‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 104 sur 411 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Il dit, et fait tirer de son vaste trésor Uu vaste amas d'airain, d'argent, d'ivoire et d'or ; Des vases de Dodone ; une riche cuirasse Où l'or à triple maille avec art s'enlrelace ; Un casque aux crias flottants , armure de Pyrrhus , Qui du sang des Troyens ne se rougira plus. Mon père est distingué par sa munificence. Enfin nous recevons avec recounoissance Des matelots choisis , des armes , des guerriers ; Et ses riches haras nous cèdent leurs coursiers. Docile au sage avis du divin interprète, Anchise ordonne alors que la flotte s'apprête , Qu'on rattache la voile , et qu'aux vents fortunés Ses plis prêts à s'ouvrir flottent abandonnés. Hélénus en ces mots honore sa vieillesse : « Mortel chéri des dieux , époux d'une déesse , Qui deux fois échappas aux malheurs d'ilion , Cette Ausonie, objet de ton ambition, D'ici ton œil la voit , ton espoir la possède ; Mais, pour atteindre au lieu que le destin te cède, Il faut raser ses bords , et , par de Uings chemins , Voyageur patient , gagner ces champs lointains. Adieu , vieillard heureux , encor plus heureux père ! Adieu : déjà l'autan, de son souffle prospère, Sur une mer propice appelle vos vaisseaux. Adieu : mes souvenirs vous suivront sur les eaux. »

Cependant, à son tour, Andromaque pensive Prépare ses adieux ; sa tendresse attentive Aux présents d'Hélénus veut ajouter le sien. Ascagne reçoit d'elle un manteau phrygien, Et de riches tissus où la navette agile A glissé des fils d'or dans sa trame fragile ; Et ses propres travaux plus précieux encor : « Tenez, prenez ces dons de la veuve d'Hector. Ouvrage de mes mains, ils charmoient ma tristesse : C'est le dernier présent d'iuie uiste princesse ;

Quae postquam vates sic ore effatus amico est; Dona dehiuc auro gravia sectoque elephauto Imperat ad Davis ferri, stipatque cariiiis Ingens argentum, Dodonœosque lebetas, Loricam consertam hamis auroque trilicem. Et conum insignis galeae, cristasque comantis, Arma IVeoptolemi 35. Sunt et sua dona pareuti.

470 Addit cquos, additque duces;

Remigium supplet; socios simul instruit armis Interea classera velis aptare jubebat Anchises, fieret venlo mora ne qua ferenli. Quem Phœbi interpres multo compellat honore : « Conjngio, Ânchisa, Veneris dignatc superbo , Cura dcum, bis Pergamcis erepte ruinis, Ecce tibi Ausoniae tellus : banc adripe velis. Et tamen banc pelage praeterlabare necesse est; Ausoniae pars illa procul, quam pandit Apollo.

480 Vade, ait, 0 felix nati pietate! Quid ultra

Provehor, et fando surgentis demoror austros? »

Née minus Andromache, digressu mœsta supremo, Fert picluratas auri subtemine vestis, Et Phrygiam Ascanio cblamjdem ; nec cedit bouori; TextUibusque onerat douis , ac talia fatur ; « Adcipe et hacc, manuuiu tibi quîe monumenta meaium ^6

De vos parents bannis c'est le dernier bicnfail, Monument de tendresse, hélas ! et de regret. O seul et doux portrait de ce fils que j'adore ! Cher enfant ! c'est par vous que je suis mère encore. De mon Asiyanax, dans mes jours de douleur. Voire aimaJjle présence entretenoit mon cœur. Voilà son air, sou port, son maintien, son langage ; Ce sont les mêmes traits; il auroil le même âge... »

Nous hâtons à regret ce départ douloureux ; Je leur dis en pleurant : » Adieu, vivez heureux ! Vous ne redoutez plus la fortune inconstante ; Et nous, tristes jouets d'iuie si longue attente , Le sort de mer en mer nous promène à son gré. Vos malheurs sont finis, votre asile assuré; Vous n'allez point chercher sur de lointaines rives Un empire inconnu , des terres fugitives : Le doux aspect du Xanthe adoucit vos destins ; Notre Ilion revit , relevé par vos mains. Puisse un destin plus doux respecter voire ouvrage ! Que la Grèce de Troie épargne au moins l'image ! Si le Tibre jamais me reçoit dans ses ports , Si ces murs tant piximis s'élèvent sur ses bords , Unis par la naissance, unis par l'infortune, Nos maux seront communs, notre gloire commune. Oui, nos peuples, heureux d'une longue union. Ne feront qu'un seul peuple et qu'un seul Ilion ; Et des fils d' Ausonie et des enfants d'Épire Même sang, même amour réuniront l'empire. Puisse un esprit semblable animer nos neveux ! »

A ces mots, je m'éloigne, en retournant les yeux Vers ces murs fraternels, celte terre chérie. Et vais sur l'onde encor poursuivre une patrie. Nous côtoyons d'abord ces sommets escarpés Que les Irails de la foudre ont si souveul frappés ; De là vers l'Italie un court trajet nous mène. Le jour tombe ; et la Nuit, de sou Uône d'ébène,

Sint, puer, et longum Andromacbae testentur amorcm, CoDJugis Hectoreae. Cape dona extiema tuorum 3?, O mihi sola mei super Astyanactis imago 38 1

'i9<' Sic oculos, sic ille manus, sic ora fercbat^g; Et nuDC aequali tecum pubesoeret «evo 4°. »

Hos ego digrediens lacrymis adfabar obortis*'. « Vivite felices, quibus est fortuna peracta Jam sua! nos alla ex aliis in fata vocamur. Vobis parta quies : nullum maris a;quor arandum; Arva neque Ausoniae, scmper cedentia rétro, Quœrenda. Eftigiem Xantbi, Trojamquo videtis, Quam vestrœ (ecere manus; melioribus, opto, Auspiciis, et quae fuerit minus obvia Graiis!

Soo Si quando Thjbrim, viciuaque Tbybridis arva, Intraro, gentique meae data mœnia cernam, Cognatas urbis olim, populosque propinquos, Epiro, Hesperia, quibus idem Dardaniis auctor, Atque idem casus, unam faciemus utramque Trojara animis : maneat nostros ea cura nepotes! »

Provehimur pelage vicina Ceraunia juxta ''î , Unde iler Italiam , cursusque brevissimus undis. Sol ruit interea, et montes umbrantur opaci. Sternimur optatsc gremio telluris ad undam,

^'o Sortiti remos, passimqiie in litore sicco

L'ÉNÈIDE.

Jette son crêpe obscur sur les monts et les flots :

Le rivage des mers nous invite au repos.

Des travaux aux rameurs le sort fait le partage ;

Les autres , étendus sur l'aride rivage ,

Dorment au bruit de l'onde, et jusqu'au jour naissant

Goûtent d'un doux sommeil le charme assoupissant.

Mais les Heures déjà dans le silence et l'ombre

Au milieu de sa course ont guidé la Nuit sombre :

Palinure s'éveille, et consulte les mers;

Il écoute les vents , interroge les airs ;

Des astres de la nuit il observe la course ;

t>berche d'un œil savant les Hyades et l'Ourse ,

Du Bouvier paresseux l'astre resplendissant ,

Et rOrion armé d'un or éblouissant.

Il voit les cieux sereins ; et, du haut de la poupe,

D'un signe impérieux il avertit sa troupe ;

Nous parlons , nous fuyons , nous volons sur les eaux ,

El déployons aux vents les ailes des vaisseaux.

Les astres pâlissoient : l'aurore matinale Rougissoit de ses feux la rive orientale , Lorsque insensiblement un point noir et douteux De loin paroît, s'élève, et s'agrandit aux yeux. Ciel ! c'étoit l'Italie ! Alors la joie éclate ; Italie ! à ce nom proclamé par Achate Tout répond : Italie ! Italie ! et nos vœux Par un commun transport ont salué ces lieux.

Anchise prend un vase orné d'une guirlande. Puis, inclinant sa coupe et sa liquide offrande, Debout sur le tillac, s'écrie : « O dieu des flots ! Vous qui leur commandez le trouble et le repos. Et vous , dieux du rivage ! écoutez ma prière : Puisque enfin nous touchons au bout de la carrière , Encore un vent propice , encore un souffle heureux ! » Il dit : un air plus frais favorise nos vœux. On entrevoit le port; et, voisin de la nue. Le temple de Pallas se découvTe à la vue. On abaisse la voile , on s'approche du bord , El le bec des vaisseaux est tourné vers le port.

Corpora curamus; fessos sopor inrigat arliis. Necdum orbem mediura INox Horis acta subibat : Haud segnis strato surgit Palinurus, et omnis Explorât ventos, atque auribus aéra captât; Sidéra cuncta notât tacito labentia cœlo , Arcturum, pluviasque Hyadas, gerainosque Triones, Armatumque auro circumspicit Oriona.

Postquam cuncta videt cœlo constare sereno , Dat clarum e puppi signum; nos castra movemus, ijo Tentamusque viain, et velorura pandiraus alas.

Jamque rubescebat stcUis Aurora fiigatis, Quum procul obscuros colles, humilemque videmus 43 Italiam. Italiara primus conclamat Achates; Italiam laeto socii clamore salutant.

Tum pater Anchises magnuin cratera eorona Induit, implevitque mero, divosque vocavit Stans celsa in puppi :

« Di, raaris et terrx, tempestaturaque potentes. Farte viam vento lacilera , et spirale secundi ! » i2o Crebrcscunt oplatae aurae, portusque patescit

Jam propior, templunique adparet in arce Minerve. Vêla legunt socii , et proras ad litora torquent.

Creusée à l'orient , son enceinte profonde

Contre les vents fougueux et les assauts de l'onde,

Est recourbée en arc, où le flot mugissant

Sans cesse vient briser son courroux impuissant.

A l'abri des rochers son eau calme repose;

Des remparts naturels qu'à la vague il oppose

Les fronts montent dans l'air comme une double tour;

Leurs bras d'un double mur en ferment le contour;

Et le temple que l'œil croyoit voir sur la plage

Recule à notre approche, et s'enfuit du rivage.

Quatre beaux comsiers blancs , dans la prairie épais,

Sont le premier augure offert à nos regards.

A ce sinistre aspect Anchise s'épouvante, Et s'écrie aussitôt d'une voix gémissante : '< O notre unique asile ! ô bords hospitaliers ! Pourquoi nous offrez-vous ces animaux guerriers ? Les coursiers des combats sont l'effrayant présage; Ils sont nés pour la guerre, on les dresse au carnage. Mais ces mêmes coursiers , domptés par les humains , Traînent d'accord un char, se soumettent aux freins. J'espère encor la paix. » Il dit, et sa prière Paie un juste tribut à Minerve guerrière, Qui daigna la première accueillir nos vaisseaux. Heureux triomphateurs et des vents et des eaux. Puis, d'un voile sacré nous couvrons notre léte. Et déjà pour Junon notre offrande s'apprête : Le roi-pontife ainsi nous l'avoit ordonné.

Ces devoirs accomplis, le signal est donné; Et les voiles, des vents appelant les haleines. Tournent sur les longs bras de leurs longues antennes Nous partons , nous fuyons d'un cours précipité Ce rivage suspect, par les Grecs habité. Des bords oîi devant nous la terre au loin recule, Tarente offre à nos yeux les murs sacrés d'Hercule. Junon de Lacinie et sou temple fameux Régnent à l'autre bord sur les flots écumeux. Bientôt, se dégageant des vapeurs qui les couvrent, De Caulon à nos yeux les remparts se découvrent ;

Porlus ab Euroo fluctu curvatus in arcum; Objecta; salsa spumant adspargine cautes 44 : Ipse latet; gemino demittunt brachia muro Turriti scopuli, refngitque ab litore templum. Quatuor hic, primum omen, equos in graïuine vidi Tondentis campum late, candore nivali.

Et pater Anchises: « Bellum, o terra hospita, portas; S40 Bello armantur equi; bellum haec armenta minantur. Sed tamen idem olim curru succedere sueti Quadrupèdes, et frena jugo concordia ferre; Spes et pacis, » ait. Tum numina sancta precamur Palladis armisonae, quae prima adcepit ovantis. Et capita ante aras Phrygio velamur amictu; Prœceptisque Heleni, dcderat quœ maxuma, rite Junoni Argivoe jussos adolemus honores.

Haud mora : continuo perfectis ordine votis, Cornua velatarum obvcrtimus anlenuarum, 550 Grajugenuraque domos, suspectaque liuquimus arva. Hinc sinus Herculei, si vera est fama, Tarent! Cernitur. Adtollit se diva Lacinia contra, Caulouisque arces, et navilfagum Scylacaeum. Tum procul e fluclu Trinacria cernitur ^Etna,

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