‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 23 sur 42 · COMPLAINTE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE

STANCES

,ous qui violentez nos volontez subjeltes , Oyez ce que je dis, voyez ce que vous

faites :

Plus vous la fermerez plus ferme elle sera, Plus vous la forcerez plus elle aura de force ,

** Mortellement blessé d'une flesche.]

Mortellement atteint d'une flèclie empennée.

La Fontaine , fable de l'Oiseau blessé cTune flèche. *>* Cette complainte est une sorte de concession que fit

Plus VOUS ramorlirez plus elle aura d'amorce , Plus elle endurera plus elle durera.

Cachez-la , serrez-la , tenez-la bien contraincte , L'attache de nos cœurs d'une amoureuse estraincte Nous couple beaucoup plus qu'elle ne nous desjoinct ; Nos corps sont désunis , nos âmes enlacées , Nos corps sont séparés et non point nos pensées : Nous sommes désunis et ne le sommes point.

Vous me faictes tirer profit de mon dommage ; En croissant mon tourment vous croissez mon cou- En me faisant du mal vous me faictes du bien ; [rage; Vous me rendez content me rendant misérable ; Sans vous estre obligé je vous suis redevable ; Vous me faictes beaucoup et ne me faictes rien,

Régnier au mauvais goût de son temps , pendant lequel plusieurs sortes de vers ridicules étoient encore en faveur. La première strophe et la troisième sont des exemples de ce qu'on nomnioit alors vers couronnés. Clément Marot en a composé de cette espèce :

Dieu des amours , d'amour me garde ; Me gardant , donne-moi honneur :

En me bien-heurant prends ta darde , En la prenant navre son cœur, etc.

La neuvième strophe est en vers rapportés. L'épitaphe de Clément Marot , par Jodelle , est de ce genre :

Quercy, la cour, le Piedmont , l'univers

Me fit , me tint , m'enterra , me cogneut , etc.

c'est-à-dire : Quercy me fit, la cour me tint , le Piémont m'enterra^ l'univers me connut.

Régnier éloit digne, par son talent , de mépriser de semblahles bagatelles , qui n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Il ne faut donc considérer ces stances que comme un ouvrage de sa jeunesse, dans lequel il aura voulu ,' peut-être , essayer ses forces dans ce genre d'escrime.

Ce n'est pas le moyen de me pouvoir distraire. L'ennemi se rend fort voyant son adversaire : Au fort de mon malheur je me roidis plus fort. Je mesure mes maux avecques ma constance : J'ai de la passion et de la patience : Je vis jusqu'à la mort, j'aime jusqu'à la mort.

Bandez-vous contre moi : que tout me soit con-

[traire Tous vos efforts sont vains : et quepouvez-vous faire? Je sens moins de rigueur que je n'ai de vigueur. Comme l'or se rafîne au milieu de la flamme Je despite ce feu où j'épure mon âme Et vais contre-carrant ma force et ma langueur.

Le palmier généreux, d'une constante gloire Tousjours s'opiniastre à gagner la victoire ; Qui ne se rend jamais à la mercy du poids , Le poids le fait plus fort , et l'effort le renforce , Et surchargeant sa charge ou renforce sa force. Il esleve le faix en eslevant son bois.

Et le fer refrappé sous les mains résonnantes Deffte des marteaux les secousses battantes , Est battu , comibattu et non pas abattu ; Ne craint beaucoup le coup , se rend impénétrable , Se rend , en endurant , plus fort et plus durable ; Et les coups redoublés redoublent sa vertu.

Par le contraire vent en soufflantes bouffées Le feu va ratisant ses ardeurs étouffées : 11 bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux , Murmure , gronde , craque à longues hallenées; Il tonne , estonne tout de flammes entonnées : Ce vent disputé bouffe et boulïit despileux.

Le faix , le coup , le vent, roidil , durcit , embraze L'arbre , le fer , le feu par antiperistaze * *. On me charge , on me bat , ou m'esvente souvent ; Roidissant , durcissant et bruslant en mon ame , Je fais comme la palme et le fer et la flamme Qui despite le faix et le coup et le vent.

Le faix de mes travaux esleve ma constance, Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance , Le vent de ma fortune attise mes désirs. Toi , pour qui je pastis , subject de mon attente , 0 ame de mon ame , sois contente et constante , Et joyeuse jouïs de mes tristes plaisirs.

Nos deux corps sont à toy, je ne suis plus que

d'ombre ; Nos âmes sont à toy , je ne sers que de nombre : Las ! puisque tu es tout et que je ne suis rien Je n'ay rien en t'ayant ou j'ay tout au contraire. Avoir et rien et tout, comme se peut-il faire ? C'est que j'ay tous les maux et je n'ay point de bien.

J'ay un ciel de désirs , un monde de tristesse. Un univers de maux , mille feux de détresse : J'ay un ciel de sanglots et une mer de pleurs ; J'ay mille jours d'ennuy, mille jours de disgrâce, Un printemps d'espérance et un hiver de glace , De souspirs un automne, un esté de chaleurs.

Clair soleil de mes yeux , si je n'ay ta lumière. Une aveugle nuée évite ma paupière,

** Le faix , Varhre.l Le faix roidit l'arbre, le coup durcit le fer, le vent embrase le feu.

Une pluye de pleurs découle de mes yeux. Les clairs éclairs d'amour, les esclats de sou foudre Enlrefendeut mes nuicts et m'écrasent en poudre : Quand j'entonne mes cris lors j'étonne les cieux.

Vous qui lisez ces vers , larmoyez tous mes larmes : Souspirez mes souspirs vous qui lisez mes carmes : Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux : Vos souspirs , mes souspirs animeront ma flamme ; Le feu s'esteint de l'eau et le souffle l'enflamme. Pleurez, pleurez toujours et ne souspirez plus.

Tout moite , tout venteux , je pleure , je souspire Pour , esteignant mon feu , amortir le martyre : Mais l'humeur est trop loing et le soufle trop près. Le feu s'esteint soudain , soudain il se renflanune. Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme Les vents de mes désirs les tarissent après.

La froide salamandre , au chaud antipathique , Met parmy le brasier sa froideur en pratique Et la bruslante ardeur n'y nuit que point ou peu. Je dure dans le feu comme la salamandre ; Le chaud ne la consomme , il ne me met en cendre , Elle ne craint la flamme et je ne crains le feu.

Mais elle est sans le mal et moy sans le remède. Moi extrêmement chaud, elle extrêmement froide : Si je porte mon feu elle porte son glas ; Loing ou près de la flamme elle ne craint la flamme ; Ou près ou loing du feu j'ay du feu dans mon ame ; Elle amortit son feu , moi je ne l'estcins pas.

Belle ame de mon corps , bel esprit de mon ame ,

Flamme de mon esprit et chaleur de ma flamme , J'ennuie tous les vifs , j'ennuie tous les morts. Ma vie , si tu veux , ne peut estre ravie , Veu que ta vie est plus la vie de ma vie Que ma vie n'est pas la vie de mon corps.

Je vis par et pour toy , ainsi que pour moy-mesme ; Tu vis par et pour toy, ainsi que pour toy-mesme : Nous n'avons qu'une vie et n'avons qu'un trespas. Je ne veux pas ta mort , je désire la mienne ; Mais ma mort est ta mort, et ma vie est la tienne ; Aussi je veux mourir et je ne le veux pas.

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