LIVRE VI
Nous avons des enlers franchi les rives sombres. * « Nul espace marc[ué u'enfernie ici les ombres , Dit le vieillard ; le sort abandonne à leur choix Ces vallons enchanlés, ces ruisseaux et ces bois. Mais suivez-moi ; venez : sur ce coteau tranquille Je conduirai vos pas ; le chemin esl facile. »
Après avoir de loin contemplé ces beaux lieux , Dont Anchise fouloit les prés délicieux , Ils descendent. Anchise , au fond de ces bocages , De ses neveux futurs contemploit les images ; D'un regard paternel il fixoit tour-à-tour Ce peuple de héros qui dévoient naître un jour ; Il remarquoit déjà les moeurs, les caractères, Les vertus, les exploits des enfants et des pères. Son fils sur les gazons vers lui maixhe à grands pas. Le vieillard plein de joie étend vers lui les bras ; El , l'œil baigné de pleurs , d'une voix défaillante , « Te voilà donc ! dit-il; ta tendresse constante A donc tout surmonté ! Je puis donc , ô mon fils , Ouïr ta douce voix , fixer tes traits chéris ! Hélas ! en t'espérant dans ces belles demeures, Mon amour mesuroit et les jours et les heures. Il ne m'a point trompé. Mais que de maux divers , O mon fils , t'ont suivi sur la terre et les mei's ! Combien j'ai craint sur-tout le séjour de Carthage ! » « O mon père! c'est vous, c'est votre triste image Qui, de tous les devoirs m'imposant le plus doux, Du séjour des vivants m'a conduit près de vous. Pour moi , pour mes vaisseaux bannissez vos alarmes. Donnez-moi cette main; que je goûte les charmes D'un entretien si doux. Ah ! ne m'en privez pas : Laissez-moi vous tenir , vous presser dans mes bras ! De ce dernier adieu ne m'ôlez point les charmes. » Il dit, et de ses jeux laisse tomber des larmes;
Venimus , et magnos Erebi tranaviraus amnis. » Atque liuic respoiisum paucis ita reddidit héros : « NuUi certa domus : lucis habitamus opacis, Riparumque turos et prata recentia rivis Incoliinus. Sed vos , si feit ita corde voluntas , Hoc superate jiigum, et f'acili jaiu tramitc sistain. >» Dixit, et ante tulit gicssiim, cainposque iiiteiiLis Desuper ostentat; deliiuc summa cacuQiina liaquinit. At pater ÂDchises peuitus convalle viienti
680 Inclusas aoiinas, superuuiquc ad lumen ituras, Lustrabat studio recolens, omucmque suoium Forte recensebat numerum, carosque nepotes, falaque, fortuuasque virum, moresque, mauusquc. Isque ubi tendeutem adversum per gramina vidit jEnean, alacris palmas utrasque tetetidit; Effusasque geais lacrymae, et vox excidit ore : « Veuisti taudem, tuaque spectata parenti Vicit iter durum pietas? datur ora tueri, I\ate, tua, et notas audire et reddere voccs!
''9'' Sic equidem ducebara animo, rebarque futurum, Tempora dinumerans; iiec rae mea cura fefellit. Quas ego te terras, et quanta per .-cquora vectam Adcipio! quantls jactatura, nate, pcriclis! Quam metui, ne quid Libj'ae tibi rcgua noccrentl » Ille autem : « Tua me, geuitor, tua trislis imago, Sa:pius occurrens, haec limiua tcudere adegit.
Trois fois pour le saisir fait de tendres efforts, Trois fois l'ombre divine échappe à ses transports : Tel fuit le vent léger, tel s'évapore un songe.
Cependant du héros l'œil avide se plonge Au fond d'un bois profond, plein de verts arbi'isseaux Dont le doux bruit s'accorde au doux bruit des ruisseaux. Le Léthé baigne en paix ces rives bocagères. Là des peuples futurs sont les ombres légères : Tel aux premiers beaux jours un innombrable essaim Sort, vole autour des fleurs , se pose sur leur sein ; Dans les airs , sur les eaux , le peuple ailé bourdonne , Et de leur vol bruyant la plaine au loin résonne. Le héros veut savoir quels sont ces lieux si beaux, Quels peuples ont couvert ces rives, ces coteaux. " Mon fils, dit le vieillard, lu vois ici paroître Ceux qui dans d'autres corps un jour doivent renaître : Mais avant l'autre vie, avant ses durs travaux, Ils cherchent du Léthé les impassibles eaux ; Et , dans le long sommeil des passions humaines , Boivent l'heureux oubli de leurs premières peines. Dès long-temps je voulois à ton œil enchanté Montrer ce grand tableau de ma postérité : De ses brillants deslins ton ame enorgueillie S'applaudira d'avoir abordé l'Italie. »
Alors , le cœur encor tout rempli de ses maux, n O mon père , est-il vrai que dans des corps nouveaux , De sa prison grossière une fois dégagée , L'ame, ce feu si pur, veuille être replongée ? Ne lui souvient-il plus de ses longues douleurs ! Tout le Léthé peut-il suffire à ses malheurs ? » « Mon fils , dit le vieillard, dans leur source profonde Puisque tu veux sonder ces grands secrets du monde, Écoute-moi. D'abord une source de feux , Comme un fleuve éternel répandue en tous lieux,
Stant sale Tyrrheuo classes ; da jungere dextram , Da , genitor, teque amplexu ne subtrahe uostro ! » Sic memorans largo flctu simul ora rigabat.
î°o Ter conatus ibî colio darc bracbia circum ; 'l'er frustra comprensa manus effugit imago. Par levibns ventis, volucrique simillima somuo.
Interea videt jEneas in valle rcducta Seclusum nemus, et virgulta sonantia silvis, Lelhacumque, domos placidas qui praenatat, amnera. Hune circum inuumerœ gentes populique voiabant; Ac , veluti in pratis , ubi apcs sestate serena Floribus insiduut variis, et candida circum Lilia funduntur, strcpit omnis murmure campus.
7"> liorrescit visu subito, caussasquc requirit Inscius ^iieas, quœ sint ea flumina porro, Quive viri tanto conplerint agmine ripas. Tum pater Ancbises : " Animae, quibus altéra fato Corpora debentur, Lelbsei ad fluminis undam, Securos latices, et longa oblivia potant. Has equidem memorare tibi, atque ostenderc corain , Jampridem banc prolem cupio enumerare meorum; Que niagis Italia mecum lœtere reporta. » « O pater, anne aliquas ad cœlum bine ire putandum est
7^0 Sublimes animas , iterumque in tarda reverti Corpora? Quœ lucis miseris tam dira cupido? »> « Dicam equidem, ncc te suspensum, nate, tenebo.»
L'ENÉIDE
De sa flamme invisible échauffant la matière,
Jadis versa la vie à la nalure entière,
Alluma le soleil et les asires divers.
Descendit sous les eaux , et nagea daus les airs.
Chacun de celle flamme obtient une étincelle.
C'est cet esprit divin, cette ame universelle
Qui , d'un souffle de vie animant tous les corps ,
De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts ;
Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde
Tout ce qui vit dans Tair, sur la terre, et sous l'onde.
De la divinité ce rayon précieux ,
En sortant de sa source , est pur comme les cieux :
Mais , s'il vient habiter dans des corps périssables ,
Alors, dénaturant ses traits méconnoissables ,
Le terrestre séjour le tient emprisonné;
Alors des passions le souffle empoisonné
Corrompt sa pure essence ; alors l'ame flétrie
Atteste son exil et dément sa pairie :
Même quand cet esprit, captif, dégénéré,
A quille sa prison, du vice invétéré
Un reste impur le suit sur son nouveau théâtre;
Long-temps il en retient l'empreinte opiniâlre ;
Et, de son corps souffrant éprouvant la langueur.
Est lent à recouvrer sa céleste vigueur.
De ces âmes alors commencent les tortures :
Les unes dans les eaux vont laver leurs souillures,
Les autres s'épurer dans des brasiers ardents,
Et d'autres daus les airs sont les jouets des vents;
Enfin chacun revient, sans remords et sans vices,
De ces bois innocents savourer les délices.
Mais cet heureux séjour a peu de citoyens :
Il faut, pour être admis aux champs ély siens,
Qu'achevant mille fois sa brillante carrière.
Le soleil à leurs yeux ouvre enfin la barrière.
Suscipit Auclxises, atque ordiue singula paDdi^.
« Principio cœluin, uc terras, camposque liquentis, Luccntemque globum lunae, Tilauiaque astra, Spiritus iutus alit, totatuque iufusa per arlus Mens agitât molem, et magao se corpore miscet. Inde humiojim pccuduinque gcnus, vitœque volantmn. Et quae marmoreo fert monstra sub œquore pontus.
73o Igneus est oUis vigor et cœlestis origo
Seminibus, quantum non noxia corpora tardant, Terreniqiie hebctant artus, moiibundaque nicmbra. Hinc metuunt, cupiuntque; dolent, gaiidentque, neqiie Dispiciunt, claus* tenebris et caicere caeco. [auras
Quin et supremo quum lumine vita rcliquit, Won tamen omne nialum miseris, nec (uuditus omues Corporea; excedunt pestes; penitusque necesse est Multa diu concreta raodis inolcscere miris. Ergo exercentur pœnis, veterumque malorum
74° Supplicia expendunt. Alioe pauduntur inanis Suspensae ad ventos; aliis sub gurgite vaste lufeclum eluitur scelus, aut exuritur igni. Quisque sucs patiraur Mauis ; exiude per amplum Mitlimur Elysium, et pauci lœta arva teuemus, Donec longa dies, perlccto lemporis orbe, Concretam exeoiit labem, purumque reliquit jEtherium sensuin , atque aurai simplicis ignem. Has omnis, ubi mille rotam volvere per anuos , Letiiœum ad fluviuin dcus evocat agniiiie magno ,
Ce grand cercle achevé, l'épreuve cesse alors.
L'âge ayant effacé tous les vices du corps ,
Et du rayon divin purifié les flammes.
Un dieu vers le Léthé conduit toutes ces âmes ;
Elles boivent son onde , et l'oubli de leurs maiLX
Les engage à rentrer dans des liens nouveaux. »
Il dit; et, devançant Énée et la prêtresse. De ce peuple bruyant il a fendu la presse; De là gagne un coteau , d'où ses yeux satisfaits De ses neveux futurs distinguent tous les traits.
« ïu vois, dit le vieillard, dans ces ombres légères, Les héros renommés dont nous serons les pères ; Ces princes que les chefs du peuple ausonien Se plairont à former de leur sang et du mien. Le premier que le sort appelle à la naissance, C'est ce jeune guerrier appuyé sur sa lance ; Doux fruit de les vieux ans , roi , père et fils de rois , Enfant de Lavinie, il naîtra dans les bois; Il leur devra son nom, et sa race aguerrie Long- temps dominera dans Albe sa patrie.
« Après lui vois Procas prendre son noble essor , Le généreux Capys devancer Numitor.
Nul ne démentira sa noble destinée.
Parmi tes descendants je vois un autre Énée ; Vaillant comme son père, et comme lui pieux. Il aimera la gloire et servira ses dieux ; Mais, hélas]! repoussé par les destins contraires, Il montera trop tard au trône de ses pères. Admire la valeur de ces jeunes guei'riers ; Leur front paisible eucor n'est pas ceint de lauriers ; Mais d'un feston plus doux le chêne les couronne. Ils parlent : de ses tours Nomente s'environne; Ils forment vingt cités pour vingt peuples heureux , El Gabie , et Fidène , et ce séjour fameux
7^0 Scilicet inmemores supera ut convexa revisant, Rursus et incipiant in corpora velle reverti. »
Dixerat Anchises, natiimque, unaque Sibyllam Conventus trahit in medios, turbamque sonanteiu ; Et tumuluin capit, unde omnis longo ordine possit Adverses légère , et venientum discere voltus. i< ISunc âge, Dardaniam prolcm quae deii'de sequatur Gloria, qui mancaiit Itala de gente ncpotes, Inlustris animas, nostrumque in nomen ituras, Expediam dictis , et te tua fata docebo.
7G0 111e, vides, pura juvenis qui uititur hasta,
Pioxima sorte teuet lucis loca, primus ad auras jElherias Italo conmixtus sanguine surget Silvius, Albauum nomen, tua posthuma proies; Quem tibi longaevo sérum Lavinia conjux Educct silvis regem, regumque parentem; Unde gcnus longa nostrum dominabitur Alba.
" Proximus illc Procas, Trojanse gloria gentis, Et Capys, et INumitor, et qui te nomine reddet Silvius jEneas, pariter pietate vel armis
770 Egregius, si unquam regnandara adceperit Albara. Qui juvenes , quantas ostentant, adspice, vires! At qui umbrata gérant civili tempora quercu, Hi tibi IVomentum, et Gabios, urberaque Fidenam, Hi CoUatinas inponent montibus arces, * Laude pudicitiœ célèbres, addentque superbes* Pomctios, castrumque luui, Bolamquc, Coramque.