LIVRE VI
Mais il reprend sa route ; il arrive eu ces lieux Où la valeur jouit d'uu repos glorieux. Il y voit Parihénope el le vaillant Tydée , L'ombre du pâle Adraste encore intimidée : Il recoimoît sur-tout ces généreux Troyens Que moissonna le fer dans les champs phrygiens ; Glaucus avec Médon , ïliersiloque son frère ; Les trois fils d'Anténor, si digues de leur père : Polyphète, jadis ministre de Cérès; Idée enfin, qu'on voit, pour charmer ses regrets, A ses premiers travaux trouver encor des charmes, Conduire des coursiers et manier des armes. De ces guerriers fameux en foule environné, De leur nombreux concours il s'arrête étonné. Mais à peine ils ont vu son armure guerrière , Les Grecs épouvantés reculent en arrière ; Les uns, glacés d'effroi, vont fuyant devant lui. Tels que dans leurs vaisseaux jadis ils avoient fui ; D'autres veulent crier, et leurs voix défaillantes Expirent de frayeur sur leurs lèvres béantes.
Déiphobe soudain frappe ses yeux surpris , De la race des rois misérable débris, Sanglant, percé de coups, reste affreux de lui-même, A qui le fer ravit, dans son malheur extrême, L'organe de l'ouïe et l'usage des yeux. Son corps tout mutilé n'est plus qu'un tronc hideux , Et sou nez , disparu de son affreux visage , Du fer déshonorant y marque encor l'oulrage. Tout honteux, il recule; el, détournanl son front, De ses mains qu'il n'a plus en veut cacher l'affront. Le héros effrayé le reconuoit à peine, Et la voix d'un ami console ainsi sa peine : « Noble iils de Priam, ah! parle, réponds-moi : Quel féroce ennemi s'est acharné sur toi .-' Quel monstre , assouvissant sa rage impitoyable , •S'est fait de ton supplice un plaisir exécrable ?
Inde datura inolitur iter : jamque arva tencbant Ultima, qiise bello clari sécréta frequentaut. Hic illi occurrit Tydcus, hic iDcliitus annis
480 Parthenopxus, et Adrasti pallciitis imago. Hic multuiu fleti ad superos, belloque caduci, Dardanidœ : quos ille oiunis loago ordine ceriicus Ingerauit, Glaucuruque, Medontaque, Thersiiochumque, Tris Anteuoridas, Cererique sacrum Polyphœten , Idseumque, etiam currus, etiara arma tencntera. Circiimstant animse dexlra Isevaque fréquentes. INec vidisse semel salis est; juvat usque morari , Et coni'crre gradum , et veuiendi discere caussas. At Danaum proceres, Agamemnoniœque phalanges,
490 Ut videre virum, fulgentiaque arma per umbras, Ingenti trepidare metu. Pars verteie terga, Ceu quondam petiere ratis : pars tollere vocem Exiguam; inceptus clamor frnstratur hiantis.
Atque hic Priamidcn lauiatum coipore toto Deïphobum vidit, lacerum crudclitcr ora, Ora, manusque aiubas, populataquc tempora raptis Auribus, et truiicas iiihnnesto volnerc naris. Vis aden adgnovit pavitantem, et diia tegeiitem Supplicia; et notis coiiipellat vocibus ultro :
^00 « Deîphobe armipotens, geuus ulto a sanguine Teucri,
Est-ce un tigre ." est-ce un homme ? Hélas I on m'avoit dit Que, dans la nuit qui fut notre dernière nuit, V Sanglant et fatigué d'un immense carnage , Toi-même avois péri dans ce confus ravage. J'honorai ta mémoire; el, d'une triste voix, Auprès d'un vain tombeau je t'appelai trois fois. Ton nom y vil encor ; mais tes amis fidèles N'ont pu mêler ta cendre aux cendres paternelles ; Je n'ai pu découvrir tes restes malheureux ! » Déiphobe répond : « Ami trop généreux ! Tes soins compatissants ( pouvois-je plus attendre.*) Ont honoré mon ombre, ont protégé ma cendre. C'est mon sort ; c'est ce monstre en horreur aux Troyens , C'est Hélène , qui fit et vos maux et les miens : Voilà les monuments de sa- tendresse extrême ! Dans notre nuit dernière, à noU-e heure suprême. Quand ce colosse allier, apportant le trépas, Enlroil, gros de malheurs, d'armes et de soldais , Lorsque tous les fléaux alloient fondre sur Troie, Vous n'avez pas .sans doute ouljlié quelle joie Enivroit les esprits : et comment l'oublier ! Hélène secondoit ce colosse guerrier.
Pour mieux dissimuler sa barbare alégresse, D'une trompeuse orgie elle échauffoit l'ivresse , Secouoit une torche, el des tours d'Ilion Appeloit et la Grèce et la deslruclion. Je sommeillois alors : ce sommeil homicide, Du repos de la mort avant-coureur perfide , A mes vils ennemis livroil un malheureux. Ma tendre épouse alors, ce cœur si généreux, Écarte du palais les armes qu'il recèle , Dérobe à mon chevet ma défense fidèle , Ce glaive qui, la nuit, protégeoit mon sommeil; Appelle Ménélas à mon affreux réveil :
Il enlre ; et , dans l'inslanl , sa lâche perfidie Lui livre mon palais , mes armes et ma vie ,
Quis Tam crudelis optavit sumere pœnas? '
Cui tantum de te licuit? Mihi fama suprema
ÎVocte tulit fessum vasta te cxde Pelasguin
Procubuisse super confusae stragis acervum.
Tune egomet tumidum Rhœteo in fitore inanem
Coustitui, et magna Manis ter voce vocavi.
Nomen et arma locura servant; le, amice, nequivi
Conspicere, et patria decedcns ponere terra. »
Ad quœ Priamides : <■ Nihil o tibi, ainicc, relictum;
îiio Omuia Deïphobp solvisti cl t'uneris umbris. Sed me fata mea et scelus cxitiale Lacœnae His mersere malis; illa Iiaec monumenta reliquit. Namquc, ut supremam falsa iuter gaudia noctem Egerimus, nosti; et niraium mcminisse necesse est! Quum fatalis equus saltu super ardua venit Pergaraa, et arraatum peditem gravis adtulit alvo : Illa, cboiura simulans, evantis orgia circum Ducebat Phrjgias ; flammam média ipsa tenebat lugentem, et sumnia Danaos ex arce votabat.
520 Tuni me, eonfectum curis, somnoque gravatum, Infelix babuit thalamus, pressitque jacentem Dulcis et alla quies, placidoeque simillima raorti. Egregia interea conjux arma omuia tectis Emovet, et fîdum capiti subduxerat enscm;
L'ENÉIDE
Sans doute se flattant , par cette lâcheté ,
D'expier envers lui sou infidélité.
Que vous dirai-je ? On entre, on fond sur la viclime :
Ulysse les suivoit , cet orateur du crime ;
Vous voyez son ouvrage. O toi qui sais mes maux ,
Ciel ! venge Tinnocence , et punis mes bourreaux !
Mais vous, fils de Vénus, quel malheur, quel naufrage,
Ou quel dieu vous conduit sur cet affreux rivage,
Dans ce séjour de deuil, de trou])le et de (erreur,
Dont le sommeil jamais ne vient charmer l'horreur ? »
L'Aurore au teint de rose avancoil sa carrière, Déjà du temps prescrit fuyoit l'heure dernière; Tous deux ils s'oublioient dans ce doux entretien. «■ C'est trop , dit la prêtresse au monarque troyen ; Prince, l'heure s'envole , et vos regrets stériles Consument un temps cher en larmes inutiles : Avançons. C'est ici qu'en deux chemins divers Se sépare pour nous la route des enfers : A gauche, des tourments c'est le séjour barbare. Le séjour des forfaits , l'inflexible Tartare ; A droite est de Pluion le superbe palais; Là l'heureux Elysée étale ses attraits; C'est là qu'il faut marcher. » — • «O divine prêtresse ! Dit alors Déiphobe, excusez ma tendresse. Je pars. Vous, d'Ilion l'ornement glorieux. Adieu ; plaignez mon sort , et soyez plus heureux ! » Il dit , et dans la foule en pleurant se retire.
Enée aloi's regarde , et de ce sombre empire A gauche il aperçoit le séjour enflammé, Que d'un triple rempart les dieux ont enfermé. Autour, le Phlégélon, aux ondes turbulentes. Roule d'affreux rochers dans ses vagues brûlantes. La porte inébranlable est digne de ces murs : Vuleain la composa des métaux les plus durs. Le diamant massif en colonnes s'élance;
Intra tecta vocat Menelaum, et limina pandit. Scilicct id magnum spcrans fore raunus amanlè, Et famam exstiugui vctcrum sic posse malorum. Quid moror? iDrumpunt thalamo; cornes additus una Hortator scelerura Jiolides. Di, talia Graiis
'3° Instaurate, pio si pœnas ore reposco!
Sed te qui vivum casus, âge, l'are vicissim, Adtulcriut : pclagine veiiis crroribus actus, Aq monitu divum? an, quae te fortuna fatigat, Ut tristis sine sole doraos, loca turbida, adirés? »
Hac vice sermonura roseis Aurora quadiigis .lam médium œtherio cursu trajecerat a\cm : Et fors omne datura trahereut per talia tempus; Sed cornes admonuit, breviterque adfata Sibylla est : « Nox ruit, jEnea ; nos flendo ducimus horas.
540 Hic locus est, partis ubi se via fiudit in arabas : Dextera, quœ Ditis magni sub mœnia tendit; Hac iter Elysium nobis : at liFva malorum Exercet pœnas, et ad impia Tartara mittit. » Deïphobus contra : « Ne sxvi, magna sacerdos; Discedam, explebo uumerum, reddarque tenebris. I decus, i, nostrum; melioribus utere i'atis. » Tantum effatus, et in verbo vestigia torsit.
Respicit yËneas subito , et sub rupe sinistra Mœnia lata vidct, triplici circumdata muro :
!>5o Ou» rapidus flanimis ambit lorreiilibus amiiis
Une tour jusqu'aux cieux lève son front immense :
Les mortels conjurés, les dieux et Jupiter
Allaqueroienl en vain ses murailles de fer.
Devant le seuil fatal, terrible, menaçante,
Et retroussant les plis de sa robe sanglante,
Tisiphone bannit le sommeil de ses yeux :
Jour et nuit elle veille aux vengeances des dieax.
De là partent des cris, des accents lamentables,
Le bruit affreux des fers traînés par les coupables.
Le sifflement des fouets dont l'air au loin gémit.
Le fils des dieux s'arrête , il écoute , il frémit :
« O prêtresse , dit-il , quelles sont ces victimes ?
Qui prononça leur peine .•* et quels furent leurs crimes .■*
Parlez, instruisez-moi. » — "Prince religieux,
Répond-elle, gardez d'approcher de ces lieux ;
La vertu doit de loin voir le séjour des vices.
Mais je puis des méchants vous tracer les supplices :
Hécate à sa prêtresse a tout dit, tout montré.
Rhadainanle en ces lieux juge, absout à son gré ;
Terrible, il interroge, il entend les coupables,
Les contraint d'avouer les forfaits exécrables
Qu'ils ont cachés dans l'ombre , et qu'au sein de la mort
Ne peut plus expier un stérile reniord.
Tisiphone aussitôt, vengeresse des crimes.
Prend ses fouets, ses serpents, et poursuit ses victimes;
Tonne, frappe, redouble, et, lassant ses fureurs,
Appelle à son secours ses effroyables sœurs. »
Elle parloit : soudain, avec un bruit terrible. Sur ses gonds mugissants tourne la porte horrible; Elle s'ouvre : « Tu vois dans ce séjour de deuil Quel monstre épouvantable en assiège le seuil. Plus loin, s'enflant, dressant ses têles menaçantes. L'hydre ouvre en mugissant ses cent gueules béantes. L'œil n'ose envisager ces antres écumanis.. Enfin , l'affreux Tartare et ses noirs fondements
Tartarcus Pblcgethon, torquetque sonantia saxa. Porta adversa , ingens, solidoque adaraante columnae : Vis ut nulla virum, non ipsi esscinderc ferro CœlicoKc valeant. Stat l'errea turris ad auras; Tisipboneque sedens, palla succincta cruenta, Vestibulum cxsomnis servat noctesque diesqt'e. Hinc exaudiri geraitus, et sécva sonare Verbera : tum stridor ferri, tractaeque catenae. Constitit jEneas, strepitumque exterritus hausit.
^60 <e Quae scelerura faciès ? o virgo ! effare : quibusve Urgentur pœnis? quis tantus plangor ad auras? »
Tum vates sic orsa loqui : « Dux inclute Teucrum , Nulli fas casto sceleratuin insistere limen ; Sed me quum lucis Hécate prœfecit Avernis, I|)sa deum pœnas docuit , perqne omnia duxit. Gnosius ba;c Rhadanianthus habet durissima rcgna, Castigatque auditque dolos; subigitque fateri, Qnx quis apud supcros, furto laetatus inani , Distulit in seram commissa piacula mortem.
^7'^ Continue sentis ultrix adcineta flagelle
Tisiphone quatit insultans, torvosque sinistra lutentans anguis, vocat agraina sœva sororum. »
Tum demum horrisono stridentes cardine sacra; Panduntur porta;. « Cernis, custodia qualis Vcstibulo sedeat? faciès quse limina servet? Ouinquaginta atris inmanis liialibiis hydra