‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 7 sur 42 · A MONSIEUR MOTIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MOTIN

otin,lamuseestmorte,ouIafaveurpourelle.

En vaiu dessus Parnasse Apollon ou appelle, En vain par le veiller on acquiert du sçavoii% Si fortune s'en mocque, et s'on^ ne peut avoir Ny honneur, ny crédit, non plus que si nos peines Estoient fables du peuple inutiles et vaines. Or va , romps-toi la teste , et de jour et de iiuict Pallis^ dessus un livre , à Fappetit d'un bruict

* Pien-e Molin, de la ville de Bourges, étoit des amis de l'auteur. On a imprimé les poésies de Motin , dans divers recueils, avec celles de Malherbe, de Maynard, de Racan , etc. Balzac, lettre 5 du livre xxii , fait mention de certains vers latins du P. Teron , jésuite , qu'Henri IV ordonna à Motin de traduire. Boileau parle de Motin comme d'un poète trèsfroid ;

J'aime mieux Bergerac , et sa burlesque audace , Que ces vers où Motin se morfond et nous glace.

Art poétique, diaiatiy.

* S'on , sorte d'élision et de construction que se permettoient nos anciens poètes pour si on ou si l'on.

^ Pallis , lisez pâlis.

Juvat impailcscere chartis.

Perse, sat.v.

Après cela, docteur, va pâlir sur la Bible.

BoiLEAC , sat. vu.

4o SATYRE IV.

Qui nous honore après que nous sommes souz terre* :

Et de te voir paré de trois brins de lierre ^ :

Conmie s'il importoit , estans ombres là bas ,

Que nostre nom vescust ou qu'il ne vescust pas.

Honneur hors de saison , inutile mérite ,

Qui vivants nous trahit , et qui morts ne profite ,

Sans soin de l'avenir je te laisse le bien

Qui vient à contre-poil alors qu'on ne sent rien ;

Puis que vivant icy de nous on ne fait conte ,

Et que nostre vertu engendre notre honte.

Doncq' par d'autres moyens à la cour familiers , Par vice , ou par vertu , acquérons des lauriers ; Puis qu'en ce monde icy on n'en fait différence , Et que souvent par l'un , l'autre a sa récompense. Aprenons à mentir, mais d'une autre façon Que ne fait Calliope , ombrageant sa chanson Du voile d'une fable , afin que son mystère Ne soit ouvert à tous , ny cognu du vulgaire.

Apprenons à mentir, nos propos desguiser, A trahir nos amis , nos ennemis baiser, Faire la cour aux grands , et dans leurs antichambres , Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres, Sans oser ny cracher, ny toussii*, ny s'asseoir. Et nous couchant au jour, leur donner le bon-soir. Car puis que la fortune aveuglément dispose De tout , peut estre en fin aurons nous quelque chose Qui pourra destourner l'ingratte adversité , Par un bien incertain à tastons débité :

* Qui nous honore après que nous sommes souz terre : Cineri gloria sera venit.

Martial,!.

^ La couronne de lierre étoit donnée aux poètes. Prima fercs hederae victricis praemia.

Horace, liv. i.

Comme ces courtisans qui s'en faisant accroire , N'ont point d'autre vertu sinon de dire , voirez- Or laissons doncq' la muse , Apollon , et ses vers , Laissons le luth , la lyre , et ces outils divers , Dont Apollon nous flatte : ingratte frénésie ! Puis que pauvre et quaymande ' on voit la poésie , Oii j'ai par tant de nuicts mon travail occupé. Mais quoy ? je te pai'donne , et si tu m'as trompé , La honte en soit au siècle , où vivant d'âge en âge Mon exemple rendra quelqu'autre esprit plus sage.

Mais pour moy, mon amy, je suis fort mal payé , D'avoir suivy cet art. Si j'eusse estudié^, Jeune , laborieux sur un banc à l'escole , Galien, Hipocrate, ouJason, ou Bartole, Une cornette au coP debout dans un parquet, A tort et à travers je vendrois mon caquet*^ : Ou bien tastant le poulx , le ventre et la poitrine , l'aurois un beau teston ** pour juger d'une urine ;

^ Voire ^ vraiment. Expression d'approbation, d'admiration.

' Quaymande...] Édition de 1608, quémande. On écrit cai~ mandCy de caimander. formé du latin mendicare , par transposition de lettres : mendier.

^ Si j'eusse estudié.] Hémistiche de Villon.

^ On a appelé cornette le chaperon que les docteurs et les avocats portoient autrefois sur leur tête ; dans la suite on le mit autour du cou, comme le dit notre auteur, et maintenant on le porte sur l'épaule. Ce mot de cornette lui est venu de ce que ses extrémités formoient deux petites cornes.

^^ Je vendrois mon caquet.]

Hic clamosi rabiosa fori

Jurgia vendens. Senec.

** Teston , ancienne monnoie de France qu'on a commencé à fabriquer sous le règne de Louis XII , et qui fut abolie en 1675, par Henri III. EUevaloit environ quinze sous, et étoi;

Et me prenant au nez, loucher** dans un bassiu, Des ragousts qu'un malade offre à son médecin ; En dire mon advis , former une ordonnance , D'un réchape s'il peut , puis d'une révérence , Contre-faire l'honneste , et quand viendioit au point» Dire , en serrant la main , dame il n'en falloit point * ^ .

Il est vray que le ciel , qui me regarda naistre , S'est de mon jugement tousjours rendu le maistie ; Et bien que, jeune enfant, mon père me tansast**, Et de verges souvent mes chansons menassast. Me disant de despit , et bouffy de colère : Badin , quitte ces vers , et que penses-tu faire ? La muse est inutile ; et si ton oncle *^ a sceu S'avancer par cet art, tu t'y verras deceu.

appelée teston parce qu'elle représentoit au revers la tête du roi.

** Loucher, regarder de près, comme font ceux qui voient louche.

*3 Dire, en serrant la main, dame il n'en falloit point.] Rabelais, liv. IlIjChap. 33 (c'est le chap.34 des bonnes leçons de Rabelais), parlant du médecin Rondibilis, dont le vrai nom était Rondelet , dit que Panurge , le voulant consulter, luij mit à la main, sans mot dire, quatre nobles à la roze, qui etoient quatre pièces d'or. Rondibilis les print très-bien , puis lui dit en effroy, comme indigné : Hé , hé, hé, monsieur! il ne falloit rien. Grandmercy, toutefois f de meschantes gens jamais je ne prends rien, etc.

** Et bien que, jeune enfant , mon père me tansast.

Saepe pater dixit : Studium quid inutile tentas? Mœonides nullasipse reliquit opes.

OviD.,2'm/. IV.

*" Philippe Des Portes , oncle de Régnier, poêle fameux sous le règne de Charles IX et d'Henri III. Le métier de la poésie lui avoit fait une fortune à laquelle aucun autre poète n'est peut-être jamais parvenu. Claude Garnier, danssa¥iwf infortunée , et Colletet , rapportent que Charles IX donna à

Un incsme astre toujours n'esclaire en ceste terre : Mars tout ardent de feu nous menace de guerre*^, Tout le monde frémit , et ces grands mouvements Couvent en leurs fureurs de piteux changements.

Pense-tu que le luth , et la lyre des poètes S'accorde dnarmonie avecques les trompettes, Les fiffres , les tambours , le canon et le fer, Concert extravaguant des musiques d'enfer? Toute chose a son règne , et dans quelques années , D'un autre œil nous verons les fieres destinées.

Les plus grands de ton temps dans le sang aguerris, Comme en Trace *" seront brutalement nourris, Qui rudes n'aymeront la lyre de la muse , Non plus qu'une viéle , ou qu'une cornemuse. Laisse donc ce meslier, et sage prens le soin De t'acquerir un art qui te serve au besoin.

Je ne sçay, mon amy, par quelle prescience, Il eut de nos destins si claire connoissance ; Mais, pom' moy, je sçay bien que, sans en faire cas, Je mesprisois son dire , et ne le croyois pas ;

Des Portes huit cents écus d'or pour la petite pièce du Rodo~ mont, et Heuri III dix mille écus d'argent comptant pour mettre au jour un très-petit nombre de sonnets. Balzac, dans un de ses Entretiens, dit que l'amiral de Joyeuse donna à Des Portes une abbaye pour un sonnet, et que la peine qu'il prit à faire des vers lui acquit un loisir de dix mille écus de rente. « Mais, ajoute Balzac, dans cette même cour où l'on exerçoit de ces liberalitez , et où l'on faisoit de ces fortunes , plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter lesorateurs et les historiens , dont le destin ne fut pas meil» leur. »

*^ Les guerres civiles de la Ligue, qui avoient affligé la France pendant la jeunesse de Régnier.

*' Mars, le Dieu de la guerre, avoit été élevé dans la Thrace, où il étoit particulièrement adoré. Thrace bello furiosaf dit Horace.

Bien que mon bon démon souvent me dist le mcsme. Mais quand la passion en nous est si exlresme , Les advertissemens n'ont ny force ny lieu ; Et l'homme croit à peine aux paroUes d'un Dieu.

Ainsi me tançoit-il d'une parolle esmuë. Mais conune en se tournant je le perdoy de vue, Je perdy la mémoire avecquesses discours, Et resveur m'esgai'ay tout seul par les destours Des antres et des bois affreux et solitaires , Où la muse, en dormant, m'enseignoit ses misteres, M'apprenoit des secrets*^, et m'eschauffant le sein , De gloire et de renom relevoit mon dessein. Inutile science , ingrate , et mesprisée , Qui sert de faille au peuple, et aux grands de lisée !

Encor' seroit-ce peu , si , sans estre avancé , L'on avoit en cet art son âge despensé , Après un vain honneur que le temps nous refuse ; Si moins qu'une putain Ton estimoit la muse. Eusses-tu plus de feu, plus de soin, et plus d'art. Que Jodelle*^ n'eut oncq', des-Portes, ny Ronsard, L'on te fera la moue, et pour fruict de ta peine , Ce n'est, ce dirat'on, qu'un poète à la douzaine.

Car on n'a plus le goust comme on l'eut autrefois. Apollon est gesné par de sauvages loix , Qui retiennent souz l'ai't sa nature offusquée ,

*® Des secrets....] Ou ses secrets. Éditions de i655 et de 1667»

*^ Etienne Jodelle, né à Paris en i53a, mort en 1673, fut rintroducteur de la tragédie en France : sa Cléopâtre captive fut représentée en iSôa, devant Henri II, par les poètes du temps, amis de Jodelle. Le vers de Régnier prouve que la réputation de Jodelle lui survécut ; cependant Etienne Pasquier, son contemporain , disoit : Je me doute qu'il ne detneu'rera que la mémoire de son nom en l'air.

El de mainte figure est sa beauté masquée. Si pour sçavoir former quatre vers empoullez , Faire tonner des mots mal joincts et mal collez , Amy, l'on estoit poète, ou verroit (cas estranges!) Les poètes plus espois que mouches en vendanges.

Or que des ta jeunesse Apollon fait appris , Que Calliope mesme ait tracé tes escris , Que le neveu d'Atlas les ait mis sur la lyre^°, Qu'en l'antre Thespéan** on ait daigné les lire; Qu'ils tiennent du sçavoir de l'antique leçon , Et qu'ils soient imprimez des mains de Pâtisson *^ ;

*" Mercure , fils de Jupiter et de la nymphe Maïa , fille d'Atlas. Ainsi Mercure étoit petit-fils d'Atlas , nepos Atlantis , Horace , i, ode 10. Mais nepos ne signifie pas neveu ^ comme l'a traduit Régnier. (Voyez Ménage, étymologie, au mot Nereu.) — Mercure fut l'inventeur de la lyre.

Curvaeque lyrae parentem.

Horace , même ode.

'* Près du mont Hélicon , dans la Béotie , province de la Grèce, il y avoit une ville nommée Thespies, Thespiœ, consacrée au muses, en l'honneur desquelles on y célébroit des jeux, et l'on donnoit des prix à ceux qui les avoient mérités par la beauté de leurs chants et de leurs vers. L'analogie semble demander qu'on dise Thespien , de Thespies, et non pas Thespéan. Cependant, comme la ville de Thespies est nommée eéTtrsfK (a, Iliade, vers 5, du dénombrement des vaisseaux), Régnier a très bien pu former Thespean^k la manière de Ronsard, qui a dit Grynean, Pataréan, etc. Vantre Thespéan, c'est la grotte où les muses font leur séjour. Le mot antre donne souvent, parmi les Grecs et les Latins, une idée fort agréable.

** Mamert Pâtisson , natif d'Orléans, imprimeur à Paris , très-habile dans sa profession, et savant eu grec et en latin. Il avoit épousé la veuve de Robert Estienne , père de Henri , en i58o, et imprima plusieurs livres qui sont fort recherchés, à cause des beaux caractères et du beau papier qu'il y employoit. Il mourut avant l'année i6o6, laissant Philippe Pâtisson, son fils, aussi imprimeur.

Si quelqu'un les regarde , et ne leur sert d'obstacle , Estime, mon amy, que c'est un grand miracle.

L'on a beau faire bien , et semer ses escrits De civette , bainjoin , de musc , et d'ambre gris : Qu'ils soyent pleins , relevez , et graves à l'oreille , Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveilles ; Ne pense, pour cela, estre estimé moins fol, Et sans argent contant, qu'on te preste un licol ; Ny qu'on n'estime plus (humeur extravagante !) Un gros asne pourveu de mille escus de rente. Ce mal-heur est venu de quelques jeunes veaux , Qui mettent à l'encan l'honneur dans les bordeaux ; Et ravalant Phœbus , les muses , et la grâce , Font un bouchon à vin du laurier de Parnasse ; A qui le mal de teste est commun et fatal , Et vont bizarrement en poste en Thospital : Disant , s'on n'est hargneux , et d'humeur difficile , Que l'on est mesprisé de la troupe civile ; Que pour estre bon poè'te , il faut tenir des fous ; Et désirent en eux , ce qu'on mesprisé en tous. Et puis en leur chanson , sottement importune , Ils accusent les grands , le ciel et la fortune , Qui fustez *^ de leurs vers en sont si rebattus , Qu'ils ont tiré cet art du nombre des vertus ; Tiennent à mal d'esprit leurs chansons indiscrettes , Et les mettent au rang des plus vaines sornettes.

Encore quelques grands , afin de faire voir , De M œcene rivaux , qu'ils ayment le sçavoir , Nous voyent de bon œil , et tenant une gaule **,

•3 Fustez...] Fournis de leurs vers. Fust, du latin fustis , bâton, s'est pris généralement pour arme; et fâter, pour armer, garnir^ équiper.

** Lenglet Dufresnoy reproche à Régnier de s'être servi

Ainsi qu'à leurs chevaux, nous en flattent Tespaule ; Avecque bonne mine , et d'un langage doux , Nous disent soiuiant : et bien que faictcs vous ? Avez vous point sur vous quelque chanson nouvelle? J'en vy ces jours passez de vous une si belle , Que c'est pour en mourir : ah ! ma foi , je voy bien, Que vous ne m'aimez plus : vous ne me donnez rien.

Mais on lit à leurs yeux et dans leur contenance , Que la bouche ne pai'le ainsi que l'âme pense ; Et que c'est, mon amy, un grimoire et des mots , Dont tous les courtisans endorment les plus sots. Mais je ne m'aperçoy que, trenchant du preud'homme, Mon temps en cent caquets sottement je consomme : Que mal instruit je porte en Broiiage du sel*^, Et mes coquilles vendre à ceux de Sainct Michel^®.

Doncques, sans mettre enchère aux sottises dumon- Ny gloser les humeurs de dame Fredegonde ^' , [de,

du njot gaule préférablement à celui de canne. Il se trompe lourdement. L'auteur n'a point prétendu dire que les grands donnoient des coups de canne aux poètes, mais qu'ils les frappoient légèrement, par manière de caresse, avec une houssine flexible, sorte de cravache faite d'une mince branche verte que les écuyers nomment encore une gaule.

*^ Brouage, ville du pays d'Aunis (Charente-Inférieure\ très célèbre par l'abondance et la bonté du sel qu'on y fait dans des marais salants disposés pour recevoir de l'eau de mer. Ce vers et le suivant répondent à ce proverbe ; Ferre noctuam Athenas.

*^ Le mont Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d'une grande grève que la mer couvre de son reflux. Cette grève est toute semée de coquilles , dont les pèlerins et les voyageurs font provision.

*' François Ogier, dans son Jugement et censure du livre de la Doctine curieuse de François Garasse, imprimé à Parisien 1633, blâme foi*t le P. Garasse d'avoir cité plusieurs vers de Régnier, et particulièrement ceux-ci, qu'Ogier ne rapporte pas exactement :

Je diray librement, pour finir en deux mots, Que la plus part des gens sont habillez en sots.

A vouloir mettre enchère aux sottises du inonde , Ou gloser les humeurs en dame Frédegonde.

«Je VOUS prie, dit Ogier, page 24, dites-moi ce que vous entendez par dame Frédegonde? Votre poète a-t-il mis ce mot pour rimer seulement, et parce que carmen laborabat in fine? Ce mot de dame , duquel on nomme de bonnes dames , et ce mot de Frédegonde, nom d'une reine très-impudique et trèscogueue, n'étoient-ils point capables de vous faire soupçonner de qui il enlendoit parler ? »

Lenglet Dufresnoy dit avoir vu un exemplaire de ce livre d'Ogier à la marge duquel un homme très-habile avoit écrit : De la reine Marguerite.

A MONSIEUR BERTAUTi

EVESQL'E D»: SE ES.

SATYUE V.

citant, c'est uu grand cas, quoy que l'on

[puisse faire , Il n'est moyen qu'un homme à chacun

[puisse plaire ; Et liist il plus parfait que la perfection , L'homme voit par les yeux de son affection*. Chasqu'un fait à son sens, dont la raison s'escrime ^, Et tel blasme en autruy ce de quoy je l'estime. Tout, suivant l'intellect, change d'ordre et de rang :

* Jean Bertaut, poète françois, étoit né à Caen en iSôa. Il fut premier aumônier de la reine Catherine de Médicis, secrétaire du cabinet d'Henri III. Henri-Ie-Grand lui donna l'abbaye d'Aulnay eu 1594, et Tévêché de Sées, ville de Normandie, en 1606. Ce prélat avoit contribué à la conversion d'Henri IV; ainsi, en l'élevant à l'épiscopat, on récompensa son mérite et sa vertu. 11 a composé diverses poésies remarquables par leur grâce et par leur pureté. Beriaut mourut le 8 juin 1611.

* Ce vers exprime le sujet de cette satire.

3 Ce vers a fort varié dans les éditions. Celle de 1608, qui est la première, porte, chasque fat à son sens, avec un accent grave sur à. Celle de i655 dit de même. Celles de 1612, i645, 1667 : Chasque fait a son sens. Celle de i6i3, qui est la dernière édition de l'auteur : Chasqu'un fait à son sens : de même dans celles de i6i4, 1616, 1617, 1625, 1626 et 1642. C'est la leçon que j'ai conservée.

Les Mores aiijoiird'huy peignent le diable blanc*. Le sel est doux aux uns , le sucre amer aux autres , L'on reprend tes humeui's, ainsi qu'on failles nostres. Les critiques du temps m'appellent desbauché ; Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché , Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les antres au rebours accusent ta sagesse , Et ce hautain désir qui te fait mespriser Plaisirs , trésors , grandeurs , pour t'inimortaliser , Et disent : ô chetifs , qui, mourant sur un livre , Pensez , seconds Phœnix , en vos cendres revivre , Que vous estes trompez en vostre propre erreur ! Car , et vous , et vos vers , vivez par procureur. Un livret tout moysi vit pour vous , et encore , Comme la mort vous fait , la taignc le dévore^. Ingrate vanité, dont l'homme se repaist. Qui bâille après un bien qui sottement luy plaist !

Ainsi les actions aux langues sont sujettes. Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes®,

* Un autre poète du temps de Régnier avoit tourné la Diême pensée au sens contraire dans cette épigramme contre une femme dont le teint étoit brun :

Si tu crois ressembler un ange Ouand tu consultes ton miroir.

Va-t'en dans les lies du Gange , Où l'on peint les anges en noir.

* Le sens de ce vers a paru embarrassé aux commentateurs. L'auteur a voulu dire que la teigne dévore le livret, comme la mort fait à vous ; c'est-à-dire comme la mort vous dévore. Cette façon de parler est familière à notre auteur. (Voyez le vers 194 de la satire vui, et le vers 98 de Tépître 11.) La teigne est un ver qui ronge les étoffes et les livres. Ce n'est que dans l'édition de 1608 qu'on lit la teigne le dévore. L'on a mis dans toutes les autres éditions vous dévore, expression qui présente un sens très-faux.

^ Sagettes, flèches : du latin sagittœ.

SATYRE Y. 5l

Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez , Non pas les bous esprits, à vaincre accoustumez, Qui sçaveut, avisez, avecque différence , Séparer le vray bien du fard de rapparence. C'est un mal bien estrange au cerveau des humains, Qui, suivant ce qu'ils sont, malades ou plus sains'. Digèrent leur viande, et, selon leur nature, Ils prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.

Ce qui plaist à Toeil sain, offense un chassieux, L'eau se jaunit en bile au corps du bilieux. Le sang d'un hydi'opique en pituite se change ; Et l'estomach gasté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante ^ du ciel , L'une en fait le venim, et l'autre en fait le miel. Ainsi c'est la nature, et l'humeur des personnes. Et non la qualité qui rend les choses bonnes.

Chainellement se joindre avecq' sa parente , En France, c'est inceste ; en Perse, clîaiité^. Tellement qu'à tout prendre, en ce monde où nous

[sommes,

' Malades ou plus sains.] Edition de 1642 et suivantes, on malades , ou sains.

s Rosoyante.] Ce mot signifie semblable à la rosée, ou tenant de la rosée. Nicot , au mot Rosée , met herbes rosoyanles, kerbce roscidœvel rorulentœ.

^ Chez les Perses, non seulement il n'étoit pas honteux, mais encore il étoit permis de se marier avec sa fille , ou sa sœur, et même avec sa mère. Artaxercès épousa publiquement sa fille (Plut., in Artax.)^ et Cambyse épousa ses deux sœurs (Herodot., in Thalia). Voyez Alexand. ab Alex, génial, dicr. lib. 24, et ibi Tiraq. Plusieurs autres peuples ont pratique le même usage : jusque là que les Incas, ou rois du Pérou , n'épousoient que leurs sœurs , de peur que le sang du soleil , dont ils se disoient issus , ne fût corrompu par le raélauge d'un sang étranger. Hist. des Incas ^ par Garcilasso de la Véga.

Et le bien, et le mal, despend du goust des hommes.

Or, sans me tourmenter de divers appetis, Quels ils sont aux plus grands, et quels aux plus pctis, Je te veux discourir comme je trouve estrange, Le chemin d'où nous vient le blasme et la loiiange ; Et comme j'ay Tesprit de chimères broiiillc, Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé ; Que les yeux de travers s'offencent que je lorgne, Et que les quinze vingts**^ disent que je suis borgne.

C'est ce qui me desplaist**, encor que j'aye appris En mon philosopher, d'avoir tout à mespris. Penses-tu qu'à présent un homme a bonne grâce, Qui dans le Four-l'Evesque entherinc sa grâce *^, Ou l'autre qid poursuit des abolitions.

De vouloir jetter l'œil dessus mes actions ? Un traistre, un usurier , qui par miséricorde , Par ai'gent, ou faveur, s'est sauvé de la corde ! Moy, qui dehors sans plus, ay veu le Chastelet*^,

•^ Les Quinze-Vingts, hôpital fameux de Paris, fondé par saint Louis , pour trois cents aveugles.

*• Me desplaist.] Edition de 1608 : M'en desplaist.

^* Entherinc sa grâce, poursuit rentérinement de ses lettres de grâce. Le For-l'Évêque, ou, comme on disoit anciennement, le Four-rÉvêque, Forum episcopi, étoit le siège de la juridiction épiscopale de Paris. Il y avoit aussi une prison ; mais cette juridiction fut réunie au Châtelct avec les autres juridictions particulières de la ville , en 1674, et Ton fit du bâtiment une des prisons royales. Jean François de Gondi, premier archevêque de Paris , fit bâtir, en iGôa, le For-l'Évêque. Une partie de ce bâtiment servit long-temps de lieu de réclusion aux détenus pour dettes, et aux acteurs que l'on vouloit punir.

*^ C'étoit une des prisons de Paris, que l'on dit avoir été bâtie du temps de Jules César, et qui étoit une des portes de la ville. Il existoit sur la rive droite de la Seine, au bout du Pont-au-Chancc.

Et que jamais sergent ne saisit au colet ;

Qui vis selon les loix, et me contiens de sorte

Que je ne tremble point quand on heurte à ma porte;

Voyant un président le cœur ne me tressault,

Et la peur d'un prevost ne m'esveille en sursault :

Le bruit d'une recherche au logis ne m'arreste,

Et nul remord fascheux ne me trouble la teste ;

Je repose la nuict sus l'un et l'autre flanc,

Et cependant, Bertaut, je suis dessus le rauc.

Scam-es du temps présent , hipocrites sévères'* • Un Claude effrontément parle des adultères*^ ; Milon*^ sanglant encor reprend un assassin ;

^ * Scaures du temps présent.] Les éditeurs de toutes les éditions qui ont suivi celle de 1608 ont mis , les uns Sçaurez., les autres Si ores au temps présent. Marcus iEmilius Scaurus, sénateur romain , étoit un fin hypocrite , et savoit habilement cacher ses vices, ^miliiis Scaurus , homo nobilis , impiger, fac— tiosiis , avidus potentiœ, honoris, divitiarum : cœterum vitia sua callide occultons. Salluste, Bell. Jugurth.

Nonne igitur jure ac merito vitia ultima fictos Contemnunt Seauros, et castigata remordent?

Jlven,, sat. 11.

*^ Un Claude effrontément parle des adultères.]

Quis tulerit Gracchos de sedilione querentes ? Quis cœlum terris non misceal , et mare coelo , Si fur displiceat Verri , Lomicida Miloni? Clodius accuset mœchos? etc.

Jlven. , sat. 11.

Publius Clodius fut soupçonné d'adultère avec Pompeia , femme de César, et d'inceste avec ses propres sœurs. Clodius... infamis etiam sororis stupro, et actus incesti reus ^ ob initum, inter reliijiosissima popnli romani sacra, adulterium. YiiLi,. Pat., lib. 11.

'0 Milon, meurtrier de Clodius. Cicérou fit un plaidoyer pour le défendre.

Grache*', un séditieux ; et Verres*^, le larcin.

Or pour mov tout le mal que leur discours m'oLje- C'est que monliumeur libre à l'amour est sujete; [te*^, Que j'ayme mes plaisirs, et que les passe-temps Des amours m'ont rendu grisou avant le temps , Qu'il est bien mal-aisé que jamais je me cbange, Et qu'à d'autres façons ma jeunesse se range.

Mon oncle ^*^ m'a conté, que monstrant à Ronsard Tes vers estincelants et de lumière et d'art, 11 ne sceut que reprendre en ton apprentissage, Sinon qu'il te jugeoit pour un poète trop sage.

Et ores au contraire, on m'objecte à péché. Les humeurs qu'en ta muse , il eust bien recherché. Aussi je m'esmerveille, au feu que tu recelles. Qu'un esprit si rassis ait des fougues si belles : Car je tien, comme luy, que le chaud élément, Qui donne ceste pointe au vif entendement^*. Dont la verve s'eschauffe et s'enflame de sorte, Que ce feu dans le ciel sur des aisles l'emporte ; Soit le mesme^^ qui rend le poète ardent et chaud,

*' On prononce Gracque. Les deux frères Gracches^ étant tribuns du peuple , périrent dans les séditions qu'ils avoient excitées au sujet des lois agraires.

*^ Quintus Verres, étant questeur en Sicile, avoit pillé cette riche province. Tout le monde connoît les Oraisons de Cicéron contre Verres.

*^ M'ohjete.] Édition de 1608, m'objette^sugelte. Peut-être l'auteur avoit-il écrit , m'objecte , sugecte , ou sujecte , car c'est ainsi qu'il écrit ces mots partout ailleurs.

*o L'abbé Des Portes.

-* Au vif entendement^ suivant l'édition de 1608, beaucoup mieux que , en cet entendement , qu'on lit dans celles de i6ia, 16 13, 16 14 et autres, jusques à celle de 1642 , qui avoit rétabli la bonne leçon.

** Soit le mesme, est le même.

Suject à ses plaisirs, de courage si haut ,

Qu'il mesprise le peuple, et les choses communes ^^,

Et bravant les faveurs*^, se mocque des fortunes :

Qui le fait, desbauché, frénétique, resvant.

Porter la teste basse, et l'esprit dans le vent ;

Esgayer sa fureur parmy des précipices.

Et plus qu'à la raison suject à ses caprices.

Faut il doucq' à présent s'estonner si je suis Enclin à des humeurs qu'es viter je ne puis ; Où mon temperammenl mal-gré moy me transporte, Et rend la raison foible où la nature est forte ? Mais que ce mal me diu-e, il est bien mal-aisé. L'homme ne se plaist pas d'estre tousjours fraisé ^''. Chasque âge a ses façons, et change de nature ^*^, De sept ans en sept ans, nostre température*^.

-3 Qu'il mesprise le peuple , et les choses communes.]

Odi profanum Tulgus.

Horace, I. m.

'* Et bravant.] Cette leçon , qui m'a paru la meilleure , est celle de l'éditioD faite en 1608. Dans toutes les autres il y a en bravant.

*^ La mode de porter une fraise au cou a duré jusque vers l'an i63o. Ensuite on commença à porter des collets, ou rabats, auxquels ont enfin succédé les cravates. Dans l'édition 1617, et dans celle de 1666, on lit frisé, à quoi l'on peut rapporter le vers i3 de la douzième satire :

S'il n'est bon courtisan , tant frisé peut il estre.

^^ De nature.] C'est ainsi qu'on lit dans les éditions de 161a, i6i3 et suivantes, jusqu'à 1642. La première , faite en 1608, dit la nature , ce qui a été suivi dans les éditions de 1642, i655, etc. L'une et l'autre leçon ont un sens ; mais la première paroît préférable.

2' Notre tempérament. Louis Guyon , dans ses diverses leçons, tom. II, liv. 4, chap. 3o : Lesquelles diversités de passions ne procèdent d'ailleurs que de la diversité des venins de ces animaux, ou des diverses températures des patiens.

Selon que le soleil se loge en ses maisons^*, Se tournent nos humeurs ainsi que nos saisons. Toute chose en vivant avecq' Tâge-^ s'altère. Le desbauché se rid des sermons de son père. Et dans vingt et cinq ans venant à se changer, Retenu, \-igilant, soigneux, et mesnager, De ces mesmes discours ses fils il admonneste, Qui ne font que s'en rire et qu'en hocher la teste. Chasqueâgeaseshumeurs^'^,son goust, et ses plaisirs, Et comme nostre poil blanchissent nos désirs.

Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre : L'enfant qui sçait desja demander et respondrc^', Qui mai'que asseurément la terre de ses pas, Avecqucs ses pareils se plaist en ses esbas : Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise;

*^ Dans les douze signes du zodiaque. Malherbe a dit d'ane

belle dame :

Certes . l'autre soleil , d'une erreur vagabonde , Court inutilement dans ses douze maisons : C'est elle . et non pas lui . qui fait sentir au monde Le change des saisons.

*^ Avecq' l'âge.] i'sii conservé celte leçon, qui est dans les éditions de 1608 et 1612. Celle de i6i3, et toutes les autres, portent avec l'ame.

30 Description des quatre âges de ITiomme : Tenfancc, la jeunesse, l'âge viril et la vieillesse.

.^^tatis cujusque notandi sunt libi mores ; Mobilibusque décor naturis dandus , et annii.

HoB-VCE, Arl foé tique.

Chaque &ge a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs.

BoiLEM , Art poétique.

" L'enfant qui sçait desja.]

Reddere quiTocesjam scit puer, et p«de cerîo Signât bumum , gcstit paribns coUudere , et iram Colligit ac ponit temcre , et mutatur in boras.

Horace , Art poétique.

SaDS raison, dTieure eu heure, ils'esmeut, ets^apaise. Croissant Tâge en avant ^^, sans soin de gouverneur.

Relevé, coiu-ageux, et cupide d'honneur, Il se plaist aux chevaux , aux chiens , à la campaigne ; Facile au vice . il hait les vieiLX et les desdaigne ^^ : Rude à qui le reprend , paresseux à son bien , Prodigue , despensier, il ne conserve rien ; Hautain , audacieux , conseiller de sov mesme , Et d'un cœur obstiné se heurte à ce qu'il ayme.

L'âge au soin se tournant^^, homme fait, il acquiert Des biens, et des amis, si le temps le requiert; Il masque ses discours , comme sur un théâtre ; Subtil , ambitieux , l'houneur il idolâtre : Son esprit avisé prévient le repentir, Et se garde d'un lieu difficile à sortir.

Maints fascheux accidens^^suqorennent sa vieillesse :

^- Croissant l'âge en avant...]

Imberbis juvenis , tandem custode reinoto , Gaudet equis canibusque , et aprici graraine campi : Cereus in vitium flecti , monitoribus asper, Utilium tardus provisor. prodigus aris , Sdblimis , cupidusque , et amala relinquere pernix. Horace. Art poét.

33 Desdaigne.] Avant Régnier et de son temps encore on écrivoit campaigne pour campagne, montaigne pour montagne ; reste à savoir comment on prononçoit ces mots. La rime indiqueroit ici que l'on disoit campaigne; autrement il faudroit que l'on eût prononcé dédagne^ et dans la satire suivante, page 66, Régnier' fait rimer ce mot avec Sardaignc.

^ L'âge au soin se tournant...]

Conrersis sludiis , œtas , animiisque virilis Qua?rit opes , et amicitias , inservit honori : Commisisse cavet quod mox mutare laboret.

Idem.

3^ Maints fascheux accidens...]

Multa senem circumveniunt incommoda : vel quod Qu3Erit, et inrectis miser abslinct, ac timet uti :

Soit qu avecq' du soucy gaignant de la richesse , Il s'en deffeiid lusage , et craint de s'en servir, Que tant plus il en a, moins s'en peut assouvir; Ou soit qu'avecq' froideur il face toute chose , Iml^écile , douteux , qui voudioit et qui n'ose , Dilayant '^, qui tousjours a l'œil sur l'avenir; De léger il n'espère , et croit au souvenir : Il parle de son temps , difficile et severe ; Censui'ant la jeunesse use des droicts de père; Il corrige , il reprend , hargneux en ses façons , Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

Voyla doncq', de par Dieu , comme tourne la vie , Ainsi diversement aux humeurs asservie , Que chaque âge départ à chaque homme en vivant, De son temperamment la qualité suivant.

Et moy qui , jeune encor', en mes plaisiis m'esgaye , Il faudra que je change , et malgré que j'en aye , Plus soigneux devenu, plus froid et plus rassis, Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis ; Que j'en paye l'escot^^, remply jusqu'à la gorge, Et que j'en rende un jour les armes à sainct George ^^ .

Vel quod res omnes timide gelidèqae ministrat , Dilater, spe longus , iners, avidusque futur! : Difficilis querulus , laudator temporis acti Sepuero, censor castigatorque minorum.

Horace, Art.poét..

3^ Dilayant.] Cherchant des délais, retardant, du latin dilatare.

2' Façon de parler proverbiale, qui signifie porter seul la peine d'une folie faite entre plusieurs. Celui qui régale paie l'écot de ceux qu'il a invités. Que j'en paye ; la dernière syllabe de ce mot paye, étant une voyelle muette, devoit être élidée avec une autre voyelle , au commencement du mot suivant. (Voyez la note 21 sur la satire 9.)

^* Rendre les armes à saint George, expression proverbiale. Les légendes racontent que saint George, chevalier de Cap-

Mais de ces discoureurs il ne s'en trouve point , Ou pour le moins bien peu , qui cognoissent ce point. Effrontez , ignorans , n'ayans rien de solide , Leur esprit prend l'essor 011 leur langue le guide ; Sans voir le fond du sac ils prononcent Farrest , Et rangent leurs discours au point de Tinterest. Poiu- exemple paifaite ils n'ont que l'apparence : Et c'est ce qui nous porte à ceste indifférence , Qu'ensemble l'on confond le vice et la vertu , Et qu'on l'estime moins qu'on n'estime un festu.

Aussi qu'importe-il de mal ou de bien faii'e , Si de nos actions un juge volontaire, Selon ses appétis , les décide , et les rend Dignes de récompense, ou d'un supplice grand? Si tousjours nos amis , en bon sens les expliquent , Et si tout au reboiu-s nos haineux nous en piquent ? Chacun selon son goust s'obstine en son party. Qui fait qu'il n'est plus rien qui ne soit perverty. La vertu n'est vertu , l'envie la desguise , Et de bouche, sans plus, le vulgaii-e la prise. Au lieu du jugement régnent les passions , Et donne l'interest le prix aux actions. Ainsi ce vieux resvem', qui n'agueres à Rome Gouvernoit un enfant, et faisoit le preud'homme , Contre-carroit Caton , critique en ses discours ,

padoce , après divers voyages, s'arrêta à Silène , ville de Libye, qui étoit infestée par un dragon épouvantable. Ce cavalier armé de pied en cap, et monté comme un saint George, attaqua le dragon, et lui passa un lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l'effet d'une puissance invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance : de sorte qu'il rendit, pour ainsi dire, les armes à saint George. Ce fait miraculeux est cité sous l'empire de Dioclétien , en l'année 399 de Jésus-Christ,

6o SATYRE V.

Qui touijours redùgnoit . et rcprenoit louijours : Apres que cet enfant s'est fait plu5 grand par Tàge , Revenant à la cour d'un si lointain Toyage , Ce critique ctangeant d'humeurs et de cerveau , De son pédant qu'il fut, devient son maquereau**.

0 gentille vertu , qu'aisément tu te changes ! Non , non , ce* actions méritent des louanges : Car le voyant tout seul qu'on le prenne à serment , n dira qa'icr bas l'homme de jugement Se doit accommoder au temps qui luv commande , Et que c'est à la cour une vertu bien grande.

Doncq' la mesme vertu le dressant au poulet"*®. De vertueux qu'il fiit, le rend Darioîet^'. Doncq' à si peu de frais , la vertu se profane , Se desgmsc , se masque , et devient courtisane , Se transforme aux humeurs , suit le cours du marché, Et dispence les gens de blasme et de péché.

Pères des siècles vieux , exemples de la vie , Dignes d'estre admirez d'une honorable envie, (Si quelque beau désir vivoit encore en nous) Nous voyant de là-haut , pères , qu'en dites vous ?

Jadis de vostre temps la vertu simple et pure ,

^ Dfriemt.] Édition de 161 4 et tontes les soirantes, éerimt. Le commentatear de Rabelais croit que Maquereau et U*i9erelU se disent pent-étre^ par corruption, pour Mercuren et MfremrelU, comme qai diroit un petit Mercure, (^ole 5 sur le rhap. sa du Iît. ii de Rabelais.^

** P0mlet.] Toyez la note 90 snr la satire ni.

** ùariotrlJ] Dariolette, confidente d'Éliscnne, dans 1\4më4i$, a fait nommer Dariolettes tontes les confidentes et entremetteuses d'amour. Scarron, dans le lÎTrc ir de son Tirfile traruti, a dit de la sœar de Didon ,

Qu'en on cas At néceuitc , £Ue eût été dariolette.

SATYRE Y. 6l

Sans fard, sans fiction , imitoit sa nature '^*, Austère en ses façons , severe en ses propos , Qui dans un labeur juste esgayoit son repos , D'hommes vous faisant dieux , vous paissoitd'ambroi- Et donnoit place au ciel à vostre fantaisie. [sie,

La lampe de son front partout vous esclairoit. Et de toutes frayeurs vos esprits asseuroit ; Et sans penser aux biens où le vulgaire pense , Elle estoit vostre prix et vostre récompense : Où la nostre aujourd'huy qu'on révère icy bas. Va la nuict dans le bal, et danse les cinq pas^^, Se parfume , se frise , et de façons nouvelles ** Veut avoir par le fard du nom entre les belles ; Fait crever les courtaux *^ en chassant aux forests : Court le faquin, la bague*", escrime des fleurets :

*2 Sa nature, la nature.

*^ Sorte de danse qui est décrite par Antonius de Arena dans son poème macaronique sur la danse, chapitre Quot passibus duplum esse débet.

Sed labor ac opus est passus cognoscere cunctos, Nam passus iiunt ordine quinque suo.

Et dans le chapitre intitulé : Modus dansandi branlos :

Ipse modis branlos debes dansare duobus :

Simplos et duplos usus babere solet.

Sed branlos duplos , passus tibi quinque laborent,

Très fac avantum , sed recnlando duos.

** De façons.] Éditions de i6i3, i6i4 et autres, des façons.

*^ Courtaux.] On appelle ainsi les chevaux et les chien* à qui on avoit coupé la queue.

Nunc mihi curto

Ire licet mulo.

Horace , liv. I , sat. vi.

^^ Exercices de manège que l'on pratiquoit dans les jeux, fêtes, tournois et carrousels.

Le faquin est un fantôme, ou homme de bois , contre lequel on court pour l'atteindre avec une lance. Cette figure

Monte im cheval de bois , fait dessus des pommades *^,

Talonne le genêt ^*, et le dresse aux passades,

Chante des airs nouveaux , invente des balets ,

Sçait escrire et porter les vers et les poulets;

A Fœil toujours au guet pour des tours de souplesse,

Glose sur les habits et sur la gentillesse ,

Se plaist à Tenti'etien , commente les bons mots ,

Et met à mesme prix les sages et les sots.

Et ce qui plus encor' m'empoisonne de rage^^, Est quand un charlatan relevé son langage , Et de coquin , faisant le piince revestu , Bastit un paranimphe^** à sa belle vertu;

est plantée sur un pivot mobile ; et quand on ne l'atteint pas au milieu, elle tourne facilement et frappe le cavalier d'un sabre de bois ou d'un sac plein de terre qui est attaché à la maiu de cette ligure , ce qui donne à rire aux spectateurs. On l'appelle aussi quint aine ; mais la quintaine est plus proprement un écusson ou bouclier. Au reste, depuis l'invention des armes à feu , la lance ayant été bannie des véritables combats, on ne s'exerce guère plus aux courses de bague, et du faquin ou de la quintaine, ces jeux n'ayant été inventés que pour juger des coups de lance.

*' Autre exercice de manège, qu'on appelle voltiger sur le cheval de bois. Pommade est un saut que l'on fait en tournant sur le cheval de bois et en appuyant seulement la main sur le pommeau de la selle : ce qui l'a fait nommer ainsi. Quelques uns écrivent paumade, parce que ce tour se fait sur la paume de la main. FuRExiÈiit:.

*^ Espèce de cheval venant d'Espagne : c'est pourquoi on dit ordinairement un genêt d'Espagne, de l'espagnol ginete. Notre auteur a pourtant dit genêt de Sardaigne, dans la satire 6, page 67.

*^ Et ce qui plus encor' m'empoisonne de rage.] 1626, la rage; 1617 et 1616, et qui de plus encor' m'empoisonne la rage.

^^ Paraniwphe.] Dans la faculté de théologie et dans celle de médecine, à Paris, avant que de recevoir les licenciés, on fait le paranymphe , c'est-à-dire un discours qui contient l'é-

Et qu'il n'est crochetciir , ny courtaut de houtique , Qui n'estime à vertu Tait où sa main s'aplique ; Et qui paraphrasant sa gloire et son renom , Entre les vertueux ne vueille avoir du nom.

Voila comme à présent chacun Tadulterise ^*, Et forme une vertu comme il plaist à sa guise. Elle est comme au marché dans les impressions : Et s'adjugeant aux taux de nos affections , Fait que par le caprice , et non par le mente , Le blasme , et la louange au hasard se débite ; Et peut un jeune sot , suyvant ce qu'il conçoit , Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit , Donner son jugement, en dire ce qu'il pense, Et mettre sans respect nostre honneur en balance. Mais puis que c'est le temps , mesprisant les rumeurs Du peuple , laissons là le monde en ces humeurs ; Et si , selon son goust, un chacun en peut dire, Mon goust sera, Bertaut, de n'en faire que rire.

loge ou le caractère personnel de chaque bachelier ; quelquefois aussi on y dit des choses très piquantes. Cette cérémonie, dit-on, est une imilsition des paranymphes , qui se faisoient anciennement dans les noces, où l'on louoit les époux.

^^ Adulléfiser, expression propre à Régnier, pour altérer, abâtardir.

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