LIVRE VII
El le sang de Turnus sort des rois de Mycènes. » Tandis (jiie son amour s'épnise en plaintes vaines,
Errant dans tout son corps, déjà l'affreux poison
Agite tous ses sens , et trouble sa raison.
Alors, les yeux hagards, pâle, désordonnée,
A toute sa fureur elle erre abandonnée ;
Plus aeliarnée encor, la déesse la suit.
Tel , sous le fouet pliant qui siffle et le poursuil ,
Roule ce buis tournant dont s'amuse l'enfance;
Il court, il va, revient sous un portique immense;
La jeune troupe observe avec élonnement
Des cercles qu'il décrit l'agile mouvement.
L'exerce sans relâche, et, l'animant sans cesse,
Par des coups redoublés redouble sa vitesse.
Ainsi vole la reine; ainsi de tous côtés
Elle porte au hasard ses pas précipités.
C'est peu : dans les fureurs de l'amour maternelle,
Prétextant de Bacchus la fête solennelle.
Furieuse, elle vole à la suite du dieu;
Et sous l'ombrage épais du plus sauvage lieu ,
Pour sauver des Troyens l'honneur de sa famille.
Dans le fond des forêts elle entraîne sa fille.
■< A moi! s'écrioil-cUe; à moi, divin Bacchus!
Viens ! triomphe d'Énée et même de Turnus ;
Lavinie est à toi, mon choix te la destine;
A sa main virginale unis ta main divine;
C'est pour toi qu'elle vit, que du thyrse sacré
Elle porte en sa main le pampre révéré;
Pour loi qu'elle nourrit sa jeune chevelure,
Dont ses premiers serments t'ont voué la parure;
Pour loi qu'elle s'unit à nos saintes fureurs.
S'associe à nos chants, et se mêle à nos chœurs.
Viens, dieu puissant! toi seul mérites sa conquête;
Viens : sa mère t'implore , et ton épouse est prèle. » Le bruit de ses fui-eurs vole de toutes parts.
Soudain, pour les forêts désertant leurs remparts,
Accourent sur ses pas les femmes d'Ausonie;
Et Turno, si prima domiis repctatur origo, loachus Aciisiusque patres, niediœque Myccnae. »
Dis iibi nequidquam dictis cxpcrta, l^atiiuiin Contia stare vidct, penitnsquc in viscera lapsum Serpcntis l'urialo malura, totainquc pererrat; Turn vero infelix, ingentibus excita luonstris, Inmensam sine more furit lympliata per urbem. Ceu quondam torto volitans siib verbere turbo, Quem pueri luagno in gyro vacua atria circum 38o Intenti ludo exercent; ille actus babena Curvatis fertur spaliis : stupet inscia supra Impubesque manus, mirata volubile buxiim : Dant animos plaga». Non eursu scgnior illo Per médias urbcs agitur, populosque féroces.
Quiii etiam in silvas , simulato nuniine Baccbi, Majus adorta ncfas, majoremque orsa furorem, Evolat, et nalam frondosis montibus abdlt; Qno thalamum eripiat Teucris, tœdasque morctur ; Evoe Bacche, fremens, solum te virgine dignum 390 Vociferans : etenim molles tibi siimere thyrsos, Te lustrare choro, sacrum tibi pascere rrinem.
Fama volât; furiisqiie adcensas pectorc maires Idem omnes simul ardor agit nova quœrere tecta.
Toutes, suivant leur reine, entourant Lavinie, Leur chevelure au vent, et le feu dans les yeux, Joignent à ses transports leurs transports furieux. D'autres, que couvre un lynx de sa peau bigarrée, Agitant un long thyrse en leur main égarée. Bondissent à sa suite, et remplissent les bois Du son rauque et tremblant de leurs lugubres voix. Une torche à la main, de rage étincelante, Amate est à leur tète; elle vole, elle chante Et Bacchus, et sa fille, et Turnus sou époux; Puis, d'une voix terrible exhalant son courroux : « Vous toutes qui portez le nom sacré de mère. Si vous aimez Aniale et plaignez sa misère. Si ce saint nom de mère a sur vous quelques droits, Si la natin-e encor vous parle par ma voix , Venez; que mes douleurs dans vos cœurs retentissent ; Qu'à mes cris maternels vos cris se réunissent ; Allumez ces brandons, dénouez vos cheveux : Mêlez-vous à nos chœurs, joignez-vous à nos vaux. >■
Ainsi dans les forêts la déesse inhumaine Des transports de Bacchus aiguillonne la reine; Hideuse, elle sourit à ses propres fureurs. De la haine déjà le germe est dans les cœurs. C'est assez ; elle étend son aile ténébreuse , Part, et gagne d'un vol cette cité fameuse Où du Rutule altier le monarque orgueilleux , Turnus, fait son séjour : un nom jadis fameux, Voilà tout ce qui rçsle à la célèbre Ardée , Que la fille d'Acrise autrefois a fondée. C'étoit l'heure où tout dort, l'air, la terre, et les ûots Turnus goûloit lui-même un paisible repos.
Alors, imaginant un nouveau stratagème, La fille des enfers cesse d'être elle-même. Elle devient, au lieu de l'horrible Aleclon, La vieille Caljbé, prêtresse de Junon.
Des rides à longs plis sillonnent son visage; LTn reste de cheveux , déjà blanchis par l'âge ,
Deseruere domos: vcnlis dant colla comasquc. Ast alia; tremulis ululatibus a;thera compleiit, Pampineasque gcriuit incincta; pcllibus baslas. Ipsa inler médias llagrantem fcrvida pinum Suslinet, ac natœ Turnique canit hymenœos, Sanguineara torquens aciem , torvnmque repente
■i"" Clamât: « lo matrcs, audite ubi quacque, Latinx, Si qua piis animis manet infelicis Amat» Gratia, si juris materni cura remordct; Solvite crinalcs vittas, capite orgia mecum. >> Talem iuter silvas, inter déserta fcrarum, Reginam Allecto stiiuulis agit undique Baccbi. Postquam visa satis primos acuisse furores, Consiliunique omncmque donium vertisse Latin! ; Protenus bine fuscis trislis dea tollilur alis Audacis Rutili ad muros, quam dicitur urbem
i'" Acrisioneis Danae l'undasse colonis,
Prœcipiti delata Noto. Locus Ardea quondam Dictus avis, et nunc magnum manct Ardea nomcu : Scd fortuna fuit. Tecîis hic Turnus in altis Jam mediam nigra carpebat nocte quietem. Allecto torvam faciem et furialia mcmbra Exuit; in voltus sese transformât aniles,
L'ENÉIDE
Est orné de feslons , couronné d'olivier.
Elle entre, elle se montre aux regards du gnerricr.
« Turnus, tant de travaux seront donc inutiles! Dit-elle. A des Troyens errants et sans asiles, Au mépris de tes droits, au mépris de ton rang, Passera donc un sceptre acheté par ton sang! Latinus choisit donc un étranger pour gendre ! Ce sang si bien payé, cours encor le répandre; Va , dompte les Toscans , protège les Latins. Junon, lorsque tu dors, veille sur tes deslins; Elle-même vers toi députe sa prêtresse.
Sors donc de ta langueur, va, vole, le temps presse; Rassemble tes soldais, déroule les drapeaux, Des Troyens dans le Tibre embrase les vaisseaux, Et renverse sur eux leur ville encor naissante ; Pars , accomplis des dieux la volonté puissante : Et qu'un monarque ingrat, sans courage et sans foi, Sache comment se venge un héros tel que toi. »
D'un souris dédaigneux accueillant la prêtresse : « Je n'ai, répond Turnus, ni frayeur, ni foiblesse. Déjà je suis instruit que de ces vils Troyens Les vaisseaux ont touché les bords ausoniens; Mais Junon veille encor pour un peuple qu'elle aime ; Mon cœur est rassuré, rassurez- vous vous-même. Votre âge, je le vois, et la caducité A vos foibles esprits cachent la vérité; Et, berçant votre cœur de visions crédules, Lui forgent sans objet des terreiu's ridicules. Prêtresse, laissez là les querelles des rois, Exercez aux autels vos paisibles emplois : C'est à nous de parler et de guerre cl d'alarmes; Reprenez l'encensoir, et laissez-nous les armes. »
Aleclou , à ces mots redoublant de fureur,
Et frontein obscenam rugis arat : induit albos Cum vitta crincs : tuin ramum iiincclit olivae. Fit Calvbe, Juiionis anus tcmplique sacerdos, *^o Et juvcni ante oculos bis se cura vocibus oITcrt : « Turne, tut incassuiii fnsos patiere laborcs, Et tua Dardaniis transcribi sceptra colonis? Rex tibi conjugium et quaisitas sanguine dotes Abncgat; e\ternusque in rcgnum quaeritur hères. 1 nunc, ingratls oflcr te, inrise , pcriclis : Tyrrhenas, i, sterne acies; tcge pacc I^atinos. H(EC adeo tibi me, placida quum nocte jaceres, Ipsa palam fari omnipotcns Saturnia jnssit. ■Quare âge, et armari pubcm portisque moveri, 43o Lxtus io arma para; et Phrygios, qui fluinine pulciiro Conscdere, duces, pictasque csure carinas. Cœlestura vis magna jubet. Rex ipse Latinus, Mi dare conjugium et dicte parère fatctur , Scntiat, et tandem Turnum expcriatur in armis. »
Ilic juvenis, vateni inridens, sic orsa vicissim Ore rci'ert : « Classes invcctas Tbybridis undam , Non, ut rere, raeas cfi'ugit nuntius aures. IVe tantos mibi finge melus : ncc rcgia Juno Inmemor est nostri. ♦4° Scd te victa situ verique cffcta scnectus, O mater, curis nequidquam exercct, et aima Rcgum inter faisa vatem formidine ludit. Cura tibi, divum effigies et templa tueri ; Bella viri paremque gèrent , queis bella gercnda. >■
D'un seul tle ses regards le glace de terreur.
Arme d'un fouet vengeur sa main impitoyable;
Ses serpents, redressés sur sa têle effro}able,
Poussent tous à-la-fois d'horribles sifflements;
Ses lèvres sont sans voix, ses yeux sans mouvements.
Il veut la conjin-er; la déesse l'arrête,
Le repousse en fureur, arrache de sa tête
Deux des plus noirs serpents qu'ait engendrés l'enfer
Les fait siffler sur lui; puis d'un sourire amer :
« Eh bien , reconnois-tu la prêtresse crédule
Que son âge remplit d'un effroi ridicule.'
Regarde, et vois en moi la terrible Alecton,
La plus horrible sœur des filles de Plulon.
Je porte dans mes mains la mort et l'épouvante. »
Elle dil, et lui lance une torche fumante;
La torche vole, siffle, et s'attache à son sein.
Le prince épouvanté se réveille, et soudain Se roule dans des flots d'une sueur glacée; Il s'agite, il respire une rage insensée : « Mes armes , mes amis ! mes dards ! mes javelots ! ■> Telle, quand sous l'airain où frissonnent les flots, Un aride sarment en pétillant s'embrase, L'onde frémit, s'agile et boiidit da.iS son vase, Et, dans l'air exhalant des tourbillons finneux, S'enfle, monte, et répand ses bouillons écumeux : Telle, quand Latinus déiruit son espérance. Du superbe Turnus s'irrite la vaillance. Il veut d'un prince ingrat attaquer les remparts; Ordonne que dans l'air flotlent ses étendards. Qu'à sauver l'Italie à l'envi tout conspire. Qu'un perfide étranger soit chassé de l'empire. Les Troyens, les Latins ne l'épouvantent pas; Conire deux nations il suffit de son bras.
Taiibus Allecto dictis cxarsit m iras.
At juveni oranti subitus trcmor occupât artus; Diriguerc ocuii : tôt Erinnys sibilat hydris , Tantaque se faciès aperit! Tum flammea torqiieu.s Lumina, cunctantcni et qua'rentcm dicere pbira
45o Rcpulit, et géminés ercxil crinibus angucs,
Vcrberaque insonuit, rabidoque ba;c addidlt ore :
" En ego victa situ , quam veri effeta senccliis
Arma inter rcgum falsa formidine ludit;
Rcspice ad h<ec : adsum dirarum ab sede sororuni •
Bella manu ictumque gcro. »
Sic effata facem juveni conjecit, et atre
Lumine fumantes fixit sub pcclore ta:das.
oui somnum ingens rumpit paver, ossaque et artus Perfundit toto proruptus corpore sudor.
46o Arma ainens frémit, arma tore tectisque requirit. S;evit ainor ferri, et scclerata insania belli; Ira super. Magno vcluti qtuim flamma sonore Virgea subgeritur costis undantis aheni, Exsultantque a>stu latices : furil intus aquai Fumidus atque attc spumis exuberat aiiinis, INec jam se capit unda; volai vapor ater ad auras. Ergo itcr ad regem , poUuta pace, Latinum Indicit primis juvenum, et jubct arma parari, Tutari Italiam, dotrudere finibus hostem;
470 Se satis ambobus Tcuciisquc venire Latinisque. Il:rc ubi Jicta dédit, divosque in vota vocavit, Certalim sese Tiutuli exberlantur iu arma.