‹ Œuvres complètesChapitre 9 sur 29 · VUE V. • I ,n · texte numérisé non relu

VUE V. • I ,n

leurs châteaux '. A la cour de Rouen, où il séjourna onze années, il vécut dans L'hôtel du roi, s'habilla de ses livrées, et s'occupa de chiens et de chevaux plus que d'intérêts politiques2; mais, après ces onze ans, il éprouva un sentiment de regret , et revint en Angleterre habiter au milieu de ses compatriotes ;) : dans la snite, il retourna encore en Normandie, et passa toute sa vie dans les mêmes irrésolutions , ne sachant prendre aucun parti durable, jouet des événements et d'un caractère sans énergie et sans fierté ''.

La triste destinée du peuple anglais paraissait déjà fixée sans retour. Dans le silence de toute opposition . une sorte de calme, celui du découragement , régna par tout le pays. Les marchands d'outre-mer purent étaler sans crainte, dans les villes et les bourgs, des étoffes et des armes fabriquées sur le continent, qu'ils venaient échanger contre le butin de la conquête s. On eût pu voyager, dit l'histoire contemporaine, portant avec soi son poids en or, sans que personne vous adressât autre chose que de bonnes paroles 6. Le soldat normand, plus tranquille dans la possession de son lot de terre ou d'argent , moins troublé par les alarmes de nuit , moins souvent obligé de dormir dans son haubert, devint moins violent et moins haineux. Les vaincus eux-mêmes eurent quelques mo-

1 £1 suppedita\il ei cibuin et pabulum apud omne castellum. [Ibid.]

2 Et iile erat in ejus ïamilia. (Ibid.) — Willelm. Malmesb., de Gesl. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Scripl., p. 103, éd. Savile.

:l Recessit a rege. ^ Annales waverleienses, sub anno MI.XXXVI , apud rer. anglic. Script., t. II, p. 133, ed Gide )

4 Willelm. Malmesb., loe. supr. cit.

■s Fora nrbana gallieis mercibus et mangonibus referta cemspiceres. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. îv, apud Script, rer. normann..

0 Eliamsi aureis thesauris onerati vidérentur. (Maltli. Westn asl.

Flur. histor., p. 229.

1074. monts de repos ' , les femmes anglaises craignirent moins pour leur pudeur : un grand nombre d'entre elles , qui s'étaient réfugiées dans les monastères , et avaient pris le voile, comme une sauvegarde contre la brutalité des conquérants 2, commencèrent à désirer la fin de cette retraite forcée, et voulurent rentrer dans la vie de famille. Mais il n'était pas aussi aisé aux femmes saxonnes de quitter le cloître que d'y entrer. Les prélats normands tenaient la clef des monastères , comme les barons normands tenaient la clef des villes ; et il fallut que ces maîtres souverains des corps et des âmes des Anglais délibérassent en assemblée solennelle, sur la question de laisser libres des femmes devenues religieuses à contre-cœur et par nécessité. L'archevêque Lanfranc présidait ce concile, où assistèrent tous les évoques nommés par le roi Guillaume, avec plusieurs abbés de Normandie et d'autres personnages de haut rang3. L'avis du primat fut que les Anglaises qui , afin de sauver leur chasteté, avaient pris le couvent pour asile, ne devaient point être punies d'avoir obéi aux saints préceptes, et qu'il fallait ouvrir les portes des cloîtres à toutes celles qui le demanderaient '.. l lette opinion prévalut dans le concile normand, moins peutêtre parce qu'elle était la plus humaine, que parce qu'elle venait d'un confident et d'un ami intime du roi Guillaume; les réfugiées à qui il restait encore une famille ou des protecteurs recouvrèrent ainsi leur liberté.

Vers le même temps, Guillaume, fils d'Osbern, l'un

1 Securitas aliquanta... liahitatorc terrœ refovehat... Civil iter Angli cum Normannis cohabilabanl.,. (Order. Vilal. Risl. ecelesiast., lili. iv, apud Script, rer. nonnann., p. 5-20.)

- Normannorum libidinem..., sno pudori metuente9, monasteria virgi- I) ii h i pelivere, acceptoque vélo, sese inter ipsas a laula infamia prolexere. r Eadmeri Hisl. nov., p. riT, éd. Selden.)

' Ibid. - « Ibid.

des plus hauts barons normands, périt de mort violente *<»*■

en Flandre, où, pour l'amour dune femme, il s'était engagé dans des intrigues politiques1. L'ainé de ses fils, appelé du même nom que lui, hérita de ses terres en Normandie, et Roger, le plus jeune, eut les domaines conquis en Angleterre, avec le comté de Hereford. Il se chargea du soin de pourvoir et de doter sa jeune sœur, appelée Emma, et négocia bientôt pour elle un mariage avec Raulf de Gaël , seigneur breton , devenu comte de Norfolk 2. On ne sait pour quelle raison cette alliance déplut au roi, qui envoya de Normandie une défense expresse de la conclure. Mais les parties n'en tinrent compte, et au jour fixé pour la cérémonie, la nouvelle épouse fut conduite à Norwïch, principale ville du comté de Norfolk , où se firent , dit la chronique saxonne, des noces qui furent fatales à tous ceux qui y assistèrent :J. Il y vint des évêques et des barons normands, des Saxons amis des Normands, et même des Gallois, invités par le comte de Hereford : Waltheof, fils de Siward, mari d'une nièce du roi, et comte de Huntingdon , de Northampton et du Northumberland , figurait à Tune des premières places \

Après un repas somptueux , où le vin fut versé en abondance , les langues des assistants se délièrent : Roger de Hereford blâma hautement le refus du roi Guillaume d'approuver l'union formée entre sa sœur et le comte de Norfolk ; il s'en plaignit comme d'un affront fait à la mémoire de son père, l'homme à qui le bâtard , disait-il , de-

1 Totus in amorem mulieris. (Willelm. Malmesb.,] de Cest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script , p. 105, eri. Savile.)

2 Chron. saxon., éd. Gibson, p. 182.

3 Obi eae nuptiae eranl omnibus qui aderant fatales. ( Ibid.)

1 Ibid. — Plures episcopi et abbates, cum haronibus et bellatoribus multis (Matth. Paris., t. I, p. 9.)

lis LIYHK V.

kit», vait incontestablement sa conquête et sa royauté '. Les Saxons, qui avaient reçu de Guillaume des injures bien autrement cruelles, applaudirent avec véhémence aux invectives du comte normand ; et , les esprits s'échauffant par degrés, Ton en vint, de toutes parts, à un concert d'exécrations contre le conquérant de l'Angleterre 2.

« C'est un bâtard , un homme de basse lignée, disaient «les Normands; il a beau se faire appeler roi, on voit « clairement qu'il n'est pas fait pour l'être , et que Dieu « ne l'a point pour agréable :1. — Il a empoisonné, disaient « les Bas-13retons , Gonan , ce brave comte de Bretagne , « dont tout notre pays garde encore le deuil4. — Il a en- « vahi le noble royaume d'Angleterre, s'écriaient à leur « tour les Saxons : il en a massacré injustement les hérite tiers légitimes , ou les a contraints de s'expatrier s. — « Et ceux qui sont venus à sa suite ou à son aide, répli- « quaient les gens d'outre-mer, ceux qui l'ont élevé plus « haut que pas un de ses devanciers, il ne les a point ho- (( norés comme il le devait ; il est ingrat envers les braves « qui ont versé leur sang à son service6. Que nous a-t-il «donné à nous, vainqueurs et couverts de blessures? « des fonds de terres stériles et dévastés; et encore , dès « qu'il voit nos fiefs s'améliorer, il nous les enlève ou les

1 Willelm. Malmesb. , de Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 104, éd. Savïle.

2 Cœperunt unanimiterin régis prodilionem voce clamosa conspirare. (Matth. Paris., t. I,p. 9.)

3 Degener (uipote notlms) est qui rex nunçupatur . ( Order. Vital. Hisl. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 534.)

1 Conanum... slrenuissimum consulem veneno infecit. (Ibid.) - Voyez livre m, t. I, p. 240.

s Nobile regnum Angliae temere invasit, genuinos lieredes injuste tnicidavit, vel in exilium crudeliter pepulit. ( Order. Vital., loc. supr. cit.)

6 Suos quoque adjutores, per quos super omne genus suuin sublimaliis est... ( Ibid.)

« diminue '. — C'est vrai, c'est la vérité, s'écriaient tu- 407*. « multueusement tous les convives; il est en haine à tous, « et sa mort réjouirait beaucoup d'hommes 2. »

Après ces propos, jetés d'une manière confuse, l'un des deux comtes normands se leva, et s' adressant à Valtheof : « Homme de cœur, lui dit-il , voici le moment ; voici pour « toi . l'heure de la vengeance et de la fortune :i. Unis-toi « seulement à nous, et nous rétablirons, en toutes choses, « le royaume d'Angleterre comme il était au temps du « roi Edward. L'un de nous trois sera roi , les deux autres « commanderont sous lui , et toutes les seigneuries du «pays relèveront de nous4. Guillaume est occupé 6u- « tre-mer par des affaires interminables ; nous tenons « pour assuré qu'il ne repassera plus le détroit 3. Allons, « brave homme de guerre , embrasse ce parti ; c'est le «meilleur pour toi, pour ta famille, pour ta nation, « abattue et foulée6. » A ces paroles, de nouvelles acclamations s'élevèrent; les comtes Roger et Raulf, plusieurs évêques et abbés, avec un grand nombre de barons normands et de guerriers saxons, se conjurèrent par serment contre le roi Guillaume7. Waltheof, après une résistance qui prouvait son peu de goût pour cette bizarre association , se laissa persuader et entra dans le complot. Roger de Hereford se rendit promptement dans sa province, afin d'y rassembler ses amis, et il engagea dans sa cause beaucoup de Gallois des frontières , qui se lièrent à lui , soit

1 Vulneratia victoribus stériles fundos et.... desolatos... postmodum restauratos, avaritia cogente, abstulit seu minoravit .( Ibid.)

2 Omnibus igilur est odio.et, si periret, nuillis esset gaudio. (Ibid.)

3 Ecce peroplatum tempus, o strenue vir. (Ihid.)

4 Unus ex nobis sit rex , et duo sint dures. ( Ibid.)

J Pi'O certo seimus quod in Angliam... rediturus non est. ( Ibid.) 6 Tibi, générique luo..., omnique g< nti tuae quse prostrata est. (Ibid.) ' Ingenti plauBu dicenti acclamant. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl.. lib. ni, apud rer. anglic. Script., p. 104 ,ed. Savile.)

i no LIVRE V.

pour une solde, soit en haine du conquérant, qui menaçait leur indépendance '. Dès que le comte Roger eut ainsi réuni toutes ses forces, il se mit en marche vers Test , où l'attendaient les autres conjurés.

Mais lorsqu'il voulut passer la Saverne au pont de Worcester, il trouva des préparatifs de défense assez redoutahles pour l'arrêter: et, avant qu'il eût pu trouver un autre passage, le Normand Ours , vicomte de Worcester, et l'évêque Wulfstan, toujours fidèle au roi Guillaume, dirigèrent des troupes sur différents points de la rive orientale du fleuve. Eghelwig , cet ahhé courtisan qui s'était fait le serviteur des étrangers contre ses compatriotes , détermina , par ses intrigues , la population de la contrée de Glocester à écouter l'appel des chefs royaux plutôt que les proclamations et les promesses du conspirateur normand2. En effet, les Saxons se réunirent sous la bannière du comte Gaultier de Lacy contre Roger de Hereford et ses Gallois, dont la cause ne leur parut pas assez évidemment liée à leur cause nationale. Entre deux partis presque également étrangers pour eux , ils suivirent celui qui offrait le moins de périls, et servirent le roi Guillaume qu'ils haïssaient à la mort. Dans son absence , c'était le primat Lanfranc qui , sous le titre de lieutenant royal , administrait toutes les affaires 3 ; il fit partir en grande hâte de Londres et de 'Winchester, des troupes qui marchèrent vers la province où Roger était tenu en échec, et, en même temps, il lança contre lui une sen-

1 Allexerunt ii Britonas in suas partes... cl congregaverunt suos contra regem. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 182.)

- Restilil Wulfstanus wigorniensis episcopus, cum magna militari manu, et Egelwius eveshamensis abbas, cum suis. (Script, rer. flanic, t. III , p. -207.) — Voyez livre îv, 1. Il , p. 40.

3 Lanlrancus erat princeps et cuslos Angliœ. (Vita Lanfranci ; Lanfranci Opéra , p. 15.)

lence d'excommunication conçue dans les termes sui- \wn. vants :

« Puisque tu t'es départi des règles de conduite de ton « père, que tu as renouer à la foi qu'il garda toute sa vie « à son seigneur, et qui lui lit acquérir tant de richesses, « en vertu de mon autorité canonique, je te maudis, t'ex- « communie, et t'exclus du seuil de l'église et de la com- « pagnie des fidèles ' . »

Lanfranc écrivit aussi au roi , en Normandie, pour lui annoncer cette révolte et l'espérance qu'il y avait d'y mettre fin promptement. « Ce serait avec plaisir, lui di- « sait-il , et comme un envoyé de Dieu même, que nous « vous verrions au milieu de nous. Ne vous hâtez cepen- « dant pas de traverser la mer ; car ce serait nous faire « honte que de venir nous aider à détruire une poignée de « traîtres et de brigands2. » La première de ces épithètes parait avoir été destinée aux Normands qui suivaient le comte Roger, et la seconde aux Saxons qui se trouvaient en assez grand nombre dans l'armée de Raulf de Gaël , campée auprès de Cambridge, ou bien qui , encouragés par la présence de cette armée, commençaient à s'agiter dans les villes maritimes de l'est , et à renouer avec les Danois leurs anciennes négociations 3.

Le roi de Danemark promit, encore une fois, d'envoyer contre le roi Guillaume des troupes de débarquement;

1 Te el omncs adjulores tuos , maledixi et excommunicavi, atque a liminibus sanctœ ecclesise et consortio lidelium sejwravi. ( Lanlranci Opéra, p 331.)

2 Libenter vos videremus, sicut angelumDei... Magnum nobisdedecus faceretis si, pio talibus perjuris et lalroi.ibus \incendis,ad nos veniretis. (Ibid.,p. 317.)

3 Conjurata rebellio per regiones Angliœ subito erupit.,(Order Vilal. Hisl. ecclesiast, lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 535.) — Communiter ad regem Danorum nuneios dirigentes. (Matth. Paris., t I, p. 9.)

io74. mais, avanl l'arrivée de ce secours, l'armée du comte de Norfolk fut attaquée , avec des forces supérieures , par Eudes, évêque de Bayeux, Geoffroy, évêque de Coutances, et le comte Guillaume de Garenne. La bataille se donna dans un lieu que les anciens historiens nomment Fagadon '. Les conjurés normands et saxons y furent complètement défaits, et Ton raconte que les vainqueurs coupèrent le pied droit à tous leurs prisonniers, de quelque nation et de quelque rang qu'ils fussent2. Raulf de Gaël s'échappa et courut se renfermer dans sa citadelle de Norwich ; puis il s'embarqua pour aller chercher du secours auprès de ses amis en Basse-Bretagne, et laissa le château à la garde de sa nouvelle épouse et de ses vassaux3. La tille de Guillaume fils d'Osbern opposa une longue résistance aux attaques des officiers royaux , et ne capitula que quand elle y fut contrainte par la famine ''. Les hommes d'armes qui défendaient la forteresse de Norwich se rendirent , sous condition d'avoir la vie sauve s'ils quittaient l'Angleterre dans le délai de quarante jours5.*» « Gloire à Dieu au plus haut des cieux , écrivit alors le « primat Lanfranc au roi Guillaume, votre royaume est «enfin purgé de l'ordure de ces Bretons6.» En effet, beaucoup d'hommes de cette nation , qui étaient venus comme auxiliaires ou comme aventuriers à la conquête, enveloppés dans la disgrâce de Raulf de Gaël, perdirent

1 In campo qui Fagaduna dicilur. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 535.)

* Cujuscumque conditionis sinl, dexlrum pedem, ut noliflcentur, amputant. (Ibid.)

3 Matth. Paris., 1. 1, p. 9.

4 Di ficientibus sibi alimentis. (Ibid.)

5 Concessa eis vita cum membris. (Lanfranci Opéra , p. 318.)

* Gloria in excelsis Deo, cujus misoricordia regnum vestrum purgalum est spurcitia Biïtonum. ( Ibid.)

les terres qu'ils avaient enlevées aux Anglais*. Pendant 1074.

que les amis de Ranlf étaient ainsi vaincus et disperses, ceux de Roger de Hereford furent défaits dans l'ouest, et leur chef emmené prisonnier.

Avant de passer en Angleterre pour jouir de ce nouveau triomphe, le roi Guillaume fit une incursion hostile sur le territoire des Bretons ses voisins. 11 voulait y poursuivre le comte Raulf de Gaël , et tenter, sous ce prétexte, la conquête d'une portion du pays, objet constant de l'ambition et de la politique de ses aïeux 2. Mais , après avoir vainement assiégé la ville de Dol , il se retira devant l'armée du duc de Bretagne, qui marchait contre lui soutenu par le roi de France 3. Traversant alors le détroit , il vint à Londres, aux fêtes de Noël, présider le grand conseil des barons normands et juger les auteurs et les complices de la dernière conspiration1. Raulf de Gaël, absent et contutumace, fut dépossédé de tous ses biens; Roger de Hereford comparut , et fut condamné à perdre aussi ses terres et à passer toute sa vie dans une forteresse 5. Au fond de sa prison , son caractère fier et indomptable lui fit souvent braver par des injures le roi qu'il n'avait pu détrôner. Un jour, aux fêtes de Pâques, Guillaume, suivant l'usage de la cour de Normandie , lui envoya , comme s'il eût été libre, un habit complet d'étoffes précieuses, cotte et manteau de soie, justaucorps garni de fourrures étrangères".

1 Britones qui in co eranl, et terras in anglica terra hahebant, concessa eis vita cum membris, juraverunt quod intra quadraginta dies de regno vestro exirent. ( Lanfranci Opéra, p. 318.)

2 Cupiens fines suos dilature sibique Britones, ut sibi obsecundarent..., subjugare. (Order. Vital. Hist. ecclesiast , Mb. iv, apud Script, rer. normann., p. 544.) — s Ibid.

1 Curiam apud Westmonasterium tenuit. ( Alured. Beverlac. Annal, de gest. reg. britann., p. 134, éd. Hearne.) — s Ibid.

6 Structum preliosarum veslium. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast., lin. iv, apud Script, rer. normann., p. 535.)

1 5 i LIVRE V.

Roger examina en détail ces riches vêtements avec un air de satisfaction; puis il fit allumer un grand feu et les y jeta '. Le roi, qui ne s'attendait point à voir ses dons reçus de la sorte, en fut vivement courroucé, et jura, par la splendeur de Dieu ( c'était son serment favori ) , que l'homme qui lui faisait un tel outrage, de sa vie ne sortirait de prison 2.

Après avoir raconté cette déplorable destinée du fds de l'homme le plus puissant après le roi, et qui avait le plus excité Guillaume à entreprendre sa conquête3, l'historien né en Angleterre , et , quoique étranger d'origine , touché des misères de son pays natal, s'écrie dans une sorte d'enthousiasme patriotique : « Où est-il à présent ce Guil- « hunne, fîlsd'Osbern, vice-roi, comte de Hereford, séné- « chai de Normandie et d'Angleterre*? Lui qui fut le pre- « mier et le plus grand oppresseur des Anglais , qui , par « ambition et par avarice , encouragea la fatale entreprise « où périrent tant de milliers d'hommes, il est tombé à son « tour, et a reçu le prix qu'il méritait3. Il avait tué beauce coup d'hommes par l'épée , et il est mort par l'épée ; et, « après sa mort , l'esprit de discorde a fait révolter son « fds et son gendre contre leur seigneur et leur parent. La « race de Guillaume, fils d'Osbern , a été déracinée de «l'Angleterre, tellement qu'aujourd'hui elle n'y a pas un « seul coin où mettre le pied6. »

1 P.vr.im ingentem ante sejussit preparari. (Oder. Vital. Hist. ecclesinst., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 535.)

2 Per splendorem Dei, de carcere ineo, in omni vila, non exibit. (Ibid., p. 536.)

3 Voyez livre m , t. I , p. 234.

4 Ubi est Guillelinus, Osberni filius? (Order. Vital. Hisl. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 536.)

•s Recepit quod promeruit. ( Ihid.)

6 Guillelmi progenies eradicala sic est de Anglia , ut nec passum pedis jani naneiscatur in illa. (Ibid.)

La vengeance royale s'étendit sur tous ceux qui avaient " assisté au banquet des noces de Norwich; et la ville même où ee fatal banquet avait eu lieu fut frappée sans distinction et en masse1. Des vexations multipliées en ruinèrent les habitants saxons, et forcèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer dans la province de Sufïblk , aux environs de Beecles et de Halesworth. Là, trois Normands, Roger Bigot, Richard de Saint-Clair et Guillaume de Noyers, s'emparèrent de leurs personnes et en tirent des serfs tributaires, bien qu'ils fussent devenus trop misérables pour être un propriété avantageuse2. D'autres Saxons et les Gallois faits prisonniers les armes à la main, sur les bords de la Saverne , eurent les yeux crevés et les membres mutilés, ou furent pendus à des gibets, par sentence des comtes, des prélats, des barons et des chevaliers normands, réunis à la cour du roi3.

Sur ces entrefaites , une nombreuse flotte , partie du Danemark, et conduite par l'un des fils du roi Sven, redevenu l'ami des Anglais, s'approcha de la côte orientale; mais quand les Danois apprirent ce qui se passait, ils n'osèrent engager le combat contre les Normands, et relâchèrent en Flandre4. Ce fut Waltheof qu'on accusa de

1 Quolquol nuptiis inlerfuerunt apud Northwic. (Chron. saxon. , éd. Gibson , p. 183.)

2 De burgeusibus qui manserunt in burgo de Norwic, abierunt et malien! î ii BeeHcs. .. xxn, et vi in Bumilgar..., et dimiserunt burgum... In terra Rog. Bigot. î, et sub W. de Noies i, et Ricardus de Sent-Cler î. [sti fugientes et alii rémanentes , omnino surit, vaslati, partim propter forisfacturas RoDuIfi comitis, partim propter arsuram, partim propter gel tu m régis, partim propter Walerannum, (Domesday-book , vol. II.

; Quosdam luminibus jussil privari, quosdam in exilium cogi, nonnullos vero fecil palibulo Buspendi.(Matth. Paris., t. I, p. 9.) — Quorum atiqui excecali , aliqui el terra pulsi. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 183.)

1 Venerunt ab orientée Denmearcia ce naves... veruin non ausi pruslip congredi.( Ib'ul. — Maltli. Paris.. 1. I, p. 9.

<!o6 LIVRE V.

1074. les avoir appelés par des messages : il nia cette imputation; mais la femme normande qu'il avait reçue en mariage du roi Guillaume, se fit sa dénonciatrice, et porta témoignage contre lui'. Les voix de l'assemblée ou de la cour (comme on disait alors) se divisèrent sur l'arrêt à porter contre le chef saxon. Les uns votaient la mort, comme pour un Anglais révolté; les autres la prison perpétuelle, comme pour un officier du roi2. Ces débats se prolongèrent presque une année , pendant laquelle Waltheof fut enfermé dans le fort royal de Winchester. A la fin, ses ennemis prévalurent, et dans l'une des cours qui se tenaient trois fois Tan, l'arrêt de mort fut prononcé*. Les contemporains anglais accusent Judith , la nièce du roi. mariée à Waltheof contre son gré, d'avoir souhaité el pressé la sentence qui devait la rendre veuve et libre '. En outre , beaucoup de Normands ambitionnaient les trois comtés que possédait le chef saxon5; et Ives Taille-Bois, dont les terres touchaient aux siennes, et qui désirait s'arrondir, fut un des plus acharnés à sa perte6. Enfin le roi , à qui Waltheof ne pouvait plus être utile , fut joyeux de trouver un prétexte pour se défaire de lui; déjà, depuis longtemps, il avait conçu ce projet, si l'on en croit les anciens narrateurs7.

1 Ipsum., missis nuntiis... danicam classent invitasse. (Johan. de Fordum Scotichronicon, lit», vi, p. 510, éd. Hearne.) — Per dclationem Judith uxoris suae accusatus est. ( Order. Vital. Ilist ecclesiast., lih. iv, apud Script, rer. hormann., p. 536.)

- Seeundum loges Normannorum. ( Ibid., p. 535.)

; Praevalens concio aemulorum ejus in curia regali coadunata est. (Ibid., p. 536.)

■ Impiissima uxore sua novas nuptias affectante. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., t. I , p. 72, éd. Gale.)

s Inhiantibus etiam nonnullis Normannis ad ejus comitatus (Ibid.)

e Pro terris suis et tenementis..., suum sanguineni siliente. ( Ibid.)

' Qua>sivit et oecasionein invenit . eum tollendi de medio. ( Johan de Forduii Scnticliriinienii., lih. vi, \\. 5(»9. éd. Hearne.'

De grand matin, pendant que le peuple de Winchester «ots. donnait encore, les Normands conduisirent le chef saxon hors des mars de la ville'. Waltheof marcha au supplier revêtu de ses habits de comte , et les distribua à des clercs et à des pauvres qui l'avaient suivi , et que les Normands laissèrent approcher à cause de leur petit nombre et de leur aspect tout pacifique3. Arrives sur une colline, à peu de distance des murs, les soldats s'arrêtèrent, et le Saxon, se prosternant la face contre terre , pria à voix basse durant quelque minutes; mais les Normands, craignant que le moindre retard ne fit répandre dans la ville la nouvelle de l'exécution , et qu'il n'y eût un soulèvement pour sauver Waltheof, lui dirent avec impatience : « Lève-toi , afin « que nous accomplissions nos ordres3. » 11 leur demanda pour dernière grâce d'attendre encore qu'il eût récite pour lui et pour eux l'Oraison Dominicale4. Ils le permirent. et Waltheof se relevant de terre, mais restant agenouillé , se mit à dire à haute voix : « Notre père , qui «es dans les cieux...; » mais aux premiers mots du verset « Et ne nous induis pas en tentation..., » le bourreau, qui aperçut peut-être quelque rayon du jour naissant, ne voulut plus tarder davantage, et, tirant subitement sa large épée , il abattit d'un seul coup la tête du condamné5. Son cadavre fut jeté dans une fosse creusée entre deux chemins, et recouvert de terre a la hâte6.

1 Dura adhuc populus dormiret. (Order. Vital. Hisl. eeclesiast., lib. iv, apud Script, rêr. normaim., p. 536.)

2 tbid.

Clinique carnifices Uepidarenl ne cives exciti... Surge, inquiunl prostrato comiti. (Ibid.) 1 Pro me et pro vobis. ( Ibid.)

s Carnifex aulem ulterius prastolari induit, sed mox, exempto glauïo...(IbidO « In bivio. (Malth. Paria., I. I. p. f».)

158 LIVKE V.

1075 N'ayant pu sauver Waltheof, les Saxons portèrent le 1076. deuil de sa mort, et l'honorèrent du nom de martyr, qu'ils venaient de décerner, au même titre , à l'évêque Eghelwin, mort de faim dans l'un des donjons normands'. « On a von lu, dit un contemporain , effacer sa mémoire « de ce monde ; mais on n'y a pas réussi ; car nous « croyons fermement qu'il est au ciel avec les bienheu- «reux2. » Le bruit courut parmi les serfs et les bourgeois de l'Angleterre qu'après quinze jours le corps du dernier chef de race anglaise , enlevé par les moines de Croyland, avait paru intact et arrosé de sang frais3. D'autres miracles , propagés de même par la superstition patriotique, s'opérèrent, dit-on, près du tombeau de Waltheof, dressé , avec la permission du roi , dans le chapitre de l'abbaye dont il avait été le bienfaiteur4. La nouvelle de ces prodiges effraya l'épouse normande du clief décapité. Pour apaiser l'âme de celui qu'elle avait trahi , et dont elle avait causé la mort, elle se rendit à Croyland, au tombeau de Waltheof, et offrit un drap de soie qu'elle posa sur la pierre du sépulere. Les chroniques du temps racontent qu'un bras invisible repoussa son offrande, qu'on vit la pièce d'étoffe soulevée et jetée au loin, comme par un violent coup de vent5.

1 Order. Vital. Hist. êcclesîast., lib. iv, apud Script, rer. normann., p. 537. — C.TiJrs Walthiofi larli, cap ci ; Snorre's Heimskringla, t. 11!, p 169.

2 Cujus memoriam voluerunt in terra delere , sert creditur voie illum, ciim sanctis, in eœlo gaudere. (Florent. Wigorn. Chron., p. 639.)

3 Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normann.,

1 Permissu rugis... abbas.. in capitulo monachorum reverenter sepelivil. ( Ibid.) — Quorum aurtitis rumoribus Angli lœlali sunt. (Vita et passin WalJevi comilis; Chron. anglo-norm., t. Il , p. 119.)

1 Uxor sua.. , audiens Christi magnalia, ad tumulum viri sui aedessil . et... pallium .. sericum... quorl, quasi manibus alicujus rejectum fuiâ*et, longius a lumulo resiluil. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer, anglid

L'abbé de Croyland, Wulfketel, Anglais de race, se ws hâta de publier ces faits miraculeux , et les prêcha en lan- W76 gue saxonne aux visiteurs de son couvent. Mais l'autorité normande ne le laissa pas longtemps faire en paix ses prédications', et il fut accusé d'idolâtrie, devant un concile tenu à Londres-. Les évêques et les comtes assembles le dégradèrent de sa dignité ecclésiastique, et renvoyèrent . comme simple reclus , au couvent de fdastonbury, gouverné par un Normand appelé Toustain, renommé, entre tous les abbés de la conquête , pour son naturel dur et féroce :i. Ce châtiment ne découragea point la superstition populaire : fondée sur des regrets nationaux, elle ne s'éteignit qu'avec ces regrets, quand les fus des Saxons eurent oublié la vieille cause pour laquelle avaient souffert leurs aïeux. Mais ce temps ne vint pas aussi vite que l'eussent désiré les conquérants ; et quarante années après la mort de Waltheof, lorsque le gouvernement du monastère de Croyland avait déjà passé, par une succession d'abbés étrangers , sous l'autorité d'un certain Geoffroy, venu de la ville d'Orléans, les miracles recommencèrent à s'opérer sur le tombeau du dernier chef saxon '. Les Anglais de race venaient en foule visiter sa sépulture ; et les moines d'origine normande qui se trouvaient dans l'abbaye tour-

Script., t. I, p. 72, et. Gale.) — Venil Croilandiam ad lumulum ejus pannum sericum déferais; quem cùm super sepulchrum illius optulisset,... velut vent) vehemenlis impulsa loiifjius est projectus. (Vita et passio Wuldevi comitis; Cliron. anglo-norm. , t. II ,p. <18.)

1 Unde Normanni, nimium indignati. ( Hist. togulf. Croyland., apud rer. anglic. Script., t. I, p. 73, éd. Gale.)

5 Ad proximum concilium, Londoniis... sumnionitum... de idola- Iria... accusant. (!bid.)

a Glastoniœ, sub eruentissimo tum abbate Thorslano, procul a nolis et a sua palria... (Ibid.)

1 Ad tumbam Guallevi coinilis miracula demonstrari coeperunt... (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv, apud Script, rer. normanu., p. 543.)

1075 naient cet empressement en ridicule, et injuriaient les io'-6. pèlerins, ainsi que l'objet de leur culte , disant que c'était un méchant traître justement puni de mort1.

La veuve de Waltheof hérita de tous ses biens , et même on enleva pour elle au monastère de Croyland des terres que son mari avait données en possession pleine et entière 2. Judith espérait partager ce vaste héritage avec un époux de son choix; mais elle se trompa, et la même puissance qui avait disposé de sa main pour faire déserter un Saxon voulut l'employer cette fois à payer les services d'un Français. Sans consulter sa nièce plus qu'il n'avait fait précédemment, le roi Guillaume la donna, avec les biens de Waltheof, à un certain Simon, venu de la ville de Senlis, brave chevalier, mais boiteux et mal fait3. Judith témoigna pour cet homme un dédain qui courrouça le conquérant 4 ; peu disposé à faire plier sa politique devant l'intérêt d'une femme, il adjugea à Simon de Senlis le comté de Northampton et tout l'héritage de Waltheof, dont la veuve perdit ainsi le fruit de sa trahison. Restée seule avec deux enfants , elle mena une vie obscure et triste dans plusieurs cantons retirés de l'Angleterre. Les Normands la méprisaient, parce qu'elle était devenue pauvre; les Saxons l'abhorraient comme infâme, et les

1 Anglicae plèbes ad tumulum sancti compatriotes... frequenler aeeui runl... quidam de Mormannis monachus... advenientes derisit... dicens quod nequam proditor fuerit, et pro reatu suo capitis obtruncutionr mulclari meruerit. (Order. Vilal. Hist. eeclesiast. lib. iv, apud Script. rer. normann., p. 543.)

2 Terra Judithœ comitissœ. (Domesday-book, vol. I, fol. 152 verso, 202 recto, 228 recto.ï — Totam hanc terram lenu.it Wallef cornes. (Ihid.. fol. 228 recto.)— Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. aui^lic. Script., p. 72, éd. Gale.)

3 In allera sua tibia claudicavil. (Hist. Ingulf. Croyland., loc. supr. cit.)

; llla nuptias ejus respuit. ( Ihid.}

Vieux historiens de race anglaise montrent une sorte de 1075 joie en racontant ses années d'abandon et de chagrin '. 4076

L'exécution de Waltheof mit le comble à l'abattement du peuple vaincu. Il parait que ce peuple n'avait point encore perdu toute espérance tant qu'il voyait l'un des siens investi d'un grand pouvoir, même sous l'autorité de l'étranger. Après le fils de Siward , il n'y eut plus en Angleterre , parmi les hommes investis d'honneurs et de fonctions politiques, un seul qui fût né dans le pays, qui ne regardât pas les indigènes comme des ennemis ou des brutes. Toute l'autorité religieuse avait aussi passé aux mains d'hommes de nation étrangère , et , des anciens prélats saxons, il ne restait plus que Wulfstan, évèque de Worcester2. C'était un homme simple et faible d'esprit, incapable de rien oser, et qui, ainsi qu'on l'a vu plus haut, après un moment d'entraînement patriotique, s'était réconcilié de tout son cœur avec les conquérants. Depuis, il leur avait rendu d'importants services ; il avait fait des visites pastorales et proclamé les amnisties du roi dans les provinces encore mal pacifiées 3 ; il avait marché en personne contre Roger de Hereford, au passage de la Saverne ; mais il était de race anglaise : son jour vint comme était venu celui des autres.

Dans l'année 1070, Wulfstan fut cité devant un concile 1076. d'évèques et de seigneurs normands, réunis dans l'église de Westminster, et présidés par le roi Guillaume et par l'archevêque Lan franc. L'assemblée déclara unanimement que le prélat saxon était incapable d'exercer en Angle-

1 Justo Dei judieio mullum despecta, odio omnibus habita, per diversa loca et latibula diu fo\it. (Hist IngDlf. Croyland, apud rer. anglic. Script., t. I, p. 73.)

1 Quasi unus tx anglicis superstes. (Chron. Johan. Bromton.apud hist. angl. Script., t. I, col. 975, éd. Selden.)

( Voyez livre v, t. II , p. i\s.

1076. terre les fonctions épiscopales, attendu qu'il ne savait pas parler français '. En vertu de cet arrêt bizarre , le roi et l'archevêque ordonnèrent au condamné de rendre le bâton et l'anneau 2, insigne de sa dignité. L'étonnement et l'indignation d'être si mal récompensé inspirèrent à Wulfstan une énergie toute nouvelle pour lui; il se leva, et, tenant à la main son bâton pastoral, marcha droit au tombeau du roi Edward, enterré dans l'église; là, s1 arrêtant et s'adressant au mort en langue anglaise : « Edward, dit-il, « c'est toi qui m'as donné ce bâton ; c'est à toi que je le «rends et le confie 3. » Puis se tournant vers les Normands : « J'ai reçu cela de qui valait mieux que vous; je « le lui remets, ôtez-le-lui , si vous pouvez*. » En prononçant ces derniers mots, le Saxon frappa vivement la pierre de la tombe avec la pointe du bâton pastoral. Son air et ce geste inattendu produisirent sur rassemblée une grande impression de surprise , mêlée d'un effroi superstitieux : le roi et le primat ne reitérèrent point leur demande , et laissèrent le dernier évêque anglais garder son bâton et son office5.

L'imagination populaire fit de cette aventure un pro-

1 Quia nescivit gallieum. (Annales Burtonienses, apud rer. anglic. Script., I. I, p. 264, éd. Gale.) - Qui linguam g.illicanam non noveral. (Matth. Paris., t. I, p 20.) — Propler... gallicre linguœ carenUam/(Benrici Knyghlon, de Event. angl., lib. h, apud hist. angl. Script., t. Il, col. 2368, éd. Selden.)

2 Jubelur baculuni et annulum resignare, archiepiscopo Lanfranco prsecipiente et rege hoc prescribente. (Chron. Johau. Brointon , apud hist. angl. Script., t. I, col. 976, éd. Selden.)

3 Etdixit in lingua sua .- Edwarde, dedisti milii baculum... et ideo illum Uni committo. (Annal. Curlon., apud rer. anglic. Script., I. I, p. 264, ed Gale.) — Chron. Joban. Bromton, apud hist. angl. Script. , t. 1, col. 976, éd. Selden.)

4 Melior le, hune mihi dédit , cui et retrado. Avelle, si poteris. (Henrici Knyghton, de Evenl. angl., lib. n,apud hist. angl. Script., .t. II, col. 2368, ed. Selden.)

s Bestitutus est. (Matth. Paris., Vitse abbalum S.^Albani ,1-1, p. 49.)

dige, et l'on répandit la nouvelle que le bâton pastoral de me. Wulfstan, quand il en frappa la pierre, s'y était enfoncé profondément , comme dans une terre molle , et que personne n'avait pu l'en arracher, excepté le Saxon lui-même lorsque les étrangers curent révoqué leur sentence'. Après la mort de Wulfstan, et après qu'un chanoine de Bayeux appelé Samson, lui eut succédé dans l'épiscopat de Worcester, les Anglais de race le décorèrent , comme Waltheof et comme Egheïwin , des noms de saint et de bienheureux2. Ce fut le lot de presque tous les hommes éminents par la dignité ou par le caractère qui subirent la mort ou la persécution pour la cause de la nationalité anglo-saxonne.

Tout cela est un peu étrange pour nous; car les nations opprimées ont perdu l'usage de faire des saints de leurs défenseurs et de leurs amis ; elles ont la force de conserver le souvenir de ceux qu'elles ont aimés, sans décorer leurs noms d'une auréole superstitieuse. Mais quelque différence qu'il y ait entre nos mœurs patriotiques et celles des hommes qui nous ont précédés sur la terre , que celte différence ne nous inspire envers eux ni sévérité, ni dédain. La grande pensée de l'indépendance humaine leur fut révélée comme à nous ; ils l'environnèrent de leurs symboles favoris ; ils rassemblèrent autour d'elle ce que leur esprit imaginait de plus noble , et la firent religieuse , comme nous la faisons poétique. C'est la même conviction et le même enthousiasme exprimés d'une autre manière , le même penchant à immortaliser ceux qui ont dévoué leur vie au salut et au bien-être de tous.

1 Buculum in solida petra ila defixit , ut a nullo possel avelli, donec ille, ad régis rogatum, baculum resumeret. (Heurici Knyghton, de Eyent. angl., lib. H , apud liist. angl. Script., t. Il , col. 2368, éd. Selden )

2 S inclus Wulfâtanus. ( Annal. Burlon., apud rer. auglic. Script., 1. 1, p. 247, éd. Gale.)

Depuis la querelle du roi Guillaume avec son fils allié, Robert, jusqu'au dernier passage de Guillaume sur le continent.

t077 Une des phases nécessaires de toute conquête , grande 1079 ou petite, c'est que les conquérants se querellent entre eux pour la possession et le partage du bien des vaincus. Les Normands n'échappèrent pas à cette nécessité. Quand il n'y eut plus de rebelles à soumettre, l'Angleterre devint pour ses maîtres une cause de guerres intestines ; et même ce fut dans la nouvelle famille royale, entre le père et son fils aîné, que la dispute éclata d'abord. Ce fils, appelé Robert , et que les Normands surnommaient , dans leur langue, Gamberon ou Courte-Hense, à cause du peu de longueur de ses jambes1, avait été, avant la bataille de Hastings, désigné par le duc Guillaume, héritier de ses terres et de son titre. Cette désignation s'était faite, selon l'usage , avec le consentement formel des barons de Normandie, qui tous avaient prêté serment au jeune Robert , comme à leur seigneur futur 2. Lorsque Guillaume fut devenu roi, le jeune homme, dont l'ambition s'était éveillée

1 VuIsjo Gambarom cognominalus est, et Brevis Ocrea. (Order. Vital. Hist. ecclesiasl., Hb. iv, apud Script, rer. normann., p. 545., '-' Optimates .. gratantcr... acqnieverunt. (Ibid.)

à la vue dos succès de son père, le requit d'abdiquer au «m moins, en sa faveur, le gouvernemenl de la Normandie; im,

mais le roi refusa , voulant garder ensemble son ancien duché et son nouveau royaume ' . 11 s'ensuivit une querelle violente, où les deux plus jeunes frères, Guillaume le Roux et Henri, prirent parti contre leur aine, sous couleur d'affection filiale, mais réellement pour le supplanter, s'ils le pouvaient, dans la succession que leur père lui avait assuré 2.

Un jour que le roi était à Laigle avec ses fils, Guillaume et Henri vinrent au logement de Robert, dans la maison d'un certain Roger Chaussiègue, et, montant à l'étage supérieur, ils se mirent d'abord à jouer aux dés, à la façon des gens de guerre du temps; puis ils firent grand bruit et versèrent de l'eau sur Robert et sur ses amis qui étaient au-dessous3. Irrité de cet affront, Robert courut, l'épée à la main , sur ses deux frères : il y eut un grand tumulte que le roi calma , non sans peine '' ; et , dès la nuit suivante , le jeune homme , suivi de tous ses compagnons, sortit de la ville et gagna Rouen, dont il essaya de surprendre la citadelle. Il n'y réussit point; plusieurs de ses amis furent arrêtés ; lui-même échappa avec quelques autres, et, passant la frontière de Normandie, il se réfugia dans le Perche , où Hugues , neveu d'Aubert leRibaud, l'accueillit dans ses châteaux de Sorel et de Reymalard3.

1 Postulala denegavit. (.Order. Vital. Hist. ecclesiast. , lib. îv, apud Script, rei1. normann., p. 545.)

'-' Guillelmus Rufus et Henricus palri favebant. (Ibid.)

3 In domo Regerii et Caleegii... vénérant ibique super solarium (sicut mililibus moris est) lesseris ludere cœperunt. Deinde ingenlem strepitum l'ecere, et aquam.... (Ibid.)

• Oe hospitio suo rex accurrit. ( tbid., p. 546.)

1 Tum Hugo... nepos Alberti Ribaldi... exules suscepit eisque novum caslellum Raimalasl atqueSorellum... patefecit. (Ibid.)

10-7 II y eut ensuite entre le père et le fils une réconciliation 1(;19 qui ne fut pas de longue durée; car les jeunes gens qui entouraient le dernier recommencèrent bientôt à stimuler son ambition par leurs conseils et leurs plaisanteries1. « Noble fils de roi , lui disaient-ils , il faut que les gens « de ton père gardent bien son trésor, puisque tu n'as pas « un denier pour donner à ceux qui te suivent. Comment « souffres-tu de demeurer si pauvre , lorsque ton père est « si riche? Demande-lui donc une partie de son Angle- « terre , ou tout au moins le duché de Normandie qu'il « t'a promis devant tous ses barons 2. » Robert , excité par ces propos et d'autres semblables, alla renouveler son ancienne requête ; mais le roi refusa encore une fois, et l'exhorta, d'un ton paternel, à rentrer dans le devoir, et surtout à faire choix de meilleurs conseillers , de personnes d'un âge mur, graves et sages , telles que l'archevêque Lanfranc3. « Seigneur roi, répliqua brus- « quement Robert, je suis venu ici pour réclamer mon « droit, et non pour écouter des sermons; j'en ai entendu « assez , et d'assez ennuyeux , lorsque j'apprenais la «grammaire. Réponds-moi donc positivement, afin que «je voie ce que j'aurai à faire; car je suis fermement ré- « soin à ne plus vivre du pain d'autrui , et à n'être aux « gages de personne *. »

Le roi répondit, en colère, qu'il ne se dessaisirait point de la Normandie, où il était né, et ne partagerait avec qui

1 Sediliosi tyrones.... Rodherto juveni régis filio... dixenmt, (Oder. Vital. Hist. ecelesiast., Mb. îv, apud Script, rer. norman., p. 569.)

-' Nobilissime fili régis... patris lui satellites régale sic servant nerarium, ut vix unum tuis clientibus inde pnssis dare denariurn... cur hoc paleris? ( Ibid.)

3 Ibid., p. 570.

'' Hue, domine mi rex, non accessi pro sermonibus audiendis... hoc... fixum est apud me... quod... nemini militabo. ( Ibid.)

que ce fût l'Angleterre, le prix de ses fatigues'. «Eh 1077 « bien ! dit Robert , je m'en irai , j'irai servir les étran- 107*9# « gers, et peut être obtiendrai-je chez eux ce qu'on me « refuse dans mon pays2. » Il partit en effet et parcourut la Flandre, la Lorraine, l'Allemagne, puis la France et l'Aquitaine, visitant, dit l'ancien historien, des ducs, des conites et de riches seigneurs châtelains, leur contant ses griefs, et leur demandant des secours1; mais tout ce qu'il recevait pour le soutien de sa cause, il le donnait à des jongleurs, à des parasites ou à des femmes débauchées , et se trouvait bientôt obligé de mendier de nouveau . ou d'emprunter à grosse usure 4. Mathilde, sa mère, lui envoyait quelquefois de l'argent à l'insu du roi. Guillaume l'apprit, et le lui défendit; elle recommença, et le roi irrité lui reprocha, en termes amers, «de distribuer à « ses ennemis le trésor qu'il lui donnait en garde 5 ; » puis il fit arrêter le porteur des présents de Mathilde, avec ordre de lui crever les yeux6. C'était un Bas-Breton 1079. d'origine, appelé Samson ; il prit la fuite et devint moine, dit la vieille chronique , pour le salut de son âme et de son corps7.

Après beaucoup de voyages, le jeune Robert se rendit sous les auspices de Philippe , roi de France , au château

1 Natale solum Normanniœ... Ansiliaj quoquc regnum.quod ingenti nactus sum labore. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., Mb r, apud Script, rer. norniann., p. 570.)

- Extrancis tentalto servire. (Ibid.)

3 Nubiles... expetit cognatos duces eomitesque et polenles oppidanos. lllis querelaa suas deprompsit. (Ibid.)

1 Bistrionibus et parasiiis ac meretricibua insipiènter diatribuebat... postale gravi compressas mendicabat, et îps alienum ab exlernis fœneralorilius exul egenus quaeritabat. (Ibid.

5 Inimicos meos... sustentai opibus meis. (Ibid., p. 571.)

17 Reginœ veredarum... comprehcndi , el ruox oculis privari. (Ibid.)

' Pro salvalione corporia et animée. (Ibid.)

de Gerberoy, situé dans le Beauvoisis , sur les confins de la Normandie. Il y fut bien accueilli par Élie , vicomte du château , et par son collègue ; car, dit l'ancien narrateur, c'était la coutume de Gerberoy qu'il y eût deux seigneurs égaux en pouvoir, et qu'on y reçût les fugitifs de tous pays ' . Là, le fils du conquérant réunit des chevaliers à gages2; il lui en vint de France et de Normandie ; plusieurs hommes d'armes de la maison du roi Guillaume , plusieurs de ceux qui le flattaient chaque jour et vivaient à sa table , quittèrent leurs offices pour se rendre à Gerberoy3; et lui-même alors, passant la mer, vint en personne assiéger le château où son fils s'était renfermé.

Dans une sortie que fit Robert , il engagea le combat , seul à seul, avec un cavalier couvert de son armure, le blessa au bras et le renversa de son cheval; la voix du blessé lui fit reconnaître son père , et aussitôt il mit pied à terre, l'aida à se relever et à se mettre en selle, et le laissa repartir librement ''. Les chefs et les évêques normands s'employèrent à réconcilier de nouveau le père avec le fils. Mais Guillaume résista d'abord à leurs instances : « Pourquoi , leur disait-il , me sollicitez-vous en « faveur d'un traître qui a séduit contre moi mes gens de « guerre, ceux que j'avais nourris de mon pain, et à qui a j'avais donné leurs armes"? » 11 céda pourtant à la fin; mais le bon accord entre le père et le fils ne fut pas de

1 Helias quoque vieedominus, cum eomparisuo... morisenim est illius eastri ut ibidem duo pares doinini sint, et omnes... t'ugitivi suscipîantur. (Order. Vital. Hisl. eccles'ast., lit), v, apud Script, rer. norman., p. 572.)

- Gregaiïos équités. (Ibid.)

; Multi de his, qui... régi... adulabantur. ( Ibid.)

'' Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184.

'■ Mirorquod lantoperepro perfido supplicalis hominc... Tirones ineos, quos alui et militaiïbus armis decoravi, abduxit. (Order. Vilal Hisl. ecclesiast., lib. v, apud Script, rer. normann., p; S7:t )

longue durée ; pour la troisième l'ois Robert s'éloigna, alla 1079. en pays étranger, et ne revint plus du vivant de son père1. Le roi le maudit à son départ; et les historiens du siècle attribuent à cette malédiction les infortunes qui remplirent toute la vie du tils aîné de Guillaume le Bâtard, infortunes dont la conquête de l'Angleterre fut, comme on voit, la première cause 2.

De ces dissensions qui troublaient le repos du chef des conquérants, le peuple vaincu ne retirait aucun profit; et si, dans l'absence de Guillaume, la main royale, comme on disait alors, ne pesait plus sur ce peuple, d'autres mains, celles des comtes, vicomtes, juges, prélats et abbés, de race étrangère , lui faisaient sentir leur pouls. Parmi les plus impitoyables de ces ministres de la conquête, figurait le Lorrain Vaulcher. évèque de Durham , qui, depuis l'exécution de Waltheof, cumulait avec son office ecclésiastique , le gouvernement de tout le pays situé entre la Tweed et la Tyne3. Les amis du comteévêque vantaient beaucoup son administration , et le louaient d'être aussi habile à réprimer par le tranchant de l'épée les rébellions des Anglais, qu'à réformer leurs mœurs par la puissance de ses discours \ Ce qu'il y avait de réel, c'est que Vaulcher tourmentait sa province par des exactions insupportables , qu'il permettait à ses offi-

1 A paire recessit, nec postea rediit.. (Order. Vital, llist ecclesiasl , lili. v, apud Script, rer. normann., p. 573.)

2 Quapropter rex maledixil Roberlo filio suo, quant maledicUonem , antequam obiret , expertus est evidenter. (Matth. Paris , t. I , p. to.)

:' Inlerfeclo.,. Waltheofo, comité Norlhumbriae... Walcherus episcopus comilalum a pege obtinuit. (llisl. epjecop. dunelm.; Anylia sacra, t. I, p. 703.)

4 Fraenarel... rebellionem gentis gladio, et reformaret mores eloquio. (Willelm. Malmesb. de Gest. pont il', angl., lit), 111, apud rev. anglic Script. . [i. 277. éd. Savile )

1079. ciers de lever , après lui , des tributs pour leur propre compte, et qu'il laissait ses gens d'armes piller et tuer impunément1. Parmi ceux qu'ils firent périr sans aucun jugement se trouvait un certain Liulf, homme chéri de toute la contrée, qui s'était retiré à Durham après avoir été dépouillé, par les Normands2, de tous les biens qu'il possédait au sud de l'Angleterre. Ce meurtre, exécuté avec des circonstances atroces, mit le comble à la haine populaire contre l'évêque lorrain et ses agents. L'ancien esprit du Northumberland se réveilla , et les habitants de cette terre fatale aux étrangers se réunirent , comme au temps de Robert domine 5.

1080. Us tinrent de nuit des conférences, et délibérèrent unanimemenl de venir avec des armes cachées à l'assemblée de justice que tenait de temps en temps l'évêque, à la cour du vomir', comme on disait en langue normande '. Cette cour se tenait sur les bords de la Tyne, près du château neuf, bâti par les conquérants sur la grande route d'Ecosse, dans un lieu appelé en saxon Gotes-Heavd, ouTète-de-Chèvre5. Les Northumbriens s'y rendirent en grand nombre, comme pour adresser à leur seigneur d'humbles et pacifiques requêtes. Ils demandèrent réparation des torts qui leur

• Extersit peeuniam infinitam. (Matlli. Paris., t. I , p. 10.) - Minislris suis durissimam plebis oppressionem permittens... uteruue provinciales cœdibus, rapinis et injuriis afflixit. (Hist. episcop. dunelm.; Anglia sacra, t. 1, p. '03.)

2 Vir... loti. . provinciae charissimus , qui possessionibus suis a Normannis spoliatus , Dunelmum secesserat. (Ibid., p. 704.)

3 Odia et furorem... ( Ibîd., p. 703.) — Northanimbri , populus semper rebellioni deditus. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. HO, éd. Savile.)

4 Decreverunt unanimiter... ul occulte arniati venirent ad placita comitatus... (Matth. Paris., t. I, p io.) — In quodatn convenlu {Cemoie). (Chrorr. saxon., éd. Gibson, p. iM.)

'* Ad Gaput-Caprœ. ( Florent, Wigorn. Cbron., p. 639.)

avaient été faits' : «Je ne ferai droit , répondil l'évêque, 1080. «à aucune de ces plaintes, à moins qu'auparavant vous « ne me comptiez quatre cents livres, en bonne monnaie2.» Celui des Saxons qui, sachant le français, parlait au nom de tous les autres, demanda permission de s'entendre avec eux3, et tous s'éloignèrent un moment, comme pour consulter ensemble sur le payement de la somme demandée; mais tout à coup l'orateur, qui était le chef du complot . s'écria en langue anglaise : «Courtes paroles, bonnes pa- « rôles; tuez l'évêque4.» A ce signal, ils tirèrent leurs armes , se jetèrent sur le Lorrain , le tuèrent , et avec lui une centaine d'hommes de race normande ou flamande 5. Deux serviteurs , Anglais de nation , furent seuls épargnés par les conjurés fi. Le soulèvement populaire s'étendit jusqu'à Durham ; la forteresse qu'y avaient bâtie les Normands fut attaquée; mais la garnison , nombreuse et bien pourvue de munitions, résista aux Northumbriens, qui se dispersèrent, découragés, après un siège de quatre jours "' . A ce nouveau signe de vie donné par la population du nord, Eudes, évêque de Bayeux, frère du roi et l'un de ses lieutenants en son absence, marcha promptement vers Durham, avec une nombreuse armée. Sans prendre le temps ni la peine de faire une enquête sur le soulèvement,

1 De diversis injuriis sibi juslitiam ûeri. ( Maltli. Paris., t. I , p. 10.)

2 ISisi anlea sibi libras quadringentas moneta; optimal numerassent. (Ibid.)

3 Unus eorum, pro omnibus loquens. ( Ibid.)

" Praecipitanter, patria lingua, dixit .- Short red, goot rei, slea ije the byshoppe. (Ibid )

5 Etcentum bomines cum eo Franci et Flamingi. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184.)

6 Duobus tanlum anglieis ministris, propterconsanguinitatem, pepercerunt, (Florent. Wigorn. Chron., p. 640.)

' Quarto die obsidiouis, abseedenles per diversa disperguntur. (Simeon. Dunelm. Hist. dunelm eccles., lit», m, apud hist. angl. Script., t. I, col. 48, ed.Selden.)

Ml LIVRE VI.

il se saisit au hasard d'hommes qui étaient restés dans leurs maisons, et les fit décapiter ou mutiler '. D'autres ne rachetèrent leur vie qu'en abandonnant tout ce qu'ils possédaient 2. L'évèque Eudes pilla l'église de Durham, et enleva ce qui restait des ornements sacrés qu'Eghelwin avait sauvés en les transportant dans l'île de Lindisfarn 3. Il renouvela dans tout le Northumherland les ravages que son frère y avait faits en l'année 1070: et c'est cette seconde dévastation qui , ajoutée à la première, imprima aux contrées du nord de l'Angleterre l'aspect de désolation et de tristesse qu'elles présentaient encore plus d'un siècle après 4. « Ainsi, dit un historien postérieur de soixante-dix « années, furent tranchés les nerfs de cette province, jadis « si florissante. Ces villes autrefois renommées, ces hautes « tours qui menaçaient le ciel , ces campagnes riantes de « pâturages et arrosées d'eaux vives , l'étranger qui les « voit gémit de pitié , l'ancien habitant ne les reconnaît « plus 5. »

Sur ce pays tout ruiné qu'il était, la population, demisaxonne, demi-danoise, garda longtemps son ancien esprit d'indépendance et de fierté un peu sauvage. Les rois normands successeurs du bâtard habitaient en pleine sûreté

1 Miseros indigenas, qui, sua confisi innocentia, domi resederant, plerosque ut noxios aut decollari aul membrorum delruncationr pncreperunt debilitari (Simeon. Dunelm. Hist. dunelm. eccles., lib. ni, apud liist. augl. Script., t. I, col. 48, éd. Selden.)

2 Nonnullis ut salulem et vitam pretio redimerent, crimen falso imponebatur. (Ibid.)

3 Quœdam ex ornamentis ecclesiœ... abstulit. ( Ibid.) — Voyez livre îv, t. Il, p. 67.

4 Ut provinciîE illius reliquias, quaealiquantum respiraverant, fundilus exlerminaret. (Willelm. Malmesb. , de Gest. ponlif. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 277, éd. Savile.)

5 Si qui* modo videt peregrinus, ingemit; si qui?... vêtus incola, non agnoscit. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. afigl . , lib. m. apud rer. anglic. Script., p 103, éd. Savile.

1rs provinces méridionales; niais ee n'était guère sans appréhension qu'ils voyageaient an delà de l'Huniber, et un historien de la tin du xne siècle assure qu'ils ne visitaient jamais cette partie de leur royaume sans conduire avec eux une armée de soldats aguerris '. C'est dans le nord que se conserva le plus longtemps le penchant à la rébellion contre l'ordre social établi parla conquête; c'est là que se recrutèrent encore pendant plus de deux siècles ces bandes d'outlaws, successeurs politiques des réfugiés du camp d'Ély et des compagnons de Hereward. L'histoire ne les a point compris ; elles les passe sous silence, ou bien , suivant le langage des actes légaux du temps, elle les flétrit d'un nom qui écarte d'eux tout intérêt, du nom de séditieux , de voleurs et de bandits. Mais que ces titres , odieux en apparence , ne nous en imposent point ; dans tout pays subjugué par l'étranger, ils furent ceux des braves qui , en petit nombre , se réfugièrent sur les montagnes et dans les forêts, laissant l'habitation des villes à qui supportait l'esclavage 2. Si le peuple anglo-saxon n'eut pas le courage de suivre cet exemple , il aima du moins ceux qui le lui donnaient et il les accompagna de ses vœux. Pendant que des ordonnances , rédigées en langue française, prescrivaient à tout habitant des villes et des bourgs d' Angleterre, de traquer l'homme mis hors la loi, l'homme des forêts, comme un loup:l, de le poursuivre, de canton

1 Rex... si quando parles illas regni adit, nonnisi magno auxiliatorum comitati vadit. iWillelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lih. m prolog., apud rer. anglic. Script., p. 458, éd. Savile.)

* . ..TûUÇXOUÇ [AVJ i:pO(7/.UVO'j[JL£V.

nâ[iEV va V.HEpiaÇcu[»cv, ôito'J <pw).eàÇouv X6xot. 2toï{ ycîjpaiî axlàSoi xaT-sxoOv...

(Chants populaires de la Grèce moderne, publiés par M.Fauriel, I. I, Steighios, chant n° 24.) "• Les Normands employaient quelquefois le mot saxon francisé nllnges,

cl quelquefois celui de forestiers.

108O. en canton, par la huée et par le cri *, il circulait des chansons anglaises en l'honneur de cet ennemi du pouvoir étranger, qui avait , disait-on , pour trésor la bourse des comtes, et pour troupeaux les daims du roi. Les poètes populaires célébraient ses victoires, ses combats, ses stratagèmes contre les agents de l'autorité. On chantait comment il avait lassé à la course les gens et les chevaux du vicomte, comment il avait pris l'évêque, l'avait rançonné à mille marcs, et forcé d'exécuter un pas de danse dans ses habits pontificaux2.

1080 L'évêque normand Eudes de Bayeux, après son expédition dans le Northumberland, devint fameux parmi les siens, comme l'un des plus grands dompteurs d'Anglais 3 ; il était chef des juges, ou grand justicier de toute l'Angleterre, comte de Kent et de Hereford , depuis l'emprisonnement de Roger, fils de Guillaume fils d'Osbern. Le renom dont il jouissait l'enorgueillit, et le pouvoir qu'il exerçait en Angleterre et en Normandie excita en lui l'ambition de la plus grande puissance qu'il y eût alors , de la puissance papale. Des devins italiens avaient prédit qu'un pape nommé Eudes succéderait à Grégoire VII 4 ; l'évêque de Bayeux, s'appuyant sur cette prédiction, commença des intrigues à Rome , y acheta un palais , envoya de riches présents à ceux que les gens de l'autre côté des Alpes appelaient encore sénateurs , et chargea de lettres et de dépêches les pèlerins de Normandie et d'Angleterre 5 ; il en-

1 En anglais moderne btj hue and cnj.

1 Ballads of Robin llood, Adam Bell, Clym o'the Chlough, etc., passim.

3 Anglos maxime perdomuit. (Willelm. Gemet. Hist. Normann., apud Script, rer. normann., p. 282.)

Quidam sortilegi Romanorum. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lin. vu, apud Script, rer. normann., p. 646.

* Palatium sibi émit, senalores Quirilum, magnis muneribus datis, sibi amicilia copulavit. (Ibid)

gagea des barons et des chevaliers normands, entre autres <08" Hugues le Loup, comte (Je Chester, à le suivre en Italie, 1082. pour lui faire une brillante escorte1. Le roi Guillaume, encore en Normandie , fut averti de ces préparatifs , et ils lui déplurent, on ne sait pas pour quelle raison. Ne se soucianl pas que son frère devînt pape, il s'embarqua et le surprit en mer, à la hauteur de l'île de Wigb.1 2. Le roi assembla aussitôt les chefs normands dans cette île, et accusa devant eux l'évêque d'avoir abusé de son pouvoir de juge et de comte; d'avoir maltraité les Saxons outre mesure, au grand danger de la cause commune3; d'avoir spolié les églises, et enfin d'avoir tenté de séduire et d'emmener hors de l'Angleterre les guerriers sur la foi desquels reposait le salut des conquérants 4. « Considérez ces griefs, dit « le roi à l'assemblée, et apprenez-moi comment je dois «agir envers un tel frère5.» Personne n'osa répondre. « Qu'on l'arrête donc, reprit Guillaume, et qu'on l'enferme sous bonne garde 6. » Aucun des assistants n'osa mettre la main sur l'évêque. Alors le roi s'avança, et le saisit par ses vêtements. « Je suis clerc , s'écria Eudes, je suis ministre « du Seigneur : le pape seul a droit de me juger 7. » Mais Guillaume , sans lâcher prise , répondit : « Ce n'est point « un clerc que je juge; c'est mon comte et mon vassal que «j'arrête 8. » Le frère du vainqueur des Anglais fut con-

1 Order. Vital. Hist. ecdesiast., lib. vu, apud Script, rer. normann., p. 646.

J E\ insperato in insula Vecla obviavit. (lbid., p. 647.)

3 Angliam vehementer oppressif. ( lbid.)

4 Eeclesiaa exspoliavil... mililesque meos qui... Angliam tutari debuerant, seduxil ettrans Alpes... (lbid.)

5 Considerate... ( lbid.)

* Comprehendite... et... solerler custodite. (lbid.) ' Clericussum et minisler Doniini. (lbid.)

8 E'M non clericum nec antistitem daimio, sed coniilem meum , quem info, vice inea, prœposui regno. (lbid.)

I7(i LIVRE Vt.

4080 duit en Normandie et emprisonné dans une forteresse , 1082. peut-être dans celle où languissait encore Ulfnoth, le frère du roi Harold, dont le sort était maintenant pareil au sien, après quinze ans d'une fortune si différente '.

Les reproches du roi à l'évêque sur sa conduite dans le nord de l'Angleterre, s'ils ne sont pas une invention de l'ancien historien, semblent déceler quelques craintes d'un nouveau soulèvement de ceux qui avaient tué Robert Comme, repris la ville d'York, massacré l'évêque Vaulcher, et qui couraient avec joie à la rencontre de tout ennemi des Normands qui venait descendre sur leurs côtes. Cette crainte n'était pas entièrement vaine: car plus d'une révolte éclata dans le voisinage de Durham, sous l'épiscopat de Guillaume , successeur du Lorrain 2. Dans le reste de l'Angleterre , les vaincus montraient moins d'énergie , et plus de résignation à leurs souffrances. Peu de faits positifs sur la nature de ces souffrances sont parvenus jusqu'à nous, et encore se rapportent-ils, pour la plupart, aux misères des gens d'église, la seule classe des opprimés de la vieille Angleterre qui ait trouvé des historiens. Toutefois ce qu'on osait contre cette classe privilégiée peut faire conjecturer, par induction , ce qu'avaient à subir les autres classes d'hommes que le scrupule religieux ne protégeait point; et un trait du régime intérieur d'un monastère anglais, sous le pouvoir d'un abbé normand, clans la seizième année de la conquête, aidera peut-être à deviner le régime des villes et des provinces, sous l'autorité des comtes, des vicomtes et des baillis du roi étranger3.

• Voyez livre m, t. \ , p. 220.

2 Morilur Willelmus episcopus dunclmensis, el fit commotio homiuiiin. (Annales de Margan, apud rer. angiie. Script , t. II, p. 3, éd. Gule )

;i Monaslerium Glastonise... semper posl adventum Normannorum pessimis est infractum laboribus... Abbatesenim, rerumgloria elati, non

Le couvent de Glastonbury, dans la province de Soin- iox<> merset, après la déposition d'Eghelnoth, son abbé de race 10b2. saxonne, avait été donné à Toustain , moine de Gaen'. Toustain, suivant la coutume des antres Normands devenus abbés en Angleterre, avait commencé par diminuer la portion de nourriture de ses religieux, pour les rendre pins maniables; mais la famine ne fit que les irriter davantage contre le pouvoir de celui qu'ils qualifiaient hautement d'intrus 2. L'abbé, par esprit national , ou par fantaisie de despotisme , voulait que ses moines saxons apprissent à chanter les offices d'après la méthode d'un musicien fameux dans la ville de Fécamp , et les Saxons , autant par haine de la musique normande que par habitude, tenaient au chant grégorien 3. Ils reçurent plusieurs fois l'injonction d'y renoncer, ainsi qu'à d'autres anciens usages ; mais ils résistèrent jusqu'au point de déclarer un jour, en plein chapitre , leur ferme résolution de ne pas changer 4. Le Normand se leva furieux, sortit, et revint aussitôt à la tête d'une compagnie de gens armés de toutes pièces 5.

A cette vue, les moines s'enfuirent vers l'église et se ré- ios-2. fugièrent dans le chœur, dont ils eurent le temps de fermer la porte6. Les soldats qui les poursuivaient, se trouvant

religiosos sed tirannos agunt, foris tumidi... inlus crudcles et incommodi. (Adamus de Domeram, cd. Hearne, p. H3.)

1 Voyez l. Il, livrer, p. 159.

2 Monachos in victualibus miserabiliter tractare, hinc l i t es verborum, animorum discordiae qua, ut ail Luc-anus, nescit plèbes jejuua timere. (Willelm. Malmesb.. de Gcst. pontif angl. , lib. H, apud rer. anglie. Script., p. 254, éd. Savile.)

■ Il cujusdam Willielmi Fiseanensis cantum discerent et cantarent. (Willelm. Malmesb., de. Antiquit. glaston. eccles. , apud rer. anglie. Script,, t. III, p. 331, éd. Gale.)

'• Ibid., p. 33-2.

5 Milites ac satellites suos phaleratos. (Ibid.)

6 Chron. saxon., éd. Gibson, p. 184. — Willelm. Malmesb , lne. Bupr. cit.

«082. arrêtés, essayèrent de la forcer. Pendant ce temps, quelques-uns d'entre eux escaladèrent les piliers, et se plaçant sur les solives qui couronnaient la clôture du chœur, commencèrent l'attaque de loin et à coups de tlèches ' . Les moines , réfugiés près du maître-autel , se glissaient dessous ou se tapissaient derrière les châsses et les reliquaires, qui, leur servant de rempart, reçurent les flèches lancées contre eux ; le grand crucifix de l'autel en fut hérissé de toutes parts2. Bientôt la porte du chœur céda aux efforts de ceux qui l'éhranlaient , et les Saxons, forcés dans leur retraite , furent chargés de près à coups d'épées et de lances ; ils se défendirent le mieux qu'ils purent avec les bancs de bois et les candélabres de métal; ils blessèrent même quelques soldats3; mais les armes étaient trop inégales : dix-huit d'entre eux furent tués ou blessés mortellement, et leur sang, dit la chronique contemporaine, ruissela sur les degrés de l'autel4. Un autre historien annonce qu'il pourrait mentionner beaucoup d'aventures semblables à celle-ci, mais qu'il aime mieux les passer sous silence comme également pénibles à raconter et à entendre 5.

1083. Dans l'année 1083 mourut Mathilde , épouse du roi Guillaume. Un ancien récit dit que les conseils de cette femme adoucirent plus d'une fois l'âme du conquérant ; qu'elle le

1 Quidam etiam solaria inter columnas erei'ta scandebanl. (Willelm. Malmesk, de Anticjuit. glaston. eccles., apud rer. anglic. Script., t. III, 11.331, éd. Gale.)

2 Crucifixum sagitlis inhurrere feceranl. [Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Scripl., p. 110, éd. Savile.)

3 Ubicumquepoterant se defendentes cum scamniset candelabris quosdam du militibus vulneraverunt. (Henrici Knyghton , de Event. angl., lih. ii, apud liist. angl. Script., t. Il , col. 2352, éd. Selden.)

4 De altari in gradus et de gradibus in aream. (Cbron. saxon., éd. Gibson, p. 185.)

5 Multahis similia referre possem.. , verumquia ha?c sunt minus lœta, his omissis... (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iv , apud Script, rer. normann., p. 524.)

disposa souvent à la clémence envers les Anglais, mais ios:j. qu'après sa mort, Guillaume s'abandonna sans réserve à son humeur tyrannique '. Les faits manquent pour constater cet accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un seul degré de plus au malheur des années précédentes. La seule différence qu'on puisse remarquer entre l'époque de la conquête qui suivit la mort de Mathilde et celles que le lecteur a déjà parcourues, c'est que le roi Guillaume, n'ayant plus rien à gagner en pouvoir sur les indigènes , commença dès lors à se créer une domination personnelle sur ses compagnons de victoire. La nécessité eut probablement à cette entreprise autant de part que l'ambition; et, comme il ne restait plus rien à enlever aux Anglais, le roi se vit obligé de lever sur les Normands eux-mêmes des contributions pour le maintien de la propriété commune. Dans cette année 1 1 183, il exigea six sous d'argent pour chaque hyde ou journée de terre, dans tout le royaume, sans dictiuction de possesseur2. Le guerrier normand, usé par vingt ans de combats, se vit contraint de payer, sur les revenus du domaine qu'il avait conquis dans ses jours de force et de jeunesse, la solde d'une nouvelle armée.

De cette époque date l'origine d'un esprit de défiance mutuelle et d'hostilité sourde entre le roi et ses vieux amis. Ils s'accusaient réciproquement d'avarice et d'égoïsme. Guillaume reprochait aux chefs normands de tenir plus à leur bien-être personnel qu'à la sûreté commune, de songer

1 Istius... consilio... rex pacifiée cum An^li^ tractabat, post mortem vero ipsius... omnem induit tyraiinidem. (Thomas Rudborne Hist. major violon.; Anglia sacra, t. I, p. 257.)

- \h- unoquoque aratro, id est hyda lerrae, lotkis regni , sex solîdps cepil argent i. (Matin. Paris., t. I , p. 41.)

io83. plutôt à bâtir des fermes, à élever des troupeaux, à former des haras, qu'à se tenir prêts contre l'ennemi indigène ou étranger '. A leur tour, les chefs reprochaient au roi d'être avide de gain au delà de toute mesure, et de vouloir s'approprier, sous de faux prétextes d'utilité générale , les richesses acquises par le travail de tous. Afin d'asseoir sur 4080 une base fixe ses demandes de contributions ou de services 4086. d'argent, pour parler le langage du siècle, Guillaume fit faire une grande enquête territoriale, et dresser un registre universel de toutes les mutations de propriété opérées en Angleterre par la conquête; il voulut savoir en quelles mains, dans toute l'étendue du pays, avaient passé les domaines des Saxons, et combien d'entre eux gardaient encore leurs héritages par suite de traités particuliers conclus avec lui-même ou avec ses barons - ; combien , dans chaque domaine rural , il y avait d'arpents de terre ; quel nombre d'arpents pouvait suffire à l'entretien d'un homme d'armes, et quel était le nombre de ces derniers dans chaque province ou comté de l'Angleterre ; à quelle somme montait en gros le produit des cités, des villes, des bourgades, des hameaux ; quelle était exactement la propriété de chaque comte, baron, chevalier, sergent d'armes ; combien chacun avait de terre, de gens ayant fiefs sur ses terres, de Saxons, de bétail, de charrues3.

1 Richardus de Rulos... multum agricultures deditus, ac injumentorum et pecotum mulliiudine plurimum delectalus. (Hist. Ingulf. Croyland., apud rer. anglic. Scripl., t. I, p. 77, éd. Gale.)

2 Quomodo incoleretur et a quibus liominibus. (Chrou. saxon., cil. (Jibson, p. 1K6.)

3 Quoi jugala et virgatae terne, quidque uni militi sufficere possel, Fccitque inquirere de urbibus et vil lis et viculis ad quid in BOlidum ascendërenl ; inquisivil etiam quel auimali.i possenl sufficere ad uniushidae culturam... cl quoi milites essent in unoquoque comitatu (Florent. Wigorn. ebron. , p. 229.) — Thoinae Rudborne Hist, major winton.; Anulia saern ,1.1. p. 2."»7.

Ce travail, dans lequel des historiens modernes ont cru ioso voir la marque du génie administratif, fut le simple résultat 1086 de la position spéciale du roi normand comme chef d'une armée conquérante , et de la nécessité d'établir un ordre quelconque dans le chaos de la conquête. Cela est si vrai, que, dans d'autres conquêtes dont les détails nous ont été transmis, par exemple dans celle de la Grèce par les croisés latins, au xme siècle, on trouve la même espèce d'enquête faite sur un plan tout semblable par les chefs de l'invasion ' .

En vertu des ordres du roi Guillaume, Henri de Ferrières, Gaultier Giffard, Adam, frère d'Eudes le sénéchal, et Rémi , évèque de Lincoln , ainsi que d'autres personnages pris parmi les gens de justice et les gardiens du trésor royal, se mirent à voyager par tous les comtés de l'Angleterre, établissant dans chaque lieu un peu considérable leur conseil d'enquête 2. Ils faisaient comparaître devant eux le vicomte normand de chaque province ou de chaque shire saxonne, personnage auquel les Saxons conservaient dans leur langue l'ancien titre de shire-reve, ou sheriff. Ils convoquaient ou faisaient convoquer par le vicomte tous les barons normands delà province, qui venaient indiquer les bornes précises de leurs possessions et de leurs juridictions territoriales; puis quelques-uns des hommes de l'enquête, ou des commissaires délégués par eux , se transportaient sur chaque grand domaine et dans chaque district ou centurie, comme s'exprimaient les Saxons. Là ils faisaient déclarer, sous serment, par les hommes d'armes français de chaque seigneur, et par les habitants anglais de la centurie, combien il y avait, sur le domaine, de possesseurs

1 Poëme sur la conquête delà Moréc, mss de la Bibliothèque royale, Ir.uhiil et publié par M Buchon.

- Miltebal... suios homines. (Chron. saxon., éd. Gibson , p. isc.i

il. 16

io8o libres et de fermiers ' ; quelle portion chacun occupait en «se. propriété pleine ou précaire; les noms des détenteurs actuels, les noms de ceux qui avaient possédé avant la conquête , et les diverses mutations de propriété survenues depuis : de façon, disent les récits du temps, qu'on exigeait trois déclarations sur chaque terre : ce qu'elle avait été au temps du roi Edward, ce qu'elle avait été quand le roi Guillaume l'avait donnée, et ce qu'elle était au moment présent 2. Au-dessous de chaque recensement particulier on inscrivait cette formule : «Voilà ce qu'ont juré « tous les Français et tous les Anglais du canton 3. »

Dans chaque bourgade on s'enquérait de ce que les habitants avaient payé d'impôt aux anciens rois , et de ce que le bourg produisait aux officiers du conquérant ; on recherchait combien de maisons la guerre de la conquête ou les constructions de forteresses avaient fait disparaître; combien de maisons les vainqueurs avaient prises ; combien de familles saxonnes, réduites à l'extrême indigence, étaient hors d'état de rien payer '*. Dans les cités, on prenait le serment des grandes autorités normandes, qui convoquaient les bourgeois saxons au sein de leur ancienne chambre du conseil , devenue la propriété du roi ou de quelque baron étranger; enfin, dans les lieux de moindre importance on prenait le serment du préposé ou prévôt royal , du prêtre et de six Saxons ou de six villains de chaque ville , comme s'exprimaient les Normands 5. Cette

1 Per sacramentum vice-comilis scirae el omnium baronum eteorum Francigenafum et totius centuriatus. (Ex anonym. mss. apud Sefden , prœfat. ad Eadmeri Hist. nov., p. xv.)

2 Hoc totuin tripliciter, scilicet temporc régis F.dwardi, el quando rex Willielmus dédit, et quomodo sitmodo... (ïbid.)

3 Omnes Franci el Angli de hundredo juraverunt. ( Ibid., p. xvi.)

4 Domesday-book, passim.

5 Per sacramentum... presbyterï, prœpositi, sex villani uniuscujiîsquc villa'. (Ibid., p. xv.)

recherche dura six années, pendant lesquelles les commis- ioso saires du roi Guillaume parcoururent toute l'Angleterre, tm, à l'exception des pays montagneux au nord et à l'ouest de la province d'York, c'est-à-dire des cinq comtes modernes de Durham, Northumberland, Cumberland , Westmoreland et Lancaster *. Peut-être cette étendue de pays, cruellement dévastée à deux reprises différentes, n'offraitelle point assez de terres en valeur, ni des propriétés assez fixement divisées, pour que le cadastre en fût ou utile ou possible à dresser; peut-être aussi les commissaires normands craignirent-ils, s'ils transportaient leurs assises dans les bourgades de la Northumbrie, d'entendre retentir à leurs oreilles les mots saxons qui avaient été le signal du massacre de l'évêque Vaulcher et de ses cent hommes.

Quoi qu'il en soit , le rôle de cadastre , ou , pour parler l'ancien langage , le terrier de la conquête normande ne lit point mention des domaines conquis au delà de la province d'York. La rédaction de ce rôle pour chaque province qu'il mentionnait fut modelée sur un plan uniforme. Le nom du roi était placé en tête, avec la liste de ses terres et de ses revenus dans la province ; puis venaient à la suite les noms des chefs et des moindres propriétaires, par ordre de grade militaire et de richesse territoriale2. Les Saxons épargnés par grâce spéciale dans la grande spoliation ne figuraient qu'aux derniers rangs; car le petit nombre d'hommes de cette race qui restèrent propriétaires franchement et librement, ou tenants en chef du roi,

1 Anno millesimo oclogesimo sexto ab incarnatione Domini, vigesimo quinto regni Willelmi facta est isla descriptio. (Domesday-book. vol. II, p. 450.)

2 Prœnolato in ipso capite régis noinine, et deinde scriatim alioruin procerum nominibus appositis, seconderai status sui dignifalem. (Liber niger de Scaccario, apud gloss. Spelniani, verbo Domesday.)

080 comme s'exprimaient les conquérants , ne le furent que pour de minces domaines. Ils furent inscrits à la fin de chaque chapitre sous le titre de thegns du roi ', ou avec diverses qualifications d'offices domestiques dans la maison royale2. Le reste des noms à physionomie anglosaxonne, épars çà et là dans le rôle, appartient à des fermiers de quelques fractions plus ou moins grandes du domaine des comtes , barons , chevaliers , sergents d'armes ou arbalétriers normands 3.

Telle est la forme du livre authentique , et conservé jusqu'à nos jours . dans lequel ont été puisés la plupart des faits d'expropriations présentés çà et là dans ce récit. Ce livre précieux , où la conquête fut enregistrée tout entière pour que le souvenir ne pût s'en effacer, fut appelé par les Normands le grand rôle, le rôle royal, ou le rôle de Winchester, parce qu'il était conservé dans le trésor de la cathédrale de Winchester4. Les Saxons l'appelèrent d'un nom plus solennel, le livre du dernier jugement, Domcsday - book , parce qu'il contenait leur sentence d'expropriation irrévocable 5. Mais si ce livre fut un arrêt de dépossession pour la nation anglaise, il le fut aussi pour quelques-uns des usurpateurs étrangers. Leur chef s'en servit habilement pour opérer à son profit de nombreuses mutations de propriété , et légitimer ses prétentions personnelles sur beaucoup de terres envahies et occupées par d'autres. Il se prétendait propriétaire, par héri-

1 Tliani régis. ( Domesday-boc-k , passim.)

2 Venatores, aecipitrarii, ostiarii, pistons.

3 Nicolaus balistarius. (Domesday-book.)

4 Kotulus régis, rotulus Vintoniœ et liber Vintoniœ. ( Gloss. Spelmanni , verbo Domesday.)— Magnus liber... habitus in tlicsauro ecclesife cathedraiis winloniœ. (Thomœ Rudborne Hist. major, winton. ; Anglia sacra, t. I , p. 237.)

5 Vocakià Domysday... quia nulli pareil sicut nec magnus dics judini.

tage, de tout ce qu'avaient possédé Edward, l'avant-deroier roi des Anglo-Saxons, Harold, Le dernier roi, et la

famille entière de Harold; il revendiquait au même titre toutes les propriétés publiques et le haut domaine de toutes les villes, à moins qu'il ne les eût expressément aliénées, soit en entier, soit en partie, par diplôme authentique, par lettre et saisine, comme disaient les juristes normands ' .

Au moment de la victoire, personne n'avait songé aux formalités de lettre et de saisine , et chacun de ceux à qui Guillaume avait dit avant le combat : « Ce que je « [(rendrai , vous le prendrez, » s'était fait sa portion luimême2; mais, après la conquête, les soldats de l'invasion sentirent peser sur leurs propres têtes une partie de la puissance qu'ils avaient élevée sur celle des Anglais. C'est ainsi que le droit de Guillaume de Garenne sur la terre de deux Anglais libres, dans la province de Norfolk , lui fut contesté, parce que cette terre avait dépendu autrefois d'un manoir royal d'Edward'; il en fut de même d'un domaine d'Eustache , dans la province de Huntingdon , et de quinze acres de terre que tenait Miles dans celle de Berks '■ ; une terre qu'Engelry occupait dans la province d'Essex fut, selon l'expression du grand rôle , saisie en la main du roi, parce qu'Engelry n'envoya personne pour rendre compte de ses titres5. Le roi saisit pareillement

1 Brève sigiilum , liberatio , saisilio. ( Domesday-boolv , passim.)

2 Voyez livre m, l. I, p. 258.

:i Quod pertinebant T. R. E. ad faganabani mansi régis. (Domesday- Look , vol. Il , p. 172.)

* Grafham dicunl socam régis fuisse et esse , née brevem, nec saisilorem vidisse qui libérasse! eain Euslachio. ( Homesday-book, vol. I, fol. 208 recto.) — Rcx E. habuit it aéras... Milo Crispin. lenel cas nesciunl quomodo (lliid., fol. 56 reclo )

- Et quia neque légat us neque alius bomo vcnil ex parle sua qui deralionassi l hanc I erra m , ideo rsl iu manu régis. ( Ibid., u>l. Il . p. 25.)

in.

1080 toutes les terres sur lesquelles il avait prétention , et dont ,()g6 le détenteur, quoique Normand , ne put ou ne voulut pas rendre compte K .

Une autre prétention de sa part, c'était que chaque domaine qui avait payé au roi Edward quelque rente ou quelque service, lui payât , bien qu'il fût tenu par un Normand, la même rente ou le même service. Cette prétention, fondée sur une succession aux droits d'un roi anglais, que ne pouvaient admettre ceux qui avaient déshérité la race anglaise , fut d'abord mal accueillie par les conquérants. La franchise d'impôts ou de service d'argent, hors quelques contributions volontaires, leur paraissait la prérogative inviolable de leur victoire , et ils regardaient la condition de contribuables par coutume comme l'état spécial de la nation subjuguée2. Plusieurs résistèrent aux réclamations du roi, dédaignant de se voir imposer des servitudes personnelles pour la terre qu'ils avaient conquise. Mais il y en eut qui se soumirent; et leur complaisance , soit volontaire , soit achetée par le roi Guillaume , énerva l'opposition des autres. Raoul de Courbespine refusa longtemps de payer aucune redevance pour les maisons qu'il avait prises dans la ville de Canterbury, et Hugues de Montfort pour les terres qu'il occupait dans la province d'Essex3. Ces deux chefs pouvaient être fiers impunément ; mais la fierté des hommes moins puissants et moins considérables fut quelquefois durement

1 Rationare, derationare, reddere rationem. (Domesday-book, passïm.)

2 Consuetudo, custunia, cuslumarii, constantes. Ce mot subsiste dans la langue anglaise moderne.

3 Radulfus de Curbespine liabet îv mansuras de quilms est saca et soca régis, sed usque nunc non babuil. (Domesday-book, vol. I, fol. 2 recto.) — Huic manerio adjacebant îv libeii homines de iv bidis, T. R. E. reddentes consuetudinem. Modo lenet Rolieilus (HîusCOrbulionis... ei Hugo de Monleforli... et non reddiderunt consuetudinem exquo cas baftuerunt. (Ibid., vol. II, p. 2 et seq.)

I IVREj VI. 187

punie. Un certain Osl>ern, dit le Pécheur, n'ayant point ioso viiulu acquitter la rente que sa portion de terre payait 1(^6 anciennenieiit au roi Edward, comme dépendant de son domaine . l'ut exproprié par les agents royaux . el sa terre offerte à qui voudrait payer pour lui : Raoul Taille-Bois paya, dit le grand rôle, et prit possession du domaine comme forfait par Osbern le Pêcheur '.

Le roi tachait aussi de lever sur ses propres compatriotes, dans les villes et les terres de son domaine, l'impôt anciennement établi par la loi saxonne. Quant aux Anglais de ces villes et de ces domaines, outre cet impôt rigoureusement exigé au nom de la coutume du lieu, et souvent doublé ou triplé, ils étaient encore soumis à une redevance éventuelle, arbitraire, inégale, levée capricieusement et durement, que les Normands appelaient taille ou taillage2. Le grand rôle donne l'état des bourgeois taillables du roi par cités, par villes et par bourgs : « Voici les bourgeois du roi à Colchester3 : c'est « Keolman qui tient une maison et cinq acres de terre) « Leofwin qui tient deux maisons et Vingt-cinq acres; « rifrik. Edwin . Wulfstan , Manwn, etc. » Les chefs et les soldats normands levaient aussi la taille sur les Saxons qui leur étaient échus, soit dans les bourgs, soit hors des villes4. C'est ce qu'on appelait, dans le langage des conquérants, avoir un bourgeois ou un Saxon libre; et, dans ce sens, les hommes libres se comptaient par tète, se vendaient, se donnaient, s'engageaient, se prêtaient, ou

' Osbernus piscalor... sed ... ille gablum de liac terra darc noluit, el Radulfue Taillgebosc gablum dédit et pro forisfacto ipsam terrain sumpsit. (Domesday-book, vol. 1, fol. 216 verso.)

- En latin tullagium.

■ I si i sunl burgenses régis... (Domesday-book, vol. Il, p. 10'*.)

■ Orones isti son! liberi hommes Roserii Bigot, et Normannus teriet eos de eo. (Ibid., p. 341.)

1080 même se divisaient par moitié entre Normands'. Le grand 4j[g6 rôle dit qu'un certain vicomte avait dans le bourg d'Ipswich deux bourgeois saxons , l'un en prêt et l'autre en nantissement2; et que le roi Guillaume avait, par acte authentique, prêté le Saxon Edwig à Raoul Taille-Bois pour le garder tant qu'il vivrait3.

Beaucoup de querelles intestines dans la nation des vainqueurs pour la dépouille des vaincus, beaucoup d'invasions de Normands sur Normands, comme s'exprime le rôle d'enquête 4, furent aussi enregistrées dans tous les coins de l'Angleterre. Par exemple , Guillaume de Garenne, dans le comté de Bedford, avait dessaisi Gaultier Espec d'un demi-hyde ou d'un demi-arpent de terre , et lui avait enlevé deux chevaux5. Ailleurs, c'était Hugues de Corbon qui avait usurpé sur Roger Bigot la moitié d'un Anglais libre, c'est-à-dire cinq acres de terre. Dans le comté de Hants, Guillaume de la Chesnaye réclamait contre Picot une certaine portion de terre , sous prétexte qu'elle appartenait au Saxon dont il avait pris les biens6. Ce dernier fait et beaucoup d'autres du même genre prouvent que les Normands considéraient comme leur propriété légitime tout ce que l'ancien propriétaire aurait

1 Islos librros hommes calumpniatur Rogerus de Ramis. (Domesdaybook , vol. II, p. 337.) - Invasit Hugo de Corbuti. sub Rogerio Bigol medietatem uni us libeiï hominis. ( Ibid., p 278.)

2 Habet Norinannus nburgenses, unum iu vadimonio contra euudem et nlterum pro debilo. (Ibid., p. 438.)

3 Hanc terram tenuil Avigi , et poluit dare cui voluil. T. R. E. banc ci postea W. rex concessit, et pcrsuum brevem Radulfo Tallebosc commodavit, ut eum servarel quamdiu viverel. ( Ibid., \ol. 1, fol. 2H verso.)

* Invasiones. (Iliid., passim.)

r' Fuit Willelmus Spec saisitus per regem et ojus liberatorem, sed W. de Warenna sine brève régis eum dessaisivit et n equos ejus bo minibus abslulit et needum reddidil. (Domesday-book, vol. I, loi. 211 verso.)

8 Islam terrain oalumniatur Willelmus de (".bernet . per hœrcdïfcatem sui anlccessoris. (Ibid., fol. U verso.)

pu légalement revendiquer, et que L'envahisseur étranger, \m se regardant comme un successeur naturel, faisait les ^ltG mêmes recherches , exerçait les mêmes poursuites civiles qu'eût exercées l'héritier du Saxon'. Il appelait en témoignage les habitants anglais du district, pour constater l'étendue des droits que lui avait communiqués sa substitution à la place de l'homme tué ou expulsé par lui2. Souvent la mémoire des habitants , troublée par la souffrance et par le fracas de la conquête , répondait mal à ces sortes de demandes; souvent aussi le Normand qui voulait contester le droit de son compatriote , refusait de s'en tenir à la déposition de cette vile populace des vaincus3. Dans ce cas , le seul moyen de terminer la dispute était le duel judiciaire entre les parties, ou le jugement devant la cour du roi4. •

Le terrier normand parle, en beaucoup d'endroits, d'envahissements injustes, de saisies, de prétentions injustes5. C'est sans doute une chose bizarre que de voir le mot de justice écrit dans le registre d'expropriation de tout un peuple; et l'on ne comprendrait point ce livre si l'on ne songeait à chaque phrase qu'héritage y signifie spoliation d'un Anglais; que tout Anglais dépouillé par un Normand prend dès lors le nom de prédécesseur du Normand : qu'être juste , pour un Normand, c'est s'interdire de toucher au bien de l'Anglais tué ou chassé par un autre , et que le contraire s'appelle injustice , comme le prouve le

1 Hanc clamant... per anteeessorem... cujus terras omnesW. rex sibi donavil. (Domesday-book , vol. I, fol. 215 recto.)

2 De hoc suum testimoiiium adduxit de... anliquis liominibus totius comitatus. (Ibid., fol. 44 verso.)

3 Testimonium de villanis et vili plèbe. (Ibid.)

1 Judicium per regem in curia régis ; judieio, seu bello, seu duello. ( Ibid., passim.)

:' Invasit, injuste saisivit, injuste dissaisi vit, injuste occupavi t. (Ibid., passim.)

i<i8o passage suivant : «Dans le comté de Bedford, Raoul io86 (< Taillebois a injustement dessaisi Neel de cinq hydes de « terre , faisant notoirement partie de l'héritage de son « prédécesseur, et dont la concubine de ce même Neel « occupe encore une portion ' . »

Quelques Saxons dépossédés osèrent se présenter devant les commissaires de l'enquête pour faire leurs réclamations; il y en eut même plusieurs d'enregistrées avec des termes de supplication humble que nul des Normands n'employait. Ces hommes se déclaraient pauvres et misérables; ils en appelaient à la clémence et à la miséricorde du roi 2. Ceux qui, après beaucoup de bassesses, parvinrent à conserver quelque mince partie de leurs héritages paternels , furent obligés de payer cette grâce par des services dégradants et bizarres, ou la reçurent au titre non moins humiliant d'aumône. Des fils sont inscrits dans le rôle comme tenant par aumône le bien de leurs pères 3. Des femmes libres gardent leur champ par aumône^. Une autre femme reste en jouissance de la terre de son mari , à condition de nourrir les chiens du roi 5. Enfin une mère et son fils reçoivent en don leur ancien héritage , à condition de dire chaque jour des prières pour l'âme de Richard, fils du roi6.

1 Clamât Nigellus ipse i virgalam quam lenuit antecessor ejus T. R. E. Ipse Nigellus inde saisitus fait... ? sed Radulfus Tallgobosc eum desaisivil... Tenet quœdam concubina Nigelli u nid. (Domesday-book, vol. I, fol. 214 recto.)

2 Quam pauper cum matre réclamât... lpsi réclamant misericordiam régis. ( Ihid., fol. 203 recto.)

3 Hanc terrain tenuit pater hujus hominis et vendere poluit T. R. E. ; banc rex W. in elemosina eidem concessit. ( lbid., fol. -218 recto.)

* Ibi hapet... OEldeva libéra femina i hidam de rege in elemosina quam eadem tenuit. T. R. E. (Ibid., loi. 63 verso.)

5 Godricus tenuit... dicit se vidisse brevem régis quod eam dederit feminœ Godrici in dono , eo quod nutriebat canes suos. (lbid., fol. 57 verso.)

« Hoc manciïum tenuit... Aldenc leignus R. E. et vendere poluil , sud

Ge Richard , fils de Guillaume le Conquérant , mourut wgo en l'année 1084, froissé par s» m cheval contre un arbre dans 1086le lieu que les Normands appelaient la Foivt-Nouve1. C'était un espace de trente milles, nouvellement planté d' arbres, entre Satisbury et la mer. Cette étendue de terre , avant d'être mise en bois , contenait plus de soixante paroisses que le conquérant détruisit , et dont il chassa les habitants2. On ne sait si la raison de cet acte singulier ne fut pas purement politique, et si Guillaume n'eut pas pour objet spécial d'assurer à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement sûr, où nul ennemi saxon ne pût se rencontrer; ou bien si, comme le disent la plupart des anciennes histoires, il ne voulut que satisfaire sa passion et celle de ses fils pour la chasse. C'est à cette passion effrénée qu'on attribue aussi les règlements bizarres et cruels qu'il fit sur le port d'armes dans les forêts d'Angleterre; mais il y a lieu de penser que ces règlements eurent un motif plus sérieux , et furent dirigés contre les Anglais , qui , sous le prétexte de chasse , pouvaient se donner des rendez-vous en armes. « Il ordonna, dit une chronique contemporaine, « que quiconque tuerait un cerf ou une biche eût les yeux « crevés; la défense faite pour les cerfs s'étendit aux san- « gliers; et il fit même des statuts pour que les lièvres « fussent à l'abri de tout péril. Ce roi aimait les bêtes sau- « vages comme s'il eût été leur père3. » Ces lois , exécu-

W. rex dédit hoc manerium luiic Aldcne cl matri cjus, pro anima Rieardi niii sui. (Iliiil., fol. Ml verso.)

1 Nove forest, Vide Gloss. Spelmani , verbo foresta.

2 Plus quam lx parrochias ultro dévasta vit, rurieolas ad alia loca transmigrare compulit, et silvestres feras pro hominibus... ibidem consliluit. (Order. Vital. Ilist. eeclesiast., lib. x, apud Script, rer. normann., p. 781.',

3 Amabat... rex férus feras, ac si esset pater ferarum. (Thomas Rudborne Hist. major. Wmlon. ; Anglia sacra, t. I, p. 258.) — lia vero multum amavil feras majores, ac si fuisset canim pater. (Swa swithe lie lu-

«OSG.

1080 tées avec rigueur contre les Saxons, accrurent singulièrement leur misère; car beaucoup d'entre eux n'avaient plus que la chasse pour unique moyen de subsistance. «Les «pauvres murmurèrent, ajoute la chronique citée plus « haut; mais il ne tenait compte de leur haine, et force « leur était d'obéir sous peine de la vie '. »

Guillaume comprit dans son domaine royal toutes les grandes forêts de l'Angleterre, lieux redoutables pour les conquérants, asiles de leurs derniers adversaires. Ces lois, que les historiens saxons ridiculisent en les montrant destinées à garantir la vie des lièvres , étaient une puissante sauvegarde de la vie des Normands; et, afin que l'exécution en fût mieux assurée , la chasse dans les forêts royales devint un privilège dont la concession appartenait au roi seul, qui pouvait à son gré l'octroyer ou l'interdire. Plusieurs hauts personnages de race normande, plus sensibles à leur propre gêne qu'à l'intérêt de la conquête, s'irritèrent de cette loi exclusive2. Mais, tant que l'esprit de nationalité se conserva parmi les vaincus, ce désir des Normands ne prévalut pas contre la volonté de leurs rois. Soutenus par l'instinct de la nécessité politique, les fils de Guillaume conservèrent aussi exclusivement que lui le privilège de chasse; et ce ne fut qu'à l'époque où ce privilège cessa d'être nécessaire, que leurs successeurs se virent forcés de l'abdiquer, quelque regret qu'ils en eussent3.

Alors, c'est-à-dire au xme siècle, les parcs des proprié-

té iha headeor swylcc lie wœre hecra fœder.) Item statuil de lepoi'ibus ul periculo i mm unes essent. (Cliron. saxon., éd. Gibson , p. 191.)

1 Hoc .. pauperes aegre ferebant; verum is itariginus(fuit), ulnihiJi lialiinl omnium eorum odium : cos... oportuit... obsequi, si relient vivere. (Il)id-)

2 Hoc viri summi conquesti sunt. ( ll>id.)

1 Blacktone's Comment, on Ihe laws of England, vol. Il, p. -'<!"> <-t suis.

taires normands ne furent plus compris dans l'étendue des toso forêts royales, et le seigneur de chaque domaine obtint la 108c libre jouissance de ses bois; ses chiens ne furent plus soumis à la mutilation des jambes ', et les forestiers, verdiers ou regardeurs royaux ne rôdèrent plus sans cesse autour de sa maison pour le surprendre dans quelque délit de chasse et lui faire payer une grosse amende. Au contraire, la garantie de la loi royale pour la conservation du gibier de grande et de petite espèce s'étendit au protit des descendants des riches Normands; et eux-mêmes eurent des gardes-chasse pour tuer impunément le pauvre Anglais surpris en embuscade contre les daims et les lièvres2. Plus tard, le pauvre lui-même, le descendant des Saxons, ayant cessé d'être redoutable aux riches issus de l'autre race, ne fut puni, quand il osa chasser, que d'une seule année d'emprisonnement, à la charge de trouver ensuite douze cautions solvables pour répondre qu'à l'avenir il ne commettrait plus aucun délit « ni en parcs, ni en forêts, ni en ga- « rennes, ni en viviers, ni en quoi que ce fût, contre la « paix du seigneur roi 3. »

Pour dernière particularité qu'offre le grand registre de la conquête normande , on y trouve la preuve que le roi Guillaume établit , en loi générale, que tout titre de propriété antérieur à son invasion , et que tout acte de transmission de biens fait par un homme de race anglaise postérieurement à l'invasion, étaient nuls et non avenus, à moins que lui-même ne les eut formellement ratifiés. Dans la première terreur causée par la conquête, quelques An-

1 Neamplius expeditenlur. (Charte Henrici III.)

2 Si fugit et occidalur malefactor, non obtinebitjus nec appellum. (Addilamente ad Matth. Paris, t. I, p. 156.)

'■'■ Et post... inveniet duodecim plcgios qui ipsum manucapient quod deincepa non malcfaciet in parcis, vjvariis vcl fores! is, nec in aliqûo contra pacem domini rouis. llu'd)

il. <7

1080 glais avaient aliéné une portion de leurs terres aux églises,

1086. s°iï en d°n 1>(^ Pour ^e samt ^e ^eur ame et ^e ^eur cOrPS5 soit en don simulé, afin d'assurer cette portion à leurs fils, si les domaines des saints de l'Angleterre étaient respectés par les Normands. Cette précaution fut inutile, et quand les églises ne purent administrer la preuve écrite que le roi avait confirmé le don, ou, en d'autres termes, que luimême l'avait fait , la terre fut saisie à son profit ' . C'est ce qui arriva pour le domaine d'Ailrik , qui , avant de partir pour la guerre contre les Normands , avait donné son manoir au couvent de Saint-Pierre, dans la province d'Essex, et pour celui d'un certain Edrik , affermé , avant la conquête, au monastère d'Abingdon 2.

Plus d'une fois dans la suite cette loi fut remise en vigueur, et tout titre quelconque de propriété anéanti pour les fils des Anglo-Saxons. C'est un fait attesté par le Normand Richard Lenoir, évêque d'Ély vers le milieu du xue siècle. Il raconte que les Anglais , journellement dépossédés par leurs seigneurs, adressèrent de grandes plaintes au roi, disant que les mauvais traitements qu'ils avaient à subir de la part de l'autre race , et la haine qu'elle leur portait, ne leur laissaient plus d'autre ressource que d'abandonner le pays3. Après de longues délibérations, les rois et leur conseil décidèrent qu'à l'avenir tout ce qu'un

1 Nortunam teimit Godid qua?dam fœminaT. R. E... hanc terrain dedil... Sancto-Paulo, postquam rex venit in Angliam, scd non oslendit brevem nequeconcessum régis. (Domesday-book, vol. II, p. 13.)

2 Ailricus abiit in navale prœlium contra Willelmum regem...Tunc dédit S. Pelro iflud manerium. ( Domesday-book , vol. II , p. 14.)— DÇ hoc. manerio... Edricus, qui eum tenebat , deliberavit illum fllio suo qui erat in Abendone monachus, ut ad firmam illud teneret. (Ibid., vol. I , fol. 59 recto.)

3 Cùm dominis suis odiosi passim pellercnlur, nec esset qui ablata restilueret... exosi et rébus spoliali, ad alienigenas Iransire cogerentur. (l)iiilog. de Scaccarîo , in notis ad Maltb. Paris, t. I, ad inilium.)

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