LIVRE V
U déroule en ses maius, il en parcourl des yeux,
Et le volume immense , et les immenses nœuds.
" Darès, reprend Enlelle, à eel aspect recule;
El que seroil-ce donc si du terrible Hercule
Il avoit vu le eeste et le combat fameux ,
Qui de sang autrefois rougit ces mêmes lieux ?
L'arme que vous voyez, si vasle, si pesante,
De votre frère Éryx chargea la main vaillante.
Et des crânes rompus et des os fracasses
Les vestiges sanglants y sont encor traces.
Avec elle il lutta contre le grand Alcide;
Par elle j'illustrai ma jeunesse intrépide.
Avant qu'un trop long âge eût blanchi mes cheveux,
Et que le temps jaloux domptât ces bras nerveux.
Mais si ce fier Troyen craint ce terrible ceste,
Si c'est le vœu d'Énée et le désir d'Acesle,
De celte arme à Darès je fais grâce en ce jour :
A son ceste troyen qu'il renonce à son tour.
Marchons; portons tous deux dans ces luttes rivales
Et des dangers égaux et des armes égales. »
Alors , montrant tout nus et tout prêts aux combats Son corps, ses larges reins, ses redoutables bras, Et sa vaste poitrine, où ressort chaque veiue, Seul il avance, et seul semble remplir l'arène. Puis le héros troyen prend deux eesles égaux; Lui-même il les enlace aux bras des deux rivaux Prêts à lutter d'ardeur, de courage et d'adresse. Sur ses pieds à l'instant l'un el l'autre se dresse; Tous deux , les bras levés , d'un air audacieux Se provoquent du geste, et s'attaquent des yeux. Soudain conniience entre eux la lutte meurtrière. Leur tète loin des coups se rejette en arrière : L'un, jeune, ardent, léger, frappe et pare à-la-fois : Enlelle , plus pesant , se défend par son poids; Mais ses genoux Ireniblauts le portent avec peine : Son vieux flanc est battu de sa uénible haleine.
Iluc ilhic vincluruin immcnsa vuluiuina versât. Tui;i senior talis refercbat pectoie voces :
«<o «Ouid, si quis csestus ipsius et Hcrculis arma Vidisset, tristemque hoc ipso in litorc pugnam? Ilo-c gciinanus Eryx qiiondam tuiis arma gcrcbat; Sanguine cernis adliuo fracto((uc infecta cercbro. His luagnum Alcidcn coutra sttlit; his ego sncliis, Duiii nielior vires sanguis dabat, icmula nccdinn Tcnqioiibus geminis canebat sparsa sonectus. Sed si nostra Darcs hœc Troius arma rccnsat, Idque pio sedot Mnex , probat auctor Acestes , jî';quemus pugnas. Erycis tibi tcrga remitto,
i>" Solve metus ; et tu Trojauos cxue castus. »
lloec fatus, dnpliceui ex humeris rcjecit amictum, Et magnes membrorum artus, magna ossa, lacertosquc Exuit, atquc ingens mcdia consistit arena. Tum satus Ancbisa cœstus patcr extnlit œquos. Et paribus palmas amborum innexuit armis. Constitit in digitos extcmplo adrectiKs uterque , Brachiaque ad supcras interritus cxtulit auras : Abduxcre rétro longe capita ardna al) ictu; Inmiscentque manus nianibus, pugnamque lacessunt.
t^o llle pedum mclior motu, frctusqnc juventa; Hic membris et mol« vJens, sed tarda treracnti
Mille coups, à-la-fois hâtés ou suspendus, Sont reçus ou portés , détournés ou perdus. Tantôt dans leurs lianes creux les eesles retentissent , Sur leurs robustes seins lanlôl s'appesantissent; L'infatigable main erre de tous eôlés , Marque leurs larges fronts de ses coups répétés, Frappe, en volant, la lempe et l'oreille meurlrie; Sous le ceste pesant la dent éclate el crie. Enlelle, courageux avec tranquillité, Oppose à sou rival sou immobilité ; Et, par un lour adroit, par un coup d'œil habile. Brave, trompe ou prévient sa menace inutile. Tel qu'un fier assaillant, contre un antique fort Qui sur le haut des monts brave sou vain effoi't, Ou conlre une cité, théâtre d'un long siège, Tantôt presse l'assaut , taulôt médite un piège , Autour de ses remparts va , vient , et sans succès Tente dans son enceinte un périlleux accès : Tel , autour du vieillard défendu par sa masse , Darès, joignant la ruse, el la force, et l'audace , Tourne, allaque en tous sens, frappe de tous cotés, Enlelle, résistant aux coups précipilés , Lève son bras, suspend l'orage qu'il médite; Darès l'a vu venir, se détourne , et l'évile.
Enlelle , frappant l'air de son effort perdu , Tombe de tout son poids sur la terre éiendu : Tel, aux sommets glacés que l'Aquilon lournienle. Tombe et roule un vieux pin de l'anlique Érymanlhc. Troyens, Siciliens, par mille cris divers De joie et de regrets, frappent soudain les airs. Aceste le premier accourt ; et sa tendresse Dans son vieux compagnon plaint s.i propre foiblesse. Le héros se relève; et la onte, et l'honneur, La confiante audace, aiguillonnent son cœur; Son courage s'irrile encor par sa colère. Il s'élance, et poursuit son superbe adversaire;
Gcnua labant, vastes qnatit aeger anhelitus artus. Multa viri nequidquam inter se volnera jactant, Multa cavo lateri ingcminant, et pcctorc vastes Dant sonitus; erratquc auris et tempora circum Crehra manus; diiro crépitant sub volncre mai». Stat gravis Entellus, nisuque inmotus eodem, (^.orporc tcla modo atque oculis vigilantlbns cxit. llle, valut cclsam oppugnat qui molibus urbcm,
^i" Aut montana sedet circura castella sub armis, Nunc lios, nuuc illos aditus, omnemque pererrat Ârtc locum, et variis adsultibus inritus urget. Ostcndit dextram insurgens Entellus, et aile Extulit. llle ictum venientem a vcrtice velox Pracvidit, colérique clapsus corpore cesslt.
Entellus vires in ventum efludit, et ultro Ipsc gravis, graviterquc ad Icrram pondère vasto Concidit; ut quondam cava concidit aut Erjmantho, Aut Ida in magna radicibus cruta pinus.
410 Consurgunl studiis Tcucri et Trinacria pubes : It clamor cœlo ; primusque adourrit Acestes, yEqu.-Evumque ab liumo miserans adtoUit amicum. At, non tardatus casu, neque territus héros, Acrior ad pugnam redit, ac vira suscitât ira. Tum piidnr incendit vires, et conscia virtns;
F.l tantôt tour-à-tour, et tanlôl à-la-fois , Les deux cestes ligués raccablenl de leur poids ; Moins prompte, moins pressée, et moins lumullueuse, Sur nos toits retentit la grêle impélueuse. La main suit l'autre main , les coups suivent les coups : Point de paix, point de trêve à son bouillant courroux ; Il le chasse d'un bras , de l'autre le ramène , Et Darès , en tournant , parcourt toule l'arène. Empressé de calmer ce combat trop ardent , Enée avec pitié voil ce jeune imprudent , L'arrache à son rival ; et plaignant sa disgrâce : « Malheureux ! où t'emporte une indiscrète audace ? Pourrois-tu méconnoilre une invisible main. Et dans le bras d'un homme un pouvoir plus qu'humain ? Fléchis devant un dieu , les deslins te lordonueut. » De Darès aussitôt les amis lenvironuent ; Chacun d'eux à l'envi soutient entre ses bras Ce malheureux (ju'on vient d'arracher au trépas , Tremblant, abandonnaut sa tête chancelante. Vomissant à grands flots de sa bouche écumante Des torrents d'un sang noir, et les tristes débris De ses os , de ses chairs , déchirés et meurtris. Pour conduire aux vaisseaux la victime échappée , Us partoient , oubliant et le casque et l'épée; On leur remet le prix de ce combat fatal, Et le taureau doré demeure à son rival. Tout rayonnant d'orgueil , et de gloire, et de joie, « Soyez témoins ici , fiers habitants de Troie , Dit-il d'un ton superbe ; et toi , fils de A'^énus , Vois, par ce que je suis, ce qu'autrefois je fus Dans ma jeune saison , et quel sort ma vieillesse Gardoit à ce Darès, si fier de sa jeunesse. » Il dit, et se présente en face du taureau Dont fut récompensé son triomphe nouveau ; Se dresse, et, d'une main ramenée en arrière,
IVspcipitcmque Daren ardcns agit Kquorc toto, ISunc dextia iDgeiuinans ictus, mine ille sinistra. Mec mora, nec rcquies. Quam multa grandine uiriibi Culiiiinibus cicj)itant , sic densis ictibiis héros
!<>'> Crehcr titraque manii puisât versatqne Dareta. Tum patcr jïneas procédera longius iras. Et sécvire animis Entellum baud passas acerbis; Scd fiiicra inposuit piigoa;, fessunique Dareta Eripnit, imilccns dictis, ac talia fatur : » Infclix, qii£E tanta animum dcmentia cepit? Non vires alias, conversaque nuinina sentis? Cède deo. » Dixitqiie, et pr»lia voce diremit. Ast illum fidi squales, genua aegra trabentcm, Jactantemquc utroque caput, crassumque cruurcni
■n» Ore ejectantem, mixtosque ia sanguine dentés, Ducunt ad navis; galcamque ensemque vocati Adcipiunt; palraam Enlello tauruinque rclinquunt. Hic victor, supcrans animis, tauroque supcrbiis : « Nate dea, vosque bsec, inquit, cognoscite, Teucri , Et mihi quse fuerint juvenali in eorporc vires. Et qua servetis revocatum a morte Dareta. » Dixit, et adversi contra stetit ora juvenci. Qui donum adstabat pugnae, durosque redueta Libravii dextra média inter cornua csestus
iSj Arduus, cffractoque inlisit in ossa cerebro.
Entre sa double corne atteint sa tête allière ,
Brise son large front : du crâne fracassé
Le cerveau tout sanglant rejaillit dispersé ;
Et , tel qu'un bœuf sacré sous la hache succombe ,
Le taureau , sous le coup , tremble , chancelé , et tombe
« Éryx ! s'écrie alors le vainqueur orgueilleux ,
Reçois cette victime; elle te plaira mieux
Que ce Troyen sauvé de ma main meurtrière.
J'ai vaincu, c'en est fait, j'ai rempli ma carrière;
Je dépose mou ceste, et renonce à mon art. »
« Maintenant, que celui dont la main, le regard Sait mieux d'un trait léger diriger la vilesse. Vienne aux combats de l'arc signaler son adresse. » Ainsi s'exprime Enée; et, d'un bras vigoureux, Lui-même élève un mât, où, fixant tous les yeux, Une colombe en l'air se débat suspendue ; Des rivaux près de lui la foule est répandue. Un casque dans ses mains devient l'urne du sort : Les noms y sont jetés; et le premier qui sort Annonce Hippocoon, qu'Hyrtacus a fait naître. Après lui, le destin choisit et fait paroilre Un nom déjà fameux; c'est Mnesthée, encor fier D'avoir dompté le sort , ses rivaux et la mer ; Mnesthée, encor paré des rameaux de Minerve. Pour le troisième rang la fortune réserve L'adroit Eurytion, frère de ce guerrier, De ce grand Pandarus dont le trait meurtrier, Lorsqu'un traité de paix alloil calmer la terre. Atteignit Ménélas, et ralluma la guerre. Aceste par le sort est nommé le dernier. Et sa vieillesse encor veut cueillir un laurier. Chacun courbe son arc, et le carquois fidèle Rend à chaque rival les flèches qu'il recèle. Par le fils d'Hyrtacus le premier irait laucé Part , vole, et dans le mât le fer reste enfoncé;
Stcrnitur, cxaniraisquc tremens procumbit humi bos. nie super talis effundit pectore voces : «Hanc tibi, Erjx, meliorem animam pro morte Daretis Persolvo ; hic victor csestus artemque repoùo. »
Protenus jEneas céleri certarc sagitta Invitât qui forte velint, et pramia ponit; Ingentique manu malum de nave Seresti Erigit, et volucrem trajccto in fune columbara, Quo tendant ferrura, maio suspendit ab alto.
490 Convenere viri, dejectamque xrea sortem Adcepil gaiea ; et primus clamorc secundo Hyrtacidae ante omnis exit locus Ilippoeoontis, Quem modo navali Mnestheus ccrtaniinc victor Consequitur, viridi Mnestheus evinctus oliva. Tertius Eurvtion, tuus, o clarissime , frater, Pandare, qui quondam, jussus coufundere fœdus. In medios telum torsisti primus Achlvos. Extremus galeaque ima subsedit Acestes, Ausus et ipse manu juvenum tentare laborem.
^o Tum validis flexos incurvant viribus arcus
Pro se quisque viri, et depromunt tela pliarctris. Priniaque per eœlum nervo stridente sagitta livrtacida; juvenis volucris diverberat auras. Et venit, adversique infigitur arbore mali. lutrerauit malus, timuitqiie exterrita pennis