XII
ainsi je prie M. Haies de ne pas trouver mauvais si je ne m'élends pas sui celles de son livre; les soins que je me suis donnés pour le traduire, témoignent assez le cas que j'en fais ; mais il me semble qu'on ne doit jamais décider du goût du public par le sien; et que quand on soumet un ouvrage à sou jugement, c'est êlre trop hardi que de prétendre lui donner le Ion. En laveur des longs éloges que je supprime, je ne demande qu'une grâce, c'est de lire ce livre avec quelque confiance: les ouvrages fondés sur l'expérience en méritent plus que les autres; je puis même dire, qu'en fait de physique, l'on doit rechercher autant les expériences, que l'on doit craindre les systèmes '. J'avoue que rien ne serait si beau que d'établir d'abord un seul principe, pour ensuite expliquer l'univers; et je conviens que si l'on était assez heureux pour deviner, toute la peine que l'on se donne à faire des expériences serait bien inutile; mais les gens sensés voient assez combien celte idée est vaine et chimérique : le système de la nature dépend peut-être de plusieurs principes; ces principes nous sont inconnus, leur combinaison ne l'est pas moins; comment ose-t-on se fiai 1er de dévoiler ces mystères, sans autre guide que son imagination? Et comment fait-on pour oublier que l'effet est le seul moyen de connaître la cause2? C'est par des expériences fines, raisonnécs et suivies, que l'on force la nature à découvrir son secret; toutes les autres méthodes n'ont jamais réussi, et les vrais physiciens ne peuvent s'empêcher de regarder les anciens systèmes, comme d'anciennes rêveries, et sont réduits à lire la plupart des nouveaux 3, comme on lit les romans : les recueils d'expériences et d'observations sont donc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances; il ne s'agit pas, pour être physicien, de savoir ce qui arriverait dans telle ou telle hypothèse, en supposant, par exemple, une matière subtile, des tourbillons, une attraction, etc. Il s'agit de bien savoir ce qui arrive, et de bien connaître ce qui se présente à nos yeux : la connaissance des effets nous conduira insensiblement à celle des causes, et l'on ne tombera plus dans les absurdités qui semblent caractériser tous les systèmes. En effet, l'expérience ne les a-t-elle pas détruits successivement? Ne nous a-t-elle pas montré que ces éléments, que l'on croyait autrefois si simples4, sont aussi composés que les autres corps? Ne nous a t-elle pas appris ce que l'on doit penser du chaud, du froid, du sec et de l'humide?
1... On doit rechercher autant les expériences que l'on doit craindre les systèmes .. Principe cxxellent, mais que Buffon n'a pas toujours suivi.
2. « Toute la difficulté de la philosophie parait consister à trouver les forces, qu'emploie la « nature, par les phénomènes que nous connaissons. » (Newton : Princip. math, de la philos, nat., traduct. franc., p. xvi.)
3. Il ne prévoyait pas qu'il écrirait un jour son système sur la formation des planètes, son système sur les molécules organiques, et plus d'un autre.
A. Ce n'e^t point Haies qui a fait Y analyse des éléments : tout ce qu'on peut dire de Haies, c'est qu'il y préludait.
de la pesanteur et de la légèreté absolue, de l'horreur du vide, des lois du mouvement autrefois établies, de l'unité des couleurs, du repos et de la sphéricité de la terre, et si je l'ose dire, des tourbillons? Amassons donc toujours des expériences, et éloignons-nous, s'il est possible, de tout esprit de système, du moins jusqu'à ce que nous soyons instruits; nous trouverons assurément à placer un jour ces matériaux; et quand même nous ne serions pas assez heureux pour en bâtir l'édifice tout entier, ils nous serviront certainement à le fonder, et peut-être à l'avancer au delà même de nos espérances : c'est cette méthode que mon auteur a suivie; c'est celle du grand Newton; c'est celle que MM. de Verulam , Galilée, Boyle, Stahl, ont recommandée et embrassée; c'est celle que l'Académie des Sciences s'est fait- une loi d'adopter, et que ses illustres membres MM. Huygens,de Réaumur SBoerhaave.elc. ont si bien fait et font tous les jours si bien valoir; en un mot c'est la voie qui a conduit de tout temps, et qui conduit encore aujourd'hui les grands hommes : l'exemple seul doit suffire pour nous y faire entrer, et doit prévenir le public en faveur de l'ouvrage qu'on lui présente aujourd'hui : j'ose même dire que, pour peu que l'on soit connaisseur, l'on verra facilement que l'Angleterre elle-même produit rarement d'aussi bonnes choses , et que, malgré tant de brillantes découvertes que nous devons aux génies supérieurs de cette savante nation, celles-ci ne laisseront pas que de se faire distinguer, et peut-être par des lumières plus vives que la plupart de celles qui les ont précédées. Mais il faut tout dire : ces découvertes auraient encore brillé davantage, si M. Haies les eût autrement présentées; son livre n'est pas fait pour être lu, mais pour être étudié; c'est un recueil d'une infinité de faits utiles et curieux, dont l'enchaînement ne se voit pas du premier coup d'œil ; il a négligé certaines liaisons nécessaires pour certains esprits; il n'est point entré dans de certains détails; enfin il n'a fait son livre que pour les amateurs de la vérité la plus nue, et il suppose dans ses lecteurs beaucoup de connaissances, et encore plus de pénétration. Le commencement de l'analyse de l'air2 est le plus bel endroit de son livre, et l'un de ceux qu'il a le moins développé : tout est neuf dans cette partie de son ouvrage; c'est une idée féconde, dont découle une infinité de découvertes sur la nature des différents corps qu'il soumet à un nouveau genre d'épreuve : ce sont des faits surprenants, qu'à peine daigne-t-il annoncer. Aurait- on imaginé que l'air pût devenir un corps solide3? Aurait-on cru qu'on pouvait lui