‹ Œuvres complètesChapitre 4 sur 29 · II. fi · texte numérisé non relu

II. fi

les matelots retournassent à terfe , afin, disaient-ils, de rendre au roi Guillaume son fugitif ; mais les Norvégiens, se moquant d'eux , répondaient : « Le vent est trop bon , « le vaisseau va trop bien ; ce serait dommage de perdre « l'oGcasion. » La querelle s'échauffant de part et d'autre, on en vint à prendre les armes; mais la force était du côté des matelots , et , à mesure que le navire avança en pleine mer, les Normands devinrent plus traitables2.

Partis de la ville de Lincoln , que , par une espèce d'euphonie française , ils appelaient Nicole 3 , les soldats de l'invasion marchèrent sur York. Dans le lieu où se rapprochent les rivières dont la jonction forme le grand fleuve de l'Humber, ils rencontrèrent l'armée confédérée des Anglo-Saxons et des Gallois. Là , de même qu'à la bataille de liastings , par la supériorité de leur nombre et de leur armure , ils chassèrent l'ennemi de ses positions vainement défendues pied à pied4. Un grand nombre d'Anglais périrent , le reste chercha un refuge au dedans des murailles d'York; mais les vainqueurs, les suivant de près, firent brèche aux murs et entrèrent dans la ville , massacrant tout, disent les chroniques, depuis l'enfant jusqu'au vieillard 5. Les débris de l'armée patriotique , ou ( si l'on veut parler comme parlent les historiens normands ) de l'armée des factieux et des brigands6, descendirent sur des bateaux le fleuve de l'Humber 7 ; ils remontèrent ensuite, au nord,

1 Cum fugitive- régis. (Roger, de Hovecl. Annal., purs prior, apud rer. anglic. Script., p. 45C, cd. Savilc.)

2 Quantoque magis terrœ appropinquabant, tanto magis illis se lniniiliabant. ( Ibid.)

■ Monasl. anglic, Dugdale, t. Il, p. 645.

'< Setlitiosi audacia et viribus fisi... profligati, (Willelm.Uemet. Hisl. Normann., apud Script, rer. normann., p. 290.)

5 Tain ferro quam igné, a puero usque ad senem. (Ibid.)

6 Sicarii. (Ibid.)

' l'er Humbre fluvium,navibu9... effugerunt. (Ibid.)

vers le pays dos Écossais ou vers les territoires anglais iogs. voisins de l'Ecosse. Là se fit le ralliement des vaincus d'York; «là se retirèrent, dit un vieux chroniqueur, « Edwin et Morkar, les nobles chefs, ainsi que d'autres « hommes de grande distinction, des évêques, des clercs, « des gens de tout état , tristes de voir leur cause la pins « l'ailtle, niais ne se résignant point à l'esclavage '. »

Les vainqueurs bâtirent une citadelle au sein de la ville d'York , qui devint ainsi une place forte normande , et le boulevard de la conquête au nord. Ses tours , garnies de cinq cents hommes complètement armés , accompagnés de plusieurs milliers d'écuyers et de servants d'armes, menacèrent le pays des Northumbriens. Cependant l'invasion ne continua point alors sur ce pays, et il est même douteux que la province d'York ait été occupée dans sa largeur, depuis l'Océan jusqu'aux montagnes. La capitale , soumise avant son territoire, était le poste avancé des conquérants, et un poste encore périlleux ; ils y travaillaient jour et nuit à tracer leurs lignes de défense; ils forçaient le pauvre Saxon, échappé au massacre, à creuser des fossés et à réparer pour l'ennemi les ruines que l'ennemi avait faites. Craignant d'être assiégés à leur tour, ils rassemblaient de toutes parts et entassaient dans leurs donjons des provisions et des vivres. Dans ce temps, l'archevêque d'York, Eldred, le même qui avait prêté son ministère au sacre du roi étranger , vint dans sa métropole, pour la célébration d'une solennité religieuse 2. A son arrivée , il envoya chercher , sur ses terres situées non loin d'York , des vivres pour son usage , et ses domestiques ,

1 Videntes partern suam inflimiorcm , et servirc renuenles. (Malth. Westmonast. Flor. hislor., p. 225.)

2 Morabaiur in una soleninitalum Ehoraci. (Thom. SUibbs. Act. ponliieborac, apud biat. angl. Script., t. II, col. i703, éd. Selden.)

menant des chevaux et des chariots chargés de blé et d'autres provisions, rencontrèrent, par hasard, à Tune des portes , le vicomte ou le gouverneur normand de la ville , entouré d'un grand cortège. « Qui êtes-vous , leur « demanda le Normand , et à qui portez-vous ces denrées? ce — Nous sommes, répondirent-ils, les serviteurs de l'arec chevêque , et ces choses sont pour l'usage de sa maice son '. » Le vicomte , se souciant peu de l'archevêque et de sa maison2, fit signe aux hommes d'armes qui l'escortaient de conduire chevaux et chariots à la citadelle d'York, et de déposer les provisions dans les magasins normands.

Quand l'archevêque , ami des conquérants , se sentit frappé lui-même par la conquête , il s'éleva au fond de son âme une indignation que cette âme calme et prudente n'avait point éprouvée jusqu'alors. Eldred partit aussitôt pour le quartier du roi , et se présenta devant lui , en habits pontificaux , tenant son bâton pastoral 3 ; Guillaume se leva pour lui offrir , selon l'usage du temps , le baiser de paix ; mais le prélat saxon se tint à l'écart , et dit : « Écoutece moi, roi Guillaume : tu étais étranger , et malgré cela , ce Dieu voulant punir notre nation, tu obtins, au prix de ce beaucoup de sang , le royaume d'Angleterre ; alors je t'ai « consacré roi, je t'ai couronné et béni de ma propre main : ce mais aujourd'hui je te maudis , toi et ta race , parce que « tu l'as mérité en te faisant le persécuteur de l'église de « Dieu et l'oppresseur de ses ministres "'. »

Le roi normand écouta, sans aucun trouble, L'impuis-

1 Servi, inquiunt, arebiepiscopi sumus. (Tliom. Stubbs, Act. pontif. eborac, apud hisl. angl. Script., t. II, col. 1703, éd. Selden.)

2 Parvipenduns archiepiscopurn et famulos ejus. ( Ibid. )

3 Cum baculo pontilicali, stola circumdatus. ( Ibid.)

1 Audi, inquil, Willielme rcx, cum esses alienigena... Nunc autem, quia ila mecuisti, pro benedictione malediclionem tibi imponam. (Ibid.)

santé malédiction du vieux prêtre ; il modéra même l'indi- 1Ô68. -nation de ses flatteurs, qui, frémissant de colère, et tirant à demi leurs épées, demandaient à le venger de l'insolence du Saxon1. Il laissa Eldred, en paix et en sûreté, retourner vers son église d'York; mais cette aventure mit dans le cœur de l'archevêque un grand chagrin , et peut-être le remords d'avoir contribué à rétablissement de la domination étrangère 2. Ses rêves d'ambition détruits par une seule expérience et la triste conviction que lui-même n'était exempt ni des outrages de l'étranger ni de la servitude générale, le tirent tomber dans une maladie lente qui , par degrés, mina ses forces. Un an après , lorsque les Saxons , ralliés de nouveau , s'avancèrent pour attaquer la ville d'York, le chagrin d'Eldred et sa langueur redoublèrent; et , comme s'il eût craint plus que la mort la présence des hommes demeurés tidèles au pays , il pria Dieu , disent les chroniques , de le retirer de ce monde , pour ne pas voir la ruine totale de sa patrie et la destruction de son église \ La guerre durait encore aux extrémités de l'Angleterre . l'agitation était partout ; on s'attendait à ce que les fugitifs d'York reviendraient, par terre ou par mer, tenter quelque nouvel effort. L'ennui de cette lutte , sans terme visible , commença dès lors à se faire sentir aux soldats et même aux chefs de l'armée d'invasion. Plusieurs, se croyant assez riches , résolurent de renoncer aux fatigues , d'autres trouvèrent que les terres des Anglais ne valaient, pas les peines et les dangers au prix desquels on les obtenait :

1 Frementes , minisque et terroribus adversus eum insurgentes. (Jbid.)

-• Ibkl. - Ex œgriludine animi. ( Willelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 271, éd. Savile.)

3 Valde tristis effectua, precibusque ad Deum effusis ne ecclesiœ suae destructionem nec palriœ videret desolatinnem. (Tbom. Stubbs, Act. ponlif. eborac, apud hist. angl. Script., t. II, col. 1703, éd. Selden.)

1068. d'autres voulaient revoir leurs femmes qui les accablaient de messages et les conjuraient de revenir près d'elles et près de leurs entants1. Le roi Guillaume fut vivement alarmé de ces dispositions : il offrit pour réchauffer le zèle plus qu'il n'avait encore donné , et promit , pour le temps où la conquête serait achevée , des terres, de l'argent, des honneurs en abondance 2; il fit répandre des soupçons de lâcheté sur ceux qui demandaient leur retraite et abandonnaient leur seigneur , dans le péril , au milieu des étrangers 3. Des railleries arriéres et peu décentes furent dirigées contre les femmes normandes, empressées de rappeler auprès d'elles leurs protecteurs et les pères de leurs entants '. .Mais, malgré toutes ces manœuvres, Hugues de Grantmesnil, comte de la province de Norfolk , son beaufrère Onfroy du Tilleul , gardien du fort de Hastings , et un grand nombre d'autres partirent, laissant leurs terres et leurs honneurs , pour aller , comme disaient les courtisans de Guillaume , se mettre sous le servage de leurs dames et veiller sur leur honneur comme époux . aux dépens de leur loyauté comme vassaux5. Ce départ fit une grande impression sur l'esprit du nouveau roi. Prévoyant pour l'avenir de plus grandes difficultés qu'il n'en avait éprouvé jusque-là, il renvoya en Normandie sa femme Mathilde pour l'éloigner du péril et pour être lui-même tout entier aux soins de la guerre 6. De nouveaux événements ne tardèrent pas à justifier ses inquiétudes.

mo. L'un des deux fils du roi Harold, appelés Edmund et

1 Grebris nunciis a \iris suis flagitabant ul cito reverterehtur. (Order. Vital. Bist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. oor marin., p. 512.) - Tel ras cum redditièus et magnis potestatibus. (Ibid.) 3 Regem inler e\liTos laborantein. ( Ibid.) ; Saeva libidinis lace urebantur... lasciva conjuges. (Ibid.) Famulari lasch is dutniuabus suis. ( ibid.)

Bellicia lurbinibus uudique insurgentibus aduioduiu occupalus.

f.odwin, vint d'Irlande, où tous les deux s'étaient réfugiés, «069. soit après la bataille de Hastings, soit après la prise d'Exe-

ter, et amena au secours des Anglais soixante-six vaisseaux et une petite armée '. Il entra dans l'embouchure de l'Avons, et mit le siège devant Bristol; niais, ne pouvant s'en emparer, il remonta sur ses navires . côtoya le rivage du sud-ouest , et alla débarquer dans la province de Sommerset. A son approche, tous les habitants du pays se soulevèrent contre les Normands, et l'insurrection s'étendit aux provinces de Devon et de Dorset. L'alliance des Bretons de la Cornouaille avec leurs voisins saxons se renouvela, et ils attaquèrent ensemble le corps des troupes étrangères qui stationnait dans ces contrées, sous le commandement d'un certain Dreux de Montaigu2. On envoya pour renfort à ce Normand les Anglais auxiliaires, qui avaient trouvé plus aisé de se joindre à l'ennemi que de lui résister: et, comme au siège d'Exeier, ils furent placés à lavant-garde, pour essuyer les premiers coups. Ils étaient conduits par Ednoth, ancien grand officier du roi Harold 3, dont Guillaume voulait se défaire en l'envoyant contre les insurgés : car c'était sa politique, dit un vieux narrateur, de mettre ces étrangers aux prises les uns avec les autres, pensant y trouver son avantage , de quelque côté que fût la victoire4. Ednoth périt avec beaucoup des siens; l'insurrection subsista, et le fils de Harold retourna en Irlande

1 Cum sexaginta sex navibus. (Willelm.Gemet. llisl. Normann,, apurt Script, rer. normann., p. 290} — Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. îv, ibid., p. 513.

2 Exoniensis comilatns babitalores... coadunata Iniba ex cornu Britannise. ( Ibid., p. 514.)

; Eadnoth stallere (aulœ praefectus). (Cbron. saxon. Fragm. snb anno MLXVII, apud Gloss. Ed. Lye, t. Il, ad linem.)

4 Dum alieuigense allerutros transfoderunt..., ingens sibi levamen providens, utrilibet vincerent. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 104, éd. Savile,)

ioc9. pour en ramener son frère avec de nouvelles troupes. Edmund et Godwin, naviguant ensemble et doublant le long promontoire qui porte le nom de LaniVs End, ou Fin-du-Pays, entrèrent, cette fois, par l'embouchure de la rivière de Tavy, au sud de la province de Devon '. Us s'aventurèrent imprudemment sur ce territoire, où les Normands , cantonnés dans les provinces du sud, avaient rassemblé toutes leurs forces pour opposer une barrière à Tinsurrection de l'ouest. Deux chefs, dont l'un était Brian , fils d'Eudes, comte ou duc de Bretagne, les attaquèrent à l'improviste, et leur tuèrent plus de deux mille hommes, anglais, gallois ou irlandais. Les fils du dernier roi saxon remontèrent sur leurs vaisseaux , et mirent à la voile, ayant perdu toute espérance 2. Pour achever de détruire les révoltés de Corset et de Sommerset, l'évêque de Goutances, Geoffroi, vint avec les garnisons de Londres, de Winchester et de Salisbury. Il saisit beaucoup d'hommes armés ou suspects d'avoir pris les armes, et les fit cruellement mutiler3.

Cette déroute et la retraite des auxiliaires venus d'Irlande n'abattirent point entièrement l'effervescence des populations de l'ouest. Le mouvement commence au sud s'était prolongé sur toute la frontière du territoire gallois ; les habitants de la contrée voisine de Chester, contrée encore libre de toute invasion, descendirent jusqu'à ShrewTbury, et , se joignant aux soldats du jeune Edrik, que les Normands appelaient le sauvage, ils refoulèrent les étrangers vers l'est '*. Les deux chefs, Brian et Guillaume, qui

1 Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVIII, apud GIoss. Ed. Lye, t. II , ad finem.

-' Ibid.

3 Captos mutilaverunt. (Order. Vilul. Hisl. ecclesiast-, lit), iv, apud Script, rcr. normann . p. ~A\.)

* Gualli et Ceslrenses praesidium régis apud Scrobesburiam obsède-

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