‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 102 sur 411 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Pour apaiser ce peuple, aux glaives impuissants

Nous faisons succéder les prières , l'encens ;

Soit qu'on adore en lui les déités des ondes ,

Soit qu'il n'offre à nos yeu\ que des oiseaux immondes.

Anchise lève aux cieux ses vénérables, mains :

« Dieux ! ô dieux ! écartez ces fléaux inhumain? !

Venez à moi, dil-il, déliés que j'encense!

Secourez le malheur, secourez l'innocence! »

Il dit : au même instant , de leurs câbles tendus

Les vaisseaux affranchis à la mer sont rendus.

Ils partent : l'Aquilon gonfle, en sifflant, leurs voiles;

Au gré du souffle heureux qui frémit dans leurs toiles ,

Ils fendent de la mer les bruyants tourbillons,

Et la proue en fuyant laisse au loin ses sillons.

Déjà de ses grands bois Zacinthe environnée.

Et l'âpre Néritos de ses rocs couronnée,

Dulichium , Samos , s'élèvent sur les flots :

Ithaque enfin paroît. Soudain nos matelots

Ont redoublé d'ardeur; et, grâce au vent propice,

Nous fuyons le berceau de l'exécrable Ulysse.

De Leucate bientôt les sommets nuageux.

Et du port d'Apollon les écueils orageux.

Chers, malgré leurs dangers , de loin nous apparoissent

Ce dieu nous rend la joie , et nos forces renaissent ;

De son humble cité les ports nous sont ouverts ;

L'ancre se précipite et plonge au fond des mers;

De nos vaisseaux oisifs la course est suspendue.

Tout bénit d'Actium la terre inattendue :

On dresse des autels ; on offre au roi des dieux

Des expiations, de l'encens et des vœux;

On s'applaudit d'avoir, comme une terre amie,

Franchi de nos vainqueurs la contrée ennemie.

Enfin de nos lutteurs l'essaim est assemblé ;

Sur leurs corps demi-nus des flots d'huile ont coulé :

A ces jeux paternels nous volons avec joie.

Et notre cœur palpite au souvenir de Troie.

Scd votis precibusque. jubcnt cxposcere paccin ,

Sivc deae, seu sint dirae obsccnacquc voliicrcs.

Et pater Anchises, passis de lllore palinis ;

Numina magna vocal, mcritosqiic indicit honores :

« Di , prohibete minas ! di , lalcm aveilite casum !

Et placidi scrvate pios ! » Tum litore (unera

Deripcre, cxcussosque jubet laxarc rtidcnlis.

Tendunt vêla Noti : ferimur spnraantibiis undis,

Qua cursura ventusqiie gubernatorqiie vocabaiil. 'T" Jam medio adparet fluctii nemorosa Zacynllios 20,

Dulichiumque, Sameque, et Ncritos ardua saxis.

Elîugimus scopulos Ithacx , Laertia rcgoa '■ ,

Et terram altricem saevi exccraraur tJlyxi.

Mox et Leucatae nimbosa cacumina montis.

Et formidatus nantis aperilur Apollo.

Hune petimus fessi , et parvae siicccdimus urbi.

Ancora de prora jacitur; stant litore puppes.

Ergo insperata tandem tellure potiti,

Lustramurque Jovi, votisque inccndimus aras; "*° Actiaque Uiacis celebramus litora ludis 22.

Exercent patrias oleo labentc palaestras

Mudati socii : juvat evasisse tôt urbis

Argolicas, mediosque fugam tenuisse pcr boslis. Interea magnum sol circumvolvitur annum ,

Le grand astre des cieux recommençoit son tour , Et déjà sur les mer» Borée est de retour: Un bouclier d'Abas, devenu ma conquête.

Du temple par mes mains a décoré le faîte ; Et je grave au-dessous du monument guerrier : Énée aux Grecs vainqueurs ravit ce bouclier. Le signal est donné : nous quittons ces rivages ; Les rocs phéaciens ont fui dans les nuages. De l'Epire déjà nous côtoyons les bords ; La ville de Chaôn nous reçoit dans ses ports ; Et , de loin dominant sur la plaine profonde , Buthrote a réparé les fatigues de l'onde. Là, d'incroyables bruits, jusqu'à nous parvenus, Etonnent notre oreille : on nous dit qu'Héléuus, Enfant du dernier roi de la triste Pergame , Possède de Pyrrhus et le sceptre et la femme ; Qu'il commande à des Grecs, et qu'un dernier lien Met la veuve d'Hector dans les bras d'un Troycn. Un désir curieux de mon ame s'empare ; Je brûle d'admirer un destin si bizarre , De voir, d'enli-elenir le successeur d'Hector.

Ce jour même, sa veuve, inconsolable encor. Hors des murs, dans im bois près d'un nouveau Scamandrc Au héros d'Ilion, ou plutôt à sa cendre. Sur un tombeau formé de terre et de gazons, De son deuil solennel portoit les tristes dons. Pour charmer ses chagrins, loin des regards profanes, A ce lugubre asile elle inviloit ses mânes, L'appeloil auprès d'elle; et, chers à ses douleurs, Deux autels partageoienl le tribut de ses pleurs ; L'un étoil pour le fils, et l'autre pour le père : Là, pleuroit tour-à-tour et l'épouse et la mère. Je marche vers ces lieux ; mais sou œil de plus près A peine eut reconnu mon visage , mes traits , Distingué ma cuirasse et mes armes troyennes, Elle tombe : son sang s'est glacé dans ses veines ;

El glacialis hiems Aquilonibus aspcrat undas. Jf.rc cavo clypcum, magni gestamcn Abanlis, Poslibus adversis figo, et rem carminé signe :

iEWEAS H/EC DE DaNAIS VICTORIBUS ARMA 2^.

Linquere Uim porlus juhco , et considère transiris 290 Ccrlalim socii Icriunt mare, et scqnora verrunt. Prolcnus aerias Pha-acum abscondiraus arecs, Liloraque Epiri Icgimus, porluque subimus Cbaonioj et eclsam lUithroti adccdiraus urbem. Hic incredibilis rerura fama occupai auris '"*, Priamidera Helenum Graias rcgnare per urbes, Conjiigio jîacida; Pyrrhi sccptrisque potitum; Et palrio Andromaehen ilcrum ccssissc marito. Obslupui; miroque ineensum peclus amore, Compcllare virura, et casus cognosccre tantos. 3oo progredior porlu, classis et litora linquens. Solennis tum forte dapes, et tristia dona, Anle urbem in luco, falsi Simocutis ad undam, Libabat cineri Andromacbe, Manisque vocabat Hecloreum ad tumulum, viridi quem cespitc iuanera, Et gcrainas, caussam lacryrais, sacraveral aras. L't me conspcxii veuicntem, et Troïa circum^s Arma amcns vidit, maguis exlerrita monstris Deriguit visu iu racdio; calor ossa reliquit.

L'ENEIDE.

Elle reste long-temps sans force et sans couleur ; Mais enfin , rappelant un reste de chaleur : « Est-ce vous , me dit-elle, ou u'ètes-vous qu'une ombre ? Ah ! si vous habitez dans la demeure sombre , Où mon Hector est-il ? » Elle dit, et soudain D'un long ruisseau de pleurs elle inonde son sein , Et remplit tout le bois de sa voix gémissante. Profondément ému de sa plainte touchante, J'approche; je réponds en sons entrecoupés. Par quelques mots sans suite et sans ordre échappés « O comble de grandeur ainsi que de misère ! Non, vous ne voyez pas ime ombre mensongère; Oui , malgré moi je vis , et pour souffrir encor. Mais vous, de ce haut rang de l'épouse d'Hector A quelle humble fortune êles-vous descendue ? Quel sort peut remplacer tant de grandeur perdue ? Honorez-vous ici la cendre d'un époux ? Est-ce Hector ou Pyrrhus qui dispose de vous ? » Elle baisse les yeux ; et s'exprimant à peine : « Que je te porte envie, heureuse Polyxène ! Ton cœur ne connut point les douceurs de l'hymen, Tu péris , jeune encor , sous le fer inhumain : Mais du moins tu péris sous les remparts de Troie, Mais les arrêts du sort qui choisissoit sa proie N'ont pas nommé ton maître, et , captivant ton cœur. Mis la fille des rois aux bras de son vainqueur. Moi, d'un jeune orgueilleux, trop digne de son père, Souffrant l'amour superbe, et pleurant d'être mère. J'ai perdu ma patrie; et, traversant les mers. Passé de Troie en cendre à l'opprobre des fers. Bientôt, nouveau Paris, jusqu'à Lacédémone Mon dédaigneux époux court ravir Hermione ; Et , fuyant des plaisirs par la force obtenus , Il m'abandonne esclave à l'esclave Hélénus. Mais Oresteen fureur, qu'incessamment tourmente Le fouet de Némésis, le regret d'une amante,

Labitur, et longo vix tandem tcmpore fatur : 3io << Verane le faciès, verus iiiihi nuiilius adfers, Nate dea? vivisne? aut, si lux aima recessit, Hector ubi est? » Dixit, lacrymasque eflïidit, et omDera Implevit clamore locum. Vix pauca l'urenti Subjicio, et raris turbatus vocibus bisco : « Vivo equidem, vitamque exlrema pcr omnia duco. Ne diibita; nara vera vides.

Heu ! quis te casus dejcctam conjuge tanto '6 Excipit? aut quse digna satis fortnna revisit? Hectoris, Audiomacbe, Pvribin' connubia servas? » 5îo Dejecit voltura , et deniissa voce locuta est 27 : <c O lelix una ante alias Priamcia virgo, Hoslilem ad tumulum Trojae sub moenibus allis Jussa mori, quae sorlitus non pertidit ullos, Nec victoris beri tetigit captiva cubile! Nos, patria incensa, diversa per sequora vectae, Stirpis Acbilleae fastus, juvenemque superbum, Servitio enixa, tulimus^S; qui dcinde, secutus Ledœam llermionen, Lacedœmomosque HymenaBos, Me faraulo famulamque Helcno transraisit babendam. '■^o Ast illura, ercptœ magno inflammatus amore Conjugis, et scelerum Furiis agilatus, Orestes Excipit iocautum , patriasque obtruncat ad aras.

Jette au pied de l'autel son rival égorgé.

Et ce rapt criminel par un crime est vengé.

Par cette mort sanglante Hélénus en partage

Obtint une moitié de son riche héritage.

Et du nom de Chaôn, né du sang des Troyens,

Appela ces vallons les Champs Chaôniens ;

Pej'game fut le nom que prit la citadelle.

Mais vous , quelle tempête ou quelle erreur nouvelle

Vous porta de si loin sur ces bords étrangers .•'

Votre Ascagne vit-il après tant de dangers .-•

Plenre-t-il quelquefois la perte de sa mère .•"

Apprend- il à marcher sur les pas de son père ?

Vers ses hautes vertus prend-il déjà l'essor .►•

Promet-il d'être un jour digne ne%eu d'Hector ? »

Ainsi, parmi les cris, les sanglots et les larmes. D'un touchant entretien elle goûte les charmes ; Lorsque , de son tyran successeur couronné , Hélénus de sa cour s'avance environné , Nous reconnoît, nous mène à sa nouvelle. Troie, Et mêle à chaque mot une larme de joie. J'avance , et j'aperçois dans ce séjour nouveau De la Gère Pergame un modeste tableau.

Voilà ses ports , ses murs renaissant de leur cendre ; Ce coteau , c'est l'Ida ; ce ruisseau , le Scamandre. Je vois la porte Scée et les tours d'Ilion , Et de Troie , en pleurant , j'adore encor le nom. Mille doux souvenirs parcourent ce rivage ; De leurs murs paternels reconnoissant l'image , Les Troyens de ces lieux jouissent comme moi , Et leur concitoyen les recevoit en roi. Au milieu de sa cour, sous de vastes portiques. Un grand festin chargeoit des tables magnifiques : Ils célébroient Bacchus ; et , dans des coupes d'or , Le dieu de son nectar leur versoit le trésor.

Le jour fait : un second s'écoule dans la joie ; Mais l'autan a soufflé, la voile se déploie,

Morte Neoptolemi regnorum reddita cessit Pars Heleno, qui Chaonios cognomine campos, Chaoniamque omnem Trojano a Chaone dixit, Pcrgamaque, Iliacamque jugis banc addidit a'-cem. Scd tibi qui ciirsum venti, quae fata dedcre? Aut quisnam ignarum nostris deus adpulit cris? Quid puer Ascanius^a? superatue , et vescitur aura?

5io Quem tibi jam Troja....

Ecqua tamen puero est araissae cura parentis? Ecquid in antiquam virtutem animosque virilis Et pater ,Eneas et avunculus excitât Hector? » Talia fundebat lacrymans, longosque ciebat Incassum fletus, quum sese a raœiiibus héros Priamides multis Hclenus comitantibus adfert, Adgnoscitque suos, laetusque ad liraina ducit. Et multum lacrymas verba inter singula fundit. Procedo , et parvara Trojam , siraulataque magnis 3o

35o Pergaraa, et arentem Xantbi cognomine rivura 3t Adgnosco, Sca?aeque amplector limina portae. Nec non et Teucri socia simul urbe fruuntur. Hlos porticibns rex adcipiebat in amplis. Aulai in mcdio libabant pocula Bacclii, Impositis auro dapibus, paterasque tenebaot. Jaraque dics, alterque dies processit, et aura:

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