LIVRE VI
Que je trouve un asile au-delà de ces flots,
El que mon ombre au moins obtienne le repos. »
•■ Quel téméraire espoir ! lui répond la Sibylle ; Où t'égare un désir, une attente inutile? De quelle vaine ardeur ton cœur est consumé ! Quoi! sans l'ordre des dieux, quoi! sans être inhumé, Tu crois franchir le Styx et son onde sévère? L'inflexible destin est sourd à ta prière; Cesse de t'en flatter. Écoute toutefois De ce même destin la consolante voix : Les peuples, redoutant les vengeances célestes, Par des tributs vengeurs consacreront tes restes; Et ton nom à jamais illustrera les lieux Qui doivent recevoir et ta cendre et leurs vœux. » Ce discours le console, et sa gloire future Calme un peu la douleur de sa triste aventure.
Cependant à grands pas s'avance le héros. Le nocher, qui du Slyx fendoit alors les flots, De loin le voit marcher vers la rive odieuse, Et traverser du bois l'ombre silencieuse. A l'aspect du guerrier, de son casque brillant, Le terrible nocher, de colère bouillant. Gourmande le héros, et de loin le menace : « Qui que tu sois , dit-il , que veux-tu ? Quelle audace Te présente à mes yeux contre l'ordre du sort ? Arrête : c'est ici l'empire de la mort; Nul n'y paroit vivant , et de mon indulgence Je me rappelle Irqj) la triste expérience; Je me rappelle trop ce couple suborneur Qui du lit de mon roi voulut souiller l'honneur. D'Alcide ai-je oublié l'audace téméraire. Qui sous l'œil de ce dieu s'empara de Cerbère, L'arracha tout tremblant du palais des enfers,
Sedibus ut saltera placidis in morte quicscam. •> Talia fatiis erat, rœpit quLiiii talia vates :
« Unde haec , o Paliuiirc, tihi tain dira cnpido?
Tu Stygias inliiimatus aquas, amnemque severnm
Etimenidura adspicies, ripamve iiijussus adibis?
Desine fata deuiu flccti sperare prccando :
Scd cape dicta niumor, duri solatia casus.
Nam tua finitimi, longe latcque per urbes
Prodigiis acti cœlestibiis, ossa j)ial)uijt; 38" Et statuent tuniulum, et tumulo sollennia inittent;
yEternuinque locus Palinuri nomen habcbit. »
Mis dictis curœ einotx, puisusque parumper
Corde dolor tristi ; gaudet cognoiuine terra.
Ergo iter inceptum peraguct, fluvioque propinquant.
Navila quos jam iode ut Stygia prospexit ab unda
Per tacituin ncinus ire, pcdciuque advertcre ri])œ;
Sic prior adgreditur dielis, atque increpat ultro :
« Quisquis es, armatus qui nostra ad flumina tendis,
Farc âge, quid venias ; jam istinc et comprime grcssmn. i9o Umbrarum bic locus est, Somni, Noctisque soporae;
Corpora viva nclas Stygia vectare carina.
Kec vcro Alciden nie sum lœtatus eunlcra
Adcepisse lacu, nec Thesea Piritboumque;
Dis quainquam geniti, atque invicti viribus essect.
Tartareniu ille manu cnstodcm in vincla petivit,
Ipsius a solio régis traxitque trementcm;
ni doininam Ditis thalamo dcducere adorti. » Quas contra breviter Cata est Ampbrysia vates :
Dompta sa triple tête , et le chargea de fers ? »
La prêtresse répond : >< Bannissez vos alarmes, Et ne redoutez pas ce guerrier et ses armes : Sans en être eflVayé, que le gardien des morts D'aboiements éternels épouvante ces bords; Que, sans craindre un rival, le roi de ces lieux sombres Règne sur Proscrpine ainsi que sur les ombres. Fameux par ses vertus, fameux par ses exploits, Euée est devant vous; et, respectant vos droits, A son père, habitant des fortunés bocages. De l'amour filial il porte les hommages. Si tant de piété ne peut vous émouvoir, Voyez ce tameau d'or, et sachez son pouvoir. » Il voit, il reconnoit ce précieux feuillage Que depuis si long-temps n'a vu le noir rivage. Il s'apaise en grondant, s'avance au bord des flots, En écarte la foule, et reçoit le héros. Trop foible pour le poids, la nacelle fatale Gémit , éclate , et s'ouvre à la vague infernale. Enfin sur l'autre rive, au bord fangeux des eaux. Tous deux posent le pied parmi de noirs roseaux.
Là , ce monstre à trois voix , l'effroyable Cerbère, Sans cesse veille an fond de son affreux repaire : Il les voit, il se lève; et déjà courroucés. Tous ses hideux serpents sur son cou sont dressés. La prêtresse, bravant sa gueule menaçante. Lui jette d'un gâteau lamorce assoupissante. Le monstre, tressaillant d'un avide transport, Ouvre un triple gosier, le dévore , et s'endort ; El dans son antre affreux sa masse répandue Le remplit tout entier de sa vaste étendue. Le héros part, le laisse en son hideux séjour. Et s'éloigne des eaux qu'on passe sans retour.
« NuHae hic iiisidiae laies; absiste moveri; 400 I\ec vim tela ferunt; licet ingens janitor antro jEtcrnuni latrans cxsanguis terreat unibras; Casta licet patrui scrvct Proserpina linieu. Troius vEneas, pietatc insignis et armis. Ad genitorem imas Ercbi descendit ad timbras. Si te nulla movet tantae pietatis imago, At ramum hune (aperit ramu.'n qui veste lalcbal) Adgnoscas. » Tumida ex ira tum coida residunt. Nec plura his. Ille admirans vencrahile dunum Fdtalis virgoe, longo post tcnipore visum, 4:0 Cœruleam advertit puppim, npa?que propinquat. Inde alias animas, quœ per jiiga longa scdcbant, Deturbat, laxatque Ibros; siniu! adcipit alveo Ingenteiu ^Enean. Geniuit suh pondère cymba Sutilis, et mukara adcepit riinosa paludem. Tandem trans fluviura incolumis vateniquc virumqiie Informi limo glaucaqiie expouit in ulva.
Cerberus ba;c ingens latratu régna trifauci Personal, adverse recubans inmanis in antro. Gui vates, horrere videns jam oolla colubris, 420 Mclle soporatam et medicatis IVugibus olCam Olijicit : ille lame rabida tria guttura pandens Couripit objeetaiu, atque inmania terga resolvit, Fusus hiiiui, totoque ingciis cxteiidilur antro. Occujiat Jùieas aditum custode sepulto, Evaditquc celer ripain iaremeabilis undœ.
Contiuuo audltse voces, vagitus et ingens,
L'ENÉIDE
Toiit-à-coup il entend mille voix gémissantes : C'étoient d'un peuple enfant les onilires innocentes ; Malheureux qui, flclris dès leur première fleur, A peine de la vie ont goûté la douceur; Et, ravis en naissant aux baisers de leurs mères, N'ont qu'entrevu le jour, et fermé leurs paupières : II se souvient d'Ascagne, et s'émeut à leurs cris. Près d'eux sont les mortels injustement proscrits. Mais l'enfer ne voit point de jugement injuste : Mines y tient ouvert son Irilnmal auguste; Il lient l'urne terrible en ses fatales mains , Et juge sans retour tous les pâles humains. Non loin sont ces mortels qui, purs de tous les crimes. De leurs propres fureurs ont été les victimes , Et, détournant les yeux du céleste flambeau, D'une vie importune ont jeté le fardeau. Qu'ils voudroient bien revivre et revoir la lumière , Recommencer cent fois leur pénible carrière! Vains regrets! par le Styx neuf fois environnés. L'onde affreuse à jamais les tient emprisonnés.
Ailleurs, dans sa profonde et lugubre étendue, Le triste champ des pleurs se présente à leur vue. Là ceux qui, sans goûter des plaisirs mutuels. N'ont connu de l'amour que ses poisons cruels, Dans des forêts de myrte , aux plus sombres retraites , Vont nourrir de leurs cœurs les blessures secrètes ; Là le trépas n'a pu triompher de l'amour; Là se voit rassemblé dans le même séjour Tout ce qu'il eut de noble, et ce qu'il eut d'infâme : C'est Evadné, qui suit son époux dans la flamme; Phèdre, brûlant encor d'illégitimes feux; Procris, mourant des mains d'un époux malheureux; Et toi, qui te perdis par ton amour extrême, Tendre Laodamie ! et Pasiphaé même ; Ériphyle à son tour montre aux yeux attendris
Infantumque animae flentes, \a limine primo Quos dukis vits exsortis et ab ubere raptos Abstulit atra dies, et fiinere mersit acerbo. 4J0 Hos juxta falso damnati crimine mortis.
Nec vero hae sine sorte datœ, sine judice, sedes. Quaesitor Minos urnara movct; illc silentum Conciliumque vocat, vitasqiie et crimina discit. Proxuma deinde tenent mœsti loca, qui sibi letum Insontes peperere raanu , lucemqiie perosi Prcjecere animas. Quam vellcnt œtherc in alto Niinc et pauperiem et duros pcrferrc labores! Fas obstat, tristique palus inamabilis unda Adligat, et novies Stjx interfusa cocrcet.
4»o i>jec procul hlnc parlera fusi monslrantur in omnem Lugentes campi : sic illos noraine dicunt. Hic, quos durus amor crudeli labe pcredit, Secreti celant calles, et myrlea circum Silvalegit; curae non ipsa in morte relinquunt. His Phœdram Procrinquc locis, mœstamque Eriphylen, Crudelis nati monslranlcra volnera cernil, Evadnenque, etPasiphacn; his Laodamia It cornes, et juvenis quondam, nunc femina, Caenis, Rursus et in vetercm lalo revoluta figuram.
«5o Inler quas Phœnissa recens a volnere Dido Errabat silva in naagna : quam Troïus héros.
Les coups, les coups affreux que lui porta son fils : Cénis enfin, Cénis, tour- à-tour homme et femme. Et tour-à-tour changeant et de sexe et de flamme.
Triste et sanglante encor des traces du poignaj-d , Didon, au fond d"un bois, erroit seule à l'écart. Comme on voit ou croit voir, sous des nuages sombres, L'astre naissant des nuits poindre parmi les ombres, Son fantôme léger appareil au héros.
Il vient , il s'attendrit , et lui parle en ces mots : « Est-ce vous que je vois, ô reine malheureuse.»' Elle est donc vraie, hélas! cette nouvelle affreuse, Qui m'a dit votre mort et votre désespoir ! Malheureux ! j'en suis cause , et n'ai pu le prévoir ! Non, je n'ai pu prévoir qu'un destin si sévère Suivrcit de votre amant la fuite involontaire. Qu'à regret je quittai ces rivages si chers ! Oui, j'atteste les dieux, les astres, les enfers, Que de ces mêmes dieux, dont la loi souveraine Entraîne ici mes pas dans la nuit souterraine, L'ordre sacré lui seul put m'arracher à vous. Arrêtez : pourquoi rompre un entrelieu si dou.x ? Laissez-moi prolonger cette douce entrevue. Pour vous pleurer encor mes yeux vous ont revue, Et je vous entretiens pour la dernière fois ! »
Ainsi , mêlant aux pleurs sa douloureuse voix , Il parloit : Didon garde un farouche silence , Se détourne en fureur de l'objet qui l'offense; Et ses yeux, d'où parloient des regards courroucés, Demeurent vers la terre obstinément baissés : Le marbre de Paros n'est pas plus inflexible. Enfin elle s'échappe, et son ame sensible Retourne au fond des bois , à ses douleurs si doux , Jouir des tendres soins de son premier époux. I.e héros plaint tout bas sa triste destinée, Et suit long -temps des yeux cette ombre infortunée.
Ut primura juxta stetit, adgnovitque per umbram Obscuram, qualcm primo qui surgere mense Aut vidct, aut vidisse putat per nubila huiam, Demisit lacrymas, dulcique adfatus amore est : « Infelix Dido, verus mihi nuntius crgo Venerat cxstinctam, ferroque extreraa secuti^m! Funeiis heu tibi caussa fui? Per sidéra juro, Per superos, et si qua fides tellure sub ima est,
4G0 Invitus, regina, tuo de litore ccssi.
Sed me jussa deum, qus nunc bas ire per umbras, Per loca senta situ cogunt noctemque profundara, Impcriis egere suis; nec credere quivi Hune tanlum tibi me discessu ferre dolorem. Sislc gradura , tcque adspectu ne subtrahe nostro. Quem fugis? cxtrcmura, fato quud te adloquor, hoc C«t.
Talibus ;Encas ardcntem et torva tuentcm Lenibat dictis animum, lacrymasquc ciebat. llla solo fixos oculos aversa tencbat;
■i'o Nec magis incepto voltum sermone movetur, Quam si dura silex, aut stet Marpesia cautes. Tandem conripuit sese, atque inimica refugit In ncmus urabriferum, conjux ubi pristinus illi Rcspondct curis, îequatque Sichœus araorem. Nec minus ^Eneas, rasu pcrcussus iniquo, Prosequitur lacrymans longe, et miseratur euntem.