‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 13 sur 42 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

^* Régnier a emprunté cette expression proverbiale de Rabelais, liv. I , chap. I : Un...joly^ petit, moisy livret, plus, mais non mieux sentant que roses.

^^ Qu'il a, pour enseigner ] Boileau a cite ce vers et

les onze suivants comme un beau portrait du pédant. C'est dans sa cinquième réflexion critique sur Longin. *'^ Mais sur tout il estime un langage poly.] A mon gré , le Corneille est joli quelquefois : En vérité , pour moi , j'aime le beau françois.

BuiLEÂL , satire III.

i3o SATYRE X.

Ainsi surchasque authcur il trouve de quoymordi'e. L*un n'a point de raison , et Tautre n'a point d'ordre ; L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit. ()j,'6i jj yQ^g prend Macrobe , et lui donne le foit. Ciceron , il s'en taist , d'autant que l'on le crie Le pain quotidien de la pédanterie.

Quant à son jugement , il est plus que parfait , Et l'immortalité n'ayme que ce qu'il fait. Par Lazard disputant, si quelqu'un luy réplique, Et qu'il soit à quia : Vous estes hérétique , Ou pour le moins fauteur ^* ; ou, vous ne sçavez point Ce qu'en mon manuscrit j'ay noté sur ce point.

Comme il n'est rien de simple, aussi rien n'est du-

[rable.

De pauvre on devient riche, et d'heureux misérable. Tout se change: qui fist qu'on changea de discours. Après maint entretien , maints tours , et maints re- Un valet, se levant le chapeau de la teste, [tours,

Nous vint dire tout haut que la souppe estoil preste''^, Je cogneu qu'il est vray ce qu'Homère en cscrit ^*, Qu'il n'est rien qui si fort nous resveille l'esprit ;

^* Or' pour ore, ou ores, maintenant.

^'^ Accusation fort ordinaire en ce temps-là , depuis l'introduciion du calvinisme.

^^ On servoit alors la soupe au repas du soir, usage que Ton ne pratique plus depuis long-temps. Cœna, au contraire, qui signifie le soupe, signifioit, selon Festus , le dîné , chez les anciens.

'''* Ce qu'Homère en escrit.'] Ulysse, voyant Achille prêt à mener les Grecs au combat, lui représente qu'il n'est point à propos de les y mener à jeun, parce que, dit-il, le pain et le vin, uiv&;iT7£ Axi y.'/~/:i,- Régnier interprèle lui-même réveiller l'âme par réveiller l'esprit; et c'est le sens des mots ^700 et rjaà--, au livre ix de Vlliade. vers 701 ; et dans l'Odyssée, soit au livre v, vers 96, soit au livre xiv, vers m.

SATYRE X. l3l

Car j'eus , au son des plats , Tame plus altérée , Que ne Tauroit un chien au sou de la curée. Mais comme un jour d'hyver®^, où le soleil reluit , Ma joye, en moins d'un rien comme un éclair s'enfuit ; Et le ciel qui des dents me rid a la pareille , Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille^®. Et comme en une montre ''^ , où les passe -volans , Pour se monstrer soldats , sont les plus insolens : Ainsi , parmy ces gens , un gros vallet d'estable , Glorieux de porter les plats dessus la table , D'un nez de majordome, et qui morgue la faim, Entra , serviette au bras , et fricassée en main ; Et sans respect du heu , du docteur , ny des sauces , Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chaus- On le tance , il s'escuse; et moi tout résolu, [ses. Puis qu'à mon dam le ciel l'a voit ainsi voulu , Je tourne en raillerie un si fascheux mistere*** : De sorte que monsieur m'obligea de s'en taire. Sur ce point on se lave , et chacun en son rang

Ulysse dit encore merveille sur le boire et le mauger, vers ai5 et suivants du livre vu de VOdyssée.

^^ Un jour d'hyver.] Dans toutes les éditions on lisoit : Uii jour d'esté. Il est visible que l'auteur ou les imprimeurs avoient mis ici re5/(j pour /*Â(/i'er; faute qui, s'étaiit glissée dans la première édition, de 1608, s'est répandue dans toutes les éditions postérieures.

^^ Rire des dents, c'est se moquer. Bailler le lièvre par l'oreille ^ signifie faire semblant de donner une chose, et l'ôter en même temps.

^^ La montre étoit ce qu'où appelle aujourd'hui une revue de troupes.

^* Les mystères étoient des représentations morales, ou comédies sérieuses, que l'on faisoit suivre ordinairement de farces^ ou comédies joyeuses.

i32 SATYRE X.

Se met dans une chaire ®^, ou s'assied sur un banc , Suivant ou son mérite, ou sa charge, ou sa race. Des niais '®, sans prier , je me mets en la place , Où j'estois résolu, faisant autant que trois, De boire et de manger, comme aux veilles des rois ; Mais à si beau dessein défaillant la matière , Je fus enfin contraint de ronger ma litière : Comme un asne affamé qui n'a chardons ny foin , N'ayant pour lors dequoy me saouler au besoin.

Or entre tous ceux-là qui se mirent à table , 11 n'en estoit pas un'* qui ne fust remarquable , Et qui, sans esplucher, n'avallast l'éperlan'^. L'un, eu titre d'office exerçoit un berlan : L'autre estoit des suivants de madame Lipée'^, Et l'autre chevalier de la petite espée '* : Et le plus sainct d'entr'eux (sauf le droict du cordeau) Vivoit au cabaret pour mourir au bordeau.

En forme d'eschiquier les plats rangez sur table, N'a voient ny le maintien, ny la grâce accostable ;

®^ Chaire, sorte de siège en bois que la chaise a remplacé. '•* La place des niais, la meilleure place.

'* // n'en estoit pas un.] 1642 et suivantes, // ne s'en trouva point.

'* Éperlan , petit poisson de mer ainsi nommé , selon Nicot, à cause de sa blancheur, qui imite celle de la perle. Avaler l'éperlan signifie manger goulûment, avaler les morceaux tout entiers, sans éplucher et sans mâcher.

'3 Un parasite.

"* Un filou , un coupeur de bourse, parce que les filoux se servent de couteaux pour couper les bourses. Oudin , dans son Dictionnaire, au mot Épée , dit: Compagnon, estafier, gentilhomme, officier de la courte espée.. It. Taglia-borse. Le même Oudin, dans son Dictionnaire françois-espagnol, et dans ses Curiosités françoises, aux mois Espée el Gentilhomme, marque, en termes exprès , que c'est un proverbe vulgaire.

SATYRE X. l33

Et bien que nos disneurs mangeassent en sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens. Mon docteiu- de meneslre'^, en sa mine altérée, Avoit deux fois autant de mains que Briarée'®; Et n'estoit, quel qu'il fust , morceau dedans le plat , Qui des yeux et des mains n'eust un escheq et mat. D'où j'apprins, en la cuitte, aussi bien qu'en la crue, Que l'ame se laissoit piper comme une grue : Et qu'aux plats, comme au lict, avec lubricité. Le péché de la chair tentoit l'humanité.

Devant moy justement on plante un grand potage D'où les mousches à jeun se sauvoient à la nage : Le broiiet estoit maigre, et n'est Nostradamus , Qui, l'astrolabe'^ en main, ne demeurast camus, Si par galenterie, ou par sottise expresse. Il y pensoit trouver un estoile de gresse. Pour moy, si j'eusse esté sur la mer de Levant'*,

'^ Menestre.] Le mot italien minestra signifie une soupe; d'où nous avons fait le proverbe , mh docteur de menestre.

L'ingrat époux lui fit tàter D'une menestre empoisonnée.

SCARRON, satire contre un nommé Baron.

Ce vers et les vingt-sept suivants sont copiés d'une autre pièce du Caporali , intitulée : Sopra la Corte.

'* Briarée^ géant d'une énorme grandeur, à qui les poètes ont donné cent bras et cinquante ventres. Sorel, dans le banquet des dieux, inséré au troisième livre de son Berger extravagant, donne ingénieusement à ces dieux Briarée pour échanson.

" L'astrolabe est un instrument propre à observer la hauteur des astres, etc., et^qui convient à un astrologue comme Michel Nostradamus.

'* Comparaison magnifique d'un potage avec le golfe de Lépante , où l'armée navale des chrétiens confédérés remporta une célèbre victoire sur les infidèles, le 7 octobre

l34 SATYRE X.

OÙ le vieux Louchaly ■'^ fendit si Lien le vent , Quand Sainct Marc sliabilla des enseignes de Trace ®"; Je la comparerois augolphe de Patrasse^* :

lôyi. Du Bartas a fait sur cette victoire un poème françois intitulé Lépanthe , traduit d'un poëme latin de Jacques VI, roi d'Ecosse.

'^ Louchali, Vecchiali, Ochiaii, ou Uluzzali (car on trouve ce nom écrit de ces quatre manières), fameux corsaire, renégat, natif de Calabre, en Italie. Dès sa jeunesse il avoit été fait esclave par les Turcs, et avoit renoncé au christianisme pour recouvrer sa liberté. Il parvint à la vice-royauté d'Alger, et amassa de grandes richesses. On l'appeloit ordinairement le vieux Louchali. Pendant la guerre de Chypre, Louchali se joignit à l'armée navale des infidèles, et commanda l'aile gauche à la bataille de Lépante. Durant le combat, Louchali prit le large pour venir charger la flotte chrétienne par derrière et dans les flancs ; mais ayant appris la mort de Haly, chef de la flotte des Ottomans, il s'enfuit à toutes rames, suivi de trente-deux galères. C'est pourquoi Régnier dit que Louchait fendit si bien le vent ; et avec d'autant plus de raison que le vent étoit devenu contraire à l'armée navale des Turcs dès le commencement du combat.

^® Sélim II , empereur des Turcs, ayant résolu de faire la conquête de l'île de Chypre, qui appartenoit aux Vénitiens, leur déclara la guerre en 1670. Les Vénitiens armèrent pour leur défense, et opposèrent aux infidèles une puissante ligue, formée par le pape avec tous les princes d'Italie et le roi d'Espagne. Les Turcs se rendirent maîtres de Chypre; mais ils perdirent la bataille de Lépante, où la flotte chrétienne, armée pour la défense des Vénitiens, remporta la victoire. Les enseignes et étendards des Turcs furent portes à Venise, dans l'église de Saint-Marc , patron de la ville et de la république. La Thrace étoit autrefois cette grande province que nous appelons aujourd'hui Romanie , où est la ville de Constantinople, capitale de l'empire des Turcs.

*** Le golfe de Patrasse ou Patras est le golfe de Lépante. Ce golfe prend son nom de la ville de Patrazzo, dans la Morée, et de la ville de Lépante, dans l'Achaïe, lesquelles sont situées sur ce golfe. C'est dans le même endroit que César Auguste défit Marc Antoine et la reine Cléopâtre à la fameuse bataille d'Aclium , qui décida de l'empire romain.

SATYRE X. l35

Poiirce qu^on y voyoit, en mille et mille parts, Les mouches qui flottoient en guise de soldarts, Qui morts, sembloient encor', dans les ondes salées, Embrasser les charbons des galères bruslées.

J'oy, ce semble quelqu'un de ces nouveaux, doc- Qui d'estoc et de taille estrillent les autheurs, [teurs. Dire que ceste exemple** est fort mal assortie. Homère, et non pas moy, t'en doit la garantie, Qui dedans ses escrits, en de certains effets, Les compare peut-estre aussi mal que je faits*^.

Mais retournons à table,oiiresclanche en cervelle**. Des dents et du chalan séparoit la querelle ; Et sur la nappe allant de quartier en quartier , Plus dru qu'une navette au travers d'un mestier, Glissoit de main en main, ou sans perdi'e advantage, Ebréchant le Cousteau, tesmoignoit son courage : Et durant que brebis elle fut parmy nous. Elle sceut bravement se deffendre des loups ; Et de se conserver elle mist si bon ordre , Que morte de vieillesse elle ne sçavoit*^ mordre.

A qiîoy, gloutton oyseau, du ventre renaissant

Exemple est à présent du gecre masculin.

®3 Homère emploie souvent les mouches dans ses comparaisons. Iliade, livres iv, xvi , xvn, xix, etc. Régnier n'est pas le seul critique qui l'en ait repris.

^* L'eclanche en cervelle, c'est-à-dire en mauvaise humeur, ou fort dure; ou bien l'eclanche en mouvement, et passant de main en main, suspendoit la querelle des dents et du chalan , c'est-à-dire la peine qu'on avoit à mâcher le pain chalan, qui étoit fort dur. On appeloit, à Paris, pain chalan, une sorte de pain grossier.

*^ Sçavoit.] Sçanroit, dans toutes les éditions avant celle de i^\i.

l3G SATYRE X.

Du fîls du bon Japet te vas-tu repaissant'*^' ? Assez, et trop long-temps^', son poulmon tu gour-

[mandes.

La faim se renouvelle au change des viandes. Laissant là ce larron, vien icy désormais, Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets. Or durant ce festin damoyselle Famine, Avec son nez étique, et sa mourante mine, Ainsi que la cherté par edict l'ordonna, Faisoit un beau discours dessus la Lezina ** ; Et nous torchant le bec, alléguoit Symonide^^; Qui dict, pourestre sain, qu'il faut mascheràvuide. Au reste, à manger peu, monsieur beuvoit d'autant, Du vin qu'à la taverne on ne payoit contant ;

^^ Prométhée, fils de Japet, fut enchaîné sur le mont Caucase par ordre de Jupiter ; et tous les jours un aigle lui venoit manger le foie, qui recroissoit la nuit.

8' Hémistiche bien répété depuis Régnier.

^* Allusion à un ouvrage plaisant, composé en italien vers la fin du seizième siècle, et intitulé : Délia famosissima Cornpagnia délia Lezina , Dialogo , Capitoli , etc , par un nommé Vialardi. L'auteur de cette plaisanterie feint rétablissement d'une compagnie composée de plusieurs officiers dont les noms et les emplois sont conformes à leur institut, et le but de cet établissement est l'épargne la plus sordide. Il y a des statuts qui portent la lésine au plus haut point de raffinement, jusqu'à ordonner déporter la même chemise aussi long-temps que l'empereur Auguste étoit à recevoir des lettres d'Egypte , c'est-à-dire quarante-cinq jours ; de ne point jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin de diminuer d'autant le port de la lettre [Ricordi, i6 et 4i)j et plusieurs autres pratiques semblables.

On a fait aussi, en italien, la Conlra-Leiina , et une comédie intitulée : J^ozze d'Aniilezina, ouvrage traduit en françois et imprimé à Paris, chez Saugrain , en i6o4, in-13.

*^ Symonide.] Écrivez Simonide. C'étoit un poète lyrique grec.

SATYRE X. l3y

Et sefaschoil qu'un Jean, blessé de la logique, Luy barboiiilloit l'esprit d'un ergo sophistique^'^.

Esmiant, quant à moy, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je m'accordois : Leur voyant de piot^* la cervelle escbauffée , De peur, comme l'on dict, de courroucer la fée^*.

Mais à tant d'accidents l'un sur l'autre amassez , Sçachant qu'il en falloit payer les pots cassez , De rage , sans parler, je m'en mordois la lèvre ; Et n'est Job , de despit , qui n'en eust pris la chèvre. Car un limier boiteux , de galle damassé , Qu'on avoit d'huile chaude et de souffre graissé : Ainsi comme un verrat enveloppé de fange , Quand sous le corcelet ^' la crasse luy démange ,

^^ Et se faschoit qu'un Jean.] Le Monsieur, dans cette satire, est celui qui donne à manger. Jean est ce suivant de madame Lipée , c'est-à-dire un parasite. Comme tous les convives sont caractérisés, le caractère de ce Jean étoit de faire le raisonneur, le dialecticien ; et c'est de quoi se plaint le Monsieur, qui, ne pouvant résoudre les arguments de cet ergoteur, appelle le Pédant à son secours (page iSg).

^* Piot , vieux mot françois synonyme de boisson, fort affectionné de Rabelais, et tirant peut-être son étymologie de ir{£tv. Boire.

^* On dit en proverbe qu'il ne faut pas courroucer la fée , et ce proverbe s'explique par cet autre : // ne faut pas réveiller le chat qui dort, c'est-à-dire qu'il faut laisser en repos ceux qui nous peuvent faire du mal.

Clément Marot emploie cette expression dans l'un de ses coq-à-l'âne :

Il fait bon estre papelard ,

Et ne courroucer point les fées.

^3 Le corselet figurément est pris pour le ventre, comme l'armet ou le casque pour la tête, le contenant pour le contenu. La boue, dans laquelle les pourceaux ont coutume de se vautrer, fait sur eux une espèce de corselet ou de cuirasse.

l38 SATYRE X.

Se bouchonne par tout : de mesme en pareil cas Ce rongneux Las-d'aller '^* se frottoit a mes bas ; Et fust pour estriller ^^ ses galles et ses crottes , De sa grâce il graissa mes chausses pour mes bottes, En si digne façon , que le frippier Martin , Avec sa malle-taclie^®, y perdroit son latin.

^* Las-d'aller est un substantif, terme populaire : Ce Lasd'aller rongneux. Las-d'aller, dans Rabelais, liv. i, chap. 38 et 45 , est un des six pèlerins que Gargantua mangea en salade.

Dans la Passion à personnages , fol. iSg, Nachor dit au valet Maucouranl ;

Ça haut saoul-d'aller,

Maucouranl, vien bientosl parler A monseigneur.

^^ Fust pour estriller...] Voulant étriller ^ OU bien , soit qu'il voulût étriller.

^^ Malle-tache.] Les commentateurs se sont épuises en vaines conjectures pour interpréter la male-tache ou mauvaise tache du fripier Martin , en corrigeant , selon leur usage , le texte de l'auteur, pour le rendre favorable à leur interprétation. Brossette a fait maintes recherches à ce sujet, et rapporte des vers qu'il a lus sans les comprendre apparemment , car ils auraient dû l'éclairer sur le sens de l'expression de Régnier; témoin cette strophe de la satire de Sygogue contre le pourpoint d'un courtisan :

Maiutefois le maistre bravache Eust appelé la male-tache, Pour ce vieux chiffon dégresser; Mais faute d'un qui luy succède , Il n'y a point eu de remède Que son dos l'ait voulu laisser.

et la satire sur le bas de soie d'un courtisan, par le sieur de la Ronce :

Elles te firent mainte tache, Où le crieur de male-tache A bien perdu tout son latin.

Je trouve ces derniers vers de celte manière dans le CaNuel satirique :

SATYRE X. i3g

Ainsi quVn ce despit le sang m'eschauffoit Tame , Le monsieur, son pédant à son aide reclame , Pour soudre l'argument ; quand d'un sçavant parler Il est qui fait la moue aux chimères en l'air. Le pédant , tout fumeux de vin et de doctrine , Respond , Dieu sait comment. Le bon Jeau^^ se mu- Et senibloit que la gloire , en ce gentil assaut , [tine , Fust à qui parleroit , non pas mieux , mais plus haut. Ne croyez , en parlant , que l'un ou l'autre dorme. Comment ! vostre argument , dist l'un ^^, n'est pas en

[forme.

L'autre , tout hors du sens : mais c'est vous , malau Qui faites le sçavant , et n'estes pas congru : [tru ^®, L'autre : Monsieur le sot , je vous feray bien taire : Quoy ? comment , est-ce ainsi qu'on frape Despau-

[tere*»°?

Elle te firent mainte tache Cù le crieur de pierre à tacbe Eût bien perdu tout son latin.

La male-tache du fripier Martin me paroît être , d'après les citations ci-dessus, le nom d'une pierre à détacher, d'un savon à dégraisser inventé par le fripier Martin , et analogue aux ingrédients de même nature que nous voyons vendre sur les places publiques.

^' ...Le bon Jean.] L'homme blessé de la logique, le faiseur d'argumens.

^^ C'est le pédant qui parle. 11 faut remarquer le dialogue dans ce vers et daus les six vers suivans.

'^^ Nous écrivons aujourd'hui malotru , mal bâti ; du latin maie structus. La Fontaine emploie celte expression , fable de la Fille.

^^^ Le pédant reproche k l'autre qu'il frappe Despautere , c'est-à-dire qu'il pèche contre les règles de la grammaire ; comme on disoit autrefois : donner un soufflet à Bonsard^ quand on péchoit contre la pureté du langage. Ménage, dans sa Requête des Dictionnaires •

l4o SATYRE X.

Quelle incongruité ! vous mentez par les dents. Mais vous. Ainsi ces gens à se picquer ardents , S'en vindrent du parler, à tic tac , torche , lorgne *°' ; Qui , casse le museau ; qui , son rival éborgne ^ ^'^ ; Qui , jette un pain , un plat , une assiette , un couteau; Qui , pour une rondache*^^, empoigne un escabeau. L'un faictplus qu'il ne peut, etl'autre plus qu'il n'ose. Et , pense *^*, en les voyant , voir la métamorphose , Où les Centaures saouz , au bourg Atracien *'^^,

Si bien que les petits grimauds , Ne rencontrant point tous ces mots , Suivant notre ordre alphabétique , Qui retient l'orthographe antique , Entrent aussi-tôt en courroux , Et lors nous frappent à grands coups.

Souffletant le dictionnaire , Aussi -bien que le Despautere.

Jean Despautere, célèbre grammairien, mourut en iSao. Il a composé des livres de grammaire fort usités de son temps dans les collèges.

^®* TiCy tac, torche, lorgne.] Ces mots expriment le bruit que font plusieurs coups donnés et reçus dans une émeute. Torche lorgne signifie particulièrement, à tors et à travers. Rabelais, liv. i, chap. 19, fait dire à maître Janotus de Bragmardo, à la fin de sa harangue : Mais nac petetin, petctac, ticque^ torche lorgne. Le même, au chapitre 29 du livre 11 : En frappant torche lorgne dessus le géant. Et au livre iv, chap. 56, où M. le Duchat fait observer que la plupart de ces mots sont pris de la célèbre chanson du musicien Jannequin, intitulée la Bataille, ou Défaite des Suisses à la journée deMarignau.

*^* Qui, casse le museau, qui...] L'un casse le museau ; l'autre éborgne son rival, etc.

*^3 Rondache, sorte de bouclier rond.

*^* Et pense.] Et je pense.

*"^ C'est ce bourg de la Thessalie, Atrax ou Atracia, où les Lapithes et les Centaures se battirent aux noces de Piri-

Voulurent , chauds de reins , faire nopces de chien ,

Et cornus du bon père , encorner le Lapithe *"^,

Qui leur fist à la fin enfiler la guérite ,

Quand avecque des plats , des tréteaux , des tisons ,

Par force les chassant my-morts de ses maisous ,

Il les fist gentiment , après la tragédie ,

De chevaux devenir gros asnes d'Arcadie *^' .

Nos gens en ce combat n'estoient moins inhumains, Car chacun s'escrimoit et des pieds et des mains : Et , comme eux , tous sanglants en ces doctes alarmes, La fureur aveuglée en main leur mist des armes ^^^. Le bon Jean crie , au meuitre ! et ce doctem-, Ha-

[raulti^^!

thoûs. Ovide a amplement décrit ce combat au douzième livre de ses Métamorphoses.

Un des dialogues de Lucien est intitulé les Lapithes, ou le Banquet des philosophes. 11 se termine par une violente querelle que Lucien compare au combat des Lapithes. C'est l'original de Régnier.

*^^ Encorner le Lapithe.] Piritoûs, roi des Lapithes.

Les cornes ayant passé de tout temps pour un symbole de force et de courage , Bacchus a été représenté cornu, parce que le vin donne de la force et du courage aux foibles et aux poltrons. Le bon père, dans ce vers , n'est autre que Bacchus. Ainsi, les Centaures cornus du bon père, et les Centaures animez par le vin , sont la même chose. Horace, apostrophant sa bouteille, ode 21 du livre ai, lui dit : Et addis ccrnua puuperi; ce qu'Ovide, lib. 1, de Arte amandi a imité, lorsque parlant des effets du vin, il s'en explique en ces termes :

Tune Teniunt risus, tuac pauper coruua sumit.

*"' Les Centaures étoieut moitié hommes, moitié chevaux. ^^* La fureur aveuglée en main leur mist des annes.^ Furor arma ministrat.

ViKGiLE,i£néJ</^, 1. 11.

*"' ... Haraull.] Il faut lire haro. C'étoit un cri de justice qui avoil la force de faire arrêter celui qui le prononçoil et

l42 SATYRE X.

Le monsieur dict , Tout-beau ! l'on appelle Girault. A ce nom , voyant l'homme et sa gentille trongne , En mémoire aussi tost me tomba la Gascongne **'' : Je couj's à mon manteau , je descends l'escalier, Et laisse avec ses gens monsieur le chevalier***, Qui vouloit mettre barre **^ entre ceste canaille. Ainsi , sans coup ferir, je sors de la bataille , Sans parler de flambeau , ni sans faire autre bruit. Croyez qu'il n estoit pas : 0 nuict , jalouse nuict**' Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature ;

celui sur lequel on le crioit, jusqu'à ce que justice eût été rendue. La Fontaine emploie ceUe expression, c/aweMr de haro.

**° Ce vers de Régnier ne fait-il point allusion à Tanecdote de ce courtisan qui, en sortant des appartements du Louvre, et allant prendre son manteau à Tendroit oii il Tavoit déposé, ne le trouva plus. Apprenant qu'un certain gentilhomme gascon, dont le nom se terminoit en gnac^ venoit de sortir: Ahl s'écria-t-il , s'il y a du gnac , mon manteau est perdu.

*** Monsieur le chevalier.] De la petite épée, duquel il est parlé plus haut (Voir note y-i).

'*2 Mettre barre.] Ces vers tirés de VEnfer de Clément Marot serviront de commentaire. Il parle des plaideurs :

Encor (pour vrai) mettre on n'y peut tel ordre , Que toujours l'un, l'autre ne veuille mordre, Dont raison veut qu'ainsi on les embarre , Et qu'entre deu\ soit mis distance et barre, Comme aux chevaux en l'estable hargneux.

**3 0 nuict! jalouse nuict.] C'est le commencement d'une chanson de Desportes, oncle de Régnier. Voici le premier couplet de cette chanson, qui a été long-temps en vogue :

0 nuit, jalouse nuit, contre moi conjurée, Qui renflâmes le ciel de nouvelle clairté . T'ay-je donc aujourd'huy tant de fois désirée. Pour être si contraire à ma félicité ?

Furetière, dans son Roman bourgeois ^ p. 4^9, cite encore la même chanson au sujet d'une personne fâchée d'être interrompue par l'arrivée de la nuit : m A son geste et à son

SATYRE X. l43

Et fâisoit un noir brun d'aussi bonne teintui'e , Que jamais on en vit sortir des Gobelins^**. Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts ' *^ Qui pis-est , il pleuvoit d'une telle manière , Que les reins , par despit , me servoient de gouttière : Et du baut des maisons tomboit un tel dégoût , Que les cbiens altérez pouvoient boire debout.

Alors me remettant sur ma pliilosopbie , Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se fie , Et se laisse conduire ; et quant aux courtisants , Qui , doucets et gentils , font tant les suffisants , Je trouve , les mettant en mesme patenostre , Que le plus sot d'entr'eux est aussi sot qu'un autre Mais pource qu'estant là , je n'estois dans le grain * •^. Aussi que mon manteau la nuict craint le serain : Voyant que mon logis estoit loin , et peut estre Qu'il pourroit en chemin changer d'air et de mais- Pour éviter la pluye, à l'abry de l'auvent, [tre**^ ; J'allois doublant le pas, comme un qui fend le vent.

» regard parut assez son mécontentement : sans doute que » dans son ame elle dit plusieurs fois : 0 nuit ! jalouse nuit. »

*** Les Gobelins, maison située à l'extrémité du faubourg Saint-Marcel , et bâtie par Gobelin , fameux teinturier de la ville de Reims, sons le règne de François i^^. L'hôtel des Gobelins appartient au roi, et Colbert y établit, en 1667, une manufacture royale des meubles de la couronne. Les eaux de la rivière de Bièvre, qui y passe, ont, à ce qu'on prétend, une qualité particulière pour la teinture des laines.

**^ Pour uu aveugle.

**'' Dans le grain ] A vion aise. Métaphore empruntée des animaux que l'on nourrit de grain , et à qui on en donne moins qu'il ne leur en faut.

**^ Sous le règne de Henri iv, et même encore sous celui de Louis xiii, les jeunes débauchés se faisoient gloire de voler des manteaux la nuit dans les rues de Paris.

l44 SATYRE X.

Quand broDcliaut lourdement en un mauvais passaj^e, Le ciel me fist joiier un autre personnage : Car heurtant une porte, en pensant m'accoter, Ainsi qu'elle obeyt, je vins a culbuter; Et s'ouvrantà mon heurt**®, je tombaysurle ventre. On demande que c'est : je me relève, j'entre; Et voyant que le chien n'aboyoit point la nuict , Que les verroux graissez nefaisoient aucun bruit **^, Qu'on me rioit au nez, et qu'une chambrière \ ouloit monstrer ensemble et cacher la lumière : Je suis, je le voy bien ^-^... Je parle. L'on respond; Où, sans fleiu-s du bien dire*^', ou d'autre art plus

[profond,

^•8 Heurt, choc, de heurter.

*•'"* Que les verroux graissez ne faisaient aucun hruit.]

Càrdine nunc tacito vertere posse fores.

TlBLLLE, liv. 1.

Horace, liv. i, ode 25, dit, au contraire, que la porte d'une vieille coquette, qui s'ouvroit autrefois si facilement, demeure à présent toujours fermée :

. Amatque

Janua limen, Quœ prius multùm faciles movebat Cardines.

^^^ Je suis , je le voy bien.] Trois vers plus loin se trouve l'explication de celui-ci, dont le sens est suspendu, ce que j'ai marqué par des points. Dans Tédilion de 1642 et dans les suivantes, on a mis : J'y suis , je le vois bien.

**' Où , sans fleurs du bien-dire.] Les éditeurs ne comprenant pas cette façon de parler, l'ont changée pour la plupart, ainsi que Brossette et Lenglet-Dufresnoy, en mettant ou sans fleurs de bien dire . correction qui , ce me semble, n'éclaircil pas beaucoup le texte; aussi se sont-ils dispensés de tout commentaire. Il existe un petit livre imprimé à Paris, en 1698, chez Math. Guillemot, ayant pour titre : Les fleurs du bien dire , recueillies es cabinets des plus rares esprits de ce temps , pour exprimer les passions amoureuses , avec tin amas des

Nous tombasmes d accord. Le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutesfois il falloit , en ce plaisant mal-heur , Mettre, pour me sauver, en danger mon honneur.

Puis donc que je suis là, et qu'il estprès d'une heure, N'espérant pour ce jour de fortune meilleure , Je vous laisse en repos jusques à quelques jours, Que, sans parler Phœbus, je feray le discours De mon giste, où pensant reposer à mon aise. Je tombé*** par mal-heur de la poisle en la braise.

plu^ beaux traits dont on use en amour; rédigez en forme de lieux communs pour s'en servir à propos. Il me semble hors de doute que Régnier a voulu faire allusion k cet ouvrage , sans le secom*s duquel il est facile de se faire recevoir dans un lieu où, comme dit La Fontaine :

En beaux louis se content les fleurettes.

*** Je tombé.] 1645, je tombay ; i5a6, i655, 1667, je tombe.

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SATYRE XP

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