II
14 LTVRE IV.
1060. l'archevêque d'York demanda aux Anglais, en langue saxonne , s'ils voulaient pour roi le duc de Normandie. Alors il s'éleva dans l'église des acclamations si bruyantes, qu'elles retentirent hors des portes jusqu'à l'oreille des cavaliers qui remplissaient les rues voisines. Ils prirent ce bruit confus pour un cri d'alarme, et , selon leurs ordres secrets, mirent aussitôt le feu aux maisons1. Plusieurs s'élancèrent vers l'église, et , à la vue de leurs épées nues et des flammes de l'incendie , tous les assistants se dispersèrent, les Normands aussi bien que les Saxons2. Ceux-ci couraient au feu pour l'éteindre , et ceux-là pour faire du butin dans le trouble et dans le désordre3. La cérémonie fut suspendue par ce tumulte imprévu, et il ne resta pour l'achever en toute hâte que le duc , l'archevêque Eldred , et quelques prêtres des deux nations. Tout tremblants, ils reçurent de celui qu'ils appelaient roi et qui, selon un ancien récit, tremblait lui-même comme eux, le serment de traiter le peuple anglo-saxon aussi bien que le meilleur des rois que ce peuple avait jadis élu 4.
Dès le jour même, la ville de Londres eut lieu d'apprendre ce que valait un tel serment dans la bouche d'un étranger vainqueur; on imposa aux citoyens un énorme tribut de guerre et l'on emprisonna leurs otages 5. Guillaume lui-même , qui ne pouvait croire au fond que la bénédiction d'Eldred et les acclamations de quelques lâches
1 Flammam œdibus imprudenter injecerunt. (Order. Vital. Ilisf. ecclesiast., lib. m, apud Script, rer. normann., p. 503.)
- Multitudo virorum ac mulierum.... celeriler basilicam egressa est.
(Ibid.)
3 Uiin laula perlùrbatione sibi prœdaa diriperent. (Ibid.)
4 Trépidantes... oiïicium consecralionis super regem vehementer tremenlcni, \i\ peregerunt. (Ibid.)
■■ liiij>osiiit tributum boniinibus valde Bœvam. (Cliron. saxon. Fragm. sub anno MLXVT, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad llnem.)
eussent fait de lui un roi- d'Angleterre dans le sens légal me. de ce mot, embarrassé pour motiver le style de ses manifestes, tantôt se qualifiait faussement de roi par succession héréditaire, et tantôt, avec toute franchise, de roi par le tranchant de lY-pée'. Mais s'il hésitait dans ses formules, il n'hésitait pas dans ses actes, et se rangeait à sa vraie place par l'attitude d'hostilité et de défiance qu'il gardait vis-à-vis du peuple; il n'osa point encore s'établir dans Londres ni habiter le château crénelé qu'on lui avait construit à la hâte. Il sortit donc pour attendre dans la campagne voisine que ses ingénieurs eussent donné plus de solidité à ces ouvrages, et jeté les fondements de deux autres forteresses, pour réprimer, dit un auteur normand, l'esprit mobile d'une population trop nombreuse et trop fière 2.
Durant les jours que le nouveau roi passa à sept milles de Londres , dans un lieu appelé Barking , les deux chefs saxons dont la fatale retraite avait causé la soumission de la grande ville , effrayés de la puissance nouvelle que la possession de Londres et le titre de roi donnaient à l'envahisseur, vinrent du nord lui prêter le serment que les chefs anglais avaient coutume de prêter à leurs anciens rois3. Toutefois la soumission d'Edwin et de Morkar n'entraîna point celle des provinces qu'ils avaient gouvernées, et l'armée normande ne se porta point en avant pour aller occuper ces provinces; elle resta concentrée autour de Londres et sur les côtes du sud et de l'est les plus voisines de la Gaule. Le soin de partager les richesses du territoire
1 Ego Willelmus rex heredilario jure factus. (Hickesius, Thésaurus Hnguarum septentrionalium, t. II, p. 71. ) — Regnum Anglorum oregladii adeptus sum. ( Ibitl. , p. 72.)
2 Contra mobilitatem ingenlis ac feri populi. (Guill. Piclav., apud Script, rer normann., p. 208.)
3 Ibi veniunt ad obsequium ejus. (Ibid.)
1066. envahi l'occupait alors presque uniquement. Des commissaires parcouraient toute l'étendue du pays où l'armée avait laissé des garnisons ; ils y faisaient un inventaire exact des propriétés de toute espèce, publiques et particulières ; ils les inscrivaient et les enregistraient avec soin et en grand détail; car la nation normande, dans ces temps reculés, se montrait déjà, comme on l'a vue depuis, extrêmement prodigue d'écritures , d'actes et de procèsverbaux'.
On s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant , ou qui avaient survécu à la défaite , ou que des retards involontaires avaient empêchés de se rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes, terres, revenus, meubles, étaient saisies2 : les enfants des premiers étaient déclarés déshérités à tout jamais; les seconds étaient également dépossédés sans retour; et eux-mêmes, disent les auteurs normands, sentaient bien qu'en leur laissant la vie , l'ennemi faisait assez pour euxs; enfin les hommes qui n'avaient point pris les armes furent aussi dépouillés de tout , pour avoir eu l'intention de les prendre : mais , par une grâce spéciale , on leur laissa l'espoir qu'après de longues années d'obéissance et de dévouement à la puissance étrangère, non pas eux , mais leurs fils pourraient peut-être obtenir des nouveaux maîtres quelque portion de l'héritage paternel*. Telle fut la loi de la conquête selon le témoignage non
1 Cum rex ipse regisque proeeres loca nova perlustrarent, facta est inquisitio diligens. (Dialogus de saecario, innotis ad Malth. Paris, t. I, ad iiiilium.)
2 Spes omnis terrarum et fundorum atque rediluum... prœclusa est. (Ibid.)
3 Magnum namque reputabant frui vitœ bénéficia sub inimicis. (Ibid ) 1 Cum, tracta temporis, devotis obscquiis, gratiam dominorum pos-
sedissent, sine spe suceessionis, filii tantum (pro voluntatc... dominorum) possidere cœperunt. (Ibid.)
suspect d'un homme presque contemporain et issu de la loee race des conquérants2.
L'immense produit de cette spoliation universelle fut la solde fies aventuriers de tous pays qui s'étaient enrôlés sous la bannière du duc de Normandie. Leur chef, le nouveau roi des Anglais, retint premièrement, pour sa propre part, tout le trésor des anciens rois, l'orfèvrerie des églises et ce qu'on trouva de plus précieux et de plus rare dans les magasins des marchands 2. Guillaume envoya une portion de ces richesses au pape Alexandre avec l'étendard de Harold , en échange de la bannière qui avait triomphé à Hastings3; et toutes les églises d'outre-mer où Ton avait chanté des psaumes et brûlé des cierges pour le succès de l'invasion reçurent, en récompense, des croix , des vases et des étoffes d'or4. Après la part du roi et du clergé , on fit celle des hommes de guerre, selon leur grade et les conditions de leur engagement. Ceux qui , au camp sur la Dive , avaient fait hommage pour des terres , alors à conquérir, reçurent celles des Anglais dépossédés 5 ; les barons et les chevaliers eurent de vastes domaines, des châteaux, des bourgades, des villes entières; les simples vassaux eurent de moindres portions0. Quelques-uns prirent leur solde en argent ; d'autres avaient
1 Ricardus Nigellus , Richard Lenoir, ou Noirot, évêque d'Ély au xiie siècle.
2 Guill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 206.
1 Romanne ecclesîœ sancti Pétri pecuniam in auro atque argentu am-
pliorem quam dictu eredibile sit (lbid.)
1 Mille ecclesiis Franciœ. (Ibid.)
■'■ Cnron. de Normandie; Recueil des hist. de la France, t. XIII , p. 239.
0 Dona chaslels, dona citez,
Dona nianeirs , dona corniez.
Dona terres as vavassors...
(Roman deRou, t. II, p. 387.) — Le mot vassal élait alors synonyme d'homme de guerre. Hardi et noble vassal ., Vuisaumeut , pour bravement.
1066. stipulé d'avance qu'ils auraient une femme saxonne, et Guillaume, dit la Chronique normande, leur fit prendre , par mariage, de nobles dames, héritières de grands biens, dont les maris étaient morts dans la bataille. Un seul , parmi les chevaliers venus à la suite du conquérant , ne réclama ni terres, ni or, ni femme, et ne voulut rien accepter de la dépouille des vaincus. On le nommait Guilbert, fils de Richard : il dit qu'il avait accompagné son seigneur en Angleterre, parce que tel était son devoir; mais que le bien volé ne le tentait pas: qu'il retournerait en Normandie pour y jouir de son héritage , héritage modique , mais légitime , et que , content de son propre lot , il n'enlèverait rien à autrui ' .
1066 Le nouveau roi employa les derniers mois de l'hiver qui
1067. termina l'année 1066 à faire une sorte de promenade militaire dans les provinces alors envahies. Il est difficile de déterminer exactement le nombre de ces provinces et rétendue de pays que les troupes étrangères occupaient et parcouraient librement. Toutefois , en examinant avec soin les récits des contemporains , on trouve des preuves, tout au moins négatives , que les Normands ne s'étaient point avancés , dans la direction du nord-est , au delà des rivières dont l'embouchure forme le golfe de Boston , et vers le sud-ouest, au delà des terres montagneuses qui bordent la province de Dorset. La ville d'Oxford , située presque à distance égale de ces deux points opposés , sur la ligne droite tirée de l'un à l'autre , ne s'était point encore rendue; mais peut-être cette frontière idéale avaitelle été dépassée, soit au nord soit au midi d'Oxford. Il est ('gaiement difficile de le nier ou de l'affirmer, et de
1 De rapina quicquam possidere notait. Suis conteiitus, aliéna regpuit. [Order. Vital. Hist, ccclcsiast., lib. vi, apud Script, rcr normànn., p. 606.)
fixera un instant précis la limite d'un envahissement tou- \om jours graduel.
Tout l'espace de terre occupé en réalité par les garnisons de Guillaume, el possédé par lui autrement que d'une manière nominale, en vertu de son titre de roi , fut en peu de temps hérissé de citadelles et de châteaux forts ' : tous les indigènes y furent désarmés et contraints de jurer obéissance et fidélité au nouveau chef imposé parla lance et l'épée. Ils jurèrent; mais au fond de leur co iu\ ils ne croyaient pas que l'étranger fût légalement roi de l'Angleterre : et , à leurs yeux , le véritable roi , c'était encore le jeune Edgar, tout déchu et tout captif qu'il était. Les moines du couvent de Peterborough, dans la province de Northampton, en donnèrent une preuve remarquable. Ayant perdu leur abbé Leofrik , à son retour de la bataille de Hastings , ils choisirent pour lui succéder leur prieur, nommé lïrand ; et , comme c'était leur coutume de faire approuver par le chef du pays l'élection des dignitaires de leur couvent, ils envoyèrent Brand vers Edgar. Selon la chronique du monastère , ils firent cette démarche , parce que tous les habitants de la contrée pensaient qu'Edgar redeviendrait roi 2. Le bruit en parvint bientôt aux oreilles de Guillaume, et sa colère fut au comble. « Depuis ce jour, poursuit le narrateur contem- «porain, tous les maux et toutes les douleurs ont fpndu « sur notre maison; que Dieu daigne avoir pitié d'elle3 ! »
Cette prière d'un moine pouvait être alors celle de tout habitant des provinces conquises ; car chacun y avait largement sa portion de douleurs et de misères : pour les
1 iEdifkaverunl castella passim per banc regionem. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI , apud Gloss. Ed. Lye, t. II , ad finem.)
2 Hujus enim terrœ incoiœ arbitrabantur eum regem fore. (Giron, saxon., ad. Gibson , p. 173.)
• God hitgemiltse! (Ibid.)
1066 hommes, c'était l'indigence et la servitude ; pour les femmes, c'étaient les affronts et les violences, plus cruelles que tout le reste. Celles qui ne furent pas prises par mariage le furent par amours , comme on disait dans le langage des vainqueurs, et devinrent le jouet des soldats étrangers , dont le dernier et le plus vil était seigneur et maître dans la maison du vaincu. « D'ignobles valets d'ar- «mée, de sales vauriens, disent les vieux annalistes, « disposaient, à leur fantaisie, des plus nobles fdles, et « ne leur laissaient qu'à pleurer et à souhaiter la mort', a Ces misérables effrénés s'émerveillaient d'eux-mêmes , « ils devenaient fous d'orgueil et de surprise , de se voir « si puissants, d'avoir des serviteurs plus riches que n'aie vaient jamais été leurs pères 2. Tout ce qu'ils voulaient, c ils se le croyaient permis ; ils versaient le sang au ha- « sard , arrachaient le morceau de pain de la bouche des « malheureux, et prenaient tout, l'argent, les biens, la « terre...3. »
Tel fut le sort qui s'étendit sur les hommes de race anglaise, à mesure que la bannière aux trois lions avança Mir leurs campagnes et fut arborée dans leurs villes. Mais cette destinée, partout également dure , prit des apparences diverses, selon la diversité des lieux. Les villes ne furent point frappées comme les campagnes; telle ville ou telle campagne le fut différemment de telle autre : autour d'un fonds commun de misères , si l'on peut s'ex-
1 Nubiles puellrc despicabilium ludibrio armigerorum patebant, et ah immundis nebulonibus oppressée, dedeens suum deplorabant. (Ordcr. Vital. Ilist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann.. p. 523.)
2 Ut multos in Anglia ditiores et polentiores baberent clientes quam eorum in Neustria fuerant parentes... et quasi vecordes e superbia efficiebanlur undesibi tanta potestas emanassel, et putabant quoâ qufcquid vcllenl sibi liceret. ( Ibid., p. 522 ri 523.)
\ buccis miserorum cibos abslrahenles. (Willclm. Mataesb.]
primer ainsi , il y eut <l<'s formes variées et cette multipli- i <><•*> cité d'accidents qu'offrent toujours les choses humaines. |û67
La ville de Douvres , à demi consumée par l'incendie , devint le partage d'Eudes, évoque de Bayeux , qui ne put, disent les vieux actes, en calculer au juste la valeur, parce qu'elle était trop dévastée'. Il en distribua les maisons à ses guerriers et à ses gens ; Raoul de Gourbespine en reçut trois avec le champ d'une femme pauvre2 ; Guillaume , fils de Geoffroy, eut aussi trois maisons dont l'une était l'ancien hôtel de la Ghilde ou corporation municipale3. Près de Colchester, dans la province d'Essex, Geoffroy de Mandeville occupa seid quarante manoirs ou habitations entourées de terres en culture ; quatorze propriétaires saxons furent dépossédés par Engelry, et trente par un certain Guillaume. Un riche Anglais se remit, pour sa sûreté , au pouvoir du Normand Gaultier, qui en fit son tributaire 4 ; un autre Anglais devint serf de corps sur la glèbe de son propre champ5. Le domaine de Stutton , dans la province de Bedford , celui de Burton et la ville de Strafford, furent le partage de Guy de Riencourt. Il posséda toutes ces terres durant sa vie. Mais Richard , son fils et son héritier, en perdit la meilleure partie en jouant aux dés contre le roi Henri , second successeur du conquérant.
Dans la province de Suffolk , un chef normand s'appro-
1 Pretium cjus non poluit computari quantum valebat. (Extrada ex Domesd;iy-book, apud rer. anglic. Script., 1. 111, p. 759, éd. Gale.)
2 Domesday-book , vol. I , fol. 9, verso.
3 Willelmus Gaufridus III, in quidus erat Gihalla burgensium. (Extrada ex Domesday-book , apud rer. anglic. Script., t. III, p. 759, éd. Gale.)
4 Summisit se in manu Wallerii pro defensione sui. (Domcsday-book vol. I, fol. 36, recto.)
5 Quidam liber homo... qui modo effectua est unus de villanis. (Ibid.. vol. II, p. 1.)
1066 pria les terres d'une Saxonne nommée Edive la belle'. La cité de Norwich fut réservée tout entière pour le domaine privé du conquérant : elle avait payé aux rois saxons trente livres et vingt sous d'impôt; mais Guillaume exigea par an soixante-dix livres, un cheval de prix, cent sous au profit de la reine sa femme , et en outre vingt livres pour le salaire de l'officier qui y commandait en son nom '-. Une forte citadelle fut bâtie au sein de cette ville habitée par des hommes d'origine danoise , parce que les vainqueurs craignaient qu'elle n'appelât et ne reçût du secours des Danois qui croisaient souvent près de la côte3. Dans la ville de Dorchester, au lieu de cent soixantedouze maisons qu'on y avait vues du temps du roi Edward, on n'en comptait plus que quatre-vingt-huit; le reste était un monceau de ruines : à Warham, sur cent treize maisons , soixante-deux avaient été détruites 4 : à Bridport , vingt maisons disparurent de même , et la misère des habitants fut telle , que plus de vingt années après , pas une seule n'avait été rebâtie5. L'île de Wight, près de la côte du sud, fut envahie par Guillaume, fils d'Osbern, sénéchal du roi normand , et devint une portion de ses vastes domaines en Angleterre ; il la transmit à son fils , puis à son pethVneveii Baudoin, appelé en Normandie Baudoin de Reviers , et qu'en Angleterre on surnomma Baudoin de l'île6.
1 Edeva faira. (Domesday-book, vol. II, p. 285.)
2 Modo lxx. lib. in pensum régis, et c. soldos ad numerum de Gersuma résine, et un u m asturconem, et xx libras blancas comiti. (Ibid.,
VOl. II, p. H7.)
3 Danos in auxilium citius recipere potest. (Guill. Pictav., apud Script. rer. normann., p. 208.
• Extracta ex D. B., apud rer. anglic. Script., t. III , p. 76-4, éd. Gale.
Ibid.
6 Conquisivit insulam Vectam. (Monast. anglic. , Dugdale , t. H , p. 905.)
Près de Winchester, dans la province de Hants , se ma trouvait le monastère de Hida, dont l'abbé, accompagné 1(J7de douze moines et do vingi hommes d'armes , était allé à la bataille de Hastings et n'en était point revenu*. La vengeance que le conquérant exerça contre ce monastère fut mêlée d'une sorte de plaisanterie ; il prit sur les domaines du couvent douze fois la portion de terre suffisante pour solder et entretenir un homme d'armes , ou , selon le langage du temps, douze fiefs de chevaliers, avec une portion de capitaine, ou un tief de baron, comme rançon du crime des treize hommes qui avaient combattu contre lui 2. Un autre fait qu'on peut citer parmi les joyeusetés de la conquête , c'est qu'une jongleresse , appelée Adeline , figure sur le rôle de partage dressé pour la 'même province , comme ayant reçu fief et salaire de Roger, l'un des comtes normands3.
Dans la province deHertford, un Anglais avait racheté sa terre par le paiement de neuf onces d'or; et cependant, pour échapper à une dépossession violente , il fut obligé de se rendre tributaire d'un soldat appelé Vigot4. Trois guerriers saxons , Thurnoth , YValtheof et Thurman, associés en fraternité d'armes , possédaient auprès de Saint- Alban un manoir qu'ils avaient reçu du chef de l'abbaye à condition de la défendre par l'épée , s'il en était besoin 5.
1 Voyez livre m, p. -261.
2 Pro abbate baroniam unam, et pro singulis monacbis qui cum abbale in bellum procèsserunt, singula feoda mililum anïpuit. (Monast. anglic., Dudgale, t. I, p. 210.)
3 Et Adelina joculatrix unam virgalam quam Rog. cornes dédit ei. (Domesday-book , vol. I, fol. 38 verso.)
'• Terrain suam émit a W. rege novem uncias auri. (Ibid., vol. I, fol. 137 verso.)
5 Et si communis guerra orirelur in regno, omnem diligentiam et totum posse fldeliter adhiberent, ad ecclesiœ Sancti Albani tuitionem. (Matth. Paris., Vitœ abbatum S. Albani, t. 1 , p. 46.)
1066 Ils remplirent fidèlement cet office contre les envahisseurs normands: mais, vaincus par le nombre et contraints de fuir, ils abandonnèrent leur "domaine. Le sort fit tomber ce domaine dans la part de conquête d'un noble baron , appelé Roger de Toény, qui eut bientôt à défendre ses propriétés nouvelles contre les trois Saxons dépossédés. Ceux-ci , réfugiés clans les forêts voisines , y rassemblèrent une petite troupe de gens dépossédés comme eux, et attaquant à Timproviste les Normands établis sur leurs terres, ils en tuèrent plusieurs, mais ne réussirent point à les chasser ' .
Ces faits, pris au hasard entre des milliers d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer, suffisent pour que le lecteur se figure les scènes tristes , mais variées , qu'offraient en même temps plusieurs provinces anglaises du sud et de l'est, tandis que le roi normand s'installait dans la Tour de Londres. Cette forteresse , construite à l'un des angles du mur de la ville, vers l'orient, près de la Tamise, reçut alors le nom de Tour Palatine, nom formé d'un vieux titre romain que Guillaume portait en Normandie, conjointement avec ceux de duc ou de comte. Deux autres forteresses, bâties à l'occident, et confiées à la garde des Normands Baynard et Gilbert de Montfichet, prirent chacune le nom de leurs gardiens2. La bannière aux trois lions fut arborée sur le donjon de Guillaume, et sur les deux autres flottèrent celles de Baynard et de Montfichet. Mais ces capitaines avaient tous deux
' Et nemora adetintes, indomabiles facli et Normamii qui in suas terras se ingesserant , insidias préparantes et domus eorum co m bussent nt cl iiiullos de illis peremerunt. (Malth. Paris. Vita; abbalum S. Albani, I. I,p. /.G.)
'-' Caslellum Beynardi , Baynard castle. ( Waitland's Hislory ol' London, p. M.)
juré d'en faire descendre leurs drapeaux, et d'y ('lever toee celui du roi, leur seigneur, à son premier commandement, à son commandement proféré avec colère ou sans colère, soutenu par grande ou petite force, pour cause de délit ou sans délit, comme disent les actes du siècle. Avant de faire, au bruit des trompettes, leur première entrée dans leurs tours, avant de les garnir de leurs hommes de service, ils avaient mis leurs mains entre les mains du roi normand, et s'étaient reconnus eux-mêmes pour ses hommes de service et de foi. Ils avaient promis, en un mot, de subir, comme un arrêt juste et légal, leur sentence de dépossession, si jamais ils se rangeaient volontairement contre leur sire , et séparaient leur bannière de la sienne.
Ce qu'ils jurèrent au chef de la conquête, d'autres le leur jurèrent aussi, et d'autres encore firent à ces derniers le même serment de foi et d'hommage. Ainsi la troupe des conquérants, quoique éparse et disséminée sur le territoire des vaincus, resta unie par une grande chaîne de devoirs , et garda la même ordonnance que sur ses vaisseaux de transport ou derrière ses redoutes de Hastings. Le subalterne devait foi et service à son supérieur militaire, ou à celui dont il avait reçu un fief, soit des terres, soit de l'argent. Sous cette condition, les mieux partagés dans les divers pillages , dans les différents gains de l'invasion , donnèrent une part de leur superflu à ceux qui avaient eu moins de bonheur ; les chevaliers reçurent des barons , et les simples hommes d'armes de leurs capitaines; à leur tour les hommes d'armes donnèrent aux écuyers, les écuyers aux sergents , les sergents aux archers et aux valets. En général, les riches donnèrent aux pauvres; mais les pauvres devinrent bientôt riches, par les profits de la conquête : et ainsi , parmi ces classes de combattants ,
il. 3
4066 que le langage du siècle distinguait ', il y eut de grandes 10£7 fluctuations, parce que les chances de la guerre portaient rapidement les hommes des derniers rangs vers les premiers.
Tel qui avait passé la mer avec la casaque matelassée et l'arc de bois noirci du piéton , parut sur un cheval de bataille, et ceint du baudrier militaire, aux yeux des nouvelles recrues qui passèrent la mer après lui. Tel était venu pauvre chevalier, qui bientôt leva bannière , comme on s'exprimait alors , et conduisit une compagnie dont le cri de ralliement était son nom. Les bouviers de Normandie et les tisserands de Flandre, avec un peu de courage et de bonheur , devenaient promptement , en Angleterre , de hauts hommes, d'illustres barons ; et leurs noms, vils ou obscurs sur l'une dos rives du détroit , étaient nobles et glorieux sur l'autre.
« Voulez-vous savoir, dit un vieux rôle en langue fiance oaise, quels sont les noms des grands venus d'outre-mer « avec le conquérant Guillaume à la grande vigueur -'>. « Voici leurs surnoms comme on les trouve écrits , mais « sans leurs noms de baptême qui souvent manquent ou « sont changés ; c'est Mandeville et Dandeville , Omfre- « ville et Domfreville, Bouteville et Estouteville, Mohun « et Bohun, Biset et Basset, Malin et Malvoisin....'» Tous les noms qui suivent sont pareillement rangés de façon à soulager la mémoire par la rime et l'allitération. Plusieurs listes du môme genre et disposées avec le même art se sont
1 Coule, baron, et chevalier; conte, baron et vavassor. (Anciennes poésies normandes.)
Les nons de graunlz del à la mer Qe vindrent od le conquérour, William Bastard de graunt vigoure.
(Chron. Johan.Brointon.apudhist. anglic. Script., t. I, col. 963. éd. Sulden.)
conservée; jusqu'à nos jours ; on les trouvait jadis inscrites 1066 sur de grandes pages de vélin dans les archives des églises, i067, et décorées du titre de livres des conquéreurs '.Dans l'une de ces listes, les noms sont disposés par groupes de trois : Bastard, Brassard, Baynard : Bigot, Bagot, Talbot : Toret,
Trivet. Rouet ; Lucy, Lacy, Percy Un autre catalogue
des conquérants de l'Angleterre, longtemps gardé dans le trésor du monastère de la Bataille, contenait des noms (Y une physionomie singulièrement basse et bizarre, comme Bonvilain et Boutevilain, Trousselot et Trousse-bout, l'Engayne et Longue-Épée, OKil-de-bœuf et Front-de-bœuf2... Enfin plusieurs actes authentiques désignent comme chevaliers normands en Angleterre , un Guillaume le charretier, un Hugues le tailleur, un Guillaume le tambour3et parmi les surnoms de cette chevalerie rassemblée de tous les coins de la Gaule , figurent un grand nombre de simples noms de villes et de pays : Saint-Quentin , Saint- Maur, Saint-Denis, Saint-Malo, Tournai, Verdun, Fismes, Châlons4, Chaunes, Étampes, Rochefort, La Rochelle, Cahors5, Champagne, Gascogne... Tels furent ceux qui apportèrent en Angleterre le titre de noble et de gentilhomme 6, et l'y implantèrent à main armée pour eux et pour leurs descendants.
Les valets de l'homme d'armes normand, son écuyer,
1 Tous les grauntz sieignors après nomez si corne il est escript en le liver des conquérors. (Johan. Lelandi Collectanea, vol. I, p. 202.)
2 Script, rer. normann., p. 10-23 et seq.
3 Monast. angtic, Dugdale, passim.
1 Devenu par corruption Chaloner.
5 Devenus par corruption Rochford , Rokely, Chaivorth, etc. D'autres noms véritablement français ont été défigurés de diverses manières, comme de la Haye, Uay; delà Souche, Zouche; du Saut-de-Chevrcau , Sacheverell, etc.
6 Ces deux mots, maintenant anglais, sont de pure extraction normande, et n'ont aucun équivalent dans l'ancienne langue anglo-saxonne.
1066 son porte-lance , furent gentilshommes sur le sol anglais ;
10g7> ils devinrent tout à coup nobles à côté du Saxon autrefois riche et noble lui-même, maintenant courbé sous l'épée de l'étranger, expulsé de la maison de ses aïeux, n'ayant pas où reposer sa tête *. Cette noblesse naturelle et générale de tous les vainqueurs croissait en raison de l'autorité ou de l'importance personnelle de chacun d'eux. Après la noblesse du roi normand, venait celle du gouverneur de province , qui prenait le titre de comte; après la noblesse du comte venait celle de son lieutenant, appelé vice-comte ou vicomte; et ensuite celle des gens de guerre, suivant leurs grades, barons, chevaliers, écmjers ou sergents , nobles inégalement, mais tous nobles par le droit de leur victoire commune et de leur naissance étrangère.
{067. Avant de marcher à la conquête des provinces du nord et de l'ouest, Guillaume, toujours prévoyant, voulut déposer en lieu sur le butin qu'il avait enlevé dans les provinces déjà conquises , et trouva que ses nouvelles richesses ne seraient nulle part mieux en sûreté que dans son propre pays. Près de mettre à la voile pour retourner en Normandie, il confia la lieutenance de son pouvoir royal à son frère Eudes, et à Guillaume , fils d'Osbern. A ces deux vice-rois furent adjoints d'autres seigneurs de marque, comme aides et comme conseillers : Hugues de Grantmesnil, Hugues de Montfort, Gaultier Giffard et Guillaume de Garenne 2. Ce fut à Pevensey que se rendit le nouveau roi , afin de s'embarquer au lieu même où il était venu aborder six mois auparavant; plusieurs vaisseaux l'y attendaient, pavoises en signe de joie et de triomphe 3. Un grand nom-
1 Non habentes ubi reclinarent caput. ( Johan. de Fordun ScoUchronicon, lib. iv, p. 404, éd. Hearne.)
2 Guill. Pietav., apud Script, rer. normann., p. 209.
3 More velerum, albis velis adornatœ. (Ibid.)
bre d'Anglais s'y étaient rendus par son ordre, pour passer iogt le détroit avec lui. On remarquait parmi eux le roi Edgar, l'archevêque Stigand, Frithrik, abbé de Saint-Alban, les deux frères Edwin el Morkar, el Waltàeof, filsde Siward,
qui n'avait pu combattre à la journée de Hastings. Ces hommes, et plusieurs autres que le vainqueur emmenait aussi , devaient lui servir d'otages et de garants du repos des Anglais, et il espérait d'ailleurs que, privée, parleur absence, de ses chefs les plus puissants et les plus populaires, cette nation serait moins remuante et moins hardie à se soulever \
Dans le port où pour la première fois il avait mis le pied en Angleterre, le conquérant distribua des présents de toute espèce à ceux de ses gens d'armes qui repassaient la mer, afin, dit un auteur normand, que nul à son retour, ne pût dire qu'il n'avait pas gagné à la conquête2. Guillaume, si l'on en croit le même auteur son chapelain et son biographe, apporta en Normandie plus d'or et plus d'argent qu'il n'y en avait dans toute la Gaule 3. Toute la population des villes et des campagnes, depuis la mer jusqu'à Rouen, accourut sur son passage, et le salua par des cris d'enthousiasme. Les monastères et le clergé séculier rivalisèrent d'efforts et de zèle pour fêter le vainqueur des Anglais, et ni moines ni prêtres ne restèrent sans récompense 4. Guillaume leur donna de l'or en monnaie, en vases et en ljngots , et des étoffes richement brodées qu'ils éta-
1 Gens vcro Iota minus ad rebellionem valeret spoliata prineipibus. Denique cos potissimum veluti obsidcs in polestate sua... tenendos existimabat quorum auctoritas vel salus piopinquis et eompatriotis maximi csset. (Guill. Piclav., apurl Sen'pt. rer. normann., p. 209.)
- Ut opiuuim fruelum vietoriœ secum omnes pcrcepisse gauderent. (Ibi.l.)
3 Quantum ex dilione Irium Galliarum vix colligerelur. (Ibid., p. 210.)
■ Quam pietalem ipseconfcslimlucro multipiici recompensavit. (Ibid )
4067. lèrent dans les églises , où elles faisaient l'admiration des voyageurs \ Il paraît que la broderie d'or et d'argent était un art où excellaient les femmes anglaises; la navigation de ce pays, déjà fort étendue, y portait aussi beaucoup d'objets précieux inconnus dans le nord de la Gaule2. Un parent du roi de France, nommé Raoul, vint, avec une suite nombreuse, à la cour tenue par le roi Guillaume durant la solennité pascale. Les Français, non moins que les Normands, considéraient avec une curiosité mêlée de surprise la vaisselle ciselée , d'or et d'argent, et les coupes à boire des Saxons, faites de grandes cornes de buffle décorées de métal aux deux extrémités3. Ils s'émerveillaient de la beauté et de la longue chevelure des jeunes Anglais, otages ou captifs du roi normand 4. « Ils remarquèrent, dit « le narrateur contemporain, ces choses et beaucoup d'au- « très également nouvelles pour eux , afin de les raconter « dans leurs pays 5. »
Pendant que cet appareil de fête était déployé sur Tune des rives du détroit, sur l'autre l'insolence des vainqueurs se faisait sentir à la nation subjuguée. Les chefs qui gouvernaient les provinces conquises accablaient à l'envi les indigènes , soit gens de haut rang , soit gens du peuple , d'exactions, de tyrannies et d'outrages. L'évêque Eudes et le fils d'Osbern , orgueilleux de leur nouvelle puissance , méprisaient les plaintes des opprimés , et leur refusaient
1 Voluptuosum est ea perspectare bospitibus maximis (Guill. Pietav., apud Script, rer. normann., p. 21 1.)
2 Anglicae nationis fœminœ rmiltum acu et auri textura, egregie veri in omni valenl artifieio. Inferunt et negocialores qui ioginquas regiones navibus adeunt. ( Uiid.)
3 Curiose lu cuni Normannis cernebant... vasa argenlea sive aurea... aul cornibus bubalinis. (Ibid.)
; Grinigeros alumnos plagse aquilonalis... nec enim pnellari venustati cedebant. | Ibid,) '■> Ibid.
toute justice ' : si leurs hommes d'armes pillaient les mai- io67. sons ou ravissaient les femmes des Anglais, ils les approuvaient, et punissaient le malheureux atteint par ces injures, qui osait en gémir tout haut2. L'excès de la souffrance poussa les habitants de la côte de l'est à tenter de s'affranchir des Normands, à l'aide d'un secours étranger. Eustache, comte de Boulogne, le même qui, sous le règne d'Edward . avait occasionné tant de tumulte en Angleterre3, était alors en discorde et en inimitié avec le roi Guillaume, qui retenait son fils prisonnier. Eustache était renommé pour son habileté militaire, et d'ailleurs son ancienne parenté avec le roi Edward le faisait presque regarder alors comme un allié naturel par la nation anglosaxonne.
Les habitants du pays de Kent envoyèrent doue un message à Eustache, et lui promirent de l'aider à prendre Douvres , s'il voulait faire une descente et les secourir contre les Normands. Le comte de Boulogne y consentit, et aborda près de Douvres à la faveur d'une nuit obscure. Tous les Saxons de la contrée se levèrent en* armes : Eudes de Baveux et Hugues de Montfort, les deux commandants de la ville, s'étaient rendus au delà de la Tamise avec une partie de leurs soldats. Si le siège eût pu durer seulement deux jours, les habitants des provinces voisines seraient venus en grand nombre se réunir aux assiégeants • ; mais
1 Niniia cervicositate tumebant et clamores Anglorum... despiciehanl. (Order. Vital. Hist. eeclesiast. , lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 307.)
2 Armigeros suos immodicas prœdas fit incestos raplus facientes \i tucbantur. (lbid., p. 508.)
3 Cum Eustachio pridem... inimicissimo. (Guill. Pictay., apud Script. rer. normann., p. 212.) — Voyez liv. m, p. 189 et 190.
4 Auctior bostium numerus ex ulterioribus accederet, si biduana obsidio fieret. (Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. iv, apud Script, rer. normann., p/508.)
1067. Eustaehe et ses hommes essayèrent mal à propos d'enlever le château de Douvres à l'imprpviste ; ils éprouvèrent une résistance inespérée de la part des Normands, et se découragèrent après ce seul effort. Un faux bruit de rapproche d'Eudes, qui revenait, disait-on, avec le gros de ses troupes, les frappa d'une terreur panique. Eustaehe de Boulogne fit sonner la retraite ; ses hommes d'armes se précipitèrent en désordre vers leurs vaisseaux , et la garnison normande, les voyant dispersés, sortit de la ville pour les poursuivre. Plusieurs tombèrent, en fuyant, du haut des rochers escarpés sur lesquels la ville de Douvres est assise. Le comte ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval, et les insurgés saxons regagnèrent leurs maisons par des chemins détournés '. Telle fut l'issue de la première tentative faite en Angleterre pour renverser la domination normande; Eustaehe se réconcilia peu de temps après avec le duc de Normandie; et, oubliant ses alliés d'un jour, brigua les richesses et les honneurs que leur ennemi avait à donner2.
Dans la province de Hereford , au delà de la grande chaîne de montagnes qui avait autrefois protégé l'indépendance des Bretons, et qui pouvait servir encore de rempart à celle des Anglais, habitait, avant l'invasion, sur des terres qu'il avait reçues de la munificence du roi Edward, un Normand appelé Richard, fils de Scrob. C'était un de ces hommes que les Saxons avaient exceptés de la sentence d'exil rendue en l'année 1052 contre tous les Normands vivant en Angleterre. Pour prix de ce bienfait , le fils de Scrob, au débarquement de Guillaume, devint chef d'intrigues pour la conquête, établit des intelligences
1 Angli per diverticula plura evaserimt. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lil). iv, apud Script, rcr. normaun., p. b08.) — Guill. Pictav., apud Script. rer. normann., p. 211.
3 Ibid. - Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, p. 508.
avec les envahisseurs, et se mil à la tétede quelques corps 4007. de soldats originaires de la Gaule, et demeurés, depuis le règne d'Edward , dans les châteaux voisins de Hereford. 11 se cantonna avec eux dans ces châteaux, et faisant des sorties fréquentes, il entreprit de forcer les villes et les bourgades voisines à se soumettre au conquérant. Mais la population de l'ouest résista avec énergie, et, sous la conduite du jeune Edrik , fils d'Alfrik , elle se leva pour repousser les attaques du fils de Scrob et de ses hommes d'armes'.
Le jeune chef saxon eut l'art d'intéresser à sa cause plusieurs chefs des tribus galloises, jusque-là ennemies mortelles des habitants de l'Angleterre 2. Ainsi la terreur des Normands réconciliait, pour la première fois, les Gambriens et les Teutons de la Bretagne ; et faisait ce que n'avait pu faire , en d'autres temps , l'invasion des païens du Nord. Soutenu par les habitants du pays de Galles, Edrik prit avec succès l'offensive contre Richard, fils de Scrob, et ses soldats, auxquels les chroniques du temps donnent le nom de châtelains de Hereford 3. Trois mois après le départ du roi Guillaume pour la Normandie , il les chassa du territoire qu'ils occupaient, pilla leurs cantonnements, et délivra tout le pays voisin de la rivière de Lugg\ Au sud de cette contrée, sur les côtes qui bordent le long golfe où se jette la Saverne, et au nord, sur les terres voisines des montagnes, il n'y avait encore , dans ce temps , ni postes mili-
1 Monast. anglic, Diuzdale, t. H, p. 221.
2 Aceitis Bibi in auxilium regibus Wallanorum. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.) — Eadricus juvenis et Britones facti sunt rebelles. (Chron. Saxon. Fragm. sub anno MLXV1I, apud Gloss. Ed. Lye, t. II , ad finem.)
3 Herefordenses castellani. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.) — Chron. saxon. Fragm. sub anno MLX.VII, apud Gloss. Ed. Lye, t. Il> ad finem.
i Ad ponlcm amnisLugge. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.)
■1067. taires établis par les Normands, ni châteaux forts bâtis ou possédés par eux. La conquête , si l'on peut s'exprimer ainsi , n'y était point encore parvenue ; ses lois ny régnaient point , son roi n'y était nullement reconnu , non plus que dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, depuis le golfe de Boston jusqu'à la Tweed.
Au centre , les coureurs ennemis tenaient librement la campagne; mais beaucoup de villes fermées ne s'étaient point rendues; et même, dans le pays où l'invasion paraissait accomplie, les conquérants n'étaient pas sans alarmes ; car des messagers partis des contrées où l'indépendance régnait encore , allaient secrètement de ville en ville rallier les amis du pays, et relever les courages abattus par la rapidité de la défaite '. Sous les yeux de l'autorité étrangère, disparaissait chaque jour quelqu'un des hommes le plus en crédit parmi le peuple; ceux qui, dans la première terreur, s'étaient rendus au camp de Guillaume , et lui avaient prêté le serment de paix et de soumission, étaient invités, par des adresses patriotiques, à rompre leur pacte avec l'étranger, et à suivre le parti des gens de bien et des braves 2.
La nouvelle de cette agitation et de ces manœuvres, parvenue à Guillaume dans sa province de Gaule, le força de précipiter son retour en Angleterre. Il s'embarqua au port de Dieppe, au mois de décembre, par une nuit froide, et, à son arrivée , il mit dans les places fortes de la province de Sussex de nouveaux gouverneurs, choisis en Normandie parmi les hommes auxquels il se fiait le plus. Il trouva
1 Regionalim de pravis conspirationibus tractant. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann. , p. 212.)
2 Ut , extraneos deserens , optimorum hominum suac nalionis el consanguinitatis voluntatem sequeretur. (lbid.) — Ut libertatem a proavis traditam defenderet. (lbid.)
dans Londres une fermentation sourde qui semblait pré- ioc7. sager quelque mouvement prochain; craignant que ses trois châteaux torts, avec leurs tourelles garnies de ma- ' chines, ne tussent pas capables de le protéger contre une insurrection populaire, il résolut d'eu prévenir ou d'en éloigner le moment, et déploya sa ruse, cette ruse de renard que les vieux historiens lui attribuent ', pour assoupir l'esprit patriotique qu'il désespérait de briser. Il célébra , en grande pompe , à Londres les fêtes de Noël , et , l'assemblant autour de lui plusieurs des chefs et des évoques saxons, il les accabla de fausses caresses; il se montrait plein d'affabilité, et donnait à tout venant le baiser de bienvenue2 : si l'on demandait, il accordait; si l'on conseillait, il écoutait ; tous furent dupes de ses artifices 3.
Après avoir ainsi gagné une partie des gens en crédit, le roi ( luillaume se tourna vers le peuple ; une proclamation, ('•crite en langue saxonne, et adressée aux habitants de Londres, fut publiée en son nom, et lue à haute voix dans les églises et sur les places de la ville. « Apprenez tous, y « disait-il , quelle est ma volonté. Je veux que , tous tant «que vous êtes, vous jouissiez de vos lois nationales, «comme dans les jours du roi Eward; que chaque fils « hérite de son père, après les jours de son père; et que « oui de mes hommes ne vous fasse aucun tort 4. » A cette promesse, quelque peu sincère qu'elle fût, l'effervescence se calma dans Londres ; le soulagement présent rendit les
1 Calliditate régis volpina. (Matlli. Paris. Vitœ abbatum S. Albani, I. I, p. 47.)
2 Dulcilerad oscula invitabat. (Order. Vital. Hist. eccleaiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 509.)
3 Bénigne si quid orahant, concedebal; prompte si nuntiabant aut
suggerebant, aiiBcuItabal : desertores Inijusmodi artc reducuntur.
(Ibid.)
4 And ic wylle thaet celc elyd beo bis fœther yr fnume œfter bis iœther daege. (Maitland's History of London, p. 28.)
ioG7. esprits moins disposés à courir les chances périlleuses d'une grande opposition au pouvoir. Exemptés pour un moment des trois fléaux que la conquête avait apportés en Angleterre, les violences, les lois étrangères et l'expropriation , les habitants de la grande cité saxonne abandonnèrent la cause de ceux qui souffraient, et, calculant le gain et la perte, résolurent de se tenir en repos. On ne sait combien de temps ils jouirent des concessions du vainqueur ; mais ils le laissèrent alors s'éloigner impunément de Londres , avec l'élite de ses soldats , pour aller subjuguer les provinces encore libres.
1068. Le roi normand se dirigea d'abord vers le sud-ouest, et, traversant les hauteurs qui séparent les provinces de Dorset et de Devon, il marcha contre Exeter ' . C'est dans cette ville qu'après la bataille de Hastings s'était réfugiée la mère de Harold; elle y avait rassemblé les débris de ses richesses, qu'elle consacrait à la cause du pays pour lequel son fils était mort. Les citoyens d'Exeter étaient nombreux et pleins de zèle patriotique : l'histoire contemporaine rend d'eux ce témoignage que, jeunes ou vieux, ils haïssaient à la mort les envahisseurs d'outre-mer2. Ils fortifiaient leurs tours et leurs murailles, faisaient venir des hommes d'armes de toutes les provinces voisines, et enrôlaient, à prix d'argent, les navigateurs étrangers qui se trouvaient dans leur port. Ils envoyaient aussi des messages aux habitants des autres villes pour les inviter à se confédérer avec eux \ se ] «réparant de toutes leurs forces contre le roi de race
1 Et lune profcclus est ad Devonasciram. (Chron. saxon. Fragm. su!» anno MLXVII, apudGloss. Ed. Lye, t. II, ad finem.)
'' Infestissimi mortalibus gallici generis. (Ordcr. Vital. Hist. èccle* siast., lib. iv, apud Script, rer. normaim., p. 510.)
Alias quoque évitâtes ad conspirandum... insligabant. (Ibid.)
étrangère, avec lequel jusqu'à ce moment, disent les chro- ,068niques, ils n'avaient rien eu à démêler*.
L'approche des troupes d'invasion fut annoncée de loin aux habitants d'Exeter par la nouvelle de leurs ravages; car tous les lieux par où elles passèrent furent entièrement dévastés2. Les Normands s'arrêtèrent à la distance de quatre milles, et c'est de là que Guillaume envoya aux citoyens l'ordre de se soumettre, et de lui prêter le serment de fidélité. «Nous ne jurerons point fidélité, répondirent-ils, à « celui qui se prétend roi , et ne le recevrons point dans « nos murs : mais , s'il veut recevoir, comme tribut, l'im- « pôt que nous donnions à nos rois, nous consentirons à le « lui payer \— Je veux des sujets, répliqua Guillaume, et « n'ai point pour habitude de les prendre à de telles con- « ditions \ » Les troupes normandes approchèrent , ayant pour avant-garde un bataillon d'hommes de race anglaise, qui s'étaient réunis aux étrangers , par force , ou par misère , ou par envie de s'enrichir en pillant leurs compatriotes 5. L'on ne sait par suite de quelle intrigue les chefs et les magistrats d'Exeter vinrent , avant le premier assaut, trouver le roi, lui livrer des otages et lui demander la paix. Mais, à leur retour, les citoyens , loin de remplir rengagement qui venait d'être conclu , tinrent les portes de la ville fermées, et se préparèrent de nouveau à combattre 8.
1 Contra regem alienigenam..., cum quo antea de nullo negotio cgerant. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lit», iv, apud Script, rer. normann.,
2 Permisit semper vastaro omne quod pertransibant. (Chron saxon., suit anno MLXVI1, apud Gloss. Ed. Lye, 1. 11 , ad finem.)
:; Neque sacramentum régi faciemus. (Ordcr. Vital Ilist. ecclesiast., lib. îv. apud Script, rer. normann., p. 510.) 1 Nonesl mini moris ad liane conditionem haberesubjectos. CUiid.) 5 Prknos in e:i expeditione Anglos eduxit. ( lbid.) c Concives... nihilominus machinantur hostîlia qaœ cteperanl (lbid.) ». h
1068. Guillaume investit la ville d'Exeter, et faisant avancer à la vue des remparts l'un des otages qu'il avait reçus, il lui fit crever les yeux1. Le siège dura dix-huit jours; une grande partie de l'armée normande y périt : de nouveaux renforts survinrent au conquérant , et ses mineurs sapèrent les murs; mais l'opiniâtreté des citoyens se montrait invincible. Ils eussent peut-être lassé Guillaume , si les hommes qui les commandaient n'avaient été lâches une seconde fois. Quelques historiens racontent que les habitants d'Exeter se rendirent au camp de l'étranger, en appareil de suppliants, avec leurs prêtres portant à la main les missels et les vases sacrés 8. La chronique saxonne contemporaine ne prononce que ces seuls mots , tristes par leur brièveté même : « Les citoyens rendirent la ville, parce que les chefs « les trompèrent 3. »
Un grand nombre de femmes, échappées aux violences qui suivirent la reddition d'Exeter '', se réfugièrent avec la mère du dernier roi de race anglaise, dans une des îles de la Saverne, puis dans la ville de Bath, que l'ennemi ne possédait pas encore; de là elles gagnèrent la côte de l'ouest, et faute d'un chemin plus direct, s'y embarquèrent pour la Flandre. Quarante-huit maisons avaient été détruites dans le siège 5 : leurs débris servirent aux Normands à bâtir un château-fort qu'ils nommèrent Rouge-Mont, parce qu'il était situé sur une colline de terre rougeàtre. Ce château fut donné en garde à Baudoin, fds de Gilbert
1 Unus ex obsidibus prope portant oculis privalus est. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. SIC)
Ibid.
3 Illi ci urbein tradiderunt co quod thani eos deceperunf. ( Cliron. saxon. Fragm., subanno MLXVIl,apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad finem.)
' Multorum bonorum virorum uxores. (, lbid.)
5 la hue civitate sunt vastalœ xlviii do m ire postquam rex venit in Angliam. (, Domesday-book , vol. I , fol. 100, reclo.)
Crespin, appelé aussi Gilbert de Brionne, qui eut pour sou ms. partage, comme conquérant, et pour son salaire, comme vicomte de la province de Devon, vingt maisons à Exeter et cent cinquante-neuf manoirs dans la province '.
11 s'était formé, dans cette campagne , une alliance défensive entre les Anglo-Saxons et les vieux Bretons de la Cornouaille. Après la prise d' Exeter, ces deux populations, devenues amies , furent enveloppées dans la même ruine, et le territoire de l'une et de l'autre fut partagé par les vainqueurs. L'un des premiers noms inscrits sur les rôles de ce partage fut celui de la femme du conquérant. Mathilde, tille de Baudoin, comte de Flandre, que les Normands appelaient la Reine, titre inconnu aux Anglais, qui n'employaient dans leur langage que les noms de dame ou d'épouse2. Mathilde obtint, pour sa part de conquête, toutes les terres d'un riche Saxon appelé Brihtrik :1. Cet homme , si l'on en croit de vieux récits , ne lui était point inconnu , et , dans un de ses voyages en Flandre, comme ambassadeur du roi Edward , il avait encouru les ressentiments de la fille du comte Baudoin en refusant de l'épouser. Ce fut Mathilde elle-même qui demanda au roi , son mari, de lui adjuger, avec tous ses biens, l'Anglais qui l'avait dédaignée; et elle satisfit à la fois sa vengeac e et son avarice , en s'appropriant les terres et en faisant emprisonner l'homme dans une forteresse 4.
1 Dugdale's Baronage.
2 Se Hlafdige, se Cwene. De hlafdige , en supprimant les aspirations , on a fait lafdye et lavdy, enfin lady. Cwene, cween , ou queen, signifie proprement une femme.
3 lnfraseriptas terras tenuit Biïdric. Et post regina Matthildis. (Domesday-book , vol. I , fol. 101, recto.)
4 Cura... haberet nonilem virum... e\osum... Icmpore opporttino rcperlo..., ipsura... fecit Wyntoniam adduci... totum honorem... quoad vixit... occupavit. (Monast. anglic., Dugdalc, t. I, p. 154.)
1068. C'est probablement à la suite de cette première invasion dans l'ouest que furent conquises et partagées les côtes de Sommerset et de Glocester. Quelques faits prouvent que cette conquête et ce partage ne se firent point sans résistance. Selon la tradition du pays, le monastère de Wincbcomb perdit alors toutes ses possessions , parce que les moines de ce lieu , imprévoyants et malavisés , dit un ancien narrateur, avaient pris le parti de s'o; poser au roi Guillaume '. Leur abbé, Godrik, fut enlevé par les soldats normands et emprisonné à Glocester, et le couvent, odieux aux vainqueurs , fut donné en garde à Eghelwig, chef de l'abbaye d'Evesham , que les annales contemporaines surnomment Eghelwig le Circonspect2, l'un de ces hommes que les esprits faibles louaient de ne point tramer de rébellion , et d'avoir dans le cœur la crainte de Dieu et du roi institué par Dieu "même3. Dès la première défaite de la nation anglaise , Eghelwig avait juré fidélité sincère à l'étranger pour qui Dieu se déclarait. Quand la conquête vint à s'étendre sur le pays de l'ouest, il sollicita une part dans l'expropriation de ses compatriotes , et , imitant les conquérants ses amis , chassa plusieurs Anglais de leurs domaines4; à d'autres il vendit à prix d'or sa protection auprès des Normands; et, quand les Normands les eurent tués, il hérita de leurs biens5. Ce caractère et ces actions
1 Quia minus caute sibi de fuluris prospicientes, elegerunl eidem Willielmo cluci pro viribus resislere. (Monast. anglic, Dugdale, t. I, p. 190.)
2 jEgelvigus circumspectus abbas. ( Cbron. saxon. Fragm. sub anno MLXVIII , apud Gloss. Ed. Lye , t. II , ad finem.)
3 Deo servantes fidem , et eonstiiulum ab ipso vénérantes regem. (Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. iv, apud Script, rer. normann. , p. 509.)
'• Monast. anglic., Dugdale, 1. 1, p. 132.
5 Suam eis prolectionein conlra Normannos spondel. (Ibid.)
le firent distinguer par le roi Guillaume, qui l'aima èi l'ho- umnora beaucoup' : il gouverna, selon le gré du vainqueur, les moines rebelles de Winchcomb, jusqu'à ce qu'un étranger, appelé Galand, vint d'outre-mer pour remplir encore pins convenablement cet office.
Ainsi le domaine de l'indépendance anglaise allait se rétrécissant dans l'ouest; mais les vastes provinces du nord offraient encore un asile, une retraite et des champs de bataille pour les amis du pays. Là se rendaient ceux qui n'avaient plus ni terre ni famille, ceux dont les frères étaient morts, dont les filles avaient été ravies , ceux enfin qui aimaient mieux, disent les vieilles annales, traîner une vie dure et pénible , que de subir un esclavage inconnu à leurs pères2. Ils marchaient de forêt en forêt, de lieu désert en lieu désert, jusqu'à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands3; quand ils avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille Angleterre et s'embrassaient en liberté. Le repentir amena bientôt vers eux les chefs qui , désespérant les premiers de la cause commune , avaient donné le premier exemple de la soumission volontaire4. Ils s'échappèrent du palais où le conquérant les retenait captifs sous de fausses apparences d'affection, les appelant ses grands amis, ses amis particuliers 5, et faisant de leur présence à sa cour une accusation pour le peuple , qui refusait de reconnaître un roi
1 Ibicl., p. 151.
2 Malenlesvitam infelieem terminare quam servitulem insolitam subire. (.Matlh. Westmonast. Flor. hislor., p. 225.)
3 Loca déserta et nemorosa petenles, ibique vitam feralem dueentes. tlbid.)
■ Normannis cessisse pœnitentes. (Ibid.)
5 Tanquam domesticos el spéciales amicos. (Matlh. Paris. Vilaeabbatum S. Albani , 1. 1 , p. 47.)
1068. qu'entouraient ses chefs nationaux. C'est ainsi qu'Edwin et Morkar partirent pour la contrée du nord. Les vœux des pauvres, disent les historiens de race anglaise, les accompagnèrent dans leur fuite, et les prêtres et les moines tirent pour eux de fréquentes oraisons '.
Aussitôt que les fils d'Alfgar furent arrivés dans leurs anciens gouvernements de Mercie et de Northumbrie , de grands signes de mouvement patriotique se manifestèrent dans ces deux pays , depuis Oxford jusqu'aux rives de la Tweed. Aucun Normand n'avait encore passé l'Humber, et un petit nombre d'entre eux avaient pénétré au cœur de la .Mercie. Ce pays communiquait librement, par sa frontière du nord-ouest, avec la population galloise , qui, oubliant ses anciens griefs contre les Saxons, fit cause commune avec eux contre les nouveaux envahisseurs. Le bruit se répandit que les chefs anglais et gallois avaient tenu ensemble de grands conseils sur les montagnes , et que , d'un accord unanime , ils avaient résolu de délivrer leur île de la domination normande ; qu'ils envoyaient partout des émissaires pour exciter l'indignation et la révolte'2. C'était au delà du cours de l'Humber que devait se former le grand camp de l'indépendance ; on lui donnait la cité d'York pour premier boulevard, et pour dernières défenses les lacs et les marais du nord3. Beaucoup d'hommes avaient fait serment de ne plus dormir à l'abri d'un toit jusqu'au jour de la délivrance; ils couchaient en plein air ou sous des tentes, et les Normands, par une sorte de
1 Aclericis et monachis crebra pro illis iiebat oratio. (Order. Vital! Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. SU.)
- Fit ex consensu omnium pro vindicanda libertate pristina proeax conspiratio, et obnixa contra Normannos conjuratio. ( Ibid.)
3 Sedilioai silvas, paludes, aestuaria iu munimcnlis habent.
(Ibid.)
dépit, les appelaient sauvages*. De ce nombre était le ^oes. jeune Edrik, tils d'Alfrik, qui avait si énergiquement soutenu la cause saxonne dans la province d'Hereford.
On ne peut savoir combien de projets d'affranchissement, bien ou mal conçus , furent formés et détruits dans ce temps. A peine l'histoire daigne-t-elle citer quelques-uns des hommes qui préféreront les dangers à la servitude ; et la même force qui déjoua leurs efforts en a étouffé le souvenir. Seulement , un chroniqueur normand dénonce avec des reproches amers une conspiration dont l'objet fut , selon lui, d'attaquer à l'improviste , par toute l'Angleterre , les soldats des garnisons étrangères , le premier jour du grand jeûne , lorsque , suivant la dévotion du siècle , ils se rendaient k l'église, nu-pieds et sans armes8. L'historien , louant Dieu de la découverte de cette machination abominable, regrette que les chefs du complot se soient dérobés, en fuyant, à la vengeance du grand vainqueur''. Ils prirent la fuite, à ce qu'il parait, vers les contrées septentrionales, où bientôt se rendit auprès d'eux un nouveau fugitif, le jeune Edgar , roi légitime d'Angleterre , suivant les maximes du temps, par l'élection du peuple et la consécration de l'Église. Il partit avec sa mère Agathe , ses deux sœurs Marguerite et Christine, un chef appelé Mèrlsweyn, et beaucoup d'autres gens de bien, comme s'exprime la chronique saxonne4. Tous ensemble passèrent la frontière qui , depuis la défaite du roi Egftïth par les
1 Unde quidam eorum a Eformannis sîlvatici cognomiiiabunlur. (Ibid.)
- In capile jejunii, nudis vestigiis — incautos ubique perimerunt. ( Willelm. Gemet. Hist. ISormann., apud Script, rer. normann., p. 289.)
3 Magni debellaloris. ( Ibid., p. 290.)
* Fêla godra manna. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVII , apud Gloss. Ed. Lve , t. II , ad finem.)
1068. Pietés et les Scots, séparait le pays des Anglais de l'ancien
territoire d'Albanie1.
750 Les invasions des pirates danois , qui s'étendirent aussi bien au nord qu'au sud de la Tweed, n'avaient point déplacé cette frontière. Le seul résultat politique delà domination exercée quelque temps par les Danois sur le peuple mêlé de Pietés, de Bretons et de Saxons, qui habitait entre le Forth et la Tweed , fut d'ajouter à ce mélange de différentes races d'hommes un nouvel accroissement de population germanique. De là vint qu'au sud du Forth , et surtout vers l'est, l'idiome prépondérant fut un dialecte teutonique, parsemé de mots galliques et bretons, et plus rapproché, dans ses formes grammaticales , du danois que de l'anglo-saxon. Vers le temps où ce changement s'opérait par degrés au sud de l'Albanie , dans le nord , une révolution plus rapidement accomplie réunit en un seul État , et sous la même autorité , les Pietés de la côte orientale et les Scots des montagnes de l'ouest, jusque-là séparés comme nations et régis par des chefs indépendants. Leur rapprochement ne se fit pas sans quelque violence ;car ces deux peuples, quoique vraisemblablement de même origine, quoique parlant un langage peu différent - , et naturellement portés à se confédérer contre un adversaire commun, étaient rivaux en temps de paix.
Les Scots, chasseurs des montagnes, menant une vie plus rude et plus active que leurs voisins de la plaine , se croyaient plus nobles qu'eux , et les appelaient , par dérision, mangeurs de pain*. Malgré ce mépris apparent pour
1 Voyez liv. i , p. 85, et liv. n, passira.
3 L'historien BiVle, au vme siècle, distingue l'idiome des Pietés de celui des ScoK 3 Fir na Cruinneachd. Voyez Jamicson's Popular songs, t. II, noies.
le blé, les chefs des Scots avaient l'ambition d'étendre sur 7so les plaines, où croissaient des moissons, le pouvoir qu'ils * exerçaient sur le pays des rochers et des lacs. Ils poursuivirent longtemps ce projet par la force et par l'intrigue ; mais la nation des Pietés leur résista jusqu'à l'époque où elle fut affaiblie par les incursions et les victoires des Danois '. Kenneth, fils d'Alpin , roi de l'Albanie occidentale , saisissant l'occasion, descendit alors sur les terres des Pietés pour en faire la conquête. Les mangeurs de pain furent vaincus, et la plus grande partie d'entre eux se soumit à l'autorité de Kenneth; les autres tentèrent, en se 8r.a. retirant au nord, de conserver un roi de leur nation et de leur choix 2 ; mais ils n'y réussirent point , et Kenneth , roi des Scots ou Écossais, devint chef de l'Albanie entière, qui depuis lors fut appelée Ecosse. La nation des Pietés perdit son nom en s'incorporant avec les Scots; mais il ne parait pas que cette fusion ait eu lieu à des conditions inégales, comme il serait sans doute arrivé si les vainqueurs et les vaincus eussent été de race différente. Les vaincus n'eurent à subir aucun esclavage , aucune dégradation politique; et la servitude de la glèbe, fruit ordinaire des conquêtes étrangères dans le moyen âge , ne s'établit point en Ecosse. Bientôt il n'y eut plus au nord du Forth qu'un seul peuple, et ce fut de bonne heure une tentative infructueuse que de rechercher les traces de l'idiome qu'avaient parlé les Pietés au temps de leur indépendance. Les rois des vainqueurs, désertant leur pays natal , vinrent habiter parmi les vaincus à Dumferline et à Scone. Ils transportèrent avec eux la pierre consacrée sur laquelle, d'après l'usage antique, ils devaient se placer, le
1 Johan de Fordun Scolichronicon, lib. iv, p. 280, éd. Hearne.
2 Sub spe resistendi, novum ab eis regem creatum sequebanlur. Ibid., p. 293.)
842. jour de leur inauguration, pour prêter serment au peuple, et à laquelle une ancienne superstition nationale attachait le destin de la race des Scots.
81, Au temps de l'invasion des Normands en Angleterre , il •i ne restait plus la moindre trace de r ancienne séparation des Gais d'Ecosse en deux populations distinctes; la seule division nationale qui se remarquât dans le royaume d'Ecosse était celle des hommes parlant la langue gallique , qu'on appelait aussi erse , c'est-à-dire irlandaise ' , et des hommes issus de colonies teutoniques, dont l'idiome était à la fois intelligible pour les Anglais, les Danois et les Germains. Cette population , la plus voisine de l'Angleterre , bien qu'appelée écossaise parles Anglais, avait beaucoup plus d'affinité avec ce dernier peuple (à cause de la ressemblance des langues et de la communauté d'origine ) qu'avec les Écossais de race gallique. Ces derniers, qui joignaient à une fierté un peu sauvage des habitudes d'indépendance provenant de leur organisation en clans ou en tribus séparées, étaient souvent en querelle avec la population teutonique des plaines du sud, et même avec les rois d'Ecosse. Les rois trouvaient presque toujours les Écossais méridionaux disposés à les servir dans leurs projets contre la liberté des clans; et ainsi l'inimitié instinctive de ces deux races d'hommes, fruit de la diversité d'origine et de langage , tournait au profit du despotisme royal. Cette expérience, faite plus d'une fois par les successeurs de Kenneth , fils d'Alpin , excita en eux une grande affection pour les habitants des basses-terres d'Ecosse2, et en général pour les hommes d'origine anglaise ; ils préféraient ces étrangers aux hommes issus des mêmes ancêtres qu'eux; ils favorisaient de tout leur pouvoir les
1 Irse, Irshe, lrish ; nom saxon dcà habitants d'iraland.
2 Lowlands oi' Scotland.
Écossais de nom aux dépens des Écossais de race, et rece- nft valent, avec une bienveillance empressée , tous les oui- m8 grants d'Angleterre.
C'est par suite de ce penchant politique que le roi 1068d'Ecosse Malcolm, surnommé Kenmore, accueillit, comme des hôtes bienvenus, le jeune Edgar, ses sœurs et ses amis '. Il salua Edgar comme le véritable et légitime roi des Anglais, lui offrit un asile sur et des secours pour relever sa fortune. Il donna à tous les chefs dépossèdes . qui accompagnaient leur roi , des commandements et des domaines , que peut-être il enleva despotiquement à ses sujets de race bretonne et gallique; et, comme il était encore sans épouse , il prit pour femme une des sœurs d'Edgar, la plus jeune, appelée Marguerite. Marguerite ne savait point la langue gallique; elle eut souvent besoin d'interprète pour parler aux chefs des tribus du nord et de L'ouest , et aux évéques de ces contrées ; alors c'était le roi Malcolm, son mari, qui se chargeait de cette fonction2. Malcolm s'énonçait également bien dans les deux idiomes ; mais , peu de temps après son règne, les rois d'Ecosse dédaignèrent de parler et d'apprendre la langue des anciens Scots, celle du peuple dont eux-mêmes descendaient et dont le pays tirait son nom.
La nouvelle de l'alliance formée entre les Saxons et le roi d'Ecosse , et des rassemblements hostiles qui se faisaient au nord de l'Angleterre , détermina Guillaume à ne pas attendre une attaque et à prendre vivement l'offensive 3. Son premier fait d'armes , dans cette nouvelle expé-
1 Johan. da Fordun Sçotlcbronicon, lib. v, p. 410 et seq., éd. Hearne.
3 Anglicam enim linguam... œque ul propriam plene didiccrat. ( Ibiu. p. 412.) — Fllis's Metrical romances, introduction, p. 127.
a Nuntiatum est régi quod populus ex aquilone se congregaverunl simul et voluerunt ipsi resistere si veniret. Profectus est itaque. (Chron., saxon. Fragm. sub anno MLXYI1, apud Gloss. Ed. Lve, l. Il, ad flnem.)
I068- dition , fut le siège de la ville d'Oxford. Les citoyens résistèrent au roi étranger , et l'insultèrent même du haut de leurs murs ; mais une partie du rempart de la ville s'écroula, sapée par les Normands , qui entrèrent d'assaut par cette brèche et se vengèrent des habitants par le massacre et l'incendie '. Sur sept cent vingt maisons, près de quatre cents furent détruites 2. Les religieux du couvent de Sainte-Frideswide , suivant l'exemple des moines de llida et de Winchcomb, prirent les armes pour défendre leur monastère , et en fuient tous expulsés après la victoire des Normands 3. La ville de Warvic fut prise ensuite, puis celle de Leycester , qui fut détruite presque de fond en comble * , puis celle de Derby , où le tiers des maisons fut renversé 5. Après le siège et la prise de Nottingham , une forte citadelle y fut bâtie , et confiée à la garde du Normand Guillaume Peverel. Ce Guillaume eut, pour sa part de conquête, cinquante-cinq manoirs dans la province de Nottingham , et , dans la ville même , quarantehuit maisons de marchands, douze maisons de gens de guerre, et huit maisons de cultivateurs anglais0. Il établit sa demeure dans la contrée de Derby, sur un rocher à pic , au haut duquel son château paraissait presque suspendu en l'air , comme le nid d'un oiseau de proie 7.
De Nottingham , les troupes normandes se dirigèrent , à
' Civibus flamma ferroque nccatis. ( Mali.li. Paris., t. I , p. 6.)
2 Extrada ex D. B.,apud rer. anglic. Script., t. III, p. 765, éd. (iale.
3 Spoliati... bonis suis et sedibus expulsi suis.) Monast. anglic., Dugdale, i. I, p. 984.)
4 Destructa... civilate Leicestriaî cum castello et ccclesia. (Ibid., t. II,
6 Domesday-book , vol. I, fol. 280, recto.
c Wïllelmus Peurel habet xlmii dom. mcrcalor... et xn dom. equilu cl mm bord. (Ibid.)
' Ce lieu se nomme aujourd'hui ihe Pcal;,\e Pics cl l'on j voit encore les ruines de la forteresse de Peverel.
Pest, sur Lincoln, qu'elles forcèrent de capituler e1 de iogs livrer des otages. Cent soixante-six maisons y furent détruites , pour servir d'emplacement aux forteresses et aux autres retranchements dont la garnison étrangère s'entoura avec plus de soin qu'ailleurs ' ; car , dans cette ville, dont la population était d'origine danoise, les conquérants redoutaient , connue à Norwich , une attaque des Danois d'outre-mer2. Parmi les otages de Lincoln, emprisonnés dans les forteresses normandes pour garantie du repos de la province , se trouvait un jeune homme appelé Thurgot , Danois de race , qui parvint à se faire ouvrir les portes, en gagnant ses gardiens à prix d'argent :!. Il alla secrètement au port de Grimsby , à l'embouchure de l'Humber, trouver des marchands norvégiens dont le vaisseau était près de mettre à la voile. Par un hasard fâcheux, ce vaisseau avait été retenu pour le passage de certains ambassadeurs que le conquérant envoyait dans le Nord , afin de dissuader les rois de ce pays de prendre intérêt à la cause des Saxons et de leur prêter secours. Les Norvégiens n'hésitèrent point à sauver le jeune fugitif, et le cachèrent au fond de leur navire , si bien que les inspecteurs normands de la côte, qui en firent la visite au moment du départ , ne s'àperçureut de rien \ Les ambassadeurs s'embarquèrent, et, quand on eut perdu la terre de vue , l'otage se montra tout à coup , à leur grand étonnement. Ils voulurent que
1 De pnedictis Wastis mansuris propler castellum deslructa; f tier uni ci.xvi; reliqiiie lxxiv vastala> sunt extra metain castelli. (Domcsday- Ijook , vol. I , fol. 336 , verso.)
- Danos in auxilium cilius recipere potest. (Guill. Pictav., apud Script. rer. normann., p. -208.)
3 In Lincolniensi caslro incarcérai us l'ueiat i 1 1 1er alios Anglorum obsides. (Successio primorum eccles. dunelmeusis; Anglia sacra, t. I, p. 786.J
'• In riavi... exaclorcs régis scrutin ia fecerant. (Roger, de Hoved. Annal., pais prior, apud rer. aiiLdie. Script., p. 45G, cl. Sa> ile ) j