CONTRE UN AMOUREUX TRANSI
STANCES
ourquoy perdez-vous la parole , Aussi-tost que vous rencontrez Celle que vous idolâtrez , Devenant vous-mesme une idole ?
Vous estes là sans dire mot ,
Et ne faites rien que le sot.
Par la voix Amour vous suffoque , Si vos souspirs vont au devant; Autant en emporte le vent , Et vostre déesse s'en mocque :
Vous jugeant de mesme imparfaict De la parole et de Teffect.
Pensez-vous la rendre abatuë Sans vostre fait lui déceler?
Faire les doux yeux sans parler, C'est faire l'amour en tortue. La belle fait bien de garder Ce qui vaut bien le demander.
' Cette pièce ne parut qu'en 1616, après la mort de Régnier, et elle ne conteuoit que les cinq premières stances.
Voulez-vous, en la violence De vostre longue affection , Monstrer une discrétion?
Si on la voit par le silence , Un tableau d'amoureux transi Le peut bien faire tout ainsi.
Souffrir mille et mille traverses, N'en dire mot, prétendre moins, Donner ses tourments pour tesmoins De toutes ses peines diverses , Des coups n'estre point abatu ; C'est d'un asne avoir la vertu.
L'effort fait plus que le mérite', Car pour trop mériter un bien , Le plus souvent on n'en a rien ; Et dans l'amoureuse poursuite , Quelquesfois l'importunité Fait plus que la capacité.
J'approuve bien la modestie, Je hay les amans effrontez.
Evitons les extrémitez.
Mais des dames une partie , Comme estant sans élection , Juge en discours l'affection.
En discourant à sa maistresse , Que ne promet l'amant subtil ?
Car chacun , tant pauvre soit-il ,
^ Les sept stances suivantes furent ajoutées dans Tédition de 1643.
DIVERSES. aB5
Peut estre riche de promesse.
(( Les grands , les vignes , les amans
» Trompent tousj ours de leurs sermens. »
Mais vous ne trompez que vous mesme, En faisant le froid à dessein.
Je crois que vous n'estes pas sain :
Vous avez le visage blesme.
Où le front a tant de froideur , Le cœur n'a pas beaucoup d'ardeur.
Vostre belle , qui n'est pas lourde , Rit de ce que vous en croyez.
Qui vous void, pense que soyez Ou vous muet, ou elle sourde.
Parlez , elle vous oira bien ® ; Mais elle attend, et n'entend rien.
Elle attend d'un désir de femme , D'ouyr de vous quelques beaux mots.
Mais s'il est vray qu'à nos propos On reconnoist quelle est nostre ame ; Elle vous croit, à cette fois.
Manquer d'esprit comme de voix.
Qu'un honteux respect ne vous touche :
Fortune aime un audacieux.
Pensez , voyant Amour sans yeux , Mais non pas sans mains, ny sans bouche , Qu'après ceux qui font des présens , L'Amour est pour les bien-disans.
* Elle vous oira bien.] Édition de 1667 et suivantes, elle vous orra.