‹ Œuvres complètesChapitre 8 sur 29 · VUE Y · texte numérisé non relu

VUE Y

Hereward faisait des attaques si brusques, il employait 1072. des stratagèmes si imprévus , que les Normands, frappés d'une crainte superstitieuse, attribuèrent ses succès à l'assistance du démon. Croyant le combattre avec ses propres armes, ils eurent recours à la magie; Ives Taille-Bois, désigné par le roi pour surveiller les travaux, tit venir une sorcière qui devait, selon lui, déconcerter par ses enchantements toutes les ruses de guerre des Saxons '. La magigienne fut placée sur une tour de bois à la tête des ouvrages commencés ; mais au moment où les soldats et les pionniers s'avançaient avec confiance , Hereward déboucha par le côté , et , mettant le feu à la forêt d'osiers dont le marécage était couvert , il fit périr dans les flammes la sorcière et la plus grande partie des hommes d'armes et des travailleurs normands ~.

Ce succès des insurgés ne fut pas le seul : malgré la supériorité de l'ennemi , ils l'arrêtèrent à force d'adresse et d'activité. Durant plusieurs mois, la contrée d'Ély tout entière resta bloquée comme une ville de guerre, ne recevant aucune provision du dehors. Il y avait dans l'île un couvent de moines , qui , ne pouvant supporter la famine et les misères du siège , envoyèrent au camp du roi , et offrirent de lui livrer un passage , s'il promettait de les

omni génère struis, aggregationem in palude, viam licet nimis siln peritiiililcm et angustam, straverunt. (DeGestis Berwardi Saxonis ; Chron. anglo-norm., t. U, p. 57.)

1 Quandam sacrilegam exercitui pnvponere, et ejus carminibus et funrstis incantationibus adversarios non posse rcsislere. ( Pétri Blesensis Inguifi Continuât., apud rer. anglic. Script., t. 1, p. 124 et 125, éd. Gale.)

- Occurrebat a latere sagaciaBim.ua baro Herewardus, de IJrunna arundinelum proximum inflammans, et lain magam quam milites omnes foco et ilamma exlinguens. ( Pétri Blesensis Inguifi Continuât., apud rer. anglic. Script., t. I, p. 125, éd. Gale. ) — Et stridor ilammaruin crepidantibus virgis virgultorum eum arboribus salicum terribiliter insonuit. (De gestis Herwardi Saxonis ; Chron anylo-norm-, t. Il, p. 76.)

io72. laisser en possession de leurs biens. L'offre des moines fut acceptée, et deux seigneurs normands , Gilbert de Clare et Guillaume de Garenne, engagèrent leur foi pour l'exécution de ce traité'. Grâce à la trahison des religieux d'Ély, les troupes royales pénétrèrent inopinément dans l'île , tuèrent mille Anglais , et , cernant de près le camp du refuge, forcèrent le reste à mettre bas les armes2. Tous se rendirent, à l'exception de Hereward , qui , audacieux jusqu'au bout, fit sa retraite par des lieux impraticables , où les Normands n'osèrent le poursuivre 3.

Il gagna, de marais en marais, les terres basses de la province de Lincoln, où des pêcheurs saxons, qui portaient chaque jour du poisson au poste normand voisin , le reçurent dans leurs bateaux , lui et ses compagnons , et les cachèrent sous des tas de paille. Les bateaux abordèrent auprès du poste, comme à l'ordinaire : le chef et ses soldats, connaissant de vue les pêcheurs, ne conçurent ni alarmes ni soupçons; ils apprêtèrent leur repas, et se mirent tranquillement à manger sous leurs tentes. Alors Hereward et ses amis s'élancèrent, la hache à la main, sur les étrangers, qui ne s'y attendaient point, et en tuèrent un grand nombre. Les autres s'enfuirent, abandonnant le poste qu'ils gardaient et laissant leurs chevaux tout sellés, dont les Anglais s'emparèrent''.

Ce hardi coup de main ne fut pas le dernier exploit du grand capitaine de partisans. On le vit se promener encore en plusieurs lieux avec sa bande recrutée de nouveau , et

1 Quitus gratanlera rege susceplis, repente porro regesi curii suis insulam clam venire fecerunt. (De gestis Herwardi S;ixonis; Chron. anglonoi iiiuuii., t. II, p. 78.)

2 John Slow' s Aimais, p. 114, London, 1631.

; Praeter Herewardum soluni singulosque ejus sequaces, »|iios ipse virililer eduxit. (Chron. saxon., éd. Gibson, p, 181. i Chronique de Geoffroy Gaymar; Chron- anglo-norm., t. I, i>. 19.

dresser des embûches aux Normands, sans jamais leur 1072. faire de quartier, ne voulant pas. dit un auteur du temps, que ses compatriotes eussent péri sans vengeance'. Il avait avec lui cent hommes bien armés et d'une fidélité à toute épreuve, parmi lesquels on distinguait, comme les plus dévoués et les plus braves, Winter, son frère d'armes; Gheri, son parent; Alfrik , Godwin, Leofwin , Torkill , Siward, et un autre Siward surnommé le Roux2. Quand l'un d'entre eux, dit un vieux poète, rencontrait trois Normands, jamais il ne refusait le combat; et, pour le chef, souvent il lui arriva de tenir tête à sept ennemis3. 11 parait que la gloire de Herevvard, si cher à tous les cœurs saxons, lui gagna l'amour d'une dame nommée Alswithe, qui avait conservé de grands biens , probablement parce que sa famille s'était de bonne heure déclarée pour le nouveau roi. Elle offrit sa main au chef de rebelles, par admiration pour son courage; mais, craignant en même temps les dangers et les aventures, elle usa de son empire sur lui pour le décider à vivre en repos , et à faire sa paix avec le conquérant'*.

Hereward, qui l'aimait, se rendit à ses instances, et, comme on disait alors, accepta la paix du roi. Mais cette paix ne pouvait être qu'une trêve ; malgré la parole de

1 Insidias exquisitas. (Matlh. Paris., t. I , p. 7.) — Inultos abire ad iuferos non permisil (, Hist. Ingulf/ Croyland., apud ror. anglic. Script., I. I, y» . 71 , éd. Gale.)

2 De geslis Herwardi Saxonis; Chron. anglo-nonn., 1. Il, p. 5-2.

En plusurs lins ceo avint.

Encontre vu très bien se tint.

(Chron. de Geoffroy Gaymar; Chron. anglo-norni.

1 Ceo fui Alsned qe ro manda

A Ereward, que mull ama...

An roi se devoit accorder.

( lliid., p. -2> et 23.) II. i'2

m LIVRE V.

Guillaume , et peut-être d'après ses ordres, les Normands cherchèrent bientôt à se défaire du redoutable chef saxon. Sa maison fut plusieurs fois assaillie à l'improviste ; et un jour qu'il reposait en plein air après son dîner, une troupe d'hommes armés , parmi lesquels se trouvaient plusieurs Bretons, le surprit et l'entoura. Il était sans cotte de mailles et n'avait pour armes qu'une épée et une courte pique dont les Saxons marchaient toujours munis. Éveillé en sursaut par le bruit, il se leva, et, sans s'effrayer du nombre : « Traîtres félons , dit-il , le roi m'a donné sa paix ; et si « vous en voulez à mes biens ou à ma vie , par Dieu , je « vous les vendrai cher. ' »

En disant ces mots, Hereward poussa sa lance avec tant de vigueur contre un chevalier qui se trouvait en face de lui, qu'il lui perça la poitrine à travers son haubert. .Malgré plusieurs blessures , il continua de frapper de sa demi-pique tant quelle dura; puis il se servit de l'épée; et cette arme s' étant brisée sur le heaume d'un de ses ennemis , il combattit encore avec le tronçon qui lui restait dans la main. Quinze Normands, dit la tradition , fiaient déjà tombés autour de lui , lorsqu'il reçut à la fois quatre coups de lance 2. Il eut encore la force de se tenir à genoux, et, dans cette position, saisissant un bouclier qui était par terre, il en frappa si rudement au visage. Raoul de Dol, chevalier breton, que du coup il le renversa mort; mais en même temps lui-même défaillit et expira.

1 Mult fièrement disl as François ■■

Triwes m'avoit doué li rois...

Fel traîtres, vendrai moi cher.

(Chron. de Geotl'roy Gaymar; C.liron. anylo-norm., t. I, p. 24.) s Mes un vindrent à son dos

(Jiii l'ont féru par mi le cors, Od 1111 lances l'ont féru.

(Ihid., p. £6.)

Le chef de la troupe, nommé Asselin , lui coupa la tête, 107s jurant , par la vertu de Dieu , que de sa vie il n'avait vu un si vaillant homme. Ce fut dans la suite un dicton populaire parmi les Saxons, et même parmi les Normands, que s'il y en avait eu quatre comme lui en Angleterre, jamais les Français n'y seraient entres, et que, s'il ne fut pas mort de cette manière, un jour ou l'autre, il les eût chassés tous '. Ainsi fut détruit, en l'année 1072, le camp d'Ély, qui avait donné un moment l'espoir de la liberté à cinq provinces. Longtemps après la dispersion des braves qui s'y étaient réfugiés, on trouvait encore, sur ce coin de terre marécageuse , les traces de leurs retranchements , et les restes d'un fort de bois , que les habitants du lieu nommaient le château de Hereward2. Beaucoup de ceux qui avaient mis bas les armes eurent les mains coupées ou les yeux crevés, et, par une sorte de dérision atroce , le vainqueur les renvoya libres en cet état3 ; d'autres furent emprisonnés dans des châteaux forts sur tous les points de l'Angleterre. L'archevêque Stigand fut condamné à la réclusion perpétuelle; l'évêque de Durham, Eghelwin, accusé par les Normands d'avoir dérobé les trésors de son

1 Et s'il eusl eu od lui trois, Mar i entrassent M François; El s'il ne fust issi oecis , Tous les chaçast for del pais.

( lbid., p. 27.) — La mort violente de Hereward , sur laquelle se taisent les chroniques latines est attestée par un ancien rôle de la généalogie des seigneurs de Brunne : « Qui Hugo, dum seniel eu m prrefalo Herewardo apud Hun- » tyngdone hospitalus fuisset, orta inter eos gravi contencione, maligno o api ri tu instigante, ipsum Uerewardum miserabiliter peremit. » (Cliron. anglo norm., t. Il, préface, p. xiv.)

2 Quod usque in hodiernum diem castellum Herewardi acomprovincialibus nuncupatur. ( Maltli. Paris., t. I, p. 7.)

3 Manibus Iruncatis vel oculis erulis, abire permisit. (Florent. Wigorn. Cbron., p. 637.)

1072. église , parce qu'il les avait employés à soutenir la cause patriotique, fut enfermé à Abingdon , où , peu de mois après, il mourut de faim4. Un autre évêque, Eghelrik, fut mis en prison dans l'abbaye de Westminster, pour avoir, disait la sentence rendue par les juges étrangers, attenté à la paix publique et exercé la piraterie2. Mais le jugement des Anglais et l'opinion populaire sur son compte étaient bien différents; on le loua tant qu'il vécut, et, après sa mort, on l'honora comme saint. Les pères enseignèrent à leurs enfants à implorer son intercession ; et , un siècle après, il venait encore des visiteurs et des pèlerins à son tombeau^.

<072 La trahison des moines d'Ély reçut bientôt sa récomio73. pense ; quarante hommes d'armes occupèrent leur couvent comme un poste militaire, et y vécurent à francs quartiers. Chaque matin il fallait que le cellérier leur distribuât des vivres et une solde dans la grande salle du chapitre4. Les moines se plaignirent amèrement de la violation du traité qu'ils avaient conclu avec le roi , et on leur répondit que l'île d'Ely avait besoin d'être gardée5. Ils offrirent alors la somme de sept cents marcs pour être délivrés de la charge d'entretenir les soldats étrangers , et cette somme , qu'ils se procurèrent en dépouillant leur église , fut portée au Normand Picot, vicomte royal à Cambridge. Le vicomte

1 Direpti ecclesiœ suœ thesauri aecusalus... in carcerem detruaus est, nbi et nimio dolore et inœdia seu sponlanea, seu... concta, obiit. ( Elist. episcop. dunelm.; Anglia sacra, t. I , p. 703.)

2 Qui d turbasset pacpm regiam , piraticam adorsus. (Willlielm. Malmesli ., de Gest. pontifie, angl., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 277, éd. Savile.)

3 Sanclitalis opinionein apud homines concepit... hodieque tumiilus ejiis née, vc-tis née frequenliapelitorum caret. ( Ibid.)

'• Mililum numerum infra aulam ecclesiae vietum quolidie de manu cellerarii capienlem atque stipendia. (Thomae Eliensis Hist. eliensis; Anglia sacra, t. I, p. 612.)

r- Oli custodiam. ( Ibid. )

lit peser l'argent, et trouvant que par hasard il y manquait 1072 le poids d'un gros , il accusa judiciairement les moines du ,0'73 crime de fraude envers le roi, et les fit condamner par sa eour à payer trois cents marcs de plus, en réparation de cette offense ' . Après le paiement des mille marcs, vinrent des commissaires royaux, qui enlevèrent du couvent d'Ély tous les objets de quelque valeur, et firent un recensement des terres de l'abbaye , afin de les partager en fiefs 2. Les moines se répandirent en plaintes qui ne furent écoutées de personne ; ils invoquèrent la pitié pour leur église , autrefois la plus belle , disaient-ils , entre les filles de Jérusalem, maintenant souffrante et opprimée 3. Mais pas une larme ne coula , pas une main ne s'arma pour leur cause. Après l'entière défaite et la dispersion des réfugiés de l'île d'Ély, l'armée normande de terre et de mer se dirigea vers les provinces du nord pour y faire en quelque sorte une battue , et empêcher qu'il ne s'y formât de nouveaux rassemblements. Passant pour la première fois la Tweed , elle entra sur le territoire d'Ecosse , afin d'y saisir tous les émigrés anglais, et d'effrayer le roi Malcolm, qui, à leur sollicitation , avait fait dans la même année une incursion hostile en Northumberland4. Les émigrés échappèrent à cette poursuite , et le roi d'Ecosse ne les livra point aux Normands ; mais, intimidé par la présence de troupes plus régulières et mieux armées que les siennes, il vint à la

1 John Slow' s Aimais, p. 114.

3 Quidquid optimum in ornamenlis et in rébus aliis... quaecunque bona ac prœdia ecclesiae suis militibus divisit. (Thomas Eliensis Hisl. eliensis; Anglia sacra ,1.1, p. 610.)

3 Quomlam famosissima , in 1er lilias Jérusalem speeiosa... calamilatis nunc oppressa amaritudine. (Hist. eliensis, apud rer. anglic. Script., t. III, p. 501, éd. Gale.)

k Credens aliquos ibidem de hostibussnis indomilis el profugis, pœnes regem vel suos deliluisse. (Matih. Westfnonast. Flor. hislor., p. 2-27 ) — Mattb. Paris., t. I, p. 7 .)

rencontre du roi Guillaume dans un appareil tout pacifique, lui toucha la main en signe d'amilié , lui promit d'avoir ses ennemis pour ennemis, et s'avoua, de plein gré, son vassal et son homme-lige , comme on s'exprimait alors1.

Guillaume se retira satisfait d'avoir enlevé à la cause saxonne le dernier appui qui lui restât ; et , à son retour d'Ecosse , il fut reçu à Durham par l'évêque Vaulcher, Lorrain de nation, que les Normands avaient mis à la place d'Eghelwin, dégradé par eux et condamné, comme on l'a vu, à un emprisonnement perpétuel. Il paraît que le triste sort du prélat saxon avait excité dans le pays une haine violente contre l'élu des étrangers. Quoique la ville de Durham , située sur des hauteurs , fût très-forte par sa position , Vaulcher ne s'y croyait point en sûreté contre l'aversion des Northumbriens. A sa demande , disent les chroniques , le roi fît bâtir, sur la plus haute colline , une citadelle où il pût séjourner avec ses gens à l'abri de toute espèce d'attaque 2.

Cet évêque, après sa consécration à Winchester, avait été accompagné jusqu'à York par une escorte nombreuse de chevaliers normands; et, dans cette ville, le'Saxon Gospatrik, devenu, au prix d'une grande somme d'argent , comte du pays au delà de la Tyne, était venu recevoir le pontife lorrain pour le conduire à Durham3. Ce bon office rendu à la cause de la conquête ne put faire oublier au conquérant que Gospatrik était Anglais, et qu'il avait été patriote : aucune complaisance n'était capable d'effacer cette tache originelle. Dans l'année même, le roi

1 Rex ad manus veniens dedilionem fecit... accepto régis Scotorum, cum obsidibus, bomagio. (Maltli. Paris., p. 6 el7.)

2 Ubi se episcopus, cum suis, tute ab incursanlibus liaberc potuissel. (Roger de Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 454, éd. Savile.j

3 Suscepit pontificem perducendum. ( Ibid.)

Guillaume enleva au Saxon la dignité qu'il avait achetée, 1072 mais sans lui rien restituer: et la raison qu'il allégua fut |073 que Gospatrik avail combattu au siège d'York, et pris part à l'insurrection où avait péri Robert Comme '. Saisi du même chagrin et du même remords qu'autrefois l'archevêque Eldred2, Gospatrik abandonna pour jamais l'Angleterre, et s'établit en Ecosse, où sa famille se perpétua longtemps, honorée et opulente3. Le gouvernement , ou, pour parler comme les Normands , le comté de Northumberland fut donné alors à Waltheof, tils de Siward, qui . de même que son prédécesseur, s'était trouvé dans les rangs saxons au siège d'York , mais dont l'heure fatale n'était pas encore venue.

Après cette suite d'expéditions heureuses, le roi Guil- 1073. laume, trouvant en Angleterre un moment d'abattement profond, ou d'heureuse paix, comme disaient les vainqueurs , hasarda un nouveau voyage en Gaule, où il était rappelé par des troubles et une opposition élevée contre son pouvoir. Le comté du Maine, enclavé, pour ainsi dire, entre deux États beaucoup plus puissants, la Normandie et l'Anjou , semblait destiné à tomber alternativement sous la suzeraineté de l'un ou de l'autre. Mais, malgré ce desavantage de position et l'infériorité de leurs forces, les Manceaux luttaient souvent avec vigueur pour le rétablissement de leur indépendance nationale; et l'on disait d'eux , au xie siècle, qu'ils étaient d'un naturel dur, hau-

1 Multa emptum pecunia... coniitalum. (Honasl. anglic, Dugdale, 1. I, p. 41.) — Quia in parte hostiutn i'uissel , eum Norinanni apud Eboracum necarenlur. (Roger de Hoved., Annal., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 454, éd. Savile.)

■ Voyezliv. iv, t. Il, p. 5-2.

3 Roger, de Hoved., loc. supr. cit , p. 424. — Voyez Dugdale's B. rouage.

1i() LIVRE V.

tain, et peu disposé à l'obéissance '. Quelques années avant sa descente en Angleterre, Guillaume fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert , comte de ce pays , grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de l'Anjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique à" Éveille-Chiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaùx lui fournirent de bonne grâce leur contingent de chevaliers et d'archers; mais quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête , ils songèrent à s'affranchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois , toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique ; les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l'un après l'autre; Turgis de Tracy et Guillaume de la Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé aux représailles et aux vengeances populaires 2.

Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s'arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux; et l'on vit alors éclater dans la principale ville une révolution d'un nouveau genre. Après avoir combattu pour l'indépendance du pays , les bourgeois du Mans , rentrés dans leurs foyers , commencèrent à trouver gênant et vexatoire le gouvernement de leur comte, et s'irritèrent d'une foule de choses qu'ils avaient tolérées jusque-là. A la première taille un peu lourde qui

1 Cenomanta a canina rallie dicta. Urbs est antiqua, et plebs ejus finitimis proeax et sanguin olcnta, dominisque suis semper conlum.ix et rébellion^ avida. (Order. Vital., Hist. ecclesiast., lit), iv, apud Script, rer. normann., p. 531.)

2 Ejiciunt, quosdam.... périmant... et, cum liberlate... !de Normannis ultionem... assumunt. ( tbid., p. 532.)

Leur fui imposée, ils se soulevèrent , et, se liant ensemble 1073. par le serment de se soutenir l'un l'autre, ils formèrent ce que, dans le langage du temps, on appelait une commune*. L'évêque du .Mans, les nobles de la ville, et Geofroi de Mayenne, tuteur du comte régnant, furent obliges, par force ou par crainte, de jurer la commune, et de confirmer par ce serment les nouvelles lois établies contre leur pouvoir; mais quelques nobles des environs s'y refusèrent, et les bourgeois, pour les réduire, se mirent en devoir d'attaquer leurs châteaux et leurs hôtels.

Ils marchaient à ces expéditions par paroisse, la croix et la bannière en tête de chaque compagnie; mais, malgré cet appareil religieux, ils faisaient la guerre à outrance, avec passion, avec cruauté même, comme il arrive toujours dans les troubles politiques. On leur reprochait de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte; on leur reprochait aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ennemis , pendant les uns et mutilant les autres , sans aucun égard pour le rang des personnes 2. Objet de la haine de presque tous les seigneurs du pays , la commune du .Mans, à une époque où ces sortes d'institutions étaient rares, défendit opiniâtrement sa liberté. Un complot, qui livra au comte Geofroi de Mayenne la forteresse de la ville, contraignit les bourgeois à combattre dans les rues, et à mettre eux-mêmes le feu à leurs maisons, pour pousser les travaux du siège. Ils le firent avec ce dévoue-

1 Facta igitur conspiratione quam communionem vocabant, sise nmiips pariter sacramentis astringunt. (Gest. pontif. cenomann., apud Script, rer. gallic. elfrancic, t. XII , p. 540.)

2 Cujus conspirationis audacia innumera scelera commiserunt, passim plurimos sine aliquo judieio condamnantes., multitudinis agmina conoilantes, congregatoque exercitu... cum crucibus et vexillis... (Ihid.)

10-3. ment courageux qu'on vit éclater, un demi-siècle après, dans les grandes communes du royaume de France '.

C'est durant cette lutte entre la puissance féodale et la liberté bourgeoise que le roi d'Angleterre fit ses préparatifs pour envahir le Maine, et imposer sa seigneurie aux deux partis rivaux. Habile à profiter de l'occasion, il ordonna d'enrôler partout les hommes de race anglaise qui voudraient le servir pour une solde; il comptait sur la misère où la plupart se trouvaient réduits pour les attirer par l'appât du butin que cette guerre semblait promettre. Des gens qui n'avaient plus ni feu ni lieu, les restes des bandes de partisans détruites sur plusieurs points de l'Angleterre, et même des chefs qui s'étaient signalés au camp du refuge, se réunirent sous la bannière normande , sans cesser de haïr les Normands. Ils étaient joyeux d'aller combattre contre des hommes qui , bien qu'ennemis du roi Guillaume, leur semblaient être de la même race que lui par la conformité du langage. Sans s'inquiéter si c'était de gré ou de force que les Manceaux avaient, sept ans auparavant, pris part à la conquête, ils marchèrent contre eux, à la suite du conquérant, comme à Un acte de vengeance nationale. Dès leur entrée dans le pays, ils se livrèrent avec une sorte de frénésie à tous les genres de dévastation et de rapine, arrachant les vignes , coupant les arbres , brûlant les villages ; en un mot , faisant au Maine tout le mal qu'ils auraient voulu faire à la Normandie 2. La terreur causée par leurs excès contribua , plus que la

1 Gest. pontif. eenoman., apud Script, rer. gallic. et fïancic, t. XII, p. 540-541. —Voyez les Lettres sur l'histoire de France, lettre xiu et suiv.

2 Urbes, vicos et vineas ciim frugibua depopulantes omnem provinciam debiliorem simul et pauperiorem înulto post tempore reiiquerunt. (Mallb. Paris., t. I, p. 8.)

bravoure des chevaliers normands el la présence même du roi Guillaume, à la soumission du pays. Les places fortes et les châteaux se rendirent , pour la plupart . avant le premier assaut, et les principaux bourgeois du Mans apportèrent les clefs de leur ville au roi dans son camp sur les bords de la Sarthe. Us lui prêtèrent serment comme à leur seigneur légitime, et Guillaume, en retour, leur promit la conservation de leurs anciennes franchises, mais sans maintenir, à ce qu'il parait , rétablissement de la commune. Ensuite l'armée repassa en Angleterre, où les soldats saxons abordèrent chargés de butin : mais ces richesses mal acquises devinrent fatales à plusieurs d'entre eux, parce qu'elles excitaient l'envie et la cupidité des Normands '.

Pendant que ces choses se passaient , le roi Edgar alla, d'Ecosse en Flandre, négocier auprès du comte de ce pays, rival politique, quoique parent de Guillaume, quelques secours pour la cause saxonne, plus que jamais désespérée. Ayant peu réussi , malgré ses efforts , il repassa en Ecosse, où il fut surpris de recevoir un message amical de la part du roi de France, Philippe, premier du nom2. Philippe, alarmé des succès du roi normand dans le Maine, avait résolu, en aidant les Saxons, de lui susciter des obstacles qui le rendissent moins actif de l'autre côté de la mer ; il invitait Edgar à venir près de lui , pour assister à son conseil : il lui promettait une forteresse sur les bords du détroit , à portée de l'Angleterre, pour y descendre, et de la Normandie, pour y faire du

1 Order. Vital. Hisl. ecclesiast., Mb. iv, apud Script, rer. normnnn.,

p. 533. — Gest. pontif. cenoman., apud Script, rer. gallic. cl francic f I. XII, p. 539-541.

2 Misitrex de Francia (of France rice) litteras ad eum. (Chron. saxon. Fraijm.siib anuo MLXXV, apud Gln<<. Ed L\c, l. II, ad finem.)

Mi LIVRE V.

io73. ravage '. Edgar accepta cette proposition , et disposa tout pour son voyage en France. Le roi Malcolm, son beaufrère, devenu homme-lige et vassal de Guillaume, ne pouvait , sans fausser sa foi , fournir au Saxon des soldats pour cette entreprise; il se contenta de lui donner des secours secrets en argent , et distribua , selon l'usage du siècle, des armes et des habits à ses compagnons de fortune 2.

Edgar mit à la voile ; mais à peine en pleine mer, ses vaisseaux furent dispersés et ramenés par une tempête violente 3. Quelques-uns vinrent échouer sur les côtes septentrionales de l'Angleterre, et les hommes qui les montaient devinrent prisonniers des Normands ; les autres périrent en mer4. Le roi et les principaux d'entre ceux qui raccompagnaient échappèrent à ces deux périls, et rentrèrent en Ecosse, après avoir tout perdu , les uns à pied, les autres pauvrement montes, dit une chronique contemporaine 5. Après ce malheur, Malcolm donna à son beau-frère le conseil de ne plus s'obstiner contre le sort , et de demander, pour la troisième fois, la paix au conquérant 6. Edgar, se laissant persuader, envoya au delà du détroit un message au roi Guillaume, et celui-ci l'invita à passer auprès de lui en Normandie. Pour s'y rendre, il traversa l'Angleterre entière, escorté par les chefs et les comtes normands des provinces, et accueilli dans

1 Voluit dare ei castellum apud Muslrelam ( Mo» treuil), ut i 1 le possel inde quotidie ejus inimicis incommoda mferre. (Cbron. saxon. Fragm. sub anno MLXXV, apud Gloss. Ed. Lye, t. Il, ad finem.)

2 Dederunt ei magna doua et multas opes el omnibus ejus hôminibus. (Ibid.)

;1 Et furens ventns eos in terrain conjecit. ( Ibid.) '• Nonnulli caplia francicis homirribus. (Ibid.) ■ Alii funeste pedibus iter facientes, alii misère (earmlice) equitaiiles, ,; Tuni consilium dédit rex Malcolmus ei... ( Ibid.)

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