S0 LA LOUTRE
tue beaucoup plus de poissons qu'elle ne peut en manger, et qu'ensuite elle en emporte un dans sa gueule.
Le poil de la loutre ne mue guère; sa peau d'hiver est cependant plus brune et se vend plus cher que celle d'été; elle fait une très-bonne fourrure. Sa chair se mange en maigre et a, en effet, un mauvais goût de poisson, ou plutôt de marais. Sa retraite est infectée de la mauvaise odeur des débris du poisson qu'elle y laisse pourrir; elle sent elle-même assez mauvais : les chiens la chassent volontiers et l'atteignent aisément, lorsqu'elle est éloignée de son gite et de l'eau; mais quand ils la saisissent, elle se défend , les mord cruellement , et quelquefois avec tant de force et d'acharnement qu'elle leur brise les os des jambes , et qu'il faut la tuer pour la taire démordre. Le castor cependant, qui n'est pas un animal bien fort, chasse la loutre et ne lui permet pas d'habiter sur les bords qu'il fréquente.
Celle espèce, sans être en très-grand nombre, est généralement répandue en Europe, depuis la Suède jusqu'à Naples, et se retrouve dans l'Amérique septentrionale at; elle était bien connue des Grecs6, et se trouve vraisemblablement dans tous les climats tempérés, surtout dans les lieux où il y a beaucoup d'eau ; car la loutre ne peut habiter ni les sables brûlants ni les déserts arides; elle fuit également les rivières stériles et les fleuves trop fréquentés. Je ne crois pas qu'elle se trouve dans les pays ti réchauds; car le jiya ou carigueibeju % qu'on a appelé loutre du Brésil, et qui se trouve aussi à Cayenne ', paraît être d'une espèce voisine, mais différente2; au lieu que la loutre de l'Amérique septentrionale 'ressemble en tout à celle d'Europe, si ce n'est que la fourrure est encore plus noire et plus belle que celle de la loutre de Suède ou de Moscovie.
a. Voyez le Voyage de la llontan , t. II , p. 33.
b. Vide Aristolelrm, Hist. animal. , lib. vin , cap. V.
c. Jiya quœ et carigueibeju appellatui a Brasiliensibus. Marcg. Hist. Brasil. , p. 234.
d. Barrère , Hist. de la Fiance équiimiale, p. 155.
e. Voyez le Voyaye de la llontan , t. I , p. 84.
1. Quelques loutres d'Amérique diffèrent peu, en effet, de la nôtre : celle du Canada , celle de la Caroline, etc.
2. La loutre du Brésil ( Luira brasiliensis) est une espèce propre , et qui se distingue des autres, parce que le bO'it de son ne/, n'est paa nu, mais garni de pnils. (Voyez, sur les diverses espèces de loutres, aujourd'hui connues, Cuvicr : llèjnc animal, t. I, p. 147.3
La plupart des naturalistes ont écrit que la fouine et la marte étaient des animaux de la même espèce. Gessner a et Ray ont dit, d'après Albert, qu'ils se mêlaient ensemble. Cependant ce fait, qui n'est appuyé par aucun autre témoignage, nous paraît au moins douteux, et nous croyons, au contraire, quo ces animaux, ne se mêlant point ensemble, font deux espèces distinctes et séparées1. Je puis ajouter, aux raisons qu'en donne M. Daubenton *, des exemples qui rendront la ebose plus sensible. Si la marte était la fouine sauvage, ou la fouine la marte domestique, il en serait de ces deux animaux comme du ebat sauvage et du chat domestique 3 le prem'p,r conserverait constamment les mêmes caractères, et le second varierait, comme on le voit dans le chat sauvage, qui demeure toujours le même, et dans le chat domestique, qui prend toutes sortes de couleurs. Au contraire, la fouine, ou si l'on veut la marte domestique, ne varie point; ■ell° a ses caractères propres, particuliers, et tous aussi constants que ceux de /a marte sauvage; ce qui suffirait seul pour prouver que ce n'est pas une pure variété , une simple différence produite par l'étal de domesticité : d'ailleurs, c'est sans aucun fondement qu'on appelle la fouine marie domestique, puisqu'elle n'est pas plus domestique que le renard, le putois, qui. comme elle, s'approebent des maisons pour y trouver leur proie, et qu'elle n'a pas plus d'habitude, pas plus de communication avec l'homme que les autres animaux que nous appelons sauvages. Elle diffère donc de la marte par le naturel et par le tempérament, puisque celle-ci fuit les lieux découverts, habite au fond des bois, demeure sur les arbres, ne se trouve en grand nombre que dans les climats froids, au lieu que la fouine s'approche des habitations, s'établit même dans les vieux bâtiments, dans les greniers à foin, dans des trous de murailles; qu'enfin l'espèce en est généralement répandue en grand nombre dans tous les pays tempérés, et même dans les climats chauds, comme à Madagascar °, aux Maldives d, et qu'elle ne se trouve pas dans les pays du Nord.
a. Gessner, Hist. animal, quadrup. , p. 76. Ray, Synops. animal, quadrup., p. 200.
b. Voyez la Description de la marte , par Daubenton.
c. Voyez les Voyages de Jean Slruys. Rouen, 1719, t. I, p. 30.
d. Voyez le Voyage de François Pyrard. Paris, 1619, t. I , p. 132.
* Mustela foina (Linn.). — Ordre des Carnassiers ; famille des Carnivores; tribu des Digitigrades; genre Marte (C.uv.).
1. La. marte et la fouine sont deux espèces distinctes et séparées. « Une légère nuance « dans la couleur suffit quelquefois pour la distinction de deux êtres, comme cela se voit à « l'égard de la fouine et de la marte , deux espèces que Ton ne confond jamais, et quicepen- « L'ant ne diffèrent que par la teinte de leur gorge : jaune dans la marte, et blanche dans la « fouine.» ( Gcoffroy-Saint-llilaire : Principes de philosophie zoologique , p. 83.)
La fouine a la physionomie très-fine, l'œil vif, le saut léger, les membre* souples, le corps flexible, tous les mouvements très-prestes; elle saule et bondit plutôt qu'elle ne marche; elle grimpe aisément contre les murailles qui ne sont pas bien enduites, entre dans les colombiers, les poulaillers, etc. , mange les œufs, les pigeons, les poules, etc., en tue quelquefois un grand nombre et les porte à ses petits; elle prend aussi les souris, ies rats, les taupes, les oiseaux dans leurs nids. Nous en avons élevé une que nous avons gardée longtemps : elle s'apprivoise à un certain point; mais elle ne s'allacbe pas, et demeure toujours assez sauvage pour qu'on soie obligé de la tenir enchaînée; elle faisait la guerre aux chats; elle se jelau aussi sur les poules, dès qu'elle se trouvait à portée; elle s'échappait souvent, quoique attachée par le milieu du corps; les premières fuis elle ne s'éloignait guère et revenait au bout de quelques heures, mais sans marquer de la joie, sans attachement pour personne. Elle demandait cependant à manger comme le chat et le chien ; peu après elle fit des absences plus longues, et, enfin, ne revint plus. Elle avait alors un an et demi, l'âge apparemment auquel la nature avait pris le dessus. Elle mangeait de toui ce qu'on lui donnait, à l'exception de la salade et des herbes; elle aimait beaucoup le miel, et préférait le chènevis à toutes les autres graines : on a remarqué qu'elle buvait fréquemment, qu'elle dormait quelquefois deux jours de suite, et qu'elle était aussi quelquefois deux ou trois jours sans dormir; qu'avant le sommeil elle se mettait en rond, cachait sa tète et l'enveloppait de sa queue; que, tant qu'elle ne dormait pas, elle était dans un mouvement continuel si violent et si incommode que, quand même elle ne se serait pas jetée sur les volailles, on aurait été obligé de l'attacher pour l'empêcher de tout briser. Nous avons eu quelques' autres fouines plu-, âgées,que l'on avait prises dans des pièges; mais celles-là demeurèrent tout à fait sauvages; elles mordaient ceux qui voulaient les loucher, et ne voulaient manger que de la chair crue.
Les fouines, dit-on, portent autant de temps que les chats. On trouve des petits depuis le printemps jusqu'en automne, ce qui doit faire présumer qu'elles produisent plus d'une fois par an; les plus jeunes ne font que trois ou quatre petits; les plus âgées en font jusqu'à sept. Elles s'établissent pour mettre bas dans un magasin à foin, dans un trou de muraille, où elles poussent de la paille et do herbes; quelquefois dans une feule de rocher ou dans un tronc d'arbre, où elle; portent de la mousse, el lorsqu'on les inquiète, elles déménagent et transportent ailleurs leurs petits, qui grandissent assez vile; car celle que nous avons élevée avait au bout d'un au presque atteint sa grandeur naturelle, et de là on peul inférer que
ces animaux ne vivent que huit ou dix ans. Ils ont une odeur de faux
muse qui n'est pas absolument désagréable; les martes et les fouines, comme beaucoup d'autre-- animaux , onl des vésicules intérieures qui
contiennent une matière odorante, semblable à celle que fournit la civette : leur chair a un peu de cette odeur; cependant celle de la marte n'est pas mauvaise à manger; celle de la fouine est plus désagréable, et sa peau est aussi beaucoup moins estimée.
La marte, originaire du Nord, est naturelle à ce climat, et s'y trouve en si grand nombre qu'on est étonné de la quantité de fourrures de cette espèce qu'on y consomme et qu'on en tire. Elle est, au contraire, en petit nombre dans les climats tempérés, et ne se trouve point dans les pays chauds0 : nous en avons quelques-unes dans nos bois de Bourgogne ; il s'en trouve aussi dans la forêt de Fontainebleau ; mais en général elles sont aussi rares en France que la fouine y est commune. Il n'y en a point du tout en Angleterre, parce qu'il n'y a pas de bois ; elle fuit également les pays habités et les lieux découverts; elle demeure au fond des forêts, ne se cache point dans les rochers, mais parcourt les bois et grimpe au-dessus des arbres; elle vit de chasse et détruit une quantité prodigieuse d'oiseaux, dont elle cherche les nids pour en sucer les œufs; elle prend les écureuils, les mulots, les lérols, etc.; elle mange aussi du miel comme la fouine et le putois. On ne la trouve pas en pleine campagne, dans les prairies, dans les champs, dans les vignes; elle ne s'approche jamais des habitations, et elle diffère encore de la fouine par la manière dont elle se fait chasser; dès que la fouine se sent poursuivre par un chien, elle se soustrait en gagnant promplement son grenier ou son trou : la marte, au contraire, se fait suivre assez longtemps par les chiens, avant de grimper sur un arbre; elle ne se donne pas la peine de monter jusqu'au-dessus des branches, elle se tient sur la tige, et de là les regarde passer; la trace que la marte laisse sur la neige parait être celle d'une grande bête, parce qu'elle ne va qu'en sautant et qu'elle inarque toujours de deux pieds à la fois ; elle est un peu plus grosse que la fouine , et cependant elle a la tête plus courte; elle a les jambes plus longues, et court par conséquent plus aisément; elle a la gorge jaune, au lieu que la fouine l'a blanche1 ; son poil est aussi bien plus fin, bien plus fourni et moins sujet à tomber; elle ne prépare pas, comme la fouine, un lit à ses petits: néanmoins elle les loge
a. Il y a toute apparence que les martes du pays des Anzicos (voisin du royaume de Congo) dont il est fait mention dans l'Histoire générale des voyages , t. V, p. 87, sont des fouines, et non pas des maites.
* Muslela martes (Linn. )■ —Ordre des Carnassiers; famille des Carnivores; tribu des Digitigrades ; genre Marte (Cuv. ).