LIVRE III
Et son souffle sur l'onde appelle nos vaisseaux. Je vais au roi-pontife, el m'explique en ces mots : « O toi qui fais parler d'une voix véridique Les lamiers de Glaros , le trépied prophétique ; Que ne trompent jamais ni le flanc des taïueaux , Ni le ciel , ni le vol ni le chant des oiseaux ! Que me veulent les dieux ? Tous d'une voix commune Dans les champs d'Hespérie appellent ma fortune : L'horrible Céléno , s'opposant à leurs vœux , Seule ose m'annoncer la colère des cieux, Et menace mes jours de la faim homicide. Parle : que de mon sort la sagesse décide. »
Hélénus , méditant ces mystères profonds , De sa tête sacrée abaisse les festons, Présente à Jupiter un pompeux sacrifice , Implore d'Apollon la bonté protectrice, Me conduit dans son temple , et me dit : " Fils des dieux ! Oui, le ciel te prépare un destin glorieux; Et dans le cours changeant de sa marche éternelle, Le sort accomplira cette loi solennelle. Mais il faut avant tout l'indiquer les chemins Des mers à qui tu dois confier tes destins. Je ne m'étendrai point sur tout ce qui le touche ; Sur de plus grands secrets Junon ferme ma bouche ; Et la Parque, à mes yeux soulevant le rideau, N'écarte qu'à demi leur terrestre bandeau.
« D'abord ce Latium, cette terre fatale, Tu les crois séparés par un court intervalle ; Mais la mer, devant toi s'agraaidissant toujours. De ta longue carrière alongera le cours. La Sicile verra de tes nefs vagabondes La rame opiniâtre importuner ses ondes.
Du redoutable Averne il faut dompter les flots,
Vêla vocant, tumidoqiie inflatur carbasus Austro.
His vatem adgredior dictis, ac talia qua;so :
« Trojugena, interpres divum, qui numlna Phœbi,
3*0 Qui tripodas, Clarii lauros, qui sidéra sentis, Et volucrum linguas, et praepetis omina pennœ, Fare âge (namque omnem cursum mihi prospéra dixit RelLgio , et cuncti suaserunt numioe divi ItalJam petere, et terras tentare repostas. Sola novum dictuque nefas Harpyia Cela;no Prodigium canit, et tristis denuotiat iras, Obsceoamque famcm), quae prima pciicula vito? Quidve sequens tantos possim superare laborcs? » Hic Helenus, caesis primum de more juvencis,
370 Exorat pacem divum, vittasque resolvit
Sacrati capitis, meque ad tua limina, Pliœbe, Ipse manu multo suspensum nuiiiinc ducit , Atque haec deinde canit divine ex oie sacerdos 32 ; « Nate dea, nam te majoribus ire per altum Auspiciis manifesta fides : sic fata deum rex Sortitur, volvitque vices ; is vertitur ordo ; Pauca tibi e multis, quo tutior hospita lustres jEquora, et Ausonio possis cousidcrc portu, Expediam dictis; prohibent nam cetera Parca;
38o Scire Helenuni, farique vetat Saturnia Juno.
« Principio Italiam, quam tu jam rere propinquam , Vicinosque, ignare, paras invadcie poitus, Longa procul longis via dividit invia terris 33. Ante et TriDacria lentandus remus in unda
De la mer d'Ausonie il faut fendre les eaux , De rile de Circé braver l'onde infidèle, Avant de reposer dans ta cité nouvelle. Mais écoule, et connois par quels signes certains S'annonceront ces lieux promis par les destins : Si , sur les bords des eaux , se présente à ta vue Une laie aux poils blancs, sur la rive étendue, Nourrissant trente enfants d'une égale blancheur , Et du fleuve voisin respirant la fraîcheur, Arrête là ton cours ; là finiront les peines. Ne crains ni Céléno, ni ses menaces vaines. Ni ces tables qu'un jour doit dévorer ta faim ; Le destin l'aidera ; compte sur le destin ; Compte sur la faveur d'Apollon qui m'inspire. Mais fuis la mer perfide et la côte d'Épire : Des Grecs nos ennemis ce bord est infesté. Là , des fiers Locriens s'élève la cité ; Là, commandant en paix à l'humble Pétilie , Philoetète est content d'un coin de l'Italie ; Et, de Salente enfin inondant les sillons, Idoménée au loin répand ses bataillons.
Ce n'est pas tout encor : lorsque sur le rivage Aux dieux conservateurs tu paieras ton hommage , Qu'un long voile de pourpre, abaissé sur tes yeux, Dérobe à tes regai'ds tout visage odieux ; Défends qu'aucun objet d'un augure sinistre Ne trouble le présage ainsi que le ministre. Qu'enfin les liens, toi-même, et ta postérité, Gardent ce saint usage avec fidélité.
« Lorsque enfin de plus près tu verras la Sicile , Que de l'étroite mer qui sépare cette île L'ouverture à tes yeux ira s'agrandissant , Que sur la gauche alori tau cours s'arroudissant
Et salis Ausonii lustrandum navibus fequor, Infernique lacus, ^EŒœque insula Circa;, Quam tuta possis urbem componere terra.
Signa tibi dicam : tu condita mente teneto. Quura tibi soUicito secrcti ad fluminis undam
390 Litoreis ingens inventa sub ilicibus sus, Triginta capitum fétus enixa, jacebit, Alba, solo recubaus, albi circum ubera uati : Is locus urbis crit ; requies ea certa laborum. INec tu mensarum morsus horresce futures : Fata viam invenient, aderitque vocatus Apolio. Has autem terras, Italique banc litoris orain, Proxiraa quae nostri perfunditur sequoris œstu , Effuge ; cuncta malis habitantur mœuia Graiis. Hic et Narycii posuerunt mœnia Locri,
400 B't Sallentinos obscdit milite campos
Lyctius Idomcneus ; hic illa ducis Melibœi
Parva Philoctetae subnixa Petilia inuro.
Ouin, ubi trausmissae steterint trans aequora classes,
Lt positis aris jam vota in litore solves :
Purpureo velare comas adopertus araictUj
ISc qua inter sanctos iguis in honore deorum
liostilis faciès occurrat, et omina tui-bet.
Hune socii morcm sacrorum, hune ipse teneto;
Hac casti mancant in religione nepotes.
410 „ Ast, ubi digressum Siculae te adinoverit oiae Ventus, et angusti rarescent claustra Pelori, Lseva tibi tellus, et longo laeva pelantur
L'ENÉIDE
Laisse à droite cette île et ses gorges profondes. Ces continents , dit-on , séparés par les ondes , Réunis autrefois, ne formoient qu'un pays; Mais par les flots vainqueurs toul-à-coup envahis, A l'onde usurpatrice ils ont livré la terre, Dont le double rivage à l'envi se resserre : Ainsi , sans se toucher , se regardent de près Et les bords d'Hespérie et l'île de Cérès. Entre eux la mer mugit, et ses ondes captives Tour-à-tour en grondant vont battre les deux rives ; Sublime phénomène, étranges changements, De l'histoire du monde éternels monuments ! Deux monstres sont placés sur ce double rivage : Charybde, qui dévore, en son avide rage, Les flots précipités dans ses antres sans fonds, Et soudain les vomit de leurs gouffres profonds ; Scylla , qui , dérobant ses roches dangereuses , Appelle au loin, du sein de ses grottes affreuses, Les vaisseaux que la vague y pousse en mugissant. Ce monstre d'une vierge a le sein ravissant ; Son visage est d'un homme : à sa figure humaine Se joint le vaste corps d'une lourde baleine; Ses flancs sont ceux d'un loup ; et de ce monstre enfin La queue en s'alongeant se termine en dauphin. Il vaut mieux t'éloigner, et, rasant la Sicile, Prolonger tes détours et ta lenteur utile, Pour atteindre le but, l'éviter avec art, Et , près de Pachynum , par un prudent écart , Dans ton cours prolongé décrire un arc immense , Que d'aller , de Charybde affrontant l'inclémence , Braver ses tourbillons, ses gouffres écumants, Et des chiens de Scylla les rauques hurlements.
« Enfin, dans les destins s'il m'est permis de lire, Hélénus ne peut trop le dire et le redire : Junon fit tous vos maux et les prolonge tous ;
jEquora circuitu ; dextrum fuge litus et undas. Ha?c loca vi quondam, et vasta convolsa ruiaa, Tantum sévi longinqua valet mutare vetustas! Dissiluisse ferunt, quura protenus utraque tellus Una foret; venit medio vi pontus, et undis Hesperium Siculo latus a'oscidit, arvaque et urbis Litore diductas anguslo interluit œstu.
420 Dextrum Scylla latus, Isevum implacata Charybdis Obsidet, atque imo barathri ter gurgite vastos Sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras Erigit alternes, et sidéra verberat unda. At Scyllam ca;cis cohibet spelunca latebris, Ora exSertantem , et navis in saxa trahentem. Prima hominis l'acies , et pulchro pectore virgo Pube tenus; postrema immani corpore pistrix, Delpbinum caudas utero commissa iuporum.
Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni
Oo Cessantem, longos et circumflcctere cursus, Quam semel informera vasto vidisse sub antro Scyllam, et cœrulels canibus resonantia saxa.
« Praeterea, si qua est Heleno prudentia, vati Si qua fides, animum si veris implet ApoUo, Dnum illud tibi, nate dca, praeque omnibus iinura Praedicam, et repetens iteruraque iterumque monebo Junonis magnœ primum precc numen adora;
De la reine des dieux désarme le courroux ;
N'épargne point l'encens, les vœux, ni la prière :
Ainsi tu fléchiras celte déesse altière ;
Et tes heureux vaisseaux des bords siciliens^
Parviendront sans obstacle aux champs hespériens.
Vainqueur enfin des mers , d'autres soins te demandent ;
Des antres Cuméens les oracles t'attendent.
Il faut franchir l'Averne, et dans ses sombres bois
De l'antique Sibylle interroger la voix.
Au pied de son rocher sur des feuilles légères
Elle écrit nos destins en légers caractères ;
En dispose les mots ; et sitôt que sa main
En a rangé la suite en un ordre certain ,
Elle ferme sur eux sa caverne tranquille.
Là , l'oracle repose et demeure immobile.
Mais si la porte, ouverte aux zéphyrs indiscrets,
De l'arrêt fugitif leur livre les secrets,
Ils volent dispersés sous les roches profondes.
Elle, au lieu d'assembler leurs feuilles vagabondes,
De ses oracles vains, aux vents abandonnés.
Laisse errer au hasard les mots désordonnés ;
Et qui vient consulter sa réponse inutile
Maudit en s'éloignanl l'antre de la Sibylle.
Évite ce malheur. En vain de ton départ
Les tiens impatients accusent le retard ;
En vain le vent t'appelle , en vain le temps te presse ;
Toi-même va trouver, consulter la prêtresse ;
Qu'elle-même te parle, et de ses rocs profonds
Laisse échapper pour toi ses prophétiques sons ;
T'apprenne tes dangers et tes guerres futures ,
Et tout ce long tissu d'illustres aventures;
Ce qu'il faut craindre encor , ce qu'il faut surmonter ,
Et quels peuples enfin te restent à dompter.
Tel du sort à mes yeux le livre se déploie :
Va, pars, et porte au ciel les grands destins de Troie. >i
Junoni cane vota libens , dominamque poteutem Supplicibus supera donis : sic denique victor
440 Trinacria finis Italos mittere relicta.
Hue ubi delatus Cumaeam adcesseris urbem, Divinosque lacus , et Averaa sonantia silvis : Insanam vatem adspicies, quae rupe sub iraa Fata canit, foliisque notas et nomina mandat. Quœcumque in foliis descripsit carmina, virgo 34 Digerit in numerum , atque antro seclusa relinquit. Illa manent immola locis, neque ab ordine cedunt : Verum eadem, verso tenuis quum cardine ventus Impulit, et teneras turbavit janua frondis,
4io Munquam deinde cavo volitantia prendere saxo, ISec revocare situs, aut jungere carmina curât. Inconsulti abeunt, sedcmque odere SibyUae. Hic tibi ne qua raorac fuerint dispendia tanti, Quamvis increpitent socii , et vi cursus in altum Vêla vocet, possisque sinus implere seeundos, Quin adeas vatem, precibusque oracula poscas : Ipsa canat, vocemque volens atque ora resolvat. Illa tibi Italiae populos, venturaque bella. Et, quo quemque modo fugiasque ferasque laborem,
460 Expediet; cursusque dabit venerata seeundos. Haec sunt , quae nostra liceat te voce moneri. Vade âge, et ingcntcm factis fer ad aethcra Trojam. »