqueurs de sa nation , et si son entreprise n'était pas pure de toute vue d'ambition personnelle , du moins était-elle ennoblie par le sentiment d'un devoir
1086. d'humanité et de parenté. Sa flotte fut retenue dans le port plus longtemps qu'il ne l'avait prévu , et, durant ce retard , des émissaires du roi normand , adroits et rusés comme leur maître, corrompirent avec l'or de l'Angleterre plusieurs des conseillers et des capitaines du Danois 2. Le retard, d'abord involontaire, fut prolongé par ces intrigues. Les hommes vendus secrètement à Guillaume , et surtout les évêques danois, dont la plupart se laissèrent gagner, réussirent plusieurs fois à empêcher le roi Kntit de mettre à la voile , en lui suscitant des embarras et des obstacles imprévus. Pendant ce temps , les soldats , fatigués d'un campement inutile , se plaignaient et murmuraient sous la
solo oxterminatis, reliquis veluli publica servitute oppressis... quorum angusliis piissimus héros incilatus, in commoclum eorum succurrendum decrevil, et ut gentem nobilissimam pristinae liberlali restituerez et, Romanomm son Francigenarum insotentiam.... punirel.... Classem... (Hist. S. Canuli régis, apud Script, ter. dariic, t. II!, p. 347.)
1 Voyez livre n , I. I , p. 155 et 156.
: Hist. S. Caiiuli régis, apud Script, rer. danic, I. III, p. 351, in îtcli^. — Torfœi Hist. rcr. norweg., lib. vi. I. Il, n. 393 cl seq.
tente '. Ils demandaient qu'on ne se jouât pas d'eux, qu'on losc. les fit partir, ou qu'on les renvoyât dans leurs foyers, à leur labourage et à leur commerce. Ils tinrent des conciliabules, et firent signifier au roi, par les députés qu'ils nommeront . leur résolution de se débander si Tordre du départ n'était donné sans plus de délai '-. Le roi Knut voulut user de rigueur pour rétablir la discipline. Il emprisonna les chefs de cette révolte, et soumit l'armée entière au payement d'une amende par tête. L'exaspération , loin d'être calmée par ces mesures, s'accrut tellement, qu'au mois de juillet 1086 il y eut une émeute générale où le roi fut tué par les soldats3 : ce fut le signal d'une guerre civile qui enveloppa tout le Danemark; et de ce moment le peuple danois, occupé de ses propres querelles , oublia les Anglo-Saxons , leur servitude et leurs maux.
Ce fut la dernière fois que la sympathie des Teutons du Nord s'exerça en faveur de la race teutonique qui habitait l'Angleterre. Par degrés les Anglais, désespérant de leur propre cause, cessèrent de se recommander au souvenir et à la bienveillance des peuples septentrionaux. Les exilés de la conquête moururent dans les pays étrangers et y laissèrent des enfants qui, oubliant la patrie de leurs ancêtres, n'en connurent plus d'autre que la terre où ils étaient nés4. Enfin, dans la suite, les ambassadeurs et les voyageurs danois qui se rendaient en Angleterre, n'entendant retentir à leurs oreilles , dans les maisons des grands et des riches , que la langue romane de Norman-
1 Vulgus... impatiens more et litlorere delenlionis, prastolationes domesticis inutiles negoliis querebantur. (Uist. S. Canuti régis, apud Script. rer. danie., t. 111 , p. 351.)
2 Rey;i nuncios. . consilio crebrius inilo.... (Ibid.)
3 Ibid., p. 352 et seq.
1 Ipsorum eliam Anglorum qui in Daniam tuedio Normannorum domi nationis profugi... (Ponlani rer. danie. Uist., lib. v. p. 197.)
4086. die, et faisant peu d'attention au langage que parlaient les marchands anglais dans leurs échoppes ou les bouviers dans leurs étables , s'imaginèrent que toute la popution du pays était normande, ou que la langue avait changé depuis l'invasion des Normands ' . En voyant les trouvères français parcourir les châteaux et les villes , et faire les délices de la haute classe en Angleterre, qui eût pu croire, en effet, que, soixante ans auparavant, les scaldes du Nord y avaient joui de la même faveur2? Aussi , dès le xue siècle, l'Angleterre fut-elle regardée par les nations Scandinaves comme un pays de langage absolument étranger. Cette opinion devint si forte, que dans le droit d'aubaine du Danemark et de la Norvège les Anglais furent classés au rang des peuples les plus maltraités. Dans le code qui porte le nom du roi Magnus , à l'article des successions, on rencontre les formules suivantes : « Si des hommes de race anglaise ou d'autres « encore plus étrangers à nous... si des Anglais ou d'au- « très hommes parlant un idiome sans aucune ressem- « blance avec le nôtre 3... » Ce défaut de ressemblance ne pouvait s'entendre de la simple diversité des dialectes ; car, aujourd'hui même, le patois des provinces septentrionales de l'Angleterre est, à la rigueur, intelligible pour un Danois ou un Norvégien 4.
1 Lingua vero in Anglia mulata est, ubi Wilhelmus Nolhus Angliam subegit ; ex eo enim tempore in Anglia invaluit lingua francico-normannica(walska). (Sagan af Gunnlaugi, cap. vu, p. 87, llafniœ, 1775.)
2 Gunnlaugus (islandensis)... ad regem (Ethelredum) accessit... « Carmen heroicuni de te composui cui vellcm audiendo vacares. » Ttex ita fore annuit, unde Gunnlaugus... rccilavit... Eadem tuni Angliœ quœ (Uaniœ et) Norwegia; fuit lingua. (Ibid.)
3 Si jain Angli aut alii qui comtnuni nobiscum sermone vel lingua non uturitur... Si homines Angli, vel alii magis adhuc nobis ignoli. (Codex juris Islandoruin diclus Gragas, T. de haeredit., cap. vi et xvm, disserl. de liug. danic, apud Sagan ai Gunnlaugi , p. 247.)
4 La principale et presque la seule différence vient des mois français qui s'y sont introduits en grand nombre.
Vers la fin de l'année 10N(>, il y eut à Salisbury, d'autres 1086. disent à Winchester, un rendez-vous général de tous les conquérants ou fils de conquérants. Chaque personnage en dignité, laïque nu prêtre, vint à la tète de ses hommes d'armes et des feudataires de ses domaines. Ils se trouvèrent soixante mille, tous possesseurs au moins d'une portion de terre suffisante pour l'entretien d'un cheval ou d'une armure complète l . Ils renouvelèrent successivement au roi Guillaume leur serment de foi et d'hommage, en lui touchant les mains et en prononçant cette formule : « De cette heure en avant , je suis votre homme-dige, de « ma vie et de mes membres ; honneur et foi vous portece rai en tout temps , pour la terre que je tiens de vous ; « qu'ainsi Dieu me soit en aide 2. » Ensuite la colonie armée se sépara, et ce fut probablement alors que les hérauts du roi publièrent en son nom les ordonnances suivantes 3 :
« Nous voulons fermement et ordonnons que les comtes, « barons , chevaliers , sergents, et tous les hommes libres « de ce royaume, soient et se tiennent convenablement « pourvus de chevaux et d'armes pour être prêts à nous « faire en tout temps le service légitime qu'ils nous doi- « vent pour leurs domaines et tenures A.
« Nous voulons que tous les hommes libres de ce
1 Omnes lerrarii. (Annules waverleicnses , apud rer. anglic. Script., t. II, p. 133, éd. Gale.) — Ealle... land sittende-men. (Cliron. saxon., éd. Gibson, p. 187.) — El lx millia militum invenil. (Order. Vital. Hist. cedesiast., lin. vu, apud Script, rer. noiniann., p. 649.)
2 Chron. saxon., éd. Gibson, p. 187. — Mallli. Weslmonust. Flor. hislor., p. 229.
1 Quos omnes, dum necesse esset, paratos esse prœcepit. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 649.)
1 Slatuimus... et firmiler prnecipimus, ut omnes comités et barones, et milites et servientes, et... liberi homines totius regni nostri... babeant et teneanl .se semper bene in armis et in equis ut decet et oportet. (Seldeni not;e ad Eadmeri Hist. nov., p. 191.
«ose. « royaume soient ligués et conjurés comme des frères « d'armes pour le défendre, maintenir et garder selon « leur pouvoir '.
« Nous voulons que toutes les cités, bourgs, châteaux « et cantons de ce royaume soient gardés toutes les nuits, « et qu'on y veille à tour de rôle contre les ennemis et les « malfaiteurs2.
« Nous voulons que tous les hommes amenés par nous « d'outre-mer, ou qui sont venus après nous, soient, par « tout le royaume, sous notre paix et protection spéciale ; « que si l'un d'eux vient à être tué, son seigneur, dans « l'espace de cinq jours, devra s'être saisi du meurtrier; « sinon il nous paiera une amende conjointement avec les « Anglais du district où le meurtre aura été commis3.
« Nous voulons que les hommes libres de ce royaume « tiennent leurs terres et leurs possessions bien et en paix, « franches de toute exaction et de tout taillage, de façon « qu'il ne leur soit rien pris ni demandé pour le service « libre qu'ils nous doivent et sont tenus de nous faire à « perpétuité *.
« Nous voulons que tous observent et maintiennent la « loi du roi Edward , avec celles que nous avons établies, « pour l'avantage des Anglais et le bien commun de tout « le royaume 5. »
1 Praecipimus ut omnes libcri liomines tolius regni prœdicti siut fratres conjurati. i-Seldeni nolœ ad Eadmeri Hist. nov., p. 191.)
2 Singulis noclibus vigilentur el custodianlur in gyrum. (Ibid.)
3 lit omnes liomines quos nobiscum adrtuximus aut post nos vencrint , sint sub piotudione et in puce noslra per universum regnum, et si quis de iilis occisus fuerit... (Ibid., p. 190.)
4 Ut omnes liberi homines... habeant el teneant terras suas et posscssioncs suas benc et in pace, libère ab omni exaclione injusta et ab omni lallagio (Ibid.)
:> Ut omnes babeant et teneant Jegem Edwardi régis, in omnibus rébus, adauclis liiis quas constituimus ad utilitatem Anglorum. ( Ibid. p. 492.)
Ce vain nom de loi du roi Edward étail toul ce qui ioss, restai! désormais à la nation anglo-saxonne de son antique existence ; car la condition de chaque individu avait changé par la conquête. Depuis le plus grand jusqu'au plus polit, chaque vaincu avait été rabaissé au-dessous de son état antérieur : le chef avait perdu son pouvoir, le riche ses biens, l'homme libre son indépendance; et celui que la dure coutume du temps avait fait naître esclave dans la maison d'autrui, devenu serf d'un étranger, n'obtenait plus les ménagements que l'habitude de vivre ensemble et la communauté de langage lui attiraient de la part de son ancien maître ' . Les villes et les bourgades anglaises étaient affermées par les comtes et les vicomtes normands à des traitants qui les exploitaient en propriétés privées, sans aucun mélange de procédés administratifs. Le roi faisait la même spéculation sur les grandes cités et les immenses terres qui composaient son domaine 2. « 11 « louait, disent les chroniques, au plus haut prix possible «ses villes et ses manoirs; puis venait un traitant qui « proposait davantage, et il lui accordait la ferme: puis « venait un troisième qui haussait le prix , et c'était à ce « dernier que définitivement il adjugeait ?. 11 adjugeait au «plus offrant, ne s'inquiétant point des crimes énormes « que commettaient ses prévôts en levant la taille sur les « pauvres gens. Lui et ses barons étaient avares à l'excès, « et capables de tout faire s'ils voyaient un écu à gagner4.»
1 El jus libcrlalis estabreptum, cl jus mancipii coanguslalum. (Sermo I.upi ad Anglos, apud Hiekesii Thesaur. ling. septentrional , t. II , p. 100.)
2 Hé settehys tonnes and hys tondes !o renne wel vaste.
(Robert of Gloucester's chron:, p. 378, éd. Hearne.)
3 Pretio quam potuit maximo... tune aeeedens alius quispiam... qui plus oblulit... terlius Lis plus oblulit, alquc rex terras islis tralHit qui omnium plurimum offurubant. (Chron. saxon., cd. Gibson , p. 188.)
'< Et non curabal eiim quanto psecato pr.Tpositi ecnsnrn a pauperibus 11. 1*
1086. Guillaume avait, pour sa part de conquête; près de quinze cents manoirs ; il était roi d'Angleterre, chef suprême et inamovible des conquérants de ce pays , et pourtant il n'était pas heureux. Dans les cours somptueuses qu'il tenait trois fois l'année, la couronne en tête, soit à Londres , soit à Winchester, soit à Glocester, lorsque les compagnons de sa victoire et les prélats qu'il avait institués venaient se ranger autour de lui, son visage était triste et sévère ; il semblait inquiet et soucieux , et la possibilité d'un changement de fortune assiégeait son esprit1. Il doutait de la fidélité de ses Normands et de la soumission du peuple anglais. Il se .tourmentait de son avenir et de la destinée de ses enfants , et interrogeait sur ses pressentiments les hommes renommés comme sages dans ce siècle où la divination était une partie de la sagesse. Un poète anglo-normand du xne siècle le représente assis au milieu de ses évêques d'Angleterre et de Normandie, et sollicitant de leur part , avec de puériles instances , quelques éclaircissements sur le sort de sa postérité 2.
1087. Après avoir soumis à un ordre régulier, sinon légitime , les résultats mobiles et turbulents de la conquête, Guillaume quitta une troisième fois l'Angleterre, et traversa le détroit, disent les vieux historiens, chargé d'innombrables malédictions 3. Il le traversa pour ne le repasser jamais :
bominibus adquisissent... Rex... et pêne omnes capitales homines valde et minium cupiditalc ami et argenti repleti erant. (Annales wa\erleienses, apud rer. anglic. Script., t. 11, p. 134, éd. Gale.) — Faceret, diceret... pcne omriia... uni spes nummi effulsisset. (Willelm. Malmesb., de Gesl. reg. angl., lin. m, apud rer. anglie. Script., p. 112, éd. Savile.)
' Ter gessit suam coronam singulis annis. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 190.) — Feritate qua mullis videbatur sœvus et i'ormidabilis. (Eadmeri Hist.nov., p. 13, éd. Selden.)
2 Continuation du Brut de Wace par un anonyme; Cbroniques anglonormandes, t. I, p. 80 à 94. —Voyez Pièces justificatives, lhre VI, n<> 1.
3 In Normanniam iunumeris malcdictionibus laquealus translrclavil. (Tliou.a; Rudborne llist. major wintoii; Anglia sacra , 1. 1, p. 258.)
KIVHB VI. 207
car la mort, comme on le verra bientôt, le retint sur 4087. l'autre rive. Parmi les lois et les ordonnances qu'il laissait à son départ . deux surtout méritent d'être mentionnées comme se rapportant spécialement à la conservation de l'ordre établi par la conquête l. La première de ces deux lois, qui n'est que le complément crime proclamation déjà citée plus haut (si la proclamation elle-même n'en est pas une version double), avait pour objet de réprimer les assassinats commis contre les membres de la nation victorieuse; elle était conçue en ces termes : « Quand un « Français sera tué ou trouvé mort dans quelque canton , « les habitants du canton devront saisir et amener le meur- « trier dans le délai de huit jours; sinon ils payeront à « frais communs quarante-sept marcs d'argent 2. »
Un écrivain anglo-normand du xue siècle fait de la manière suivante l'exposé des motifs de cette loi : « Dans tes «premiers temps du nouvel ordre de choses, ceux des « Anglais qu'on laissa vivre dressaient une foule d'em- « bûches aux Normands3, massacrant tous ceux qu'ils « rencontraient seuls dans les lieux déserts ou écartés. « Pour réprimer ces assassinats, le roi Guillaume et ses « barons employèrent contre les subjugués les supplices « et les tortures '*. Mais les châtiments produisant peu « d'effet , on décréta que tout district , ou , comme on
1 Quaedam de eis quœ nova per Angliam servari conslituit. (Eadmeri Hist. nov., p. 6, éd. Selden.)
2 Ki Franceis oecist, e les hommes del hundred nel prengenl et mènent à la justice dedenz lesvin jurs, pour mustrerkil ait fait; si renderunt le murdre xlyii mars. (Leges Willelmi conquest. ; Hist. Inguli. Croyland., apud rer. anglie. Script., t. I, p. 90, éd. Gale.)
3 Qui relicli fuerunt de Anglieis subaclis, in suspectam et exosam sibi Normannoruni genlem... (Diulog. de Scaccario, in nolis ad Mallli. Paris., 1. 1, ad initium.)
4 Reges et eorum ministi i per aliquot annos desuevirent exquisilis tormenlorum geueribua inAnglicos. (Ibid.)
1087. « dit en anglais, tout hundred dans lequel un Normand « serait trouvé mort , sans que personne y fût soupçonné « d'avoir commis l'assassinat , payerait néanmoins au « trésor royal une forte somme d'argent. La crainte salu- (f taire de cette punition , infligée à tous les habitants en « masse, devait procurer sûreté aux passants , en exci- « tant les hommes du lieu à dénoncer et à livrer le cou- « pable, dont la faute seule causait une perte énorme à « tout le voisinage '. »
Pour échapper à cette perte, les habitants du canton dans lequel un Français , c'est-à-dire un Normand de naissance ou un auxiliaire de l'armée normande, était trouvé mort , avaient soin de détruire promptement tous les signes extérieurs capables de prouver que le cadavre était celui d'un Français ; car alors le canton n'était point responsable; et les juges normands ne poursuivaient point d'office. Mais ces juges prévirent la ruse, et la déjouèrent par un genre de procédure assez bizarre. Tout homme trouvé assassiné fut considéré comme Français, à moins que le canton ne prouvât judiciairement qu'il était Saxon de naissance, et il fallait que cette preuve se fit devant le juge royal par serment de deux hommes et de deux femmes les plus proches parents du mort2. Sans ces quatre témoins, la qualité d'Anglais, Y anglaiser ic, comme disaient les Normands , n'était pas suffisamment constatée, et le
1 Ul scilicet pœna generaliter inflicta prrelercuntium indemnitalem procuraret, et fcstinaret quisque... offerre judicio per quem tam enormis jactura lotam lœdebat viciniam. ( Dialog. de Scaccario in nolis ad Mallli. Paris., t. I, ad initium.)
2 ... Quia interfeclus pro alienigena reputabitur, nisi de eo fuerit anglescheria praesentata... etlicitum est cuilibet patria? sua uti consuetudine, dum tamen prœsentantur, ul )>er duosmasculos ex parle padi>. el perduas fœrainas ex parte makis de propinquioribus parentibus interfecti... (Flela, seu Commcnlarius jurisanglicani, ]ib. i^cap. xxx,p. 16. Londini, 1685.)
canton devait payer l'amende '. Près de trois siècles après <087. l'invasion , si Ton en croit les antiquaires, cette enquête se taisait encore en Angleterre sur le cadavre de tout homme assassine ; et , dans le langage légal du temps, on L'appelait démonstration d'anfflaiserie 2.
L'autre loi du conquérant eut pour objet d'accroître d'une manière exorbitante L'autorité des évêques d'Angleterre. Os évêques étaient tous Normands : leur puissance devait s'exercer tout entière au profit de la conquête; et, de même que les guerriers qui avaient fait cette conquête la maintenaient par l'épée et par la lance, c'était aux gens d'église à la maintenir par l'adresse politique et rinlluence religieuse. A ces motifs d'utilité générale il s'en joignait un autre plus personnel à l'égard du roi Guillaume : c'est que les nouveaux évêques d'Angleterre, bien qu'installés par le conseil commun de tous les barons et chevaliers normands, avaient été choisis parmi les chapelains, les créatures ou les amis particuliers du roi :}. Jamais aucune intrigue, du vivant de Guillaume, ne troubla cet arrangement; jamais il ne rencontra un seul évêque qui eût d'autre volonté que la sienne. La situation des choses changea, il est vrai, sous les rois ses successeurs; mais le conquérant ne pouvait prévoir l'avenir, et L'expérience de tout son règne le justifiait quand il fit l'ordonnance suivante :
« Guillaume, roi d'Angleterre, par la grâce de Dieu , « aux comtes, vicomtes , et à tous les hommes français et « anglais de toute l'Angleterre, salut. Sachez, vous et
1 Nisi legaliter conslaret de englescheria interfVcti. (Gloss. Spelmani, verlio Englecheria. — Les Normands prononçaient quelquefois Anglech, Englech, pourAnglez, EiiL'Iez; anglécherie, pour anglezerie.
- Présentement à' 'anglécherie. Voyez lîlaelisloiir. — Celle loi ne fui abrogée que par un statut d'Edward III, en l'année I3SI.
3 Anglia sacra, cl Wilkins Concilia, passim.
4087. « tous mes autres fidèles , que, du commun conseil des « archevêques, évêques, abbés et seigneurs de tout mon « royaume, j'ai jugé convenable de réformer les lois épisce copales qui , mal à propos et contre les canons , ont été, « jusqu'au temps de ma conquête, en vigueur dans ce « pays 1 . J'ordonne que désormais nul évêque ou archi- « diacre ne se rende plus aux assemblées de justice pour « y tenir les plaids des causes épiscopales , et ne soumette ce plus au jugement des hommes séculiers les procès qui « se rapportent au gouvernement des âmes : je veux que « quiconque sera interpellé, pour quelque motif que ce « soit, par la justice épiscopale, aille à la maison de « l'évêque ou au lieu que l'évêque lui-même aura choisi « et désigné 2 ; que là il plaide sa cause et fasse droit à « Dieu et à l'évêque, non pas selon la loi du pays, mais « selon les canons et les décrets épiscopaux 3 ; que si quelce qu'un , par excès d'orgueil , refuse de se rendre au trice bunal de l'évêque, il sera appelé par une, deux et trois « fois; et si, après trois appels consécutifs, il ne compa- « raît pas , il sera excommunié, et , au besoin , la force et « la justice du roi et du vicomte seront employées contre ce lui4. »
1 Sciat.is vos omnes et cœteri mei fidèles... quod episcopalesr leges, quœ non bene, nec secundum sanctorum canonum praecépfâ, usque ad nicatempora in regno Anglorum fuerunt... emendandas judicavi. (Seldeni nolœ ad Eadmeri Hisl. nov., p. 1G7.) — Monasl. anglic, Dugdale, t. III, p. 308.
2 Nec causam quœ ad regimen animarum perlinet, adjudicium saecularium hominum adducant. Sed quicuinqiie secundum épiscopales leges, de quacumque causa... interpellatus fucril, ad locum qucin ad hoc episcopus elegerit et nominaveril, veniat. (Seldeni notœ ad Eadmeri Hisl. nov., p. 167.) — Monasl. angl, Dugdale, t. III, p. 308.)
3 El, non secundum hundret, sed secundum canones et épiscopales leges, rectum Deoet episcopo facial. (Seldeni nolœ ad Eadmeri Hist. nov., p. 108.) — Monasl. anglic, Dugdale, 1. III, p. 308.)
i Si vero aliquis per supêrbiam elatus... excommunicelur, et si opus uerit ad hoc vindicandum, l'ortitudo et justUia régis vel viee-comiUs ad-
C'est on vertu de cotte loi que s'effectua en Angleterre iovt. la séparation dos tribunaux civils et des tribunaux ecclésiastiquos, et ainsi s\;tal)lit pour ces derniers une indépendance absolue de tout pouvoir politique, indépendance qu'ils n'avaient jamais eue dans le temps de la nationalité anglo-saxonne. Alors les évêques étaient obligés de se rendre à l'assemblée de justice, tenue deux fois par an dans chaque province et trois fois par an dans chaque district; ils joignaient leurs accusations aux accusations portées par les magistrats ordinaires, et jugeaient conjointement avec eux et avec les hommes libres du district les procès où la coutume du siècle leur permettait d'intervenir, ceux des veuves , des orphelins , des gens d'église, et les causes de divorce et de mariage. Pour ces causes, comme pour toutes les autres , il n'y avait qu'une loi , qu'une justice et qu'un tribunal. Seulement, quand on venait à les débattre, l'évêque s'asseyait à côté du sheriff et de l'ealdorman ' ou ancien de la province ; puis , suivant l'usage ordinaire, des témoins assermentés répondaient sur les faits, et les juges décidaient du droit2. Le changement de ces usages nationaux ne date que de la conquête normande. C'est le conquérant qui , brisant les anciennes pratiques d'égalité civile, donna pouvoir aux membres du haut clergé d'Angleterre de tenir un tribunal dans leur propre maison, et de disposer de la force publique pour y traîner les justiciables3; il soumit ainsi la
hibeatur. (Charta régis Willielmi piïini, apud Wilkins Concilia Magnai Britann., t. I, p. 369.)
1 Voyez livre h, 1. I , p. 119 eH20.
2 Hsebbe inan thriwa on gear burhgemote and twa scyregemote; and limer scyregemole bïfcceop and se ealdorman, and Ihoer œgler taecon ge godes rihle ge woruldes rihte. (Leges Edgari régis, cap. v ; Seldeni notœ ad Eadmeri llisl. nov-, p. 160.)
3 Quicumque secundum episcopales leges, de qnacunqne causa vdl culpa interpellatus fuerit , ad loenm quem ad lioc episcopus elégerit cl
1087. puissance royale à l'obligation de faire exécuter les arrêts rendus par la puissance ecclésiastique en vertu dune législation qui n'était pas celle du pays. Guillaume imposa celte gêne à ses successeurs, sciemment et volontairement , par politique et non par dévotion ou par crainte de ses évoques, qui lui étaient tous dévoués '.
La crainte du pape Grégoire VU n'influa pas davantage sur cette détermination. Car, malgré les services que lui avait rendus autrefois la cour de Rome , le roi normand savait repousser durement ses requêtes quand elles ne lui convenaient pas. Le ton d'une de ses lettres à Grégoire montre avec quelle liberté d'esprit il envisageait les prétentions pontificales, et ses propres engagements envers l'église romaine. Le pape avait à se plaindre de quelque retard dans le payement du denier de saint Pierre, stipulé par le traité d'alliance conclu à Rome en l'année 1066 : il écrivit pour rappeler à Guillaume cette stipulation, et l'argent fut aussitôt envoyé. Mais ce n'était pas tout; en levant contre les Anglais la bannière du saint-siége , le conquérant semblait s'être reconnu vassal de l'Église, et Grégoire, s'autorisant de ce fait, n'hésita pas à le sommer de faire hommage de sa conquête , et de prêter le serment de foi et de vasselage entre les mains d'un cardinal. Guillaume répondit en ces termes : « Ton légat m'a requis, de ta « part, d'envoyer de l'argent à l'église romaine et de jurer « fidélité à toi et à tes successeurs; j'ai admis la première « de ces demandes; pour la seconde , je ne l'admets ni ne « veux l'admettre. Je ne veux point te jurer fidélité, parce
nominaverit, venial. (Charla Willelmi régis; selileni no!»} ad Eadmeri Hist. nov., p. 167.)
1 Curialis nimis cl aulicus... pro fuiiinlalu suo... stipendiarii... (Matlli. Paris., Vilœ abbalum s. Albani, l. I. p. i7. — Order. Vital. Hi.-l. crclcsiasl., passim , apud Scripl. rcr. aormann.
« que je ne l'ai point promis, et qu'aucun de mes prédé- m: « cesseurs n'a juré fidélité aux tiens*. » En terminant le récil des événements que le lecteurvient
de parcourir. 1rs chroniqueurs de race anglaise se livrent à des regrets vifs et touchants sur les misères de leur nation. « Il n'y a point à en douter, s'écrient les uns, Dieu « ne veut plus que nous soyons un peuple, que nous ayons « l'honneur et la sécurité2. » D'autres se plaignent de ce que le nom d'Anglais est devenu une injure3, et ce n'est pas seulement de la plume des contemporains que s'échappent de semblables plaintes : le souvenir d'une grande infortune et d'une grande honte nationale se reproduit de siècle en siècle dans les écrits des enfants des Saxons , quoique plus faihlement à mesure que le temps avance*. Au xve siècle, on rattachait encore à la conquête la distinction des rangs en Angleterre; et un historien de couvent, peu suspect de théories révolutionnaires , écrivait ces paroles remarquantes : « S'il y a chez nous tant de distance « entre les conditions diverses, on ne doit point s'en étona ner, c'est qu'il y a diversité de races; et , s'il y a parmi « nous si peu de confiance et d'affection mutuelle , c'est « que nous ne sommes point du même sang5. » Enfin, un
' Dmim admisi, alterum non admisi.Fidelitalemfacere nolui necvolo, quia necego promisi... (Seldeni nolaead Eadmeri Hist. nov., p. ici.)
- Salutem et honorem genli Anglorum... abstulerit , et jam populum non esse jusserit. (Giron. Johan. Bronilon, ;ipud liist. angl. Script., t. I, col. 984. cd. Selden.) — Malth. Weslmonast. Flor. histor., p. 229.
3 [ta ut Anglum vocari foret opprobrio. (Malth. Paris., t. I , p. 12.)
* Amplas Anglorum terras et predia multa
Distribuens, quas adbuc presens videl et dolet n-tas.
(Hearne nolœ ad Guilielm. Neubrig., p. 722 )
■ Non miretur quis si varielas nalionum tribuat varielatem condilionum, el inde crescat nimia diffidentia naluralis amoris, et dispersiosanguinis tribuat dispersam credulitatem muluœ confidentife et dileclionis. (Benrici Kuyghton, île Evenl. angl., ap.id hist. angl. Script., t. Ib col. 23 53, éd. Selden )
4087. auteur qui vivait au commencement du xvne siècle rappelle la conquête normande par ces mots : Souvenir de douleur ; il trouve des expressions tendres en parlant des familles déshéritées alors et tombées depuis dans la classe des pauvres, des ouvriers et des paysans ' ; c'est le dernier coup d'œil de regret jeté dans le passé sur l'événement qui avait amené en Angleterre des rois, des nobles et des chefs de race étrangère.
Si , résumant en lui-même tous les faits exposés plus haut, le lecteur veut se faire une idée juste de ce qu'était l'Angleterre conquise par Guillaume de Normandie, il faut qu'il se représente non point un simple changement de régime ni le triomphe d'un compétiteur, mais l'intrusion de tout un peuple au sein d'un autre peuple , dissous par le premier, et dont les fractions éparses ne furent admises dans le nouvel ordre social que comme propriétés personnelles , comme vêtement de la terre, pour parler le langage des anciens actes2. On ne doit point poser d'un côté Guillaume roi et despote , et de l'autre des sujets grands ou petits, riches ou pauvres, tous habitants de l'Angleterre et par conséquent tous Anglais ; il faut s'imaginer deux nations, les Anglais d'origine et les Anglais par invasion , divisés sur le même pays , ou plutôt se figurer deux pays dans une condition bien différente : la terre des Normands, riche et franche de taillages, celle des Saxons, pauvre, serve et grevée de cens ; la première , garnie de vastes hô-
1 The memorie of sorrow... By Winch great violence, suddain et lamentable désolation , it may wel hâve corne to passe that many beeing auciently of tlie races and descents of meny woorlhy families, yea even of Princes , hâve since become poor arlificers and pesants. (A restitution of decayed intelligence in antiquities, by Richard Verstegan, p. 178, 1603, in-4t.)
2 Veslura, fructus quilibet agro ba'renles. (Ducange Gloss. ad script, medkeet intimai laliuilatis, verbo Veslura.) — Gloss. Spelmani, verbo Accola.
tels, de châteaux murés el crénelés, la seconde, parsemée io87. de cabanes de chaume ou de masures dégradées; celle-là peuplée d'heureux et d'oisifs, de gens de guerre et de cour, denobleset de chevaliers: celle-ci peuplée d'hommes de peine et de travail, de fermiers et d'artisans ; sur Tune, le luxe et l'insolence ; sur l'autre, la misère et l'envie, non pas l'envie du pauvre à la vue des richesses d'autrui, mais l'envie du dépouillé en présence de ses spoliateurs.
Enfin , pour achever le tableau , ces deux terres sont, en quelque sorte, entrelacées l'une dans l'autre; elles se touchent par tous les points , et cependant elles sont plus distinctes que si la mer roulait entre elles. Chacune a son idiome à part, idiome étranger pour l'autre ; le français est la langue de la cour , des châteaux , des riches abbayes , de tous les lieux où régnent le luxe et la puissance, tandis que l'ancienne langue du pays reste aux foyers des pauvres et des serfs. Durant longtemps ces deux idiomes se propagèrent sans mélange , et furent , l'un , signe de noblesse, et l'autre , signe de roture. C'est ce qu'expriment avec une sorte d'amertume quelques vers d'un vieux poète qui se plaint de ce que l'Angleterre , de son temps , offre l'étrange spectacle d'un pays qui renie sa propre langue1.
1 Thus corne lo! Engelond inlo Normanncs honde.
And Ihe Normanes ne couthe speke Iho bote lier owe speche And speke french as dude atom , and her chyldrcn dude also teche; So thaï heymen of Ihis lond that of lier blod corne Hohlctli aile llmlkespeche thathii of hem nome,
Ac lowe men holdelh to englyss and to lier Knnde spechc gut. (Robert of Gloucester'schronicle, éd. Hearne, p. 364.)
Depuis la mort de Guillaume le Conquérant, jusqu'à la dernière conspiration générale des Anglais contre les Normands.
1087. Durant son séjour en Normandie, dans les premiers mois de Tannée 1087, le roi Guillaume s'occupa de terminer avec Philippe Pr, roi de France, une ancienne contestation. A la faveur des troubles qui suivirent la mort du duc Robert, le comté de Vexin , situé entre l'Epie et l'Oise , avait été démembré de la Normandie et réuni à la France. Guillaume se flattait de recouvrer sans guerre cette portion de son héritage ; et , en attendant l'issue des négociations, il prenait du repos à Rouen; il gardait même le lit, d'après le conseil de ses médecins, qui tâchaient de réduire par une diète rigoureuse son excessif embonpoint. Croyant avoir peu de choses à craindre d'un homme absorbé dans de pareils soins , Philippe ne faisait aux réclamations du Normand que des réponses évasives; et, de son côté, celui-ci semblait prendre le retard en patience1. Mais un jour le roi de France s'avisa de dire en
1 Calumuiam de Vulcassiuo comitatu. (Order. Vital. Hist. ccclesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 655.) — Seditiosoium lïivulissopViismatihus usus est. <ll>id.)
plaisantanl avec ses amis : « Sur ma foi, te roi d'Angle- ios: a terre est long à faire ses couches; il y aura grande fête « aux relevailles. » Ce propos rapporté à Guillaume le piqua au point de lui taire tout oublier pour la vengeance. Il jura par ses plus grands serments, par la splendeur et la naissance de Dieu , d'aller taire ses relevailles à Notre- Dame de Paris, avec dix mille lances en guise de cierges1.
En effet, reprenant tout à coup son activité, il assembla ses troupes, et , au mois de juillet , il entra en France par le territoire dont il revendiquait la possession. Les blés étaient encore dans les champs, et les arbres se chargeaient de fruits. Il ordonna que tout fût dévasté sur son passage , lit fouler les moissons par la cavalerie , arracher les vignes et couper les arbres fruitiers2. La première ville qu'il rencontra fut Mantes-sur-Seine; on y mit le feu par son ordre , et lui-même , dans une espèce de rage destructive , se porta au milieu de l'incendie pour jouir de ce spectacle et encourager ses soldats.
Comme il galopait à travers les décombres, son cheval mit les deux pieds sur des charbons recouverts de cendre, s'abattit, et le blessa au ventre. L'agitation qu'il s'était donnée en courant et en criant, la chaleur du feu et de la saison rendirent sa blessure dangereuse3; on le transporta malade à Rouen , et de là dans un monastère hors des murs de la ville dont il ne pouvait supporter le bruit '. 11 languit durant six semaines , entouré de médecins et de
1 Chron. de Normandie; Recueil des hist. de la France, 1. XIII, p 240. — Quod quandocumque a puerpcrio suo levaret... mille candelas in regno Francise illuminaret. (Chron. Jolian. Broinlon. , apud hisl. angl. Script., t. 1, col. 980, ed.Selden.)
2 Conculcalionem segetum el exlirpationem vinearum. (Order. Vilal. Hist. eeclesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 655.)
3 Tune ibi ex nimio œslu ac labore piiïguissimus rex Guillelmm infirmatusest. ( Ibid., p. 656.)
'< Quia slrepitus Rhotomagi .. inlolerabilis eral segrotanli ; iliid.) II. M
1087. prêtres, et son mal s' aggravant de plus en plus, il envoya de l'argent à Mantes pour rebâtir les églises qu'il avait incendiées; il en envoya aussi aux couvents et aux pauvres de l'Angleterre, pour obtenir, dit un vieux poète anglais, le pardon des vols qu'il avait commis1. Il ordonna qu'on mit en liberté les Saxons et les Normands qu'il retenait dans ses prisons. Parmi les premiers étaient Morkar, Siward Beorn , et Ulfnoth , frère du roi Harold , l'un de ces deux otages pour la délivrance desquels Harold fit son fatal voyage2. Les Normands étaient Roger, ci-devant comte de Hereford, et Eudes, évêque de Bayeux, frère maternel du roi Guillaume.
Guillaume, surnommé le Roux , et Henri , les deux plus jeunes fils du roi , ne, quittaient point le chevet de son lit, attendant avec impatience qu'il dictât ses dernières volontés. Robert, l'aîné des trois, était absent depuis sa dernière querelle avec son père. C'était à lui que Guillaume , du consentement des chefs de Normandie, avait légué autrefois son titre de duc; et, malgré la malédiction qu'il avait prononcée depuis contre Robert, il ne chercha point à le déshériter de ce titre que le vœu des Normands lui avait destiné3. « Quant au royaume d'Angleterre, dit-il, «je ne le lègue en héritage à personne, parce que je ne « l'ai point reçu en héritage , mais acquis par la force et « au prix du sang A ; je le remets entre les mains de Dieu ; « me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume , qui « m'a été soumis en toutes choses , l'obtienne , s'il plaît à
1 To bete thuïke robberye , that hym thogle lie adde ydo.
(Robert of Gloucester's chroniele, p. 369, éd. Hearne.)
2 Cbron. saxon., éd. Gibson, p. 192.
3 Voyez liv. vi, t. Il, p. 16S et 168.
< Diro conflictu et mulla effusione humani criions. (Order. Vital; Hist. eoclesias!.. lib. vu, apurt Script, rer. normami., p. 659.)
Ll\ RE vu. m
« Dieu, et y prospère*. — Et moi, mon père, que me \m. «donnes-tu donc? lui dit vivement Henri, le plus jeune « (1rs fils-. — .lr le donne . répondit le mi , 8,000 livres « d'argent de mon trésor. — Mais que ferai-je de cet « argent, si je n'ai ni terre ni demeure :i? — Sois tran- « quille, mon fils, et aie confiance ni Dieu; souffre que « tes aines te précèdent; ton temps viendra après le « leur'. » Henri se retira aussitôt pour aller recevoir les 5,000 livres; il les fît peser avec soin, et se procura un coffre-fort bien ferré et muni de bonnes serrures3. Guillaume le Roux, partit en même temps pour se rendre en Angleterre, et s'y faire couronner roi.
Le 10 septembre, au lever du soleil, le roi Guillaume tut éveillé par un bruit de cloches , et demanda ce que c'était : on lui répondit que l'office de prime sonnait à l'église de Sainte-Marie. Il leva les mains en disant : « Je me re- « commande à madame Marie , la sainte mère de Dieu ; » et presque aussitôt il expira 6. Ses médecins et les autres assistants, qui avaient passé la nuit auprès de lui, le voyant mort, montèrent en hâte à cheval et coururent veiller sur leurs biens7. Les gens de service et les vassaux de moindre étage , après la fuite de leurs supérieurs , enlevèrent les armes , la vaisselle , les vêtements , le linge , tout le mobilier, et s'enfuirent de même , laissant le ca-
2 Et mihi , pater, quod tribuis? (Ibid.)
3 Si locum habitationis non babuero. (Oder. Vital. Hist. ecclesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 659.)
* Ibid.
5 Diligenter ne quid sibi deesset ponderare... munitumque gazopbylacium sibi procurare. (Ibid.)
6 Domina1 mère sanctaî Dei genitrici Marïœ me commendo. (Ibid., p. 661.
' Illico, ascensis equis..., ad sua tulanda properaverunt. ( Ibid i
220 LIVRE Vil.
-1087. davre presque nu sur le plancher'. Le corps du roi demeura ainsi abandonné pendant plusieurs heures2; car dans toute la ville de Rouen les hommes étaient devenus comme ivres , non pas de douleur, mais de crainte de l'avenir ; ils étaient, dit un vieil historien, aussi troublés que s'ils eussent vu une armée ennemie devant les portes de leur ville3. Chacun sortait et courait au hasard, demandant conseil à sa femme, à ses amis, au premier venu : on transportait, on cachait tous ses meubles, ou Ton cherchait à les vendre à perte ''.
Enfin des gens de religion , clercs et moines , ayant repris leurs sens et recueilli leurs forces , arrangèrent une procession5. Revêtus des habits de leur ordre, avec la croix , les cierges et les encensoirs , ils vinrent auprès du cadavre et prièrent pour l'âme du défunt6. L'archevêque de Rouen , nommé Guillaume, ordonna que le corps du roi fût transporté à Gaen , et enseveli dans la basilique de Saint-Etienne , premier martyr, qu'il avait bâtie de son vivant. Mais ses fils , ses frères , tous ses parents s'étaient éloignés, aucun de ses officiers n'était présent; pas un seul ne s'offrit pour avoir soin de ses obsèques 7 ; et ce fut un simple gentilhomme de la campagne , nommé Herluin, qui , par bon naturel et pour l'amour de Dieu , disent les
1 Et, reliclo régis cadavere pêne nudo in area dormis, aufugerunt. (Order. Vital. lïist. ecciesiast., lib. vu, apnd Script, rer. norinann., p. C6t.)
2 A prima usquu ad tertiam. ( Ibid.)
3 Paene omncs velut ebrii desipuerunt , ac si mullitudinem hoslium imminere urbi vidissent. (Ibid.)
'' Quid ageret a conjuge, vel obvio sodali, vel amico, consilium quaesivit. (Ibid.)
5 Collectis viribus et inlimis sensibus. ( Ibid.)
G Honestc induli, cumcrn'eibus el thuribùlis (Ibid.)
'■ Verum fratres ejus el cognai i jam ab eo rccesserânt, cl omnds minisliï cjus... : nec uiuis... inventus est. ( Ibid.]
historiens du temps, prit sur lui la peine et la dépense1. 11 io»7. fit venir à ses frais des ensevelisseurs et un chariot, transporta le cadavre jusqu'au bord de la Seine, et de là sur une barque, par la rivière et par mer, jusqu'à la ville de Gaen2. Gilbert, abbé de Saint-Étienne, avec tous ses religieux , vint à la rencontre du corps ; beaucoup de clercs et de laïques se joignirent à eux; mais un incendie qui éclata subitement fît bientôt rompre le cortège, et courir au feu clercs et laïques*. Les moines de Saint-Étienne restèrent seuls, et conduisirent le roi à l'église de leur couvent.
L'inhumation du grand chef, du fameux baron , comme disent les historiens de l'époque 4, ne s'acheva point sans de nouveaux incidents. Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés pour la cérémonie ; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église, entre le chœur et l'autel; la messe était achevée; on allait descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule, dit à haute voix : « Clercs , évêques , ce terrain est à moi ; « c'était remplacement de la maison de mon père ; « l'homme pour lequel vous priez me l'a pris de force « pour y bâtir son église 5. Je n'ai point vendu ma terre, «je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point forfaite, je ne « l'ai point donnée; elle est de mon droit , je la réclame". « Au nom de Dieu , je défends que le corps du ravisseur
1 Herluinus pagensis eques, nalurali bonitale coinpunclus... pro amore
Dei. (Ibid.) - Polliiiclores... ac vehiculuni, mereede de propriis sumptibus... (Ibid.) 3 Omnes ad ignem comprimendum clerici cuin luïcis cucurreruiit.
(Ibid.) 1 Famosi baio;ii6. (Ibid., p. 062.)
* Hœe terra ubi eonsistilis, area domus patris nici fuit. ( Ibid.) 6 Roman de Rou, i II, p. 302. — Cbron. de Normandie; Recueil des
hist. de la France, t. XIII, p. 242.;)
222 LIVRE Vil.
losr. « y soit placé, et qu'on le couvre de ma glèbe ' . » L'homme qui parla ainsi se nommait Asselin , fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et, d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste du terrain 2. Le corps du roi était sans cercueil, revêtu de ses habits royaux; lorsqu'on voulut le placer dans la fosse, qui avait été bâtie en maçonnerie, elle se trouva trop étroite : il fallut forcer le cadavre et il creva 3. On brûla de l'encens et des parfums en abondance; mais ce fut inutilement; le peuple se dispersa avec dégoût, et les prêtres eux-mêmes , précipitant la cérémonie, désertèrent bientôt l'église4.
Guillaume le Roux, en chemin pour l'Angleterre, avait appris la mort de son père au port de Wissant , près de Calais. Il se hâta d'arriver à Winchester, lieu de dépôt du trésor royal , et gagnant par des promesses Guillaume de Pont-de-1'Arche, gardien du trésor, il en reçut les clefs 5. Il le fit inventorier et peser avec soin , et y trouva 60,000 livres d'argent fin avec beaucoup d'or et de pierres précieuses6. Ensuite il fit assembler tous ceux des hauts barons normands qui se trouvaient en Angleterre, leur annonça la mort du Conquérant, fut choisi roi par eux, et sacré par l'archevêque Lanfranc dans la cathédrale de Winchester, pendant que les seigneurs restes en Nor-
1 Ex parte Dei, prohibeo ne corpus raptoris operialur eespite meo. (Order. Vital., toc. supr. cit.)
2 Pro reliqua vero tellure... aequipollens mutuum. ( Ibid., p. 662.)
3 Pinguissimus venter crepui t. (Ibid.)
1 Sacerdotes itaque feslinabant exequias perficere. (Ibid.)
5 Monast. anglic., Dugdale, t. Il, p. 890.
6 Statim ponderans thesaurum patris sui..., reperit... (Hist. Ingùlf. Croyland., apud rer. anglic. Script., t. 1 , p. 106, éd. Gale.)
mandie tenaient conseil sur la succession1. Beaucoup uw. d'entre eux souhaitaient que les deux pays n'eussent qu'un seul el niènie gouvernement; ils voulaient donner la royauté au due Robert, qui était revenu d'exil; mais l'activité de Guillaume les prévint.
Son premier acte d'autorité royale l'ut d'emprisonner de nouveau les Saxons Ulfnoth, Morkar et Siward Beorn , que son père avait rendus à la liberté2; puis il tira du trésor une grande quantité d'or et d'argent qu'il lit remettre à Othon l'orfèvre , avec ordre d'en fabriquer des ornements pour la tombe de celui qu'il avait abandonné à son lit de mort3. Le nom de l'orfèvre Othon mérite d'être placé dans cette histoire, parce que le registre territorial de la conquête le cite comme un des grands propriétaires nouvellement crées'. Peut-être avait-il été le banquier de l'invasion , et avait-il avancé une partie des frais sur hypothèque de terres anglaises; on peut le croire, caries orfèvres, au moyen âge, étaient en même temps banquiers; peut-être avait-il .fait simplement des spéculations commerciales sur les domaines acquis par la lance et Tépée, et donné aux gens d'armes errants, espèce d'hommes commune dans ce siècle, de l'or en échange de leurs terres.
Une sorte de concours littéraire s'ouvrit alors entre les <o87 versificateurs latins d'Angleterre et de Normandie pour ^J Tépitaphe qui devait être gravée sur le tombeau du roi défunt, et ce fut Thomas, l'archevêque d'York, qui en
1 Regein obii.sse propalat... dum cœteri proceres de regni successione Lractanl in Norraanoia. (Monast. anglic, Dugdale, t. II, p. 890.)
- Alured. Beverlac. Annal, de gest. reg. britann. , lib. ix, p, 436, éd. Hearne. — Florent. Wigorn. ehron., p. 642.
3 Auri et argenti geuamarumque copiam Olhoni auri l'abro erogavil. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. vm, apud Script, ver. normann., p. 663.)
i Domesday book , vol. II , p. 97 et 98.
m LIVRE vu.
1087 remporta l'honneur ' . Plusieurs pièces de vers et de prose ic'gs. à la louange du conquérant nous ont été conservées, et parmi les éloges que lui donnèrent les clercs et les littérateurs du siècle, il y en a d'assez bizarres : « Nation an- « glaise, s'écrie l'un d'entre eux, pourquoi as-tu troublé « le repos de ce prince ami de la vertu - ? — 0 Angleterre, « dit un autre, tu l'aurais chéri , tu l'aurais estimé au plus « haut degré, sans ta folie et ta malice 3. — Son règne fut « pacifique, dit un troisième, et son âme bienfaisante \ » Il ne nous reste rien des épitaphes que lui fit de vive voix le peuple vaincu , à moins qu'on ne regarde comme un exemple des exclamations populaires qu'excita sa mort , ces vers d'un poète anglais du xme siècle : « Les jours du « roi Guillaume furent des jours de souffrance, et beau- « coup d'hommes trouvèrent sa vie trop longue5. » 1088. Cependant les barons anglo-normands qui n'avaient point concouru à l'élection de Guillaume le Roux repassèrent la mer, courroucés contre lui de ce qu'il était devenu roi sans leur aveu ; ils résolurent de le déposer, et de met-
1 Solius ThoirifP... versus ex auro inserti sunt. (Order. Vital. Ilisl. ecclesiast., lib. vin , apud Script, rer. normann., p. 663.) GensAnglorum , turbaslis principem, Qui virtutis amabal tramilem.
(Script, rer. normann., p. 318.)
3 Diligeres... eum , anglica terra, si abesset imprudentia atque ini«juitas tua. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 207.)
« Gujus regnuni paciflcum
Fuit atque frucliferum.
(Chron. Raynaldi andegavensis, apud Script, rer. gallic. etl'rancic.,1. XII, p. 179.)
Therè was by king WiUame's day worre and sorwe y nou ,
Sothal muchedel Engelond thogte hys lyf 1o long.
( Robert of Gloucester'schroniele, I II, p. ;S7id :*76 . éd. Hearne.l
tir à sa place son frère aîné Robert, duc de Normandie1, ma. A la tête de ce parti figuraient Eudes de Bayeùx, frère du Conquérant, nouvellement sorti de prison, et beaucoup de riches Normands ou Français do l'Angleterre, comme s'exprime la chronique saxonne2. Le roi Houx (carc'ésl ainsi (pic 1rs histoires du temps le nomment :1 ), voyant que ses compatriotes conspiraient contre lui, appela à son aide les hommes de race anglaise, les engageant à le soutenir par l'espoir d'un peu de soulagement *. Il convoqua auprès de lui plusieurs de ceux que le souvenir de leur puissance passée faisait encore regarder par la nation anglo-saxonne comme ses chefs naturels ; il leur promit les meilleures lois qu'ils voulussent choisir, les meilleures qui eussent jamais été observées dans le pays5; il leur rendit le droit de porter des armes, et la jouissance des forêts; il arrêta la levée des tailles et de tous les tributs odieux : mais tout cela ne dura guère , disent les annales contemporaines6.
Pour ces concessions de quelques jours , et peut-être aussi par un désir secret d'en venir aux mains avec des
1 Chron. saxon., ed Gilison, p. 192 et 193.
2 Tha riceste freueisce nien. — ealle frencisce mon. ( Ibid.)
Li ris Ros
( Roman de Rou , t. II , p. 305.)
— The rede king
( Robert of Gloucester's chronicle , p. 383 , ed. Hearne.) 1 Tune accersivit Anglos. (Chron. saxon., ed. Gibson, p. 194.) 1 Meliores leges quas sibi vellent eligere. (Chron. Johan. Rromton, apud hist. angl. Script., t. I, col. 984, ed. Selden.) — Meliores leges, quam unquani in bac terra fuerunt. (Annal, wavcrleienses, apud rer. anglic. Script , t. II, p. 136, ed. Gale.) ' Sed hoc parum durai it. (Ibid.)
1088. Normands ' , les chefs saxons consentirent à défendre la cause du roi , et firent publier en leur nom et au sien l'ancienne proclamation de guerre , celle qui faisait lever autrefois tout Anglais en état de porter les armes : « Que « celui qui n'est pas un homme de rien , soit dans les « villes, soit hors des villes, quitte sa maison et vienne 2. » Trente mille Saxons se rendirent au lieu assigné, reçurent des armes et s'enrôlèrent sous la bannière du roi 3. Ils étaient presque tous fantassins; Guillaume les conduisit en grande hâte avec sa cavalerie, composée de Normands, vers la ville maritime de Rochester, où s'étaient fortifiés l'évêque Eudes et les autres chefs des opposants , attendant l'arrivée du duc Robert pour marcher sur Canterbury et sur Londres4.
Il paraît que les Saxons de l'armée royale montrèrent une grande ardeur au siège de Rochester. Les assiégés , pressés vivement , demandèrent bientôt à capituler, sous la condition de reconnaître Guillaume pour roi et de garder sous lui leurs terres et leurs honneurs3. Guillaume refusa d'abord ; mais les Normands de son armée ne portant pas le même zèle que les Saxons dans cette guerre qui était pour eux une guerre civile , et ne se souciant point de réduire aux dernières extrémités leurs. concitoyens et leurs parents, trouvèrent le roi trop acharné
1 Animos eorum contra Normannos mulcebat. (Chron. Johan. Bromton, apud hist. angl. Script., t. I, col. 984, éd. Sclden.)
2 Voyez livre n, t. 1 p. 106. — Ut quicuinque esset unnithing... sive inburgô, sive extra burgum... (Annal, waverleienses, apud rer. anglic. Sript., t. II, p. 136. éd. Gale.)
3 Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. vin, apud Script, rer. normann., p. 667.
4 Florent. Wigorn. chron., p. 643.)
5 Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. toi, apud Script, rer. normann., p. 667.
contre les défenseurs de Rochester4. Ils essayèrent de toss. l'apaiser: «Nous(|ui t'avons assisté dans le danger, lui « disaient-ils, nous te prions d'épargner nos compatriotes, « nos parents, qui sont aussi les tiens, et qui ont aidé ton « père à conquérir l'Angleterre 2. » Le roi se laissa fléchir, et accorda enfin aux assiégés la libre sortie de la ville avec leurs armes et leurs chevaux. L'évêque Eudes essaya d'obtenir, en outre, que la musique militaire du roi ne jouât pas en signe de victoire à la sortie de la garnison 3 ; mais Guillaume refusa avec colère , et dit tout haut qu'il ne ferait pas cette concession pour mille marcs d'or *. Les Normands du parti de Robert quittèrent la ville qu'ils n'avaient pu défendre, les enseignes basses, au son des trompettes du roi. Dans ce moment, de grandes clameurs partirent du milieu des Anglais de l'armée royale ■' : « Qu'on apporte des cordes , criaient-ils , nous voulons « pendre ce traître d'évêque avec tous ses complices. « 0 roi ! pourquoi le laisses-tu ainsi se retirer sain et « sauf? 11 n'est pas digne de vivre, le fourbe, le meurtrier « de tant de milliers d'hommes G. »
C'est au bruit de ces imprécations que sortit d'Angle- io«8 terre, pour n'y jamais rentrer, le prélat qui avait béni ^89. l'armée normande à la bataille de Hastings. La guerre
1 Videntes autem iiqui obsidebant... ad necem parentum etamicorum qui obsessi erant tam valide régis animum furere. (Ibid.)
2 Nos... qui tecum maximis in periculis sieut cum pâtre luo perslitimus, nunctibi... pro compatriotis nostris obnixe supplicamus. (llml., p. 668.)
3 Ne tubieinrs in eorum egressu tubis carièrent. ( Order. Vital. Ilist. ecclesiast., lib. vin, apud Script, rer. nornian., p. 668.)
'• Etiam propter mille ami marcos. (Ibid.)
5 Multiludo Anglorum quas régi adhœrebat... vociferabatur. (Ibid-, p. 669.
0 Torques, torques affcrte et traditorem episcopum... patibulis suspendite... cur sospilem paleris abire?... Non débet vivere perjums bomicida. (Ibid )
1088 entre les Normands dura quelque temps encore; mais cette querelle de famille s'apaisa peu à peu, t-l Unit par uu traité entre les deux partis et les deux frères. Les domaines que les amis de Robert avaient perdus en Angleterre, pour avoir embrassé sa cause , leur furent restitués , et Robert lui-même fit l'abandon de ses prétentions à la royauté pour des propriétés territoriales ' . Il fut convenu entre les deux partis que le roi , s'il survivait au duc , aurait le duché de Normandie , et que , dans le cas contraire , le duc aurait le royaume d'Angleterre : douze hommes du côté du roi et douze du côté du duc confirmèrent ce traité par serment -. Ainsi se terminèrent et la guerre civile des Normands et l'alliance que cette guerre avait occasionnée entre les Anglais et le roi. Les concessions que ce dernier avait faites furent toutes révoquées , ses promesses démenties , et les Saxons redescendirent à leur rang de sujets et d'opprimés3.
Près de la ville de Canterbury était un ancien couvent , fondé en l'honneur du missionnaire Augustin , qui convertit les Saxons et les Angles. Là se conservaient ; à un plus haut degré que dans les maisons religieuses de moindre importance , l'esprit national et le souvenir de l'ancienne liberté. Les Normands s'en aperçurent, et de bonne heure ils tentèrent de détruire cet esprit par des bumiliations réitérées. Le primat Lanfrane commença par abolir l'antique privilège des moines de Saint-Augustin . qui consistait à n'être justiciables que de leur propre abbé pour la discipline ecclésiastique4. Quoique cet abbé lut
1 Fiorent. Wijiorn. chron., p. 644.
: Ibid.
3 Nihil postmodum tenuit quod proniisit. (Cliron. Jolian. Bromton, apud hist. an;:l. Script., I. I, col. 984, éd. Selden.)
1 Chron. Willelmi Thorn., apud hist. angl. Script., t. Il, col. 1701, cd. Selden.
alors un Normand, et, Comme tel, peu suspecl d'indui- iors gence envers les hommes de l'autre race, Lanfranc lui ,0'8<j.
enleva la surveillance de ses moines pour se l'attribuer à loi-même1; il détendit . en outre, de sonner les cloches du monastère avant que l'office eût été sonné à l'église épiscopale , sans respect , dit l'historien , pour cette maxime des saintes Écritures : Où est l'esprit de Dieu , là est la liberté 2. Les moines saxons murmurèrent d'être soumis à cette gêne; et, pour montrer leur mécontentement, ils célébrèrent les offices tard , avec négligence , et en commettant à plaisir des irrégularités volontaires, comme de renverser les croix et de faire la procession nupieds contre le cours du soleil s. « On nous fait violence , « disaient-ils, au mépris des canons de l'Eglise ; eh bien ! « nous violerons les canons dans le service de l'église '. » Ils prièrent le Normand, leur abbé, de transmettre de leur part une réclamation au pape; mais l'abbé, pour toute réponse, les punit comme rebelles, et ferma le cloître pour qu'aucun d'eux ne pût sortir 5.
Cet homme, qui sacrifiait de si bonne grâce , par haine des Saxons , son indépendance personnelle , mourut en l'année 1088; et alors l'archevêque Lanfranc se transporta au monastère , menant avec lui un moine de Normandie, appelé Guy, très-aimé du roifi. Il somma les
1 Cùm abbas prre timoré... non negarpt... ad synorlum el capilulum suum omnes presbytères paroehianosqueeoruni venire compulit. ( Ibid.)
2 Ne signa sua .. pulsarenl, nisi piïus... ( Ibid., col. 1792.)
3 Inde ergo irrr- , rixap, murmurationcs, exordinationcs saepissime... liebant... servicium Dei fréquenter tarde et indecenler et irregularfter... exercebant. (Ibid.)
4 Annal, eccles. winlon.; Anglia sacra, t. I, p. 298.
5 Quos il le dtspieiens... monacbos distringeie ae ne... de claustio ullo modo exirent. . artari cœpit. (Chroh. Willelmi Thorn., apud liist. angl. Script., t. Il , col. 1792, éd. Selden )
6 Régi Willelmo... amantissimum. (Ibid., col. 1793.)
ao
1088 religieux de Saint-Augustin, au nom de l'autorité royale , 10'8V de recevoir et d'installer sur-le-champ ce nouvel abbé ; mais tous répondirent qu'ils n'en feraient rien ' . Lanfranc, irrité de cette résistance, ordonna que ceux qui refusaient d'obéir sortissent à l'instant du couvent. Ils sortirent presque tous, et le Normand fut installé en leur absence, avec les cérémonies d'usage2. Ensuite le prieur du monastère, appelé Elfwin, et plusieurs autres moines, tous Saxons de naissance , furent saisis et emprisonnés 3. Ceux qui étaient sortis au commandement de l'archevêque se tenaient assis à terre sous les murs du château de Canterbury. On vint leur dire qu'il leur était accordé un délai de quelques heures pour rentrer au couvent, mais que, passé ce terme, ils seraient regardés et traités comme vagabonds *j ils restèrent quelque temps indécis, mais l'heure du repas arriva , ils souffraient de la faim : plusieurs se repentirent alors , et envoyèrent à l'archevêque Lanfranc pour lui promettre obéissance. On leur fit jurer, sur les reliques de saint Augustin , de tenir fidèlement cette promesse; ceux qui refusèrent de prêter serment furent emprisonnés jusqu'à ce que l'ennui de la captivité les eût rendus plus dociles5. L'un d'eux appelé Alfred, qui réussit à fuir, et que l'on trouva errant par les chemins, fut mis aux fers dans la maison épiscopale G. L'esprit de résistance s'apaisa durant quelques mois , et ensuite devint plus violent; il y eut un complot tramé contre la vie du
1 Qui unanimiter animali responderunt... (Chron. saxon., éd. Gibson,
2 Ibid.
3 Elfrinum et alios quos voluit, cepit. (Ibid.) * Ibid.
6 Ibid., p. 180.
6 vEluredum unum ex iUis vagantem fugiendo cepit, et Cantuariae... cum quibusdam sociis illius. . ferro compeditos mullis diebus rigorcm ordinis in clauslro dicere feeit. (Ibid.)