SUITE
|Oyez que c'est du monde, et des choses hu-
[maines !
(Toujours à nouveaux maux naissent nou-
[velles peines^ ; Et ne m'ont les destins , à mon dam trop constans , Jamais, après la pluye, envoyé le beau temps.
^ C'est principalement au sujet de cette satire que Boileau avoit reproché à Régnier d'avoir prostitué les muses :
Heureux si , moins hardi dans ses vers pleins de sel ,
Il n'avoit point traîné les muses au b ,
Et si du son hardi de ses rimes cyniques, Il n'alarmoit souvent les oreilles pudiques.
Mais ou sait que Boileau , pour ne point commettre la même faute qu'il reprochoit à Régnier, changea les deux premiers vers de cette manière , tels qu'ils sont dans le second chant de son Art poétique :
Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur. Ne se sentoient des lieux où fréquentoit l'auteur.
Sans vouloir justifier Régnier sur le choix du sujet de cette pièce, qui est extrêmement condamnable, on peut dire que le vice y est jjcint avec des couleurs bien capables d'en donner de l'horreur.
Cette satire ne parut point dans l'édition de 1608, et fut imprimée dans celle de 1612.
* Tousjours à nouveaux maux naissent nouvelles yeines.^^ Cette pensée se retrouve plus loin dans la même satire.
Estant né pour souffrir, ce qui me reconforte , C'est que, sans murmurer , la douleur je supporte ; Et tire ce bon-heur du mal-heur où je suis , Que je fais, eu riaut, bon visage aux. ennuis^; Que le ciel affrontant, je nazarde la lune , Etvoy, sans me troubler, Tune et l'autre fortune.
Pour lors bien m'en vallut : car contre ces assauts. Qui font, lors que j'y pense, encor que je tressants : Pétrarque, et son remède*, y perdant sa rondaclie, En eust, de maiisson^, ploré comme une vache.
Outre que de l'object la puissance s'esmeut, Mov qui n'av pas le nez d'estre Jean qui ne peut^, Il n'est mal dont le sens la nature resveille ',
ExpectaDt curaeque, catenalique labores.
Martial , liv. i.
Finis alterius mali ,
Gradus est futuri.
Sé>èque.
On dit bien vray : la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une. Ou deux, ou trois , aveeques elle , sire.
MaroT, épitre à François l".
^ Que je fais en riant , bon visage aux ennuis.
Pars major lacrymas ridet , et intus babet.
Martial.
■* Pétrarque a fait un traité De remediis bonœ et malce fortunée.
^ Marisson.] Vieux mot employé par Clément Marot , dans sa première ballade , pour tristesse , chagrin.
6 Jean qui ne peui^ terme du jeu de trictrac, détourné à un autre sens.
" Brossette , en cet endroit , corrompt le texte de Régnier, en substituant le mot main à mal , et lui donne ainsi un sens forcé et très obscène, tout en avouant qu'il est certaines choses qu'un commentateur doit ignorer. J'avoue , moi, que sa version ne me semble pas plus intelligible que le passage
l48 SATYRE XI.
Qui ribautne me prist ailleurs que par l'oreille. Entré doncq' que je fus en ce logis d'honneur, Pour faire que d'abord on me traitte en seigneur , Et me rendre en amour d'autant plus agréable ; La bourse desliant, je mis pièce sur table; Et guarissant leur mal du premier appareil , Je fis dans un escu reluire le soleil®. De nuict dessus leur front la joye estincelante, Monslroit en son midy que l'âme estoit contente. Deslors, pour me servit', chacun se tenoit prest, Etmurmuroienttoutbas : l'honneste homme que c'est ! Toutes, à qui mieux mieux, s'efforçoient de me plaire. L'on allume du feu, dontj'avois bien affaire. Je m'aproche, me sieds, et m'aidant au besoing, Ja tout apprivoisé je mangeois sur le poing ^. Quand au flambet du feu, trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez, comme des airignées*® : Chacune sur le cul au foyer s'accropit ,
de Régnier. Il me semble qu'on peut l'éclaircir en tournant en prose sa phrase de cette manière : // n'est désir d'amour dont les sens excitent la nature , qui, libertin que je suis, ne me prit, etc.; le reste est trop clair. Quoi qu'il en soit , un auteur a toujours tort de donner lieu à tant d'interprétations.
* Du temps de Régnier il y avoitdes écus d'or qu'on appeloit écus au soleil , parce qu'ils avoient un soleil à huit rais.
^ Quand les oiseaux de fauconnerie mangent volontiers sur le poing , c'est une marque qu'ils sont entièrement assurés ou affaités, c'est-à-dire apprivoisés. Pendant un temps c'a été la mode en France , parmi les gens du bel air qui vouloient passer pour galants , de porter tout le jour sur le poing un épr évier, sans propos [Lo\s Gv\os , diverses Leçons , liv. II, chap.5); et ce temps étoit celui de la jeunesse de Régnier.
*® Airignées.] On lit ainsi dans l'édition de i6i5 ; il y a érignées dans celle de 1612, et araignées dans la plupart des autres.
SATYRE XI. l49
Et sembloient, se plaignant, marmoter par despit. L'une, comme un fantosme, affreusement hardie, Sembloit faire Tentrée en quelque tragédie ; L'autre, une Egyptienne, en qui les rides font Contre-escarpes , rampards, et fosses sur le front ; L'autre, qui de soy-mesme estoit diminutive, Ressembloit, transparente, une lanterne vive* \ Dont quelque paticier amuse les enfans , Où des oysons bridez, guenuches, élefans, [beste. Chiens , chats , lièvres , renards , et mainte eslrange Courent l'une après l'autre : ainsi dedans sa teste Yoyoit-on clairement au travers de ses os, Ce dont sa fantaisie animoit ses propos : Le regret du passé, du présent la misère, La peur de l'advenir, et tout ce qu'elle espère Des biens que l'hypocondre en ses vapeurs promet , Quand l'humeur ou le vin luy barboiiilîent l'armet**. L'une se plaint des reins , et l'autre d'un côtaire*^ ;
•* Ces sortes de lanternes étoient circulaires , en toile ou papier huilé. Entre la toile et la lumière , placée au miheu, des figures grotesques, en carton découpé, étoient fixées à un cercle mouvant, auquel on donnoit une impulsion qui le faisoit tourner. Les figures qu'il supportoit se dessinoieut en ombres , en se promenant aux yeux des spectateurs. Avant rétablissement de la comédie en France , ces sortes de lanternes faisoient un des ornements du théâtre de ces temps grossiers où Ton jouoil les mystères, c'est-à-dire les histoires de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Les pâtissiers s'emparèrent ensuite des lanternes vivantes , qu'ils exposoient dans leurs boutiques pour attirer les passants. On en voyoit encore , à la fin du siècle dernier , élevées comme des espèces de fanaux au-dessus des optiques ambulants.
*2 L'armet.] Pour la tête. L'armet étoit une arme défensive de cette partie du corps.
*^ Cataire. On écrit cautère.
l5o SATYRE XI.
L'autre du mal des dents : et comme, en grand mys- Avec trois brins desauge, une figue d'antan**, [tere, Un va-t'en si tu peux ; un si tu peux va-t'en^^^ Escrit en peau d'oignon, entouroit sa mâchoire : Et toutes, pour garir , se reforçoient de boire.
Or j'ignore en quel champ d'honneur et de vertu, Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu ; Si c'estoit mal de sainct*'', ou de fièvre-quartaine ; Mais je sçay bien qu'il n'est soldat ni capitaine, Soit de gens de cheval , ou soit de gens de pié; Qui dans la Charité*' soit plus estropié. Bien que maistre Denis**, sçavant en la sculture, Fist il, avec son art, quinaude*^ la nature;
** Figue d'antan.] Vieille figue de l'année passée ; ante annum. Villon dit : Mais où sont les neiges d'antan? Ballade des Dames du temps jadis.
^^ Monosyllabes. Rien de plus crédule ou superstitieux que les gens sans morale ou sans religion , tels que sont ces misérables qui ont foi , pour la plupart, à ces sortes de formules.
^^^ Mal de sainct.'] Il y a plusieurs maladies auxquelles le peuple a donné le non de quelque saint , comme le mal de saint Jean , qui est Tépilepsie; le mal de saint Hubert , qui est la rage ; le mal de saint Mein , qui est la gale , etc.
^^ La Charité est un des hôpitaux de Paris.
*^ Il n'y a pas d'apparence que Régnier ait voulu parler d'un ancien sculpteur grec appelé Denys, Dionysius^ duquel, au rapport de Pline , liv. xxxvi , chap. lo , on voyoit à Rome plusieurs ouvrages excellents. Dionysius et Polycles , Timar~ fhidis filii.
Quelque temps avant Régnier il y avoit en France deux sculpteurs célèbres, Jean Gougeon et Germain Pilon, dont les ouvrages sont admirés encore aujourd'hui.
*^ Faire quelqu'un quinaud, c'est-à-dire camus , c'est s'en moquer, l'attraper.
SATYRE XI. l5l
Ou comme Michel l'Ange**^, eust-ille diable au corps, Si ne poiuToit-il faire avec tous ses efforts, De ces trois corps tronquez une figure entière , Manquant à cet effect , non Fart , mais la matière.
En tout elle n'avoit seulement que deux yeux , Encore bien flétris , rouges et chassieux ; Que la moitié d'un nez , que quatre dents en bouche , Qui, durant qu'il fait vent, branlent sans qu'on les tou- Pour le reste , il estoit comme il plaisoit a Dieu. [che. En elles la santé n'avoit ny feu ny lieu : Et chacune , à par-soy, représentoit l'idole , Des fièvres , de la peste , et de Torde verolle.
A ce piteux spectacle , il faut dire le vray. J'eus une telle horreur, que tant que je vivray. Je croiray qu'il n'est rien au monde qui guarisse"^' Un homme vicieux , comme son propre vice.
Toute chose depuis me fut à contre-cœur ; Bien que d'un cabinet sortist un petit cœur, Avec son chapperon*^, sa mine de poupée ,
*® Vichel-l'Ange , comme l'auteur Va écrit, fait une équivoque; car il parle ici non pas d'un ange, mais du fameux Michel-Ange Buonarotti , excellent peintre , sculpteur et architecte. On prononce Mikel-Ange. Il mourut à Rome en i564, dans sa quatre-vingt-neuvième année.
Régnier cite ici Michel-Ange parce que ce grand artiste , la plus vaste imagination qu'il y ait eue dans la peinture, avoit excellé dans ces figures terribles et désordonnées qu'il a si vivement représentées dans son Jugement dernier de la chapelle Sixtine , au Vatican.
*' Cette maxime est très sensée. Dans un des dialogues de Lucien , intitulé l'Asne de Lucien , M. d'Ablaucourt , son traducteur , a cité ainsi ces deux vers :
• Qu'il n'est rien qui punisse
l n homme vicieux comme son propre vice.
-- Chapperon , sorte de coiffure usitée en ce temps-là.
l52 SATYRE XI.
Disant : J'ay si grand peur, de ces hommes d'espée , Que si je n'eusse veu qu'estiez un financier, Je me fusse plustost laissé crucifier, Que de mettre le nez où je n'ay rien affaire. Jean mon mary, monsieur, il est apoticaire. Sur tout , vive Tamour ; et bran pour les sergens. Ardez , voire, c'est-mon-^ : je me cognois en gens. Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles ^* ; Mais au reste bonnestebomme, et payez bien les filles. Cognoissez-vous?. . . mais non , je n'ose le nommer. Ma foy, c'est un brave homme , etbien digne d'aymer. Ilsenttousjourssibon. Maisquoy! vous Tiriez dire.
Cependant , de despit , il semble qu'on me tire Par la queue un matou , qui m'escrit sur les reins , Des griffes et des dents mille alibis forains** : Comme un singe fasché j'en dy ma patenostre ;
Marot dit d'une de ses maîtresses :
Elle vous avoit puis après....
Le chapperon fait en poupée.
^^ Ardez , voire, c'est-mon , sortes de dictons, ou manières de parler populaires, qui se retrouvent jusque dans Molière. Quelques uns se sont conservés en province.
** Grand abbaleur de quilles.]
Garçon carré, garçon couru des filles.
Bon compagnon et beau joueur de quilles.
La Fontaine , conte des Lunettes.
Clément Marot ; dans son épître à François i^r, sur un valet qui l'avoitvolé :
Prisé, loué, fort estimé des fiilcs,
Par les bordeaux, et beau joueur de quilles.
2^ Alibis forains.] Ce sont, au propre, de mauvaises raisons , de vaines défaites. Rabelais l'emploie dans ce sens , liv. II, chap. 31. Ce mot ici ne peut signifier autre chose que des caractères ou des lignes qui n'ont ni sens ni figures déterminés.
SATYRE XI. l53
De rage je maugrée et le mien et le vostre , Et le noble vilain ^^ qui m'avoit attrapé. Mais, monsieur, me dist-elle , aurez-vous point soupe ? Je TOUS pry'*', notez l'heure ; et bien , que vous en
[semble?
Estes-vous pas d'avis que nous couchions ensemble ? Moy , crotté jusqu'au cul , et mouillé jusqu'à l'os , Qui n'avois dans le lict besoin que de repos : Je faillis à me pendre , oyant que ceste lice^^ Effrontément ainsi me présentoit la lice. On parle de dormir, j'y consens à regret. La dame du logis me meine au lieu secret. Allant , on m'entretient de Jeanne et de Macette ; Par le vray Dieu , que Jeanne estoit et claire et nette , Claire comme un bassin , nette comme un denier. Au reste , fors monsieur, que j'estois le premier. Pour elle , qu'elle estoit niepce de dame Avoye ; Qu'elle feroit pour moy de la fauce monnoye ; Qu'elle eust fermé sa porte à tout autre qu'à moy ; Et qu'elle m'aymoit plus mille fois que le roy. Estourdy de cacquet , je feignois de la croire. Nous montons , et montans , d'un cest-mon, et d'un Doucement en riant j'apointois noz procez^^. \yoire, La montée étoit torte , et de fascheux accez ; Tout braaloit dessous nous jusqu'au dernier estage.
*** Et le noble vilain.] De la satire précédente.
^' Je voua pry'.] Edition de 1642 , Je vous pri'.
^•^ La lice est une chienne de chasse. La Fontaine a employé ce mot. il veut dire ici une femme sans pudeur.
*•' J'apointois y pour je terminois , je vidois. Apointer^ pour terminer, se trouve souvent dans nos vieux auteurs. Appointer est aujourd'hui un terme de barreau qui a une autre signification.
l54 SATYRE XI.
D'esclielle en eschelon , comme un linot en cage , Il falloit sauteller, el des pieds s'approcher^®. Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher. Apres cent saubre-sauts nous vinsmes en la chambre, Qui n'avoit pas le goust de musc, civette ou d'ambre, La porte en étoit basse , et sembloit un guichet , Qui n**avoit pour serrure autre engin ^* qu'un crochet, Six douves de poinçon ^^ servoient d'aix et de barre , Qui bâillant grimassoient d'une façon bizarre ; Et pour se reprouver de mauvais entretien , Chacune par grandeur se tenoit sur le sien^^ ; Et loin l'une de l'autre , en leur mine altérée , Monstroient leur saincte vie estroite et retirée.
Or, comme il plut au ciel , en trois doubles plié , Entrant je me heurté la caboche ^^ et le pié , Dont je tombe en arrière , estourdi de ma cheute , Et du haut jusqu'au bas je fis la cuUebutte : De la teste et du cul contant chaque degré. Puis que Dieu le voulut , je prins le tout à gré. Aussi qu'au même temps voyant choir ceste dame , Par je ne scay quel trou je lui vis jusqu'à l'ame , Qui fist , en ce beau sault , m'esclatant comme un fou, Que je prins grand plaisir à me rompre le cou.
^^ S'approcher.] Ne seroit-ce point s'accrocher? le sens paroîlroit l'indiquer ; mais aucune édition ue porte cette correction , que je n'ai pas cru devoir me permettre.
^* Engin f vieux mot françois hors d'usage, qui signifie machine ., instrument, d'où l'on a fait ingénieur, qui s'est conservé.
3* Poinçon, tonneau, mot encore en usage dans quelques provinces.
3^ Sur le sien , sur le quant h. soi , seul , sans approcher ses voisins.
3* Caboche , terme populaire , la tête ; peut-être de caput.
SAT,YRE XI. l55
Au bruit Macette vint : la chandelle on apporte ; Car la noslre en tombant de frayeur estoit morte. Dieu sçait comme on la veid et derrière et devant , Le nez sur les carreaux , et le fessier au vent ; De quelle charité Ton soulagea sa peine. Cependant de son long , sans poulx , et sans haleine, Le museau vermoulu , le nez escarboiiillé , Le visage de poudre et de sang tout souillé , Sa teste descouverte où Ton ne sçait que tondre , Et lors qu'on lui parloit , qui ne pouvoit respondre ; Sans collet , sans béguin , et sans autre affiquet^^, Ses mules d'un costé , de l'autre son tocquet ^*'. En ce plaisant mal-heur, je ne saurois vous dire S'il en falloit pleurer ou s'il en falloit rire. Apres cest accident , trop long pour dire tout , A deux bras on la prend , et la met-on debout. Elle reprend courage , elle parle , elle -crie , Et changeant en un rien sa douleur en furie , Dict à Jeanne , en mettant la main sur le roignon : C'est , malheureuse , toy, qui me porte guignon. A d'autres beaux discours la collere la porte. Tant que Macette peut, elle la reconforte. Cependant je la laisse ; et , la chandelle en main , Regrimpant l'escalier, je suis mon vieux dessein. J'entre dans ce beau lieu , plus digne de remarque Que le riche palais d'un superbe monarque. Estant là , je furette aux recoins plus cachez , Où le bon Dieu voulut que , pour mes vieux péchez , Je sceusse le despit dont l'ame est forcenée , Lors que , trop curieuse , ou trop endemenée ^\
3^ Affiquet, parure, ajustement.
* Le tocquet étoit la coiffure des femmes du commun.
3' Endemenée , inquiète, agitée. Villon, dans sa troisième
l56 SATYRE XI.
Rodant de tous costez , et tournant haut et bas , Elle nous fait trouver ce qu'on ne cherche pas.
Or, en premier item^*, sous mes pieds je rencontre Un chaudron ébresché , la bourse d'une montre , Quatre boëtes d'unguents , une d'alun bruslé , Deux gants despariez , un manchon tout pelé ; Trois fiolles d'eau bleue , autrement d'eau seconde , La petite seringue , une esponge , une sonde , Du blanc , un peu de rouge , un chiffon de rabat , Un balet , pour brasier en allant au sabat ; Une vielle lanterne , un tabouret de paille , Qui s'estoit sur trois pieds sauvé de la bataille ; Un barril défoncé , deux bouteilles sur-cu , Qui disoient , sans goulet , nous avons trop vescu ; Un petit sac tout plein de poudre de mercure , Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture ; Et dedans un coffret qui s'ouvre avecq' enhan^'^, Je trouve des tisons du feu de la sain et Jean , Du sel , du pain bénit , de la feugere , un cierge , Trois dents de mort , pliez en du parchemin vierge ; Une chauve-souris , la carcasse d'un geay, De la graisse de loup , et du beurre de may.
Sur ce point , Jeanae arrive , et faisant la doucette : Qui vit céans , ma foy , n'a pas besongne faite , Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy ; Je ne sçay, quant à moy, quel logis c'est icy :
ballade, emploie ce terme dans ce même sens. Ce mot n'est plus d'usage. Nous avons conservé se démener pour se tour~ menler, s'agiter.
3** Item , terme de pratique conservé du latin , et qui signifie de même. Par ce mot commencent tous les articles d'un inventaire notarié.
'^'^ Enhan , ou plutôt ahan , terme qui exprime , par OTOmatopée , un effort accompagné de bruit.
SATYRE XI. i5y
Il n'est , par le vray Dieu , jour ouvrier ny feste , Que ces carongnes-là ne me rompent la teste. Bien , bien , je m'en iray sitost qu'il sera jour. On trouve dans Paris d'auti'es maisons d'amour.
Je suis là, cependant, comme un que l'on nazarde *^ . Je demande que c'est? hé ! n'y prenez pas garde , Ce me respondit-elle ; on n'auroit jamais fait. Mais bran , bran , j'ay laissé là-bas mon attifet"** . Tousjours après soupper ceste vilaine crie. Monsieur, n'est-il pas temps ? couchons-nous , je vous
Cependant elle met sur la table les dras , [prie. Qu'en bouchons tortillez elle avait sous les bras. Elle approche du lict , fait d'une estrange sorte : Sur deux tréteaux boiteux se couchoit une porte , Où le lict rcposoit , aussi noir qu'un souillon. Un garde-robe ^^ gras servoit de pavillon ; De couverte un rideau qui fuyant (vert et jaune) Les deux extremitez , estoit trop court d'une aune.
Ayant considéré le tout de point en point ,
^^ Nazarder est, au propre, donner des chiquenaudes sur le nez. C'est dans ce sens que Clément Marot dit à Sagon
Ça ce nez , que je le nazarde ,
Pour l'apprendre avecque deux doigts
A porter honneur où tu dois.
Au figuré , il ne veut dire que se moquer, maltraiter par raillerie.
■** L'attife t étoit une parure de tête des femmes de ce temps , d'où vient attifer^ parer. Peut-être ici est-il employé Sgurément pour dire : J'ai laissé là— bas ce qui m'embarrasse la tête, me tracasse.
■** Un garde-robe J] Ce mot est ici masculin. C'étoit une espèce d'enveloppe ou de rideau de toile que l'on étendoit sur les vêtements pour les conserver. Cette toile , qui étoit grasse à force d'avoir servi , servoit de pavillon , c'est-à-dire de rideaux au lit.
l58 SATYRE XI.
Je fis vœu ceste nuict de ne me coucher point , Et de dormir sur pieds comme un coq sur la perche. Mais Jeanne tout en rut, s'approche et me recherche D'amour , ou d'amitié, duquel qu'il vous plaira. Et moy: maudit soit-il, m'amour, qui le fera. Polyenne pour lors me vint en la pensée *^ , Qui sceut que vaut la femme en amour offensée ** , Lors que , par impuissance , ou par mespris , la nuict, On fausse compagnie, ou qu'on manque audesduict. C'est pourquoy j'eus grand peur qu'on me Iroussast
[en malle ** , Qu'on me foiietast , pour voir si j'avois point la galle. Qu'on me crachast au nez, qu'en perche on me le mist. Et que l'on me berçast si fort qu'on m'endormist ; Ou me baillant du Jean , Jeanne vous remercîe^^ , Qu'on me tabourinast le cul d'une vessie. Cela fut bien à craindre , et si je l'évité , Ce fut plus par bon-heur que par dextérité. Jeanne non moins que Circe, entre ses dents murmure, Sinon tant de vengeance , au moins autant d'injure. Or pour flatter enfin son mal-heur et le mien ,
*^ L'aventure de Polyœnos et de Circé est décrite daus Pétrone.
*^ Qui sceut que vaut la femme en amour offensée.] Notumque furens quid femina possit.
ViRGiL., Mneid. lib. v.
Quid sinat inausum feminae preceps furor'^
Séneque , dans son Hippolyte.
*^ Qu'on me Iroussast en malle.] Oudin , dans ses Curiosités françoises , et le Dictionnaire comique de Leroux , prétendent que celte expression signifie emporter avec mauvais traitements, enlever de force.
■*" Allusion à quelque chanson ou à quelque jeu populaire qui me sont inconnus.
SATYRE XI. l59
Je dis : quand je fais mal , c'est quand je paye bien ; Et faisant révérence à ma bonne fortune , En la remerciant , je le conté pour une. Jeanne, rongeant son frein, de mine s'apaisa , Et prenant mon argent , en riant me baisa : Non , pour ce que j'en dis , je n'en parle pas , voire , Mon maistre pensez-vous ? j'entends bien le grimoire ; Vous estes honneste homme , et sçavez l'entre-gent. Mais, monsieur, croyez-vous que ce soit pour l'argent? J'en fais autant d'estat comme de chenevottes. Non, ma foy,j'ay encore un demy-ceint, deux cottes. Une robe de serge , un chaperon , deux bas , Trois chemises de lin , six mouchoirs , deux rabats ; Et ma chambre garnie auprès de Saint-Eustache. Pourtant , je ne veux pas que mon mary le sçache. Disant cecy , tousjours son lict elle brassoit , Et les linceuls trop cours par les pieds tirassoit , Et fîst à la fin tant , par sa façon adroite , Qu'elle les fist venir à moite de la coite^^ Dieu sçait quels lacs d'amour , quels chiffres , quelles
[fleurs , De quels compartiments , et combien de couleurs , Relevoient leur maintien , et leur blancheur naïfve , Blanchie en un sivé *^ , non dans une lescive.
Comme son lictestfaict, quene vous couchez-vous? Monsieur , n'est-il pas temps ? et moy de filer dous. Sur ce point , elle vient , me prend et me détache ,
*'' Coite, on écrit aujourd'hui couette. C'est le nom que l'on donne encore à un lit de plume dans plusieurs de nos provinces , du mot latin culcita.
*^ La blancheur blanchie est une batlologie, ou répétition vicieuse. L'auteur avait sans doute écrit blanchis, faisant rapporter ce participe à linceuls, ou draps. L'eau de sivé est probablement une eau de marais ou d'cgout. Je n'ai retrouvé
iGo SATYRE XI.
Et le pourpoint du dos par force elle m'arrache , Comme si nostre jeufustauroi despoiiillé. J'y résiste pourtant , et d'esprit emhroiiillé , Comme par compliment je tranchois de l'honneste , N'y pouvant rien gaigner , je me gratte la teste. A la fin je pris cœur , résolu d'endurer Ce qui pouvoit venir , sans me désespérer. Qui fait une follie , il la doit faire entière , Je détache un soulier , je m'oste une jartiere : Froidement toutesfois ; et semble en ce coucher , Un enfant qu'un pédant contraint se détacher , Que la peur tout ensemble esperonne et retarde : A chacune esguillettc*^ il se fasche , et regarde , Les yeux couvers de pleurs , le visage d'ennuy , Si la grâce du ciel ne descend point sur luy.
L'on heurte sur ce point, Catherine on appelle. Jeanne , pour ne respondre , esteignit la chandelle. Personne ne dit mot. L'on refrappe plus fort , Et faisoit-on du bruit pour réveiller un mort. A chaque coup de pied toute la maison tremble , Et senible que le feste ^^ à la cave s'assemble. Bagasse, ouvriras-tu? C'est c'estuy-ci, c'est-mon. Jeanne, ce temps-pendant, me faisoit un sermon. Que diable aussi, pourquoy? que voulez-vous qu'on
[fasse?
ce terme que dans Villon, qui l'écrit cive, en lui donnant le même sens que Régnier :
Dont l'un est noir, l'autre plus verd que cive. Où nourrices essangent leurs drappeaulx.
Ballade \ii du Grand Testament.
■*''* Esguillette, le haut-d«-chausses tenoit au pourpoint par des lacets nommés aiguillettes, que Ton nouoit ensemble. Le costume de l'Avare , conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée de cet ajustement.
^® Le faite f le haut de la maison : fastigium.
SATYRE XI. t6l
Que ne vous couchiez-vous ? Ces gens , de la menace Venant à la prière, essayoient tout moyen. Ore ilz parlent soldat , et ores citoyen. Ils contre-font le guet , et de yoix magistrale ! Ouvrez, de par le roy. Au diable un qui dévale^* ! Un chacun, sans parler, se tient clos et couvert, [vert. Or, comme à coups de pieds Thuis s'estoit presque ou- Tout de bon le guet vint. La quenaille ^^ fait Gille, Et moy , qui jusques là demeurois immobile. Attendant estonné le succez de l'assaut, Ce pensé-je, il est temps que je gaigne le haut. Et troussant mon pacquet, de sauver ma personne. Je me veux r'habiller , je cherche , je tastonne , Plus estourdy de peur que n'est un hanneton. Mais quoy ? plus on se haste et moins avance t'on. Tout, comme par despit , se trouvoit sous ma patte. Au lieu de mon chappeau je prends une savatte ; Pour mon poui-point ses bas, pour mes bas son collet; Pour mes gands ses souliers, pour les miens unballet. Il sembloit que le diable eust fait ce tripotage. Or Jeanne me disoit , pour me donner courage , Si mon compère Pierre est de garde au j ourd'huy , [nuy . Non, nevousfaschez point, vous n'aurez point d'en- Cependant, sansdélay, messieurs frappent en maisti'e. On crie : patience ; on ouvre la fenestre.
Or, sans plus m'amuser après le contenu, Je descends doucement , pied chaussé , l'autre nu ; Et me tapis d'aguet derrière une muraille. On ouvre, et brusquement entra cette quenaille , En humeur de nous faire un assez mauvais tour. Et moy, qui ne leur dis ny bon soir, ny bon jour^^ ,
^* Au diable un qui dévale.] Au diable si pas un descend. 5* Quenaille.'] Édition de i64a et suivantes, canaille. ^3 Monosyllabes.
l62 SATYRE XI.
Les voyant tous passez , je me sentis alaigre ,
Lors, dispos du talon, je vais comme un chat maigre,
J'enfile la venelle , et tout léger d'effroy ,
Je cours un fort long temps sans voir derrière moy ;
Jusqu'à tant que , trouvant du mortier, de la terre ,
Dubois, des estançons , maints plâtras, maintepierre,
Je me sentis plustost au mortier embourbé ,
Que je ne m'aperceus que je fusse tombé.
On ne peut esviter ce que le ciel ordonne. Mon ame cependant de colère frissonne ; Et prenant , s'elle eust peu , le destin à party , De despit , à son nez , elle Teust dementy ; Et m'asseure qu'il eust reparé mon dommage.
Conune je fus sus pieds, enduit comme une image, J'entendis qu'on parloit ; et marchant à gi'ands pas, Qu'on disoit : hastons-nous , je l'ai laissé fort bas. Je m'aproche, je voy , désireux de cognoistie ; Au lieu d'un médecin , il lui faudroit un prestre , Dict l'autre , puisqu'il est si proche de sa fin. Comment , dict le valet , estes vous médecin ? Monsieur, pardonnez moy , le curé je demande. Il s'encourt, et disant, à Dieu me recommande^* , Il laisse là monsieur , fasché d'estre déceu.
Or comme , allant tousjours , de prés je l'aperceu ; Je cogiieu que c'estoit notre amy ; je l'approche , Il me regarde au nez , et riant me reproche : Sans flambeau, l'heure indue! et de près me voyant, Fangeux comme un pourceau, le visage effroyant, Le manteau sous le bras , la façon assoupie : Estes-vous travaillé de la licantropie ^^ ?
^* Me recommande.] Il faut lire, vous recommande, puisc[ue ce valet parle au médeciu.
^^ Expressiou convenable à un médecin. La lycauthropie
SATYRE XI. l63
Dist-il en me prenant pour me taster le pous. Et vous , dis-je , monsieur , quelle fièvre avez vous ? Vous qui tranchez du sage , ainsi parmi la rue ! Faites vous sus un pied toute la nuict la grue? Il voulut me conter comme on Tavoit pipé , Qu'un valet, du sommeil, ou du vin occupé , Sous couleur d aller voir une femme malade , L'avoit galentement payé d'une cassade.
Il nous faisait bon voir tous deux bien estonnez , Avant jour par la rue , avecq' un pied de nez ; Luy , pour s'estre levé , espérant deux pistoles , Et moy , tout las d'avoir receu tant de bri colles. Il se met en discours , je le laisse en riant , Aussi que je voyois aux rives d'Oriant, Que l'aurore s'ornant de saffran et de roses , Se faisant voir à tous , faisoit voir toutes choses : Ne voulant , pour mourir , qu'une telle beauté Me vist , en se levant , si sale et si croté. Elle qui ne m'a veu qu'en mes habits de feste. Je cours à mon logis , je heurte , je tempeste , Et croyez à frapper que je n'estois perclus. On m'ouvre , et mon valet ne me recognoistplus. Monsieur n'est pas ici ; que diable ! à si bonne heure ! Vous frappez comme un sourd. Quelque temps je de- Je le vois, il me voit, et demande, estonné, [meure. Si le moine bourru^® m'a voit point promené.
est une maladie, ou fureur, qui fait croire à ceux qui en sont atteints qu'ils sont transformés en loups. Ils sortent de leurs maisons , et courent les rues et les champs en hurlant et en se jetant, comme des furieux, sur ceux qu'ils rencontrent : c'est pourquoi le peuple les appelle loupa garoux.
S6 Le moine bourru^ fantôme qu'on fait craindre au peuple, lequel s'imagine que c'est une âme en peine qui court les rues pendant les Avents de Noël , et qui maltraite les pas-
\ sauts. F0RETIÈR£.
l64 SATYRE XI.
Dieu ! comme estes vous fait ? il va : moi de le suivre ; Et me parle en riant, comme si je fusse yvre : Il m'allume du feu , dans mon lict je me mets , Avec vœu , si je puis , de n'y tomber jamais , Ayant à mes despens appris ceste sentence : Qui gay fait une erreur , la boit à repentence ; Et que quand on se frotte avecq' les courtisans , Les branles de sortie en sont fort desplaisans . Plus on pénètre en eux, plus on sentie remeugle ^^, Et qui , troublé d'ardeur , entre au bordel aveugle , Quand il en sort il a^* plus d'yeux , et plus aigus , Que Lyncé l'Argonaute ou le jaloux Argus'
^^ L'auteur avait écrit remeugle , pour rimer avec aveugle , quoiqu'on dise remugle, comme on lit dans l'édition de i6i3, et dans toutes celles qui sont venues après. Remugle, odeur de renfermé.
^* Quand il en sort , il a.] La césure auroit été plus régulière si l'auteur avoit mis : Il a, quand il en sort.
^^ Suivant l'histoire fabuleuse , Argus avoit cent yeux ; et Lyncée avoit la vue si perçante qu'il voyoit à travers une muraille. (Voyez Erasme, Adag. lv, cliil. 3.) Lyncée fut un des Argonautes , c'esl-à-dire des héros qui allèrent avec Jason à la conquête de la toison d'or. Régnier a dit Lyncé pour Lyncée , comme Ronsard et d'autres ont dit Orphé, Proie ^ Thesé , pour Orphée , Protee, Thésée,
SATYRE XII. lG5
SATYRE XIl'
A MONSIEUR FREMINET.
n dit que le grand peintre * ayant fait un
ouvrage , Desjugemens d'autruy tiroit cestavantage, Que selon qu'il jugeoit qu'ils estoient vrais Docile à son profit , réformoit ses défaux, [ou faux , Or c'estoit du bon temps que la liayne et Tenvie , Par crimes supposez n'attentoient a la vie ; Que le vray du propos estoit cousin germain ^ Et qu'un chacun parloit le cœur dedans la main. Mais que serviroit-il maintenant de prétendi'e S'amender par ceux-là qui nous viennent reprendre , Si selon l'interest tout le monde discourt ,
* Dans cette satire , qui étoit la dixième et dernière de l'édition faite en 1608 , Kegnier fait son apologie. Comme il convient d'avoir censuré les vices des hommes , il veut bien que les hommes censurent aussi les siens.
Martin Fréminet , né à Paris en 1567, étoit peintre ordinaire du roi Henri IV, pour lequel il commença à peindre la chapelle de Fontainebleau, et il la continua sous Louis XIII. Ces deux rois lui donnèrent successivement des marques de leur estime, et Louis XIII l'honora de l'ordre de Saint-Michel. Il mourut en 1619 , laissant un fils de même nom , Martin Fréminet, qui étoit aussi un peintre habile.
* Le grand peintre.] Apelle. Régnier, adressant cette satire à un peintre, débute par un exemple tiré de l'histoire d'un peintre, et du peiutre le plus fameux de l'antiquité.
^ Que la vérité étoit d'accord avec les paroles.
l66 SATYRE XII.
Et si la vérité n'est plus femme de court ; S'il n'est bon courtisan , tant frisé peut-il estre , S'il a bon apetit , qu'il ne jure à son maistre , Dés la pointe du jour, qu'il est midy sonné , Et qu'au logis du roy tout le monde a disné? Estrange effronterie en si peu d'importance ! Mais de ce costé-là je leur donrois* quittance , S'ils vouloient s'obliger d'espargner leurs amis , Oii , par raison d'estat ^ , il leur est bien permis.
Cecy pourroit suffire à refroidir une ame Qui n'ose rien tenter pour la crainte du blasme ; A qui la peur de perdre enterre le talent : Non pas moy , qui me ry d'un esprit nonchalent , Qui , pour ne faillir point , retarde de bien faire. C'est pourquoi maintenant je m'expose au vulgaire , Et me donne pour butte aux jugements divers. Qu'un chacun taille , rongne ^ et glose sur mes vers : Qu'un resveur insolent d'ignorance m'acuse , Que je ne suis pas net , que trop simple est ma muse , Que j'ai l'humeur bizarre , inesgal le cerveau , Et , s'il luy plaist encor\ qu'il me relie en veau.
Avant qu'aller si viste , au moins je le suplie
^ Donrois.] Du temps de notre poète, et long-temps auparavant, le bel usage étoitpour donrois^ lairrois, au lieu de donnerois, laisserois.elc.^ comme on le voit écrit en plusieurs endroits de VAmadis de GaulCy de Des Essars, l'écrivain le plus poli de son temps, dans Marot et dans Rabelais. Ronsard, dans son Abrégé de Vart paélique^ chapitre de VH, regarde ces abréviations comme des licences permises. Tu accourciras aussi {je dis, autant que tu y seras contraint] les verbes trop longs, comme dônra pour donnera, sautra pour sautera, etc. Vaugelas et l'Académie ont condamné ces licences.
^ Par raison d'estat.] Dans les choses où l'état n'est point intéressé.
'^ Rongne.] Édition de 1608, roiyne.
Sçavoir que le bon vin ne peut estre sans lie ;
Qu'il n'est rien de parfait en ce monde aujourd'huy ;
Qu'homme , je suis sujcct à faillir comme luy ;
Et qu'au surplus , pour moy, qu'il se face paroistre
Aussi vray que pour luy je m'efforce de l'estre.
Mais sçais-tu , Fréminet, ceux qui me blasmcront? Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouveront ; A qui l'ambition la nuict tire l'oreille , De qui l'esprit avare en repos ne sommeille , Tousjours s'alembiquant après nouveaux partis , Qui pour Dieu , ny pourloy, n'ont que leurs appetis ; Qui rodent toute nuict , troublez de jalousie , A qui l'amour lascif règle la fantaisie , Qui préfèrent , vilains , le profit à l'honneur, Qui par fraude ont ravy les terres d'un mineur.
Telles sortes de gens vont après les poètes ', Comme après les hiboux vont criant les chuettes *. Leurs femmes vous diront : Fuyez ce mesdisant, Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant.
' Voici le seul vers où Régnier ait fait poêle de trois syllabes ; partout ailleurs il ne le fait que de deux.
* Si par chouette on vouloit signifier un oiseau de nuit, le sens de ce vers seroit faux ; car ce ne sont pas les chouettes qui vont criant après les hiboux , mais ce sont les autres oiseaux qui crient après les hiboux et les chouettes. Nos anciens dictionnaires françois m'apprennent que , du temps de Régnier, chouette ou chuette signifioitune espèce de corneille, le petit choucas , qui , pour user des termes de Belon , est la plus petite espèce du genre corbin. Eu latin monedula, parce que cet oiseau aime extrêmement à cacher Tor et l'argent , d'où est venu le proverbe : Larron comme une chouette. Marot dit , dans son épître à celui qui avoit calomnié son épître sur le vol de son valet :
Quel qu'il soit il n'est point poëte, Mais fils aîné d'une chouette , Ou aussi larron pour le moins.
Quoy, monsieur, n'est-ce pas cesthommeàlasatvre. Qui perdroit son amy plustost qu'un mot pour rire ^ ? Il emporte la pièce ; et c'est là , de par-Dieu , (Ayant peur que ce soit celle-là du milieu *'^) Où le soulier les blesse : autrement je n'estime Qu'aucune eust volonté de m'accuser de crime.
Car pour elles , depuis qu'elles viennent au point Elles ne voudroient pas que l'on ne le sceust point. Un crrand contentement mal-aisément se celle **. Puis c'est des amoureux la règle universelle , De déférer si fort à leur affection ,
Il faut donc consenrer le vers de Régnier tel qu'il est dans la première édition de 1608:
Comme après les hiboax Tont criant les choaett«8 ;
OU mettre chuetles , comme on lil dans les éditions de 16 1« et i6i3, faites pendant la vie de l'auteur, et non remplacer ce mot par celui de famtettes , ainsi que La Uonnoie le propose.
^ Qui ptrdroitson amy plustost fu'ux mot pour rire.]
Omnes bi metnant Tersos , odere poeU5«
Fznom habet in coma : longe fnge : dummodo risam
Excutiat sihi , non bic cuiquam pareet amico.
Horace, Ut. i.
Lœdere nunquam telimus^ longeque ahsit propositum illud : Potius amicum quam diclum perdidi. Qci.htil., lib. ti, cap. 3.
Mais c'est an jenne fou qui se croit toat permis , Et q\ii , pour un bon mot , va perdre vingt amis.
BOiLEAC , saU IX.
*• Ayant peur que ce soit.] On n'ose presque pas indiquer ici le buitain qui est au livre m de Rabelais, cbap. 8.
** £7« frand contentement malaisément se celle.]
L'allégresse du cœur s'augmente k se répandre.
MuLiÉRE , Ecole des Femmes.
Qu'ils estiment honneur leur folle passion **.
E t quant est de Thonneur de leurs maris * ^ , je pense Qu'aucune à bon escient n'en prendroit la deffence , Sçacliant bien qu'on n'est pas tenu , par charité , De leur donner un bien qu'elles leur ont osté.
\ oilà le grand-mercy que j'auray de mes peines. C'est le cours du marché des affaires humaines , Qu'encores qu'un chacun vaille icy bas son pris , Le plus cher toutesfois est souvent à mespris.
Or, amy, ce n'est point une humeur de médire Qui m'ait** fait rechercher cette façon d'escrire : Mais mon père m'apprit *^ que , des enseignements , Les humains aprentifs formoient leurs jugements ; Que l'exemple d'autruy doibt rendie l'homme sage : El guettant à propos les fautes au passage , Me disoit : considère *^ où cest homme est réduict Par son ambition. Cest autre toute nuict
*2 Qu'ils estiment honneur.] C'est ainsi qu'il faut lire suivant Tédition de 1608, et non pas quils estiment l'honneur, comme dans les éditions de 1612 et i6i3 , et dans la plupart des anciennes.
*^ Et quant est de l'honneur de leurs maris.] Marot, épître au roi , pour avoir été dérobé :
Quand tout est dit, aussi mauvaise bague, (Ou peu s'en faut) que femme de Paris Saulve l'honneur d'elles et leurs maris.
** Qui m'ait fait rechercher.] On mettroit aujourd'hui qui m'a.
'^ Mais mon père m'apprit.]
Insuevit pater optimus hoc me ,
Ut fugerem , exemplis vitiorum quœque notando. Cum me bortaretur, parce , frugaliter, atque Viverem uti contenlus eo quod mi ipse parasset.
Horace , liv. i.
*^ Médisait: considère.]
Nonne vides Albi ut maie vivat filius? utque
Barrus inops? magnum documentum, ne patriara rem
Boit avec des putains , engage son domaine. L'autre sans travailler, tout le jour se promeine. Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu. Ces jours le bien de Jean par décret fut vendu. Claude ayme sa voisine , et tout son bien luy donne. Ainsi me mettant l'œil *' sur chacune personne, Qui valloit quelque chose , ou qui ne valloit rien , M'apprenoit doucement , et le mal et le bien ; Affin que fuyant l'un , l'autre je recherchasse , Et qu'aux despens d'autruy sage je m'enseignasse.
Sçais-tu si ces propos me sçeurent esmouvoir, Et contenir mon ame en un juste devoir ! S'ils me firent penser à ce que l'on doit suivre , Pour bien et justement en ce bas monde vivre !
Ainsi que d'un voisin le Irespas ** survenu , Fait résoudre un malade en son lict détenu A prendre malgré luy tout ce qu'on luy ordonne , Qui , pour ne mourir point , de crainte se pardonne *®.
Perdere quis velit. A turpi meretricîs amore Cum deterreret : Sectani dissimilis sis.
Horace , liv. I. *' Ainsi me mettant l'œil.]
Sic me
Formabat piierum dictis; et, sive jubebat
Ut facerem quid : liabes auctorem quo facias hoc ,
Unum ex judicibus seieclis objiciebat ;
Sive vetabat : An hoc inhonestum et inutile factu
Necne sit addubiles , flagret rumore malo cum
Hic atque ille?
HonACE , liv. I.
** Ainsi que d'un voisin le trespas.]
Avidos vicinum funiis ut a>gros
Examinât, mortisque metu sibi parcere cogit.
Horace , liv. i.
*^ Ce vers ne rend pas bien le sens de celui d'Horace :
Mortisque metu sibi parcere cogit; c'esl-k-dire , l'oblige à se ménager, afin de ne pas mourir.
SATYBE XII. 171
De mesme les esprits -^ débonnaires et doux , Se façonnent prudents par l'exemple des foux ; Et le blasme d'autruy leur fait ces bons offices , Qu'il leur aprend que c'est de vertus et de vices.
Or, quoy que j'aye fait, si m'en sont-ils restez**, Qui me pourroient par l'âge à la fin estre ostez , Ou bien de mes amis avec la remonstrance , Ou de mon bon démon suivant l'intelligence. Car, quoy qu'on puisse faire, estant homme on ne peut Ny vivre comme on doit ny vivre conune on veut. En la terre icy bas il n'habite point d'anges : Or les moins vicieux méritent des louanges , Qui , sans prendre l'autruy, vivent en bon chrestien , Et sont ceux qu'on peu t dire et saincts et gens de bien ** .
Quand je suis à par moy ^^, souvent je m'estudie ,
^^ De mesme les esprits.]
Sic teneros animos aliéna opprobria saepe Absterrent ritiis. Ex hoc ego sanus ab illis Perniciem qusecumque ferunt; mediocribus , et queis Ignoscas , vitiis teneor ; fortassis et istinc Largiter abstulerit longa aetas , liber amicus , Consilium proprium.
Horace , \i\. i.
** Si m'en sont-ils restez. Si m'en est-il resté (des vices) qui me pourraient , etc.
** Monosyllabes, à cause de Télision qui se fait dans ce mot dire.
*3 A par moy]. En mon particulier, à part moy ; c'est ainsi qu'il faut écrire ; cette correction a été faite dans les éditions qui ont paru depuis 1641. (Voyez la note 18 de la satire suivante.)
Neque enim cum lectulus , aut me
Porticus excepit , desum mihi : rectius hoc est; Hoc faciens , vivara melius : sic dulcis amicis Occurram : hoc quidam non belle : numquid ego illi Imprudens olim faciam simile? Hsec ego mecum Compressis agito labris : Ubi quid datur oti , Illudo chartis. Hoc est mediocribus illis Ex vitiis unum.
HoriACE, liv. I.
(Tant que faire se peut) après la maladie*^ Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir, J'ouvre les yeux de Tame, et m'efforce de voir Au travers d'un chacun ; de l'esprit je m'escrime, Puis dessus le papier mes caprices je rime, Dedans une satyre , où , d'un œil doux-amer , Tout le monde s'y voit, et ne s'y sent nommer.
Voyla l'un des péchez où mon ame est encline. On dit que pardonner est une œuvre divine. Celuy m'obligera qui voudra m'excuser ; A son goust toutesfois chacun *en peut user. Quant à ceux du mestier, ils ont dequoy s'ébatre : Sans aller sur le pré, nous nous pouvons combati-e, Nous monstrant seulement de la plume ennemis. En ce cas là, du roy les duels sont permis : Et faudia que bien forte ils facent la partie. Si les plus fins d'entr'eux s'en vont sans repartie.
Mais c'est un satyrique, il le faut laisser là. Pour moi j'en suis d'avis, et cognois à cela Qu'ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires , L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires*^.
** Souvent je vi'rsludie... après la maladie.] Expression vicieuse et barbare, pour dire j'étudie la maladie.
^^ C'est un proverbe espagnol : De cosario a cosario no se llcvan que los barriles : De corsaire à corsaire il n'y a que des barils d'eau à prendre.
Qu'eùl-il fait? C'eût été lion contre lion ;
Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires ,
L'un l'autre s'attaquant , ne font pas leurs affaires.
L\ Fontaine, liv. iv.
Apprenez un mot de Régnier, Notre célèbre devancier :
Corsaires attaquant corsaires , Ne font pas , dit-il, leurs affaires,
BoiLEAU. épigr. XXVil.
SATYRE XIIP.