‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 18 sur 42 · IMPUISSANCE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE

uoy ! ne Tavois-je assez en mes vœux désirée?

iN'estoit-elle assez belle, ou assez bien parée?

(Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans

[appas?

Son sang étoit-il point issu d'un lieu trop bas ? Sa race , sa maison , n'estoit-elle estimée , Ne valoit-elle point la peine d'estre aimée ? Inhabile au plaisir , n'avoit-elle dequoy? Estoit-elle trop laide , ou trop belle pour moy? Ha ! cruel souvenir ! cependant je Fay eue Impuissant que je suis, en mes bras toute nue ,

* Cette pièce est imitée d'Ovide, livre m des Amours , élégie VII, qui coiTimence ainsi : At non formosa est, etc. On ne rapportera point ici les vers d'Ovide , parce qu'ils sont trop licencieux. Elle fut publiée pour la première fois dans l'édition de i6i3, qui fut l'année de la mort de Régnier, mais elle fut imprimée sur une copie très défectueuse, comme on le verra dans les remarques, ce qui fait présumer que la copie étoit d'une main étrangère et ignorante, et que l'auteur, peut-être prévenu par la mort, n'avoit point vu les épreuves. Une petite pièce en stances sur le même sujet, et commençant par ce vers ,

Un jour le malheureux Lysandre ,

a été attribuée faussement à Pierre Corneille. Elle se trouve dans les œuvres de Cantenac, et elle est de cet auteur.

Et n'ay peu, le voulant tous deux également , Contenter nos désirs en ce contentement. Au surplus , à ma honte. Amour, que te diray-je? Elle mit en mon col ses bras plus Mancs que neige , Et sa langue mou cœur par ma bouche embrasa , Bref, tout ce qu'ose Amour, ma déesse Tosa*; Me suggérant la manne en sa lévrc amassée , Sa cuisse se tenait eu la mienne enlassée , Les veux luy petilloient d'un désir langoureux , Et son ame exhalloit maint soupir amoureux, Sa langue, en begavant, d'une façon mignarde, Me disoit: mais, mon cœur, qu'est-ce qui vous retarde? N'aurois-je point en moy quelque chose qui peust Offenser vos désirs , ou bien qui vous dépleust ? Ma grâce, ma façon, ha ! Dieu, ne vous plaist-clle? Quoi ! n'ay-je assez d'amour, où ne suis-je assez belle? Cependant , de la main animant ses discours , Je trompois, impuissant, sa flamme, et mes amours; Et comme un tronc de bois , charge lourde et pesante, Je n'avois rien en moy de personne vivante. Mes membres languissans, perclus, et refroidis, Par ses attouchemens n'étoient moins engourdis. Mais quoy! que deviendrai-je en l'extrcsme vieillesse. Puisque je suis rétif au fort de ma jeunesse^? Et si , las * ! je ne puis et jeune et vigoureux

* Il y a grande apparence que ce vers n'est pas de Régnier. Dans la première édition, faite en i6i3 , il nianquoit ici un vers qui n'avoit point été rétabli dans les éditions suivantes, et ce n'a été que dans celle de i64a qu'on a rempli cette lacune par le vers dont il s'agit.

^ Ce vers a encore été inséré dans l'édition de 1642 à la place de celui de Régnier, qui manquoit dans toutes les éditions précédentes.

* Las! pour hélas ! Le vers auroit été plus harmonieux, et

Savourer la douceur du plaisir amoureux? Ha ! j'en rougis de honte , et dépite mon âge , Age de peu de force , et de peu de courage , Qui ne me permet pas en cest accouplement , Donner ce qu'en amour peut donner un amant. Car , Dieux ! ceste beauté par mon défaut trompée , Se leva le matin de ses larmes trempée , Que l'amour de dépit écouloit par ses yeux , Ressemblant à l'Aurore, alors qu'ouvrant les cieux, Elle sort de son lit^, hargneuse® et dépitée. D'avoir , sans un baiser , consommé la nuitée; Quand , baignant tendrement la terre de ses pleurs , De chagrin et d'amour elle enjette ^ ses fleurs.

Pour flatter mon deffaut, mais que me sert la gloire*, De mon amour passée iuutile mémoire ; Quand aimant ardemment, et ardemment aimé , Tant plus je combattois , plus j'estois animé : Guerrier infatigable en ce doux exercice, Par dix ou douze fois je rentrois en la lice . Où vaillant et adroit , après avoir brisé ^, Des chevaliers d'amour j'étois le plus prisé? Mais de cest accident je fais un mauvais conte ,

exempt de l'équivoque que font ces mots : et si las , s'il avoit été ainsi tourné : Hélas ! si je ne puis.

* Les poêles ont feint que, Tilhon, mari de l'Aurore, étant fort âgé, cette déesse se levoit tous les matins avant le jour.

* Hargneuse.] Les nouvelles éditions, depuis 1642, ont substitué honteuse à hargneuse , terme bas et populaire.

' Enjette^ du verbe composé enjettery(\m est hors d'usage, et dont nous n'avons retenu que le simple, jeter.

® Mais que me sert la gloire.] Dans l'édition de i643 on a mis: de quoy me sert la gloire, correction qui a été adoptée par toutes les éditions suivantes.

* Après avoir brisé.] Il faut sous-entendre plusieurs lances.

Si mon honneur passé m'est ores une honte ^^ ; Et si le souvenir trop prompt de m'outrager , Par le plaisir receu ne me peut soulager.

0 ciel ! il falloit bien qu'ensorcelé je feusse , Ou trop ardent d'amour, que je ne m'apperceusse , Que l'œil d'un envieux** nos desseins empeschoit. Et sur mon corps perclus son venim espanchoit ! Mais qui pourroit atteindre au point de son mérite? Yen que toute grandeur pour elle est trop petite , Si par l'égal , ce charme a force contre nous , Autre que Jupiter n'en peut estre jaloux. Luy seul , comme envieux d'une chose si belle , Par l'émulation seroit seul digne d'elle. Hé quoy, là haut au ciel mets-tu les armes bas? Amoureux Jupiter, que ne viens-tu ça-bas Jouir d'une beauté sur les autres aimable? Assez de tes amours n'a caqueté la fable. C'est ores que tu dois , en amour vif et promt ; Te mettre encore un coup les armes sur le front**; Cacher ta déité dessous un blanc plumage*^; Prendre le feint semblant d'un satyre sauvage , D'un serpent , d'un cocu** ; et te répandre encor , Alambiqué d'amour, en grosses gouttes d'or; Et puisque sa faveur, à raoy seul octroyée, Indigne que je suis , fust si mal employée ,

*•* M'est ores une honte.] Édition de i64a et suivantes, maintenant est ma honte.

*^ Envieux.] Dans la première édition , de i6i3 , on lisoit ennuieux^ faute qui avoit été répétée six vers plus loin.

** Jupiter prit la figure d'un taureau pour enlever Europe.

*2 II se changea en cygne pour tromper Léda , femme de Tyndare.

** Autres métamorphoses de Jupiter, qui sont décrites dans Ovide , livre vi , vers loi et suiv.

Faveur qui de mortel m'eust fait égal aux dieux , Si le ciel n'eust esté sur mon bien envieux !

Mais encor tout bouillant en mes fiâmes premières, De quels vœuz redoublez, et de quelles prières Iray-je derechef les dieux sollicitant , Si d'un bien-fait nouveau j'en attendois autant? Si mes deffauts passez leurs beautez^^mescontentent, Et si de leurs bienfaicts je croy qu'ils se repentent?

Or quand je pense, ô dieux ! quel bien m'est ad-

[venu, Avoir veu dans un lit ses beaux membres à nu , La tenir languissante entre mes bras couchée , De mcsme affection lavoir estre touchée, Me baiser haletant d'amour et de désir , Par ses chatouillemens réveiller le plaisir? Ha dieux ! ce sont des traits si sensibles aux âmes , Qu'ils pouroient l'Amour mesme eschauffer de leurs

fiâmes , Si plus froid que la mort ils ne m'eussent trouvé , Des mystères d'amour amant trop réprouvé , Je l'avois , cependant, vive d'amour extresme ; Mais si je Feus ainsi, elle ne m'eusl de mesme; 0 malheur ! et de moy elle n'eust seulement Que des baisers d'un frère , et non pas d'un amant. En vain, cent et cent fois, je m'efforce a luy plaire, Non plus qu'à mon désir je n'y puis satisfaire ; Et la honte, pour lors, qui me saisit le cœur. Pour m'achever de peindre, estcignit ma vigueur.

Comme elle recognut, femme mal-satisfaite, Quelle perdoit son temps, du lict elle se jette , Prend sa Juppé , se lace , et puis en se mocquant, D'un ris et de ces mots elle m'alla piquant :

*^ Beaulez.] Bontez paroîlroit plus juste.

Non, si j'estois lascive, ou d'amour occupée *®, Je me pourois fascher d'avoir esté trompée ; Mais puisque mon désir n'est si vif, ny si chaud, Mon tiède natiu-el m'oblige à ton défaut. Mon amour satisfaicte ayme ton impuissance. Et tire de ta faute assez de récompence , Qui tousjours dilayant , m'a fait, par le désir, Esbaltre plus long-temps à l'ombre du plaisir.

Mais estant la douceur par l'effort divertie, La fureur à la fin rompit sa modestie ; Et dit en esclatant : pourquoy me trompes-tu ? Ton impudence à tort a vanté ta vertu *". Si en d'autres amours ta vigueur s'est usée , Quel honneur reçois-tu de m'avoir abusée ?

Assez d'autres propos le despit luy dictoit Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. Enfin , voulant cacher ma honte et sa colère , Elle couvrit son front d'une meilleure chère ;

*** Ce vers et les sept suivants sont une paraphrase du commencement de la lettre de Circé à Polyaenos , dans Pétrone : « Si libidinosa essem, quererer decepta : nunc etiam languori tuo gratias ago. In umbra voluptatis diutius lusi. »

*' Ce qui suit est imité de la réponse de Polyaeuos à Circé : « Fateor me, Domina, ssepe peccasse : nam et homo sum, et adhuc juvenis; nunquam tamen ante hune diem usque ad morteni deliqui. Habes confitentem reum. Quidquid jusseris, *merui. Proditionem feci, hominem occidi, templum violavi. In haec faciuora quaere supplicium. Sive occidere placel, ferro mec venio : sive verberibus contenta es, curro nudus ad Dominam. lllud ununi mémento : non me, sed instrumenta peccasse. Paratus miles arma non habui. Quis hoc turbaverit, nescio : forsitan animus antecessit corporis moram. Forsitan dura omnia concupisco,voluptatemtemporeconsummavi. Non invenio quod feci.... Summa tamen excusalionis meae, haec est : placebo tibi , si me culpam emendare permiseris. 0

Se conseille au miroir , ses femmes appela , Et se lavant les mains, le faict dissimula.

Belle, dont la beauté si digne d'estre aymée , Eust rendu des plus morts la froideur enflamée , Je confesse ma honte, et, de regret touché. Par les pleurs que j'espands j'accuse mon péché : Péché d'autant plus grand, que grande est ma jeu- Si homme j'ay failly,pardonnez-moy, déesse, [nessc. J'avoue estre fort grand le crime que j'ay fait, Pourtant jusqu'à la mort, si n'avoy-je forfait, Si ce n'est à présent^; qu'à vos pieds je me jette ; Que ma confession vous rende satisfaicte. Je suis digne des maux que vous me prescrirez. J'ay meurtry , j'ay volé, j'ay des vœuz parjurez, Trahy les dieux bénins. Inventez à ces vices **, Comme estranges forfaicts , des estranges supplices , 0 beauté, faictes en tout ainsi qu'il vous plaist. Si vous me commandez, à mourir je suis prest. La mort me sera douce , et d'autant plus encore Si je meurs de la main de celle que j'adore. Avant qu'en venir là, au moins souvenez-vous Que mes armes, non moy, causent vostre courroux. Que champion d'amour entré dedans la Jice, Je n'eus assez d'haleine à si grand exercice ; Que je ne suis chasseur jadis tant apj)rou\é. Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé. Mais d'où viendroit ceci? seroit ce point, maîtresse , Que mon esprit, du corps précedast la paresse?

*^ Dans toutes les éditions avant celle de 1643 , ce vers étoit ainsi :

Trahy les dieux : venins , inventez à ces vices ;

aute grossière, qui fait comprendre à quel point la première copie étoit corrompue.

Ou que, par le désir trop prompt et violent, J'allasse, avec le temps, le plaisir consommant? Pour moy, je n'en sçay rien ; en ce fait tout m'abuse, Mais enfin, ô beauté, recevez pour excuse *^, S'il vous plaist derechef que je rentre en l'assaut, J^espere avec usure amender mon deflfaut.

*^ Pour excuse.] Édition de i64a et suivantes, mon excuse. L'une et Tautre leçon peuvent être admises.

rhomme s'oppose en vain contre la destinée, kTel a dompté sur mer la tempeste obstinée, 'Qui, deceu dans le port esprouve en un in-

[stant

Des accidens humains le revers inconstant, Qui le jette au danger, lors que moins il y pense. Ores, à mes dépens j'en fais Texpérience : Moy, qui tremblant encor du naufrage passé. Du bris de mon navire au rivage amassé , Bastissois un autel aux dieux légers des ondes ; Jurant mesme la mer, et ses vagues profondes. Instruit à mes despens, et prudent au danger. Que je me garderois de croire de léger : Sçacliant qu'injustement il se plaint de Torage, Qui remontant sur mer fait un second naufrage. Cependant ay-je à peine essuyé mes cheveux. Et payé dans le port l'offrande de mes vœux , Que d'un nouveau désir le courant me transporte , Et n'ay pour l'arrester la raison assez forte. Par un destin secret mon cœur s'y voit contraint. Et par un si doux nœud si doucement estreint , Que, me trouvant épris d'une ardeur si parfaite , Trop heureux en mon mal, je bénis ma défaite.

Cette élégie fut composée pour Henri lY.

Et me sens glorieux, en un si beau tourment

De voir que ma grandeur serve si dignement.

Changement bien étrange en une amour si belle î

Moy, qui rangeois au joug la terre universelle ;

Dont le nom glorieux aux astres eslevé ,

Dans le cœur des mortels par vertu s'est gravé ,

Qui fis de ma valeur le hazard tributaire,

A qui rien , fors l'amour, ne pût estre contraire,

Qui commande par tout, indomptable en pouvoir ,

Qui sçay donner des loix , et non les recevoir :

Je me vois prisonnier aux fers d'un jeune maistre.

Où je languis esclave, et fais gloire de l'estre;

Et sont à le servir tous mes vœux obligez,

Mes palmes , mes lauriers en myrthes sont changez ,

Qui , servant de trophée aux beautez que j'adore ,

Font, en si beau sujet, que ma perte m'honore.

Vous, qui dès le berceau de bon œil me voyez, Qui du troisième ciel mes destins envoyez^. Belle et sainte planette, astre de ma naissance , Mon bonheur plus parfait, mon heureuse influence , Dont la douceur préside aux douces passions , Vénus, prenez pitié de mes affections ; Soyez-moy favorable , et faites à cette heure , Plustost que découvrir mon amour, que je meure : Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret. Qu'il ne vécut jamais un amant si discret; Et qu'amoureux constant, en un si beau martyre. Mon trépas seulement mon amour puisse dire.

Ha , que la passion me fait bien discourir ! Non, non, un mal qui plaist ne fait jamais mourir.

2 L'auteur apostrophe Vénus , qui est la troisième des planètes.

Dieux! que puis-je donc faire au mal qui me tour- La patience est foible, et Tamour violente; [mente? Et me voulant contraindre en si grande rigueur , Ma plainte se dérobe, et m'échape du cœur. Semblable à cet enfant, que la mère en colère Après un châtiment veut forcer à se taire? Il s'efforce de crainte à ne point soupirer , A grand peine ose-t-il son haleine tirer : Mais nonobstant l'effort, dolent en son courage , Les sanglots , à la fin, débouchent le passage : S'abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs, Et faut que son respect défère à ses douleurs. De mesme, je m'efforce au tourment qui me tue. En vain de le cacher mon respect s'évertue : Mon mal, comme un torrent, pour un temps retenu, Renversant tout obstacle, est plus fier devenu,

Or puis que ma douleur n'a pouvoir de se taire , Et qu'il n'est ny désert, ny rocher solitaire , A qui de mon secret je m'osasse fier; Et que jusqu'à ce point je me dois oublier Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte , A vous seule, en pleurant, j'adresse ma complainte. Aussi puisque vostre œil m'a tout seul asservy , C'est raison que luy seul voye comme je vy : Qu'il voye que ma peine est d'autant plus cruelle , Que, seule en l'univers, je vous estime belle : Et si de mes discours vous entrez en courroux , Songez qu'ils sont en moy , mais qu'ils naissent de Et que ce seroit estre ingrate en vos défaites , [vous, Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.

Donc, beauté plus qu'humaine, objet de mes plai- Délices de mes yeux et de tous mes désirs , [sirs , Qui régnez sur les cœurs d'une contrainte aimable,

Pardonnez à mon mal, hélas ! tiop véritable; Et lisant dans mon cœur que valent vos attraits ; Le pouvoir de vos yeux , la force de vos traits , La preuve de ma foy, l'aigreur de mon martyre, Pardonnez à mes cris de l'avoir osé dire. Ne vous offencez point de mes justes clameurs , Et si, mourant d'amour, je vous dis que je meurs.

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