‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 6 sur 42 · A MONSIEUR LE MARQUIS DE COEUVRES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARQUIS DE COEUVRES

SATYRE m.

arquis , que doy-je faire en ceste incertitude? Dois-je, iasde courir, me remettre à Festude, Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau, Glaner ce que les Grecs ont de riche et de Reste de ces moissons que Ronsard et des Portes^ [beau; Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes , Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Esgallant leurs honneurs aux. honneurs du passé ? Ou si, continuant à courtiser mon maistre^, Je me dois jusqu'au bout d'espérance repaistre , Courtisan morfondu , frénétique et rcsveur,

' François Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, frère de la belle Gabrielle, duchesse de Beaufort, s'est rendu célèbre par ses ambassades , surtout par celle de Rome. Il fut fait maréchal de France en 16-24 > et depuis ce temps-là on le nomme le maréchal d'Estrées. Il mourut à Paris le 5 mai 1670, âgé d'environ cent ans.

2 Pierre de Ronsard et Philippe des Portes, poètes fameux. Ronsard, surnommé le prince des poètes françois, mort en i585, conserva long-temps une haute réputation, méritée à quelques titres, et dont Régnier offre ici la preuve. L'abbé des Portes étoit natif de Chartres et oncle de Régnier. 11 fut chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux de Cernay et d'Aurillac. Il mourut en 1606, possesseur d'une immense fortune.

Voyez la note 12 sur la satire 11 page 12.

SATYRE m. » 27

Portrait de la disgrâce et de la défaveur; Puis , saus avoir du bien , troublé de resverie , Mourir dessus un coffre ^ en une hostellerie , En Toscane, en Savoye^, ou dans quelque autre lieu, Sans pouvoir faire paix ou tresve avecques Dieu? Sans parler je t'entends : il faut suivre l'orage ; Aussi bien on ne peut où choisir avantage. Nous vivons à tastons , et dans ce monde icy Souvent avecq' travail on poursuit du soucy : Car les dieux courroussez contre la race humaine^, Ont mis avec les biens la sueur et la peine. Le monde est un berlan où tout est confondu : Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu , Ainsi qu'en une blanque où par bazard on tire, Et qui voudroit choisir souvent prendioit le pire. Tout despend du destin, qui, sans avoir esgard, Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais puis qu'il est ainsi que le sort nous emporte ,

■* Cette expression de mourir sur un coffre ^ pour indiquer une mort misérable, étoit en faveur du temps de Régnier. On en peut juger par cette épitaphe que Tristan THerniite, poète contemporain de notre auteur, composa pour lui-même :

Ebloui de l'éclat de la splendeur mondaine ,

Je me flattai toujours d'une espérance vaine ,

Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur.

Je me vis toujours pauvre et tâchai de paroitre ;

Je véquis dans la peine , attendant le bonheur,

Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.

^ Notre poète avoit passé par ces pays-là dans son voyage de Rome. Il y a apparence que cette satire ne fut faite qu'après son retour.

^ Caries dieux courroussez ] Ronsard avoit dit dans

son Boccage royal :

On dit que Prométhée . en pétrissant l'argile Dont il fit des humains l'essence trop fragile , Pour donner origine à nos premiers malheurs. Au lieu d'eau la trempa de sueurs et de pleurs.

Qui voudroit se bander contre une loy si forte? Suivons donc sa conduite en cet aveuglement. Qui peclie avecq' le ciel pèche honorablement. Car penser s'affranchir, c'est une resverie : La liberté par songe en la terre est chérie. Rien n'estlibre en ce monde, et chaque homme dépend, Comtes, princes , sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont icy bas esclaves ; Mais suivant ce qu'ils sont ils différent d'entraves ; Les uns les portent d'or, et les autres de fer : Mais n'en desplaise aux vieux , ny leur philosopher' , Ni tant de beaux escrits qu'on lit en leurs escoles , Pour s'affranchir l'esprit ne sont que des paroles.

Au joug nous sommes nez , et n'a jamais esté Homme qu'on ait veu vivre en plaine liberté.

En vain me retirant enclos en une estude , Penseroy-je laisser le joug de servitude ; Estant serf du désir d'aprendre et de sçavoir, Je ne ferois sinon que changer de devoir. C'est l'arrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit contrôler sa sagesse profonde.

Puis , que peut-il servir aux mortels icy bas , Marquis , d'estre sçavant ou de ne l'estre pas , Si la science pauvre , affreuse et mesprisée Sert au peuple de fable , aux plus gran 's de risée * ;

' Voici le mot philosopher pris dans raccei)tion inusitée aujourd'hui de connaissances en philosophie; c'est l'infinitif du verbe devenu substantif, comme savoir pris pour science Cette hardiesse ou cette licence de Régnier peut servir à interpréter le vers m de la satire u. (Voy. note 19, page 18.)

^ Notre poète a parodié ces deux vers dans le second discours au roi, vers m et ni.

La science à la table est des seigneurs prisée , Mais en chambre, Belleau , elle sert de risée.

J. du Bellay, sonnet à Remy Delleau,

Si les gens de latin des sots sont dénigrez , Et si Ton est docteur sans prendre ses degrez ? Pourvenqu'onsoitmorgantiqu'oubridesamoustaclie, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache, Qu'on parle barragoiiyn , et qu'on suive le vent^, En ce temps du jourd'huy l'on n'est que trop sçavant. Du siècle les mignons ***, fils delapoulleblanche**, Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche ; En crédit eslevez , ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoy, me diras-tu , il t'en faut autant faire :

^ Régnier a semé ses poésies de ces façons de parler populaires et passagères. Sorel l'en a repris dans ses remarques sur le livre xiv du Berger extravagant, p. 553: « Que si au » reste, dit-il, j'ay quelques proverbes, tous ceux qui par- » lent bien les disent aussi bien que moy. Que seroit ce donc » si je disois comme Renyer : C'est pour votre beau nez que cela » se fait; Vous parlez barragouin ; Vous nous faites des bonadiez; » Vous mentez par vostre gorge; Vous faites la figue aux autres; Je » réponds d'un ris de Saint-Médard ; Je suis parmi vous comme » un homme sans verd. Voilà les meilleurs mois de ce poète » salyrique ; mais je n'en voudrois pas user : car possible que » d'icy à dix ans l'on ne les entendra plus, et dès mainte- » nant il y a plusieurs personnes qui ne les entendent pas. »

Rabelais s'étoit déjà moqué ànbaragouin des savants de son temps, dans la rencontre que fit Pantagruel d'un écolier limousin. (Voyez liv. ir, chap. 6.)

"^^ Du temps de Régnier on disoit mignon pour favori : Les mignons du roy.

** Expression tirée du proverbe latin Gallinœ filius albœ, Jl'vén., satire xm, v. i4i. (Voyez les Adages d'Erasme, p. m. 67.)

Que le fils de la poule blanche , L'heureux seigneur d'Angerviliiers, etc.

dit l'abbé Regnier-Desmarais, dans une lettre à madame Desmarets. On entend par cette expression le fils d'une femme que l'on aime, et sur lequel on répand les faveurs que l'oa n'ose offrir à la mère.

3o SATYRE III.

Qui ose a peu souv eut la fortune contraire. Importune le Louvre et de jour et de nuict; Perds pour f assujettir et la table et le lict; Sois entrant^ ^, effronté, et sans cesse importune : En ce temps Timpudence esleve la fortune.

Il est vray , mais pourtant je ne suis point d'avis De desgager mes jours pour les rendre asservis , Et souz nn nouvel astre aller, nouveau pilotte , Conduire en autre mer mon navire qui flotte Entre Tespoir du bien et la peur du danger De froisser mon attente en ce bord estranger.

Car, pour dire le vray, c'est un pays estrange Où, comme un vray Prothée , à toute heure on se Où les loix, par respect sages humainement, [change, Confondent le loyer*^ avecq' le chastiment; Et pour un mesme fait, de mesme intelligence, L'un est justicié, l'autre aurarecompence**.

Car selon l'interest, le crédit ou l'appuy. Le crime se condamne et s'absout aujourd'huy. Je le dy sans confondre en ces aigres remarques La clémence du roy, le miroir des monarques, Qui plus grand de vertu, de cœur et de renom, S'est acquis de clément et la gloire et le nom.

*2 Entrant , hardi , entreprenant. Notre auteur emploie le même mot dans le 6« vers de la page suivante.

*^ Loyer, gages, salaire, récompense : de locare.

Il le fist secrétaire

Et thrésorier des finances royales Pour le loyer de ses vertus loyales.

Cl. Marot, Cimetière de Cotereuu.

** L'un est justicié, l'autre aurarecompence.]

Multi 'I

Conimiltunt eadem diverso crimina fato :

Ille crucem pretium sceleris tulit , hic diadenia.

JUVEN. sat. Xllt.

SATYRE III. 3i

Or, quant à ton conseil qu'à la cour je m'engage '^, Je nen ay pas l'esprit, non plus que le courage. Il faut trop de sçavoir et de civilité, Et, si j'ose en parler, trop de subtilité. Ce n'est pas mon humeur; je suis mélancolique. Je ne suis point entrant, ma façon est rustique ; Et le surnom de bon me va-t-on reprochant , D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre meschant.

Et puis, je ne sçaurois me forcer ny me feindi'e ; Trop libre en volonté, je ne me puis contraiudi'e ; Je ne sçaurois flatter, et ne sçay point comment Il faut se taire accort, ou parler faussement, Bénir les favoris de geste et de parrolles , Parler de leurs ayeux au jour'^ de Cerizolles, Des hauts faits de leur race, et comme ils ont aquis Ce titre avecq' honneur de ducs et de marquis.

Je n'ay point tant d'esprit pour tant de menterie; Je ne puis m'adonner à la cageollerie ; Selon les accidents, les humeurs ou les jours, Changer comme d'habits tous les mois de discours. Suivant mon naturel, je hay tout artifice, Je ne puis déguiser la vertu ni le vice. Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur, Dire : Pardieu, monsieur, je vous suis servitem-; Pour cent bonadiez*"^ s'arrester en la rue,

** Or, quant à ton conseil qu''à la cour je tn'engage.] Ce qui suit est imité de Juvénal, satire m, v. 4i •'

Quid Romae faciam? nientiri nescio. etc. (Voyez Martial, liv. iir, épit. 38 : Atria magna colam^ etc.)

*^ Au;oMrpour à la journée. Bataille fameuse, gagnée, en i545, par l'armée de François I^""^ commandée par le duc d'Engbien, sur celle de l'empereur Charles-Quint. Les Latins disoient aussi dies ^oViX journée ^ ou bataille,

*' Bonadiez. Mot francisé, du latin bona dies , bon jour. On

Faire sus Tun des pieds en la sale la grue, Entendre un marjollct*^ qui dit avecq' mespris : Ainsi qu'asnes, ces gens sont tous vestus de gris, Ces autres verdelets aux perroquets ressemblent. Et ceux cy mal peignez devant les dames tremblent: Puis au partir de là , comme tourne le vent, Avecques un bonjour amis comme devant.

Je n'entends point le cours du ciel , ny des pla- Je ne sçay deviner les affaires secrètes, [netes*^, Connoistre un bon visage, et juger si le cœur. Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point moqueur. De porter un poullet^^ je n'ai la suffisance,

fait aussi ce mot bonadiez de trois syllabes : c'est pourquoi, dans Tédition de 1642 et dans les éditions suivantes, on a mis : Et pour cent bonadiez. Le même mot, réduit à trois syllabes, avait été employé dans le testament de Patelin : Quand on me disoit bonadies. Rabelais, liv. i, chap. 19, fait dire h. Janotus de Bragmardo mnad/Mpour bonadies, et il le fait dire ainsi pour charger le ridicule de la harangue latine qu'il met dans la bouche de cet orateur, ou pour se moquer de la prononciation vicieuse qui régnoit dans les écoles , comme l'a conjecturé le commentateur de Rabelais.

** Marjollety petit maître parfumé de marjolaine. C'est ainsi que le peuple a fait muscadin , de musc, et que l'on dit encore, dans le même sens, un muguet.

La Fontaine a employé l'expression de marjollet dans son conte des Lunettes.

*^ Je n'entends point le cours du ciel, ny des planètes.]

Motus

Astrorum ignoro.

Jlven. sat. III.

'^ Poullet, billet doux, lettre d'amour.

.... Ferre ad nuptam quae mittit adulter, Quae mandat, noruut alii.

JCVEN. sat. III.

On lit dans le Glossaire bourguignon ^ au mot poulô^ que /joM^e/ , en ce sens-là , n'a guère été en usage parmi nous que depuis 1610 jusqu'à 1670 tout au plus; mais nous trouvons des exemples un peu plus anciens de ce mot :

Je ne suis point adroit, je n'ay point d'éloquence Pour colorer un fait, ou destourner la foy, Prouyer qu'un grand amour n'est suject à la loy. Suborner par discoui's une femme coquette , Luy conter des chansons de Jeanne, et de Paquette ^* , Desbaucher une fille, et par vives raisons Luy monstrer comme amour fait les bonnes maisons, Les maintient, les esleve, et propice aux plus belles En honneur les avance, et les fait damoyselles ; Que c'est pour leur beau nez que se font les ballets: Qu'elles sont le subject des vers et des poullets; Que leur nom retentit dans les airs que Ton chante : Qu'elles ont à leur suite une trouppe béante De langoureux transis ; et pour le faire court, Dire qu'il n'est rien tel qu'aymer les gens de court : \llegant maint exemple en ce siècle où nous sommes, Qu'il n'est rien si facile à prendre que les hommes ; Et qu'on ne s'enquiert plus s'elle a fait le pourquoy, Pourveu qu'elle soit riche, et qu'elle ait biendequoy. Quand elle auioit suivy le camp à la Rochelle**, S'elle'^ a force ducats elle est toute pucelle. L'honneur estropié, languissant, et perclus,

car on fait dire à Henri IV, en 1697 , que mademoiselle de Guise, sa nièce, « aimoit bien autant les poulets en papier qu'en fricassée ». Mémoires de Sully, part. 11, p. 114. Et alors onappeloit porte-poulet un entremetteur d'amour. Ibid., t. 11, chap. 8a, p. a48.

** Façon de parler populaire, pour marquer les discours que Ton tient du tiers et du quart.

** Quand elle auroii suivi le camp à La Rochelle. ] Les calvinistes s'étani emparés de La Rochelle, cette ville fut assiégée en 1573 par Henri, duc d'Anjou, frère du roi Charles IX; mais Henri, ayant été appelé à la couronne de Pologne, abandonna ce siège.

*3 S'elle pour si elle , par élision.

NVst plus rien qu'un idole en qui Ton ne croit plus.

Or pour dire cecy il faut force mislère ; Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Il est vray que ceux-là qui n'ont pas tant d'esprit, Peuvent mettre en papier leur dire par escrit ; Et rendre, par leurs vers, leur muse maquerelle; Mais, pour dire le vray, je n'en ay la cervelle.

Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos, Perdre pour un sonnet, et sommeil, et repos. Puis ma muse est trop chaste**, et j'ay trop de cou- Et ne puis pour autruy façonner un ouvrage, [rage, Pour moy j'ai de la court autant comme il m'en faut : Le vol de mon dessein ne s'estend point si haut : De peu je suis content, encore que mon maistre S'il hiy plaisoit un jour mon travail reconnoistre Peut autant qu'autre prince, et a trop de moyen D'eslever ma fortune et me faire du bien. Ainsi que sa nature, à la vertu facile. Promet que mon labeur ne doit estre inutile , Et qu'il doit quelque jour, mal-gré le sort cuisant, Mon service honorer d'un honnestc presant, Honneste, et convenable à ma basse fortune , Qui n'abaye, et n'aspire, ainsi que la commune, Après l'or du Pérou ; ny ne tend aux honneurs Que Rome départit aux vertus des seigneurs. Que me sert de m'asseoir le premier à la table, Si la faim d'en avoir me rend insatiable?

** Puis ma muse est trop chaste...] On ne s'altendoit guère à trouver ce vers sous la plume de Régnier. Cependant on ne peut en conclure que notre auteur fût de mauvaise foi ; il est vrai que la pudeur est offensée aujourd'hui des rimes cyniques qu'il paroît rechercher avec complaisance, mais on étoit de son temps moins délicat sur l'expression.

Et si le faix léger d'une double evesché*^ Me rendant moins contant me rend plus empesché ? Si la gloire et la charge à la peine adonnée Rend souz l'ambition mon ame infortunée? Et quand la servitude a pris Thomjne au colet, J'estime que le prince est moins que son valet. C'est pourquoy je ne tends à fortune si grande : Loin de l'ambition, la raison me commande ; Et ne prétende avoir autre chose sinon Qu'un simple bénéfice, et quelque peu de nom : Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance, Et de m'osler mon bien que l'on ait conscience.

Alors vrayment heureux, les livres feuilletant, Je rendi'ois mon desii*, et mon esprit contant, Car sans le revenu Testude nous abuse.

Et le corps ne se paist aux banquets de la muse. Ses mets sont de sçavoir discourir par raison, Comme l'ame se meut un temps en sa prison ; Et comme délivrée elle monte divine Au ciel. Heu de son estre, et de son origine ; Comme le ciel mobile, estemel en son cours, Fait les siècles, les ans, et les mois, et les jours, Comme aux quatre éléments, les matières encloses, Donnent, comme la mort , la vie à toutes choses. Comme premièrement les hommes dispersez.

Furent par l'armonie en troupes amassez,

-* Allusion à ces vers de Ronsard, adressés au ministre de Mont-Dieu :

Or sus, mon frère en Christ, tu dis que je suis prêtre ; J'atteste l'Eternel que je le voudrois être , Et d'avoir tout le dos et le chef empêché Dessous la pesanteur d'une bonne évôché.

Aujourd'hui évêché est du genre masculin. (Voyez la remarque 26 sur la satyre 11, page ai.)

Et comme la malice en leur ame glissée, Troubla de nos ayeux l'innocente pensée ; D'où nasquirent les loix, les bourgs, et les citez, Pour servir de gourmette à leiu's meschancetez ; Comme ils furent en fin réduits sous un empire, Et beaucoup d'autres plats^^qui seroientlongs àdire; Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait; Mai'quis, tu n'en serois plus gras, ny plus refait. Car c'est une viande en esprit consommée , Légère à l'estomach, ainsi que la fumée, [sçavoir î Sçais tu , pour sçavoir bien , ce qu'il nous faut C'est s'affiner le goust de cognoistre et de voir. Apprendre dans le monde, et lire dans la vie. D'autres secrets plus fins que de philosophie ; Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit. Or entends à ce point ce qu'un Grec en escrit^' : Jadis un loup , dit-il, que la faim espoinçonne. Sortant hors de son fort rencontre une lionne ^^,

'^^ Et beaucoup d'autres faits^ dans l'édition de 1643 et dans les suivantes.

*^ Régnier suppose que cette fable étoil originairement grecque, parce que les fables le sont presque toutes. Celle-ci pourtant n'est pas du nombre, autant qu'on en peut juger par les citations que Ménage a curieusement ramassées là-dessus, pages 9 et 34 de ses Modi di dire^ à la fin de ses Origines ttaliennes, édition de Genève, où il cite trois auteurs italiens qui ont raconté cette fable chacun à leur manière ; ce qui fait comprendre que Régnier, étant à Rome , l'avoit pu lire dans leurs écrits. Ces trois auteurs sont celui du fiovelliere antico, uovella 91; Stefano Guazzo, dans ses Dialogues; et Scipione Ammirato, dans ses Proverbes.

*^ Selon les trois auteurs italiens qu'on vient de citer, les acteurs de cette fable sont le renard , le loup et le mulet. La Fontaine, qui l'a mise en vers françois, liv. v, fable 8, introduit le cheval et le loup. Elle est aussi d'une autre manière » sous le nom du renard , du loup et du cheval , dans

Rugissante à l'abort, et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu elle avoit au dedans. Furieuse elle approche , et le loup qui Tadvise, D'un langage flateur luy parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort, Le petit cède au graud , et le foLble au plus fort-^.

Luy, di-je , qui craignoit que faute d'autre proye^ La beste l'attaquast , ses ruses il employé. Mais en fin le hazard si bien le secourut, Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos , croyant la table preste , Et s'approchent tous deux assez près de la beste. Le loup qui la cognoist , malin , et deffiant , Luy regardant aux pieds , luy parloit en riant : D'où es-tu ? qui es-tu ? quelle est ta nourriture ^^, . Ta race , ta maison , ton maistre , ta nature ? Le mulet estonné de ce nouveau discours , De peur ingénieux , aux ruses eut recours ; Et comme les Normans , sans lui respondre, voire ^* : Compère, ce dit-iP*, je n'ay point de mémoire.

le recueil imprimé chez Barbin eu 1694, liv. vu, fable 17 Ménage Ta tournée en vers latins dans ses Modi di dire, p. 34. — Espoinçonne, aiguillonne.

'^ La Fontaine , dans la fable du loup et de l'agneau :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

3" Nourriture , pour éducation , se dit encore dans quelques unes de nos provinces.

^* Voire.] Le mulet lui répondit en Normand. Voire est un adverbe affirmatif fort usité en Normandie, qui signifie vraiment.

•''* Compère, ce dit-il...] C'est ainsi qu'il faut lire suivant l'édition de 1608. On avait mis : Et comme, ce dit-il ^ dans toutes les éditions suivantes avant celle de 164a, ce qui est une faute d'autant plus grossière , qu'il y auroit trois vers de

Et comme sans esprit ma grand mère me vit , Sans m'en dire autre chose au pied me Tescrivit.

Lors il levé la jambe au jarret ramassée ; Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée , Se tenant suspendu sur les pieds en avant. Le loup qui l'aperçoit , se levé de devant , S'excusant de ne lire, avecq' ceste paroUe , Que les loups de son temps n'alloient point à l'écolle. Quand la chaude lionne , à qui l'ardente faim Alloit précipitant la rage et le dessein , S'approche , plus sçavante , en volonté de lire ^^. Le mulet prend le temps , et du grand coup qu'il tire , Luy enfonce la teste , et d'une autre façon Qu'elle ne sçavoit point, lui aprit sa leçon.

Alors le loup s'enfuit voyant la beste morte ; Et de son ignorance ainsi se reconforte : N'en desplaise aux docteurs , Cordeliers , Jacobins , Pardieu, les plus grands clercs ne sont pas les plus

[fi:

ns".

suite qui commenceroient par et comme. Dans celle de i645 : If ci* comment^ ce dit-il.

33 Les trois auteurs italiens cités dans la note a 7 ajoutent que le loup crut que les clous attachés au fer du mulet étoient des lettres.

3* Ce vers est composé de monosyllabes. II est proverbial, et on l'exprime par ce mauvais latin : Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Rabelais, liv. i, ch. 3g. Autrefois clerc signifioit un homme de lettres, parce qu'il n'y avoit que les gens d'église qui sussent quelque chose. Les ïtaliens ont un proverbe semblable : Tutti qvei ch'hanno let-^ terCf von son' savi. (Voyez la note 9 sur la satire xiii.)

SATYTxE IV. 39

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