‹ Œuvres complètes avec la nomenclature linnéenne et la classification de Cuvier, reviser et annotéesChapitre 84 sur 126 · le VII* vol i ni-4" de llm · texte numérisé non relu

le VII* vol i ni-4" de llm

l- ni. , volume publié • a 1 7B8.

Les animaux qui par leur grandeur figurent dans l'univers, ne font que la plus petite partie des substances vivantes; la terre fourmille de petits animaux. Chaque plante, chaque graine, chaque particule de matière organique contient des milliers d'atomes animés. Les végétaux paraissent être le premier fonds de la nature; mais ce fonds de subsistance, tout abondant , tout inépuisable qu'il est , suffirait à peine au nombre encore plus abondant d'insectes de toute espèce. Leur pullulation, toute aussi nombreuse et souvent plus prompte que la reproduction des plantes, indique assez combien ils sont surabondants; car les plantes ne se reproduisent que tous les ans , il faut une saison entière pour en former la graine, au lieu que dans les insectes, et surtout dans les plus petites espèces, comme celle des pucerons, une seule saison suffit à plusieurs générations. Ils multiplieraient donc plus que les plantes , s'ils n'étaient détruits par d'autres animaux dont ils paraissent être la pâture naturelle, comme les herbes et les graines semblent être la nourriture préparée pour eux-mêmes. Aussi parmi les insectes y en a-t-il beaucoup qui ne vivent que d'autres insectes ; il y en a même quelques espèces qui , comme les araignées, dévorent indifféremment les autres espèces et la leur : tous servent de pâture aux oiseaux, et les oiseaux domestiques et sauvages nourrissent l'homme ou deviennent la proie des animaux carnassiers.

Ainsi la mort violente est un usage presque aussi nécessaire que la loi de la mort naturelle : ce sont deux moyens de destruction et de renouvellement, dont l'un sert à entretenir la jeunesse perpétuelle de la nature, et dont l'autre maintient l'ordre de ses productions, et peut seul limiter le nombre dans les espèces. Tous deux sont des effets dépendants des causes générales; chaque individu qui naît tombe de lui-même au bout d'un temps, ou, lorsqu'il est prématurément détruit par les autres, c'est qu'il était surabondant. Eh combien n'y en a-t-il pas de supprimés d'avance! que de fleurs moissonnées au printemps! que de races éteintes au moment de leur naissance ! que de germes anéantis avant leur développement! L'homme et les animaux carnassiers ne vivent que d'individus tout formés, ou d'individus prêts à l'être; la chair, les œufs, les graines, les germes de toute espèce font leur nourriture ordinaire : cela seul peut borner l'exubérance de la nature. Que l'on considère un instant quelqu'une de ces espèces inférieures qui servent de pâture aux autres, celle des harengs, par exemple; ils viennent par milliers s'offrir à nos pêcheurs, et après avoir nourri tous les monstres des mers du nord, ils fournissent encore à la subsistance de tous les peuples de l'Europe pendant une partie de l'année. Quelle pullulation prodigieuse parmi ces animaux! et s'ils n'étaient en grande partie détruits par les autres, quels seraient les effets de cette immense multiplication! eux seuls couvriraient la surface entière de la mer; mais bientôt

se nuisant par le nombre, ils se corrompraient, ils se détruiraient euxmêmes; faute de nourriture suffisante, leur fécondité diminuerait; la con-

ion et la disette feraient ce que fait la consommation : le nombre de i animaux ne serait guère augmenté, et le nombre de ceux qui s'en nom sent serait diminué. Et comme l'on peut dire la même ebose de toutes autres espèces, il est donc nécessaire que les unes vivent sur les autres; el dès lors la mort violente des animaux est un usage légitime, innocent, puisqu'il est fondé dans la nature , et qu'ils ne naissent qu'à cette condition.

Avouons cependant que le motif par lequel on voudrait en douter fait honneur à l'humanité : les animaux, du moins ceux qui ont d< , de

la chair et du sang, sont des êtres : ensibles ; comme nous ils sont ; apables de plaisir et sujets à la douleur. Il y a donc une espèce d'insensibilité cruelle à sacrifier sans nécessité ceux surtout qui nous approchent, qui vivent avec nous, et dont le sentiment se réfléchit vers nous en se marquant par les signes de la douleur; car ceux dont la nature est différente de la nôtre ne peuvent guère nous affecter. La pitié naturelle est fondée sur les rapports que nous avons avec l'objet qui souffre ; elle est d'autant phi vive que la ressemblance, la conformité dénature est plus grande; on si uffre en voyant souffrir son semblable. Compassion , ce mot exprime assez que c'est une souffrance, une passion qu'on partage; cependant c'est moins l'homme qui souffre, que sa propre nature qui pâtit, qui se révolte machinalement et se met d'elle-même à l'unisson de douleur. L'âme a moins de part que le corps à ce sentiment de pitié naturelle, et les animaux en sont susceptibles comme l'homme; le cri de la douleur les émeut ; ils accourent pour se secourir, ils reculent à la vue d'un cadavre de leur espèce. Ainsi l'horreur et la pitié sont moins des passions de l'âme que des affections naturelles, qui dépendent de la sensibilité du corps et de la similitude de la conformation; ce sentiment doit donc diminuer à mesure que les indurés s'éloignent. Un chien qu'on frappe, un agneau qu'on égorge, nous font quelque pitié ; un arbre (pie l'on coupe, une huître qu'on mord, ne nous en font aucune.

Dans le réel, peut-on douter que les animaux dont l'organisation e>t semblable a la nôtre, n'éprouvent dessen ations semblables? Ils sont sensibles, puisqu'ils ont des i ens, et ils le sont d'autant plus que ces sens sont plus actifs et plus parfaits : ceui au contraire dont le nt obtus ont-

ils un sentiment exqui ? et ceux auxquels il manque quelque organe, quelque ens, ne manquent-il i toutes les sen ations qui y sont relatives?

Le mouve ni est l'effel néce saire de l'i du sentiment. Nous avons

i rouvé ' que de quelque manière qu'un être fût organisé, s'il a du senli-

i. Vo] ■ li Dl 'i "i lanatu oaux.

ment, il ne peut manquer de le marquer au dehors par des mouvements extérieurs. Ainsi les plantes, quoique bien organisées, sont des êtres insensibles, aussi bien que les animaux qui, comme elles, n'ont nul mouvement apparent. Ainsi parmi les animaux, ceux qui n'ont, comme la plante appelée sensitive, qu'un mouvement sur eux-mêmes, et qui sont privés du mouvement progressif, n'ont encore que très-peu de sentiment; et enfin ceux même qui ont un mouvement progressif, mais qui, comme des automates, ne font qu'un petit nombre de choses, et les font toujours de la même façon, n'ont qu'une faible portion de sentiment, limitée à un petit nombre d'objets. Dans l'espèce humaine, que d'automates! combien l'éducation, la communication respective des idées n'augmenlent-elles pas la quantité, la vivacité du sentiment ! Quelle différence à cet égard entre l'homme sauvage et l'homme policé, la paysanne et la femme du monde ! Et de môme parmi les animaux, ceux qui vivent avec nous deviennent plus sensibles par cette communication, tandis que ceux qui demeurent sauvages n'ont que la sensibilité naturelle, souvent plus sûre, mais toujours moindre que l'acquise.

Au reste, en ne considérant le sentiment que comme une faculté naturelle, et même indépendamment de son résultat apparent, c'est-à-dire, des mouvements qu'il produit nécessairement dans tous les êtres qui en sont doués, on peut encore le juger, l'estimer et en déterminer à peu près les différents degrés par des rapports physiques auxquels il me paraît qu'on n'a pas fait assez d'attention. Pour que le sentiment soit au plus haut degré dans un corps animé, il faut que ce corps fasse un tout, lequel soit nonseulement sensible dans toutes ses parties, mais encore composé de manière que toutes ces parties sensibles aient entre elles une correspondance intime, en sorte que l'une ne puisse être ébranlée sans communiquer une partie de cet ébranlement à chacune des autres. Il faut de plus qu'il y ait un centre principal et unique auquel puissent aboutir ces différents ébranlements, et sur lequel, comme sur un point d'appui général et commun, se fasse la réaction de tous ces mouvements. Ainsi l'homme, et les animaux qui par leur organisation ressemblent le plus à l'homme, seront les êtres les plus sensibles; ceux au contraire qui ne font pas un tout aussi complet, ceux dont les parties ont une correspondance moins intime, ceux qui ont plusieurs centres de sentiment, et qui, sous une même enveloppe, semblent moins renfermer un tout unique, un animal parfait, que contenir plusieurs centres d'existence séparés ou différents les uns des autres, seront des êtres beaucoup moins sensibles. Un polype que l'on coupe, et dont les parties divisées vivent séparément ; une guêpe dont la tète, quoique séparée du corps, se meut, vit, agit, et même mange comme auparavant ; un lézard auquel, en retranchant une partie de son corps, on n ote ni le mouvement ni le sentiment ; une écrevisse, dont les membres amputés se renouvellent:

656 LES ANIMAI X CARNASSIERb.

une tortue, dont le cœur ' bat longtemps après avoir été arraché; tous les insectes dans lesquels les principaux viscères, comme le cœur et les poumons, ne forment pas un tout au centre de l'animal, mais sont divisés en plusieurs parties, s'étendent le long du corps, et font , pour ainsi dire, une suite de viscères, de cœurs et de trachées; tous les poissons, dont les organes de la circulation et de la respiration n'ont que peu d'action et diffèrent beaucoup de ceux des quadrupèdes, et même de ceux des cétacés ; enfin tous les animaux dont l'organisation s'éloigne de la nôtre oui peu de sentiment, et d'autant moins qu'elle en diffère plus.

Dans l'homme et dans les animaux qui lui ressemblent, le diaphragme paraît être le centre du sentiment-; c'est sur celte partie nerveuse que portent les impressions de la douleur et du plaisir ; c'est sur ce point d'appui que s'exercent tous les mouvements du système sensible. Le diaphragme sépare transversalement le corps entier de l'animal, et le divise assez exactement en deux parties égales, dont la supérieure renferme le cœur et les poumons, et l'inférieure contient l'estomac et les intestins. Cette membrane est douée d'une extrême sensibilité; elle est d'une si grande nécessité pour la propagation et la communication du mouvement et du sentiment, que la plus légère blessure, soit au centre nerveux 3, soit à la' circonférence, ou même aux attaches du diaphragme, est toujours accompagnée de convulsions4, et souvent suivie d'une mort violente. Le cerveau, qu'on a dit être le siège des sensations, n'est donc pas le centre du sentiment, puisqu'on peut au contraire le blesser, l'entamer, sans que la mort suive ', et qu'on a l'expérience qu'après avoir enlevé une portion considérable de la cervelle, l'animal n'a pas cessé de vivre, de se mouvoir, et de sentir dans toutes ses parties.

Distinguons donc la sensation du sentiment : la sensation n'est qu'un ébranlement dans le sens, et le sentiment est celte même sensation devenue agréable ou désagréable par la propagation de cet ébranlement dans

1. Le cœur est un muscle : il bal par irritabilité, par contractilité musculaire, et non par sensibilité. Haller a nettement séparé la contractilité de la sensibilité. Le muscle seul est contractile, cl le nerf seul .1 le

2. Le diaphragme n'e I poinl le centre du sentiment. (Voyez la note delà page 55.)

3. Le centre iln (inijihragme n'esl p Lnt nerveux : il esl tendineux. L'ancienne analomie appelait nerveuses toutes lis parties blanches du corps animal, c'est-à-dn parties fibreuses ou tendineuses. ,

4. Erreur de la vieille physiologie. Les blessures des parties tendineuses n< , rai ellesmêmes, suivies de convulsions : le tendon n'e I qui! reçoit

:.. c'oi selon la partie du cerveau que l'on blesse. On peut enlever le cerveau proprement

dit (tubes ou hémisphères cérébrauar) tout entier, sans que l'ai il ne me. L& cerveau

l'organe, ni de ot 'le ta vie : il i t L'organe de ['intelligence. Fuie perdant,

l'animal ne perd que l'intelligence. Au contraire, si l'on pique le poinl île la moelle a I qui j'appelle le nœud vital (point qui a'i t] qu'une tète d'épingle), l'animal

ne ml . ei-l - h imp (VOJ 1 l'crini. sur les prop

système ,,e, mu

tout le système sensible : je dis la sensation devenue agréable ou désagréable, car c'est là ce qui constitue l'essence du sentiment; son caractère unique est le plaisir ou la douleur, et tous les mouvements qui ne tiennent ni de l'une ni de l'autre, quoiqu'ils se passent au dedans de nousmêmes, nous sont indifférents et ne nous affectent point. C'est du sentiment que dépend tout le mouvement extérieur et l'exercice de toutes les forces de l'animal; il n'agit qu'autant qu'il est affecté, c'est-à-dire autant qu'il sent ; et cette même partie , que nous regardons comme le centre du sentiment, sera aussi le centre des forces, ou, si l'on veut, le point d'appui commun sur lequel elles s'exercent. Le diaphragme est dans l'animal ce que le collet est dans la plante : tous deux les divisent transversalement, tous deux servent de point d'appui aux forces opposées; car Jes forces qui, dans un arbre, poussent en haut les parties qui doivent former ie tronc et les branches, portent et appuient sur le collet, aussi bien que les forces opposées qui poussent en bas les parties qui forment les racines.

Pour peu qu'on s'examine, on s'apercevra aisément que toutes les affections intimes, les émotions vives, les épanouissements de plaisir, les saisissements, les douleurs, les nausées, les défaillances, toutes les impressions fortes des sensations, devenues agréables ou désagréables, se font sentir au dedans du corps, à la région même du diaphragme. Il n'y a, au contraire, nul indice de sentiment dans le cerveau, et l'on n'a dans la tète que les sensations pures , ou plutôt les représentations de ces mêmes sensations simples et dénuées des caractères du sentiment; seulement on se souvient, on se rappelle que telle ou telle sensation nous a été agréable ou désagréable; et si cette opération, qui se fait dans la tète, est suivie d'un sentiment vif et réel, alors on en sent l'impression au dedans du corps et toujours à la région du diaphragme '. Ainsi dans le fœtus, où cette membrane est sans exercice, le sentiment est nul, ou si faible qu'il ne peut rien produire; aussi les petits mouvements que le fœtus se donne sont plutôt machinaux que dépendants des sensations et de la volonté.

Quelle que soit la matière qui sert de véhicule au sentiment, et qui produit le mouvement musculaire, il est sûr qu'elle se propage par les nerfs et se communique dans un instant indivisible d'une extrémité à l'autre du système sensible. De quelque manière que ce mouvement s'opère, que ce soit par des vibrations , comme dans des cordes élastiques, que ce soit par un feu subtil, par une matière semblable à celle de l'électricité, laquelle non-seulement réside dans les corps animés, comme dans tous les autres corps, mais y est même continuellement régénérée par le mouvement du cœur et des poumons, par le frottement du sang dans les artères, et aussi

1. Il faut distinguer les parties où siègent les passions (le cerveau) des parties qu'elles affectent (le diaphragme, le cœur, etc. ). C'est dans le cerveau que la jassioa réside; mais c'est sur le diaphragme, c'est sur le cœur, etc. , que la passion agit.

par l'action des causes extérieures sur les organes des sons, il 04 encor* sur que [es nerfs et les membranes ' sont les seules parties sensibles dans le corps animal. Le sang, la lymphe, toutes les autres liqUeUrs ' \v gra.sses, les os, les chairs, tous les autres solides, sont par eux-mêm* insensibles :1a cervelle M'est aussi j c'est une substance molle et .ans élasti cité, incapable dès lors de produire, de propager ou de rendre le mon vement, les vibrations ou les ébranlements du sentiment. Le, méninges» au contraire, sont très-sensibles, ce sont les enveloppes de tous les nerfs ■ elles prennent, comme eux, leur origine dans la tète, elles se divisent comme les branches des nerfs, et s'étendent jusqu'à leurs plus petites ram.fieatu.ns; ce sont, pour ainsi dire, des nerfs aplatis, elles sont de h môme substance, elles ont à peu près le même degré d'élasticité elles font partie, et partie nécessaire du système sensible. Si l'on veut donc mie le siège des sensations soit dans la tête il sera dans les méninges et non dam la partie médullaire du cerveau, dont la substance est toute différente

Ce qui a pu donner lieu à cette opinion, que le siège de toutes les sensations et le centre de toute sensibilité étaient dans le cerveau c'est m l les nerfs, qui sont les organes du sentiment, aboutissent tous à là cène le qu on a regardée dès lors comme la seule partie commune qui pûf en rece voir tous les ébranlements, toutes les impressions. Cela seul a suffi nom" faire du cerveau le principe du sentiment, l'organe essentiel des sensations en un mot, le sensorium commun*. Celte supposition a paru si simple et si naturelle qu on n'a fait aucune attention à l'impossibilité physique Qu'elle renferme, et qui cependant est assez évidente; car comment se peut-il qu une partie insensible, une substance molle et inactive, telle (m'est la cervelle, soit l'organe même du sentiment et du mouvement? comment se peutHl que cette partie molle et insensible, non-seulement reçoive ,v ...-pressions mais les conserve longtemps et en propage les ébranlement, • ans toutes les parties solides et sensibles? L'on dira peut-être d'après Descartes, ou d'après M. de la Peyronie, que ce n'est point dans la cer-

1. Le, nerfs et les membrane,. Les nerfs ÎMWlWw par eUes-mèmes. , „ membrane, ne sont sentibles que par les ntrfs. a. Le cerveau, ou (c imme l'a | Buflbn, avec an I m curieux d Mm.) la crvciu

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velle, mais dans la glande pinéale ' ou dans le corps calleux2, que réside ce principe; mais il suffit de jeter les yeux sur la conformation du cerveau pour reconnaître que ces parties, la glande pinéale, le corps calleux, dans lesquelles on a voulu mettre le siège des sensations, ne tiennent point aux nerfs , qu'elles sont tout environnées de la substance 3 insensible de la cervelle, et séparées des nerfs de manière qu'elles ne peuvent en recevoir les mouvements , et dès lors ces suppositions tombent aussi bien que la première.

Mais quel sera donc l'usage, quelles seront les fonctions de cette partie si noble, si capitale? Le cerveau ne se trouve-t-il pas dans tous les animaux? n'est-il pas, dans l'homme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, qui tous ont beaucoup de sentiment, plus étendu, plus grand, plus considérable que dans les poissons, les insectes et les autres animaux, qui en ont peu? Dès qu'il est comprimé, tout mouvement n'est-il pas suspendu? toute action ne cesse-t-elle pas? Si cette partie n'est pas le principe du mouvement, pourquoi y est-elle si nécessaire, si essentielle ? pourquoi même est-elle proportionnelle, dans chaque espèce d'animal, à la quantité de sentiment dont il est doué?

Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces questions, quelque difficiles qu'elles paraissent ; mais pour cela il faut se prêter un instant à ne voir avec moi le cerveau que comme de la cervelle4, et n'y rien supposer que ce que l'on peut y apercevoir par une inspection attentive et par un examen réfléchi. La cervelle, aussi bien que la moelle allongée et la moelle épinière, qui n'en sont que la prolongation, est une espèce de mucilage à peine organisé 5 ; on y distingue seulement les extrémités des petites artères qui y aboutissent en très-grand nombre et qui n'y portent pas du sang6, mais une lymphe blanche et nourricière : ces mêmes petites artères, ou vaisseaux lymphatiques, paraissent dans toute leur longueur en forme de filets très-déliés, lorsqu'on désunit les parties de la cervelle par la macération. Les nerfs, au contraire, ne pénètrent point la substance

1. La glande pmêale n'est qu'un petit tubercule du cerveau , tubercule très-accessoire. L'in- (elligence réside dans l'organe principal, dans le cerveau. (Voyez la note 5 de la page 556.)

2. Le corps calleux n'est que la commissure , la jonction des deux moitiés du grand organe de Yintelligence , des deux moitiés du cerveau.

3. Le cerveau est à la fois le principe du mouvement , par la partie antérieure de la moelle allongée; le principe du sentiment, par la partie postérieure de cette moelle; le principe de la coordination des mouvements de locomotion , par le cervelet ; le principe de la vie , par le nœud vital; le siège de Yintelligence par les lobes ou hémisphères. ( Voyez mon livre intitulé : Recherc. expérim. sur les propriétés et les fonctions du système nerveux. )

4. Buffon était bien peu en droit de traiter si mal sa cervelle.

5. Ainsi, selon Buffon, le cerveau, cet organe si prodigieusement compliqué, cet organe dont la structure, étudiée depuis vingt siècles, n'est pas encore clairement comprise, n'est qu'une espèce de mucilage à peine organisé.

6. Elles y portent du sang , corr.me dans tous les autres organes. Le sang est le vrai fluide nourricier, et non la lymphe. C'est par le sang que tous les organes sont nourris.

de la cervelle, ils n'aboutissent qu'à la surface'; ils perdent auparavant leur solidité, leur élasticité; et les dernières extrémités des nerfs, c'est-àdire les extrémités les plus voisines du cerveau sont molles et presque mucilagineuses. Par celte exposition, dans laquelle il n'entre rien d'hypothétique2, il paraît que le cerveau, qui est nourri par les artères lymphatiques, fournit à son tour la nourriture aux nerfs, et que l'on doit les considérer comme une espèce de végétation qui part du cerveau par troncs et par branches, lesquelles se divisent ensuite en une infinité de rameaux. Le cerveau est aux nerfs ce que la terre est aux plantes; les dernières extrémités des nerfs sont les racines qui, dans tout végétal, sont plus tendres et plus molles que le tronc ou les branches; elles contiennent une matière ductile propre à faire croître et à nourrir l'arbre des nerfs; elles tirent cette matière ductile de la substance même du cerveau, auquel les artères rapportent continuellement la lymphe nécessaire pour y suppléer. Le cerveau, au lieu d'être le siège des sensations, le principe du sentiment, ne sera donc qu'un organe de sécrétion et de nutrition 3, mais un organe très-essentiel, sans lequel les nerfs ne pourraient ni croître ni s'entretenir.

Cet organe est plus grand dans l'homme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, parce que le nombre ou le volume des nerfs, dans ces animaux, est plus grand que dans les poissons et les insectes , dont le sentiment est faible par cette même raison; ils n'ont qu'un petit cerveau proportionne à la petite quantité de nerfs qu'il nourrit. Et je ne puis me dispenser de remarquer à cette occasion que l'homme n'a pas, comme on l'a prétendu, le cerveau plus grand qu'aucun des animaux; car il y a des espèces de singes et de cétacés qui, proportionnellement au volume de leur corps , ont plus de cerveau que l'homme1 : autre fait qui prouve que le cerveau n'est ni le siège des sensations, ni le principe du sentiment, puisque alors ces animaux auraient plus de sensations et plus de sentiment que l'homme.

Si l'on considère la manière dont se fait la nutrition des plantes, on observera qu'elles ne tirent pas les parties grossières de la terre ou de l'eau ; il faut que ces parties soient réduites par la chaleur en vapeurs ténues, pour que les'racines puissent les pomper. De même, dans les nerfs, la nutrition ne se fait qu'au moyen des parties les plus subtiles de l'humidité du cerveau, qui sont pompées par les extrémités ou racines des nerfs, et de là sont portées dan,, toutes les branches du système sensible : ce système fait,

] . Loin de n'aboutir qu'à la surface du ci i usau, de la moelle épinière, de La moelle allon 4 centres nerveux, en un mot, les nerfs viennent de ri s centres; ils en naissent; ils ae ttion des filets, di s fibres [ui les c pi i ut.

•'• *■'' iln'yentri rien que d'ùy] thétique, et de l'hypothétique le plus étrange.

'■■ Le cerveau a'e i di ac qu'un organe de nutrition : il nourrit les nerfs; il est aux nerfs < qu \& terre est aux plantes, ete. Bufibn ne juge ] i mieuxicides onctions du. cerveau qu'il nejugealt, toul il flu - i structure. (Voyei 1 1 aote 5 de ! i pa e précé Lente.)

4- -NmI animal n'a, > be tucoup près , le cerveau aussi grand que Vh me.

comme nous l'avons dit , un tout dont les parties ont une connexion si serrée, une correspondance si intime, qu'on ne peut en blesser une sans ébranler violemment toutes les autres; la blessure, le simple tiraillement du plus petit nerf, suffît pour causer une vive irritation dans tous les autres, et mettre le corps en convulsion ; et l'on ne peut faire cesser la douleur et les convulsions qu'en coupant ce nerf au-dessus de l'endroit lésé; mais dés lors toutes les parties auxquelles le nerf aboutissait deviennent à jamais immobiles, insensibles. Le cerveau ne doit pas être considéré comme partie du même genre, ni comme portion organique du système des nerfs, puisqu'il n'a pas les mêmes propriétés ni la même substance, n'étant ni solide, ni élastique, ni sensible. J'avoue que, lorsqu'on le comprime, on fait cesser l'action du sentiment; mais cela même prouve que c'est un corps étranger1 à ce système, qui, agissant alors par son poids sur les extrémités des nerfs, les presse et les engourdit, de la même manière qu'un poids appliqué sur le bras, la jambe, ou sur quelque autre partie du corps, en engourdit les nerfs et en amortit le sentiment2. Il est si vrai que cette cessation de sentiment par la compression n'est qu'une suspension, un engourdissement, qu'à l'instant où le cerveau cesse d'être comprimé le sentiment renaît et le mouvement se rétablit. J'avoue encore qu'en déchirant la substance médullaire et en blessant le cerveau jusqu'au corps calleux, la convulsion, la privation de sentiment, et la mort 3 même suit; mais c'est qu'alors les nerfs sont entièrement dérangés, qu'ils sont, pour ainsi dire , déracinés et blessés tous ensemble et clans leur origine.

Je pourrais ajouter à toutes ces raisons des faits particuliers, qui prouvent également que le cerveau n'est ni le centre du sentiment, ni le siège des sensations4. On a vu des animaux, et même des enfants, naître sans tête et sans cerveau, qui cependant avaient sentiment, mouvement et vie 5. Il y a des classes entières d'animaux, comme les insectes et les vers, dans lesquels

1. Le cerveau, étranger au système nerveux! Ceci est le dernier degré de l'absurde. 2 Point du tout. C'est, tout simplement, parce que le cerveau, siège du sentiment (c'està-dire ici de l'intelligence, de la connaissance) , est comprimé.

3. La. privation de sentiment, la convulsion, la mort, sont trois effets très-distincts de la lésion de trois parties très-différentes. On peut blesser le cerveau jusqu'au corps calleux, on peut enlever le cerveau tout entier (le cerveau proprement dit), sans produire la convulsion, sans abolir la vie. La lésion , l'ablation du cerveau proprement dit n'entraîne que la privation du sentiment , de l'intelligence. La lésion de la moelle allongée jroduit la convulsion ; la lésii .a du nœud vital abolit la vie. (Voyez la note 5 de la page S56. j

4. Centre du sentiment, siège des sensations. Le sentiment ( c'est-à-dire, l'intelligence ) tient au cerveau proprement dit ; les sensations viennent de la moelle allongée, de la moelle épinicre, des nerfs.

5. Le sentiment, c'est-à-dire ici la sensibilité (Buffon mêle et confond, sous le mot sentimtnt, deux choses essentiellement distinctes: l'intelligence et la sensibilité), la. sensibilité ne dépend pas du cerveau proprement dit. (Voyez la note précédente.) Les enfants nés sans cerveau n'avaient pas l'intelligence; mais ils avaient la sensibilité, le mouvement el la vie, soit une vie dépendante des rapports du fœtus avec la mère, soit une de propre, s'ils consen lient encore le wi-ud vital. (Voyez, ci-dessus, la note 3. )

le cerveau ne fait point une masse distincte ni un volume sensible; ils ont seulement une partie correspondante à la moelle allongée et à la moelle épinière1. Il y aurait donc plus de raison de mettre le siège des sensations et du sentiment dans la moelle épinière, qui ne manque à aucun animal , que dans le cerveau2, qui n'est pas une partie générale et commune à l les êtres sensibles.

Le plus grand obstacle à l'avancement des connaissances de l'homme est moins dans les choses mômes, que dans la manière dont il les considère ; quelque compliquée que soit la machine de son corps, elle est encore plu • simple que ses idées. Il est moins difficile de voir la nature telle qu'elle est, que de la reconnaître telle qu'on nous la présente; elle ne porte qu'un voile, nous lui donnons un masque, nous la couvrons de préjugés, nous supposons qu'elle agit, qu'elle opère comme nous agissons et pensons. Cependant ses actes sont évidents, et nos pensées sont obscures; nous portons dans ses ouvrages les abstractions de notre esprit, nous lui prêtons nos moyens, nous ne jugeons de ses fins que par nos vues, et nous mêlons perpétuellement à ses opérations, qui sont constantes , à ses faits , qui sont toujours certains, le produit illusoire et variable de notre imagination 3.

Je ne parle point de ces systèmes purement arbitraires, de ces hypothèses frivoles, imaginaires, dans lesquelles on reconnaît à la première vue qu'on nous donne la chimère au lieu de la réalité; j'entends les méthodes par lesquelles on recherche la nature. La route expérimentale elle-même a produit moins de vérités que d'erreurs : cette voie, quoique la plus sûre, ne l'est néanmoins qu'autant qu'elle est bien dirigée; pour peu qu'elle soit oblique, on arrive à des plages stériles où l'on ne voit obscurément que quelques objets épars; cependant on s'efforce de les rassembler, en leur supposant des rapports entre eux et des propriétés communes; et comme l'on passe et repasse avec complaisance sur les pas tortueux qu'on a faits, le chemin paraît frayé, et quoiqu'il n'aboutisse à rien, tout le monde le suit, on adopte la méthode, et l'on en reçoit les conséquences comme principes. Je pourrais en donner la preuve en exposant à nu l'origine de ce que l'on appelle principes dans toutes les sciences, abstraites ou réelles : dans les premières, la base générale des principes est l'abstraction, c'està-dire, une ou plusieurs suppositions " ; dans les autres, les principes ne

a. Vi I preuves que j'en donne , vol. I de < e, à la fin du premier Discours.

1. Les insecte» <t les m-: ont ou cerveau : c'est le ganglion nerveux placé au-dessus do r i phage . 1 1 une moelle épinière : c'est la Bérie tl« s ganglions placés sons le canal digestif. 1 1 mollusques onl encore un cerveau, > i n'ont plus de moriic épinière, i u n'ont qu'une moelle épinière Lnfluimenl réduite.

B. Tout cela esl tri i-bien dit, et, en thèse générale, très-vrai. Dana la thèse particulière, | rien du tout des fonctions du cerveau, ei es contemporains , môme les iTe, a'i a coi il qui tri pi a di i lu

sont que les conséquences, bonnes ou mauvaises, des méthodes que l'on a suivies. Et pour ne parler ici que de l'anatomie, le premier qui, surmontant la répugnance naturelle, s'avisa d'ouvrir un corps humain, ne crut-il pas qu'en le parcourant, en le disséquant, en le divisant dans toutes se.} parties, il en connaîtrait bientôt la structure, le mécanisme et les fonctions? Mais ayant trouvé la chose infiniment plus compliquée qu'on ni1, pensait, il fallut bientôt renoncer à ces prétentions, et l'on fut obligé do faire une méthode , non pas pour connaître et juger, mais seulement pour voir, et voir avec ordre. Cette méthode ne fut pas l'ouvrage d'un seul homme, puisqu'il a fallu tous les siècles pour la perfectionner, et qu'encore aujourd'hui elle occupe seule nos plus habiles anatomistes; cependant cette méthode n'est pas la science; ce n'est que le chemin qui devrait y conduire, et qui peut-être y aurait conduit en effet si, au lieu de toujours marcher sur la même ligne dans un sentier étroit, on eût étendu la voie et mené de front l'anatomie de l'homme et celle des animaux '. Car quelle connaissance réelle peut-on tirer d'un objet isolé? Le fondement de toute science n'est-il pas dans la comparaison que l'esprit humain sait faire des objets semblables et différents, de leurs propriétés analogues ou contraires, et de toutes leurs qualités relatives? L'absolu, s'il existe, n'est pas du ressort de nos connaissances ; nous ne jugeons et ne pouvons juger des choses que par les rapports qu'elles ont entre elles ; ainsi , toutes les fois que dans une méthode on ne s'occupe que du sujet, qu'on le considère seul et indépendamment de ce qui lui ressemble et de ce qui en diffère, on ne peut arriver à aucune connaissance réelle, encore moins s'élever à aucun principe général; on ne pourra donner que des noms et faire des descriptions de la chose et de toutes ses parties : aussi, depuis trois mille ans 2 que l'on dissèque des cadavres humains, l'anatomie n'est encore qu'une nomenclature, et à peine a-t-on fait quelques pas vers son objet réel, qui est la science de l'économie animale. De plus, que de défauts dans la méthode elle-même, qui cependant devrait être claire et simple, puisqu'elle dépend de l'inspection et n'aboutit qu'à des dénominations! Comme l'on a pris cette connaissance nominale pour la vraie science, on ne s'est occupé qu'à augmenter, à multiplier le nombre des noms, au lieu de limiter celui des choses; on s'est appesanti sur les détails, on a voulu trouver des différences où tout était semblable; en créant de nouveaux noms, on a cru donner des choses nouvelles ; on a décrit avec une exactitude minutieuse les plus petites parties , et la description de quelque partie encore plus petite ,

1. Mots remarquables. Buffon semble pressentir le grand essor que va prendre l'anatomie comparée.

2. Buffon parle bien légèrement, et en homme qui s'y entendait bien peu, des prodigieux efforts, faits par les Vésale, les Fallope, les Eustacbi, les Ilarvey, les Peequet, les Malpighi, ; .s Ruysch, etc. , pour constituer l'anatomie humaine, la première et la plus difficile de toutes les anatomies.

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oubliée ou négligée par les anatomistes précédents, s'est appelée découverte : les dénominations elles-mêmes, ayant souvent été prises d'objets qui n'avaient aucun rapport avec ceux qu'on voulait désigner, n'ont servi qu'à augmenter la confusion. Ce que l'on appelle testes et notes dans le cerveau, qu'est-ce autre chose, sinon des parties de cervelle semblables au tout. qui ne méritaient pas un nom ' ? Ces noms empruntés à l'aventure, ou donjus par préjugé, ont ensuite produit eux-mêmes de nouveaux préjugés et des opinions de hasard; d'autres noms donnés à des parties mal vues, ou qui même n'existaient pas, ont été de nouvelles sources d'erreurs. Que de fonctions et d'usages n'a-t-on pas voulu donner à la glande pinéale, à l'espace prétendu vide qu'on appelle la voûte11 dans le cerveau, tandis que l'une n'est qu'une glande, et qu'il est fort douteux que l'autre existe, puisque cet espace vide n'est peut-être produit que par la main de l'anatomiste et la méthode de dissection " !

Ce qu'il y a de plus difficile dans les sciences n'est donc pas de connaître les choses qui en font l'objet direct, mais c'est qu'il faut auparavant les dépouiller d'une infinité d'enveloppes dont on les a couvertes, leur ôter Imites les fausses couleurs dont on les a masquées, examiner le fondement et le produit de la méthode par laquelle on les recherche, en séparer ce que l'on y a mis d'arbitraire, et enfin tâcher de reconnaître les préju et les erreurs adoptées que ce mélange de l'arbitraire au réel a lait naître; il faut tout cela pour retrouver la nature; mais ensuite, pour la connaître, il ne faut plus (pie la comparer avec elle-même. Dans L'économie animait», elle nous paraît lrès-m\stérieuse et très-cachée, non-seulement parce que le sujet en est tort compliqué, et que le corps de l'homme est de toutes ses productions la moins simple, mais surtout parce qu'on ne l'a pas comparée avec elle-même, et qu'ayant négligé ces moyens de comparaison, qui seuls pouvaient nous donner des lumières, on est resté dans l'obscurité <]\\ doute ou dans le vague des hypothèses. Nous avons des milliers de volumes sur la description du corps humain, et à peine a-t-ou quelques mémoire commencés sur celle des animaux : dans l'homme on a reconnu, nommé, décrit les plus petites parties, tandis que l'on ignore si dans les animaux l'on retrouve, non-seulement ces petites parties, mais même les plus grandes; on attribue certaines fonctions à de certains organes, sans être

informé si dans d'autres êtres, quoique privés île ces organes, les mêmes fonctions ne s'exercent pas; en sorte que dans toute- ( es explications qu'

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1. Ces parties (les tubercules quadrijumeauœ) méritaient un a m. On de l n donner an i [dit ni'-.

2. La - ûte e I un repli de substance médullaire ov nerveuse, e1 non un espace vide, i

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l.l de Perrault de 1

M, noires

a voulu donner des différentes parties de l'économie animale on a eu le double désavantage d'avoir d'abord attaqué le sujet le plus compliqué , et ensuite d'avoir raisonné sur ce même sujet sans fondement de relation et sans le secours de l'analogie.

Nous avons suivi partout, dans le cours de cet ouvrage, une méthode très-différente : comparant toujours la nature avec elle-même, nous l'avons considérée dans ses rapports, dans ses opposés, dans ses extrêmes; et pour ne citer ici que les parties relatives à l'économie animale, que nous avons eu occasion de traiter, comme la génération, les sens, le mouvement, le sentiment, la nature des animaux, il sera aisé de reconnaître qu'après le travail, quelquefois long, mais toujours nécessaire, pour écarter les fausses idées, détruire les préjugés, séparer l'arbitraire du réel de la chose, le seul art que nous ayons employé est la comparaison1 : si nous avons réussi à répandre quelque lumière sur ces sujets, il faut moins l'attribuer au génie qu'à cette méthode que nous avons suivie constamment, et que nous avons rendue aussi générale, aussi étendue que nos connaissances nous l'ont permis. Et comme tous les jours nous en acquérons de nouvelles par l'examen et la dissection des parties intérieures des animaux, et que pour bien raisonner sur l'économie animale, il faut avoir vu de cette façon au moins tous les genres d'animaux différents, nous ne nous presserons pas de donner des idées générales avant d'avoir présenté les résultats particuliers.

Nous nous contenterons de rappeler certains faits qui, quoique dépendants de la théorie du sentiment et de l'appétit, sur laquelle nous ne voulons pas, quant à présent, nous étendre davantage, suffiront cependant seuls pour prouver que l'homme, dans l'état de nature, ne s'est jamais borné à vivre d'herbes, de graines ou de fruits, et qu'il a dans tous les temps, aussi bien que la plupart des animaux, cherché à se nourrir de chair.

La diète pythagorique, préconisée par des philosophes anciens et nouveaux, recommandée même par quelques médecins, n'a jamais été indiquée par la nature. Dans le premier âge, au siècle d'or, l'homme, innocent comme la colombe, mangeait du gland, buvait de l'eau; trouvant partout sa subsistance, il était sans inquiétude, vivait indépendant, toujours en paix avec lui-même, avec les animaux ; mais, dès qu'oubliant sa noblesse, il sacrifia sa liberté pour se réunir aux autres, la guerre, l'âge

1. La comparaison. Perrault et Duveraey n'ayaient fait que des anatomies individuelles: ils étudient, ils décrivent chaque animal, pris à part, et sans le comparer aux autres. Daubenton (et non pas lîuffon) a commencé les anatomies comparatives ; il étudie la chèvre à côté de la brebis, le lion à côté du tïgre, etc.; il compare les espèces. Vicq-d'Azyr et Cuvier ont comparé les organes :1e cerveau au cerveau, le cœur au cœur, etc., dans toute la série des f Nj i es; et ceci est le véritable ordre de comparaison , en anatomie. (Voyez mon Histoire les travaux de Cuvier. )

de fer, prirent la place de l'or et de la paix; la cruauté, le goût de ia chair et du sang furent les premiers fruits d'une nature dépravée, que les mœurs et les arts achevèrent de corrompre.

Voilà ce que dans tous les temps certains philosophes austères, sau par tempérament, ont reproché à l'homme en société : rehaussant leur orgueil individuel par l'humiliation de l'espèce entière, ils ont exposé ce tableau, qui ne vaut que par le contraste, et peut-être parce qu'il est bon de présenter quelquefois aux hommes des chimères de bonheur.

Cet état idéal d'innocence, de haute tempérance, d'abstinence entière de la chair, de tranquillité parfaite, de paix profonde, a-t-il jamais existé? n'est-ce pas un apologue, une fable, où l'on emploie l'homme comme un animal pour nous donner des leçons ou des exemples? peut-on même supposer qu'il y eût des vertus avant la société1? peut-on dire de bonne foi que cet état sauvage mérite nos regrets, que l'homme animal farouche fut plus digne que l'homme citoyen civilisé? Oui, car tous les malheurs viennent de la société; et qu'importe qu'il y eût des vertus dans l'état de nature, s'il y avait du bonheur, si l'homme dans cet état était seulement moins malheureux qu'il ne l'est? la liberté, la santé, la force, ne sont-elles pas préférables à la mollesse , à la sensualité, à la volupté même, accompagnées de l'esclavage? La privation des peines vaut bien l'usage des plaisirs; et, pour être heureux, que faut-il, sinon de ne rien désirer?

Si cela est, disons en même temps qu'il est plus doux de végéter que de vivre, de ne rien appeler que de satisfaire son appétit, de dormir d'un sommeil apathique que d'ouvrir les yeux pour voir et pour sentir; consentons à laisser notre âme dans l'engourdissement, notre esprit dans les ténèbres, à ne nous jamais servir ni de l'une ni de l'autre, à nous mettre au-dessous des animaux, à n'être enfin que des masses de matière brûle attachées à la terre.

JUais, au lieu de disputer, discutons; après avoir dit des raisons, donnons des faits. Nous avons sous les yeux, non l'état idéal, mais l'< lat réel de nature : le sauvage habitant les déserts est-il un animal tranquille? esl-il un homme heureux? Car nous ne supposerons pas avec un plulosophe, l'un des plus Sers censeurs de notre humanité '•', qu'il y a une plus grande distance de l'homme en pure nature au sauvage que du sauvage à nous, que les âges qui se sont ('coulés avant l'invention de l'art de la parole ont été bien plus longs que les siècle qu'il a fallu pour perfectionner le- signe cl les langues, parce qu'il me paraît que, lorsqu'on veul raisonner sur des faits, il faut éloigner les suppositions et se (aire une loi

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