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d'autres, au lieu que le cheval et l'âne sont certainement de différentes espèces , puisqu'ils ne produisent ensemble que des individus viciés et inféconds.
C'est donc dans la diversité caractéristique des espèces que les intervalles des nuances de la nature sont le plus sensibles et le mieux marqués; on pourrait même dire que ces intervalles entre les espèces sont les plus égaui et les moins variables de tous, puisqu'on peut toujours tirer une ligne de séparation entre deux espèces, c'est-à-dire entre deux successions d'individus qui se reproduisent et ne peuvent se mêler, comme l'on peut aus-4 réunir en une seule espèce deux successions d'individus qui se reproduisent en se mêlant : ce point est le plus fixe que nous ayons en histoire naturelle; toutes les autres ressemblances et toutes les autres différences que l'on pourrait saisir dans la comparaison des êtres ne seraient ni si constantes , ni si réelles, ni si certaines; ces intervalles seront aussi l i seules lignes de séparation que l'on trouvera dans notre ouvrage; nous ne diviserons pas les êtres autrement qu'ils le sont en effet; chaque espèce, chaque succession d individus qui se reproduisent et ne peuvent se mêler sera considérée à part et traitée séparément, et nous ne nous servirons des familles, des genres, des ordres et des classes, pas plus que ne s'en sert la nature '.
L'espèce n'étant donc autre chose qu'une succession constante d'individus semblables et qui se reproduisent2, il est clair que cette dénomination ne doit s'étendre qu'aux animaux et aux végétaux , et que c'est par un abus des termes ou des idées: que les nomenclateurs l'ont employée pour désigner les différentes sortes de minéraux : on ne doitdonc pas regarder le fer comme une espèce, et le plomb comme une autre espèce, mais seulement comme deux métaux différents ; et l'on verra, dans notre discours sur les minéraux , que les lignes de séparation que nous emploierons dans la division des matières minérales seront bien différentes de celles que nous employons pour les animaux cl pour les végétaux.
Mais, pour en revenir à la dégénération des êtres, et particulièrement à celle des animaux , observons et examinons encore de plu- près les mouvements de la nature dans les variétés qu'elle nous offre; et comme l'espèce humaine nous est la mieux connue, voyons jusqu'où s'étendent ces mouvements de variation. Les hommes diffèrent du blanc au noir par la couleur, du double au simple par la hauteur de la taille, la grosseur, la légèreté, la Inné, etc., et. du tout au rien pour l'espril ; mais celle dernière qualité n'appartenant point à la matière, ne doit point être ici considérée; les
autres sont les \ a ri, il in ns ordinaires de la nature, i pi i viennent de l'influence
du climal et de la nourriture ; mais ces différences de couleur et de dimen-
i Voyez la di ti di la p l ;e fl du [» volume.
2. l.'r ftèce est m L,i un noie dit Buffon,fa ion constante d'individus semblablts
ri qui te repi odui
.on dans la taille n'empêchent pas que le nègre et le blanc, le Lapon et le Patagon, le géant et le nain, ne produisent ensemble des individus qui peuvent eux-mêmes se reproduire, et que par conséquent ces hommes, si différents en apparence, ne soient tous d'une seule et même espèce, puisque celte reproduction constante est ce qui constitue l'espèce1. Après ces variations générales, il y en a d'autres qui sont plus particulières, et qui ne laissent pas de se perpétuer, comme les énormes jambes des hommes qu'on appelle de la race de Saint-Thomas a, dans l'île de Ceylan. les yeux rouges et les cheveux blancs des dariens et des chacrelas, les six b doigts aux mains et aux pieds dans certaines familles, etc. Ces variétés singulières sont des défauts ou des excès accidentels qui, s'étant d'abord trouvés dans quelques individus, se sont ensuite propagés de race en race, comme les autres vices et maladies héréditaires ; mais ces différences, quoique constantes, ne doivent être regardées que comme des variétés individuelles qui ne séparent pas ces individus de leur espèce, puisque les races extraordinaires de ces hommes à grosses jambes ou à six doigts peuvent se mêler avec la race ordinaire, et produire des individus qui se reproduisent eux-mêmes. On doit dire la même chose de toutes les autres difformités ou monstruosités qui se communiquent des pères et mères aux enfants : voilà jusqu'où s'étendent les erreurs de la nature , voilà les plus grandes limites de ses variétés dans l'homme; et s'il y a des individus qui dégénèrent encore davantage , ces individus, ne reproduisant rien, n'altèrent ni la constance ni l'unité de l'espèce ; ainsi il n'y a dans l'homme qu'une seule et même espèce, et quoique cette espèce soit peut-être la plus nombreuse et la plus abondante en individus, et en même temps la plus inconséquente et la plus irrégulière dans toutes ses actions, on ne voit pas que cette prodigieuse diversité de mouvements, de nourriture, de climat et de tant d'autres combinaisons que l'on peut supposer, ait produit des êtres assez différents des autres pour faire de nouvelles souches, et en même temps assez semblables à nous pour ne pouvoir nier de leur avoir appartenu.
Si le nègre et le blanc ne pouvaient produire ensemble, si même leur production demeurait inféconde, si le mulâtre était un vrai mulet, il y aurait alors deux espèces bien distinctes : le nègre serait à l'homme ce (pie l'âne est au cheval, ou plutôt si le blanc était homme, le nègre ne serait plus un homme, ce serait un animal à part comme le singe, et nous serions en droit de penser que le blanc et le nègre n'auraient point eu une origine commune; mais cette supposition même est démentie par le fait, et puisque tous les hommes peuvent communiquer et produire ensemble,
a Voyez, ci-devant, l'article Variétés dans l'espère humaine.
b. Voyez ci tte observation curieuse dans les lettres de M. de Maupertuis, où vous trouverez aussi plusieurs idées philosophiques très-élevées sur la génération et sur différents autres sujets. 1 Voyez la oote de la page Ha.
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tous 1»'< hommes viennent *1 ** la même souche et sont de la même famille. Que deux individus ne puissent produire ensemble, il ne faut pour cela
que quelques légères disconvenances dans le tempérament, ou quelque défaut accidente] dans les organes de la génération de l'un ou de l'autre de ces deux individus; que deux individus de différentes espèces, et que l'on joint ensemble, produisent d'autres individus qui, ne ressemblant ni à l'un ni à l'autre, ne ressemblent à rien de fixe, et ne peuvent par conséquent rien produire de semblable à eux, il ne faut pour cela qu'un certain degré de convenance entre la forme du corps et les organes de la génération de ces animaux différents ; mais quel nombre immense et peut-être infini de combinaisons ne faudrait-il pas pour pouvoir seulement supposer que deux animaux, mâle et femelle, d'une certaine espèce, ont non-seulemenl assez dégénéré pour n'être plus de celte espèce, c'est-à-dire pour ne pouvoir plus produire avec ceux auxquels il- étaient semblables, mais encore dégénéré tous deux précisément au même point, et à ce point nécessaire pour ne pouvoir produire qu'ensemble! et ensuite quelle autre prodigieuse immensité de combinaisons ne faudrait-il pas encore pour que cette nouvelle production de ces deux animaux dégénérés suivît exactement les mêmes lois qui s'observent dans la production des animaux parfait-! car un animal dégénéré est lui-même une production viciée ; et comment se pourrait-il qu'une origine viciée, qu'une dépravation, une négation, pût faire souche, et nonseulement produire une succession d'êtres constants, mais même les produire de la même façon et suivant les mêmes lois que se reproduisent en effet les animaux dont l'ori t pure?
Quoiqu'on ne puisse donc pas démontrer que la production d'uni» espèce parla dégénération soil une chose impossible à la nature, le nombre des probabilités contraires est si énorme que philosophiquement même on n'en peul guère douter; car si quelque espèce a été produite par la dégénération d'une autre, si l'espèce de l'êne \ ient de l'espèce du cheval , cela n'a pu se faire que successivemë ! el par nuancer;, il \ aurait eu entre le cheval el l'âne un grand nombre d'animaux intermédiaires, dont les premiers se seraient peu à peu éloignés de la nature du cheval, el les derniers se seraient approchés peu à peu de celle de l'âne; et pourquoi ne verrions-nous pas aujourd'hui les repré entants, les descendants de ces espèces intermédiaires? pourquoi n'en e t-il demeuré que le deux extrêmes?
L'âne est donc un âne, el n'est point un cheval dégénéré, un cheval à queue nue ; il n'esl ni étranger, ni intrus, ni bâtard ; il a, comme tou autres animaux, sa famille, son espèce1 el son rang; son sang esl put
i.i i , qui en
I Voji i ii paj e 416.) I, du I ] li famille
quoique sa noblesse soit moins illustre, elle est tout aussi bonne, tout aussi ancienne que celle du cheval; pourquoi donc tant de mépris pour cet animal, si bon, si patient, si sobre, si utile? Les liommes mépriseraient-ils jusque dans les animaux ceux qui les servent trop bien et à trop peu de Irais? On donne au cheval de l'éducation , on le soigne , on l'instruit, on l'exerce , tondis que l'âne, abandonné à la grossièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfants, bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par son éducation; et s'il n'avait pas un grand fonds de bonnes qualités il les perdrait en eifet par la manière dont on le traite : il est le jouet, le plastron, le bardot des rustres qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, le surchargent, l'excèdent, sans précaution, sans ménagement; on ne fait pas attention que l'âne serait par lui-même, et pour nous, le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus distingué des animaux si dans le monde il n'y avait point de cheval; il est le second au lieu d'être le premier, et par cela seul il semble n'être plus rien : c'est la comparaison qui le dégrade ; on le regarde, on le juge, non pas en lui-même, mais relativement au cheval; on oublie qu'il est âne, qu'il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce, et on ne pense qu'à la figure et aux qualités du cheval, qui lui manquent, et qu'il ne doit pas avoir.
Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille que le cheval est fier, ardent, impétueux; il souffre avec constance , et peut-être avec courage, les châtiments et les coups; il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture ; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent; il est fort délicat sur l'eau, il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus; il boit aussi sobrement qu'il mange, cl n'enfonce point du tout son nez dans l'eau par la peur que lui fait, dit-on, l'ombre de ses oreilles a : comme l'on ne prend pas la peine de l'étriller, il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons, sur la fougère, et sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter, il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut, et semble par là reprocher à son maître le peu de soin qu'on prend de lui; car il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau, il craint même de se mouiller les pieds, et se détourne pour éviter la boue ; aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le cheval; il est susceptible d'éducation, et l'on en a vu d'assez bien dressés * pour faire curiosité de spectacle.
Dans la première jeunesse, il est gai, et même assez joli : il a de la légèreté H de la gentillesse; mais il la perd bientôt, soit par l'âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et têtu ; il n'est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux au point que rien ne peut le retenir, et
a. Voyez Cardan de subtilitate, lib. x.