LIVRE VII
Il dit, court aux autels, présouio son lioinmage. Tout son peuple irrité seconde sou courage : L'un vante en lui ce sang issu de tant de rois , Celui-ci sa beauté, celui-là ses exploits.
Tandis qu'au fier Rutule, armé pour sa vengeance , L'audacieux ïurnus inspire sa vaillance, L'horrible Aleclon vole embraser les Troyens ; Et son art a recours à de nouveaux moyens. Ce jour, dans les forêts et le long des rivages, Ascague poursuivoit leurs habitants sauvages , Taulôt les surprenant en des pièges adroits, Tantôt d'un pied léger les suivant dans les bois ; Et tandis que ses chiens, pleins d'adresse ou d'audace, De leur timide proie interrogent la trace, Alecton, tout-à-coup irritant leur ardeur. D'un cerf au front altier leur apporte l'odeur; Son art fatal ainsi cherche à troubler la terre , Et donne dans les champs le signal de la guerre. Les enfants de Tyrrhée, honneur de ces hameaux, A qui le roi commit le soin de ses troupeaux, Avoient , tout jeune encor, dérobé sous sa mère Cet hôte des forêts élevé chez leur père. Leurs yeux avec plaisir avoient vu sous leurs toits Croître sa jeune tète et l'orgueil de son bois ; Sur-tout leur jeune sœur, la charmante Silvie, En faisoit le plaisir, le bonheur de sa vie : Elle enlaçoit des fleurs à son front jeune et fier, Choisissoit pour son bain le ruisseau le plus clair, Le lavoit dans ses flots , le séchoil au rivage. Tous les jours de sa main peignoil son poil sauvage ; Il vivoil à sa table, accouroit à sa voix; Libre dans la journée, il erroit dans les bois ; Et vers la fin du jour, bondissant d'alégresse , Lui-même revenoit retrouver sa maîtresse.
Ce jour, comme il suivoit le frais courant des eaux , Ou reposoit sur l'herbe au bord des clairs ruisseaux , Les chiens, qui pleins d'ardeur erroient dans la campagne ,
Hune decus egrcgium forais movet atque juveutae, Hune atavi reges, hune elaris dextera factis.
Dum Turnus Rutulos animis audacibus implet, Allecto in Teucros Styglis se coucitat alis, Arle nova, speculata locum, quo iitore pulcher Insidiis cursuque leras agilabat lulus.
Hic subitain canibus rabiem Cocylia virgo 46o Objleit, et noto nares contingit odore ,
Ut cervum ardentes agerent; quae prima laborum Causa fuit , belloque animos adccndit agrestes. Cervus erat forma praestanti et cornibus inn-ens; Tyrrhid» pueri quem matris ab ubere raptum Nutribant, Tyrrheusque pater, cui regia parent Armenta, et late custodia crédita campi. Adsuetmn imperiis soror orani Silvia cura Mollibus intexens ornabat cornua sertis, Pectcbatque fcrum, puroquc in fonte lavabat. »9o nie, manum patiens, mensaeque adsuetus hcrili , Errabat silvis, rursusque ad liœina nota Ipse domum sera quamvis se nocte ferebat. Hune procul erranlcm rabid;e venantis luli Conmovere canes, fluvio qiinm forte secundo Deflueret, ripaque lestus vijidante levaret.
De cette belle proie avertissent Ascague, Et vers elle leurs cris dirigèrent ses pas. Soudain, mipalieni de signaler son bras. Vers le nojjle animal couché sur la verdure Son arc a fait voler une flèche trop sure : Aleclon la guidoit. Le trait part en sifflant. Et du cerf qui sommeille il va percer le flanc. Lui, tout ensanglanté de la fatale atteinte, Accourt à son asile, et par sa triste plainte. Gémissant, l'œil en pleurs, la flèche dans le sein. De ses maîtres chéris semble implorer la main. Silvie entend ses cris ; elle accourt la première ; Elle accourt, elle voit la flèche meurtrière; Elle frappe son sein, invoque à haute voix Ses frères , ses amis , dispersés dans les bois ; Alecton la seconde. A l'instant tout s'assemble; Diversement armés , ils accourent ensemble : Ici c'est un tison , tout noirci par les feux , Là des pieux aiguisés , là des rameaux noueux ; De tout ce qu'il saisit chacun se fait des armes. Tyrrhée, en ce moment, loin d'eux et sans alarmes, A l'aide de longs coins enfoncés par son bras, D'un chêne déchiré séparoit les éclats : Il écoute, il approche, il apprend son outrage. Et, la hache à la main , vole brûlant de rage.
Cependant la déesse, avide de malheurs, Ne perd pas ce moment d'embraser tous les cœurs , S'élance vers l'ctable, et sa bouche infernale Enfle d'horribles sons sa trompette fatale. La forêt s'épouvante à ces sous mugissants : Ils ébranlent au loin les bois retentissants ; Le Vélino frémit dans ses sources profondes; Le Nar, au lit de soufre, a suspendu ses ondes; Tout est dans l'épouvante ; et, de leurs bras tremblants Les mères sur leur sein ont pressé leurs enfants. Soudahi du fond des bois , du sommet des collines , Volent à ce signal les peuplades latines;
Ipse etiam, eximia' laudis subcensus amore, Ascanius curvo direxit spicula cornu :
Mec dextrre erranti deus abfuit, actaque multo Perque uterum sonitu perquc ilia venit arundo.
^o Saucius at quadrupes nota intra tecta rcfugit,
Successitque gemens stabulis; questuque, cruenlus, Atque implorant! similis, teetum omne replcbat. Silvia prima soror, palmis pcrcussa lacertos, Auxilium vocal, et duros conclamat agrestes. Olli (pestis enim tacitis latet aspera silvis) Inprovisi adsunt; hic torre armatus obusto, Slipitis hic gravidi iiodis : quod cuique repertura Bimanti, tclum ira facit. Vocat agmina Tyrrhcus, Quadritidara quercum cuneis ut forte coactis
5io Scindebat, rapta spirans inmane securi.
At saeva e speculis tempus dea nacta nocendi Ardua tecta petit stabuli, et de culmine summo Pastorale canit signum, cornuque recurvo Tartaream iutendit voccm; qua protenus omne Contremuit nemus, et silvïe intonuere profundaR. Audiit et Triviae longe lacus; audiit anjnis Sidlurea Nar albus aqua, fontesquc Vclini; Et trepids raatrcs prcssere ad pertora nalos.
L'ÉNÉlDE.
Tous ont armé leurs bras endurcis aux travaux. Le Troyen, à son tour, de ses remparts nouveaux, En flols impétueux vole au secours d'Asragne; Leurs bataillons serrés ont couvert la campagne. Ce n'est plus une troupe, une attaque sans art. Où l'on marcbe sans ordre , où l'on s'arme au basard De bois durcis au feu el de tiges noueuses : Par-tout le fer éclate en leurs mains valeureuses; Par- tout les javelots, les lances el les traits. D'une horrible moisson hérissent les giiérets; Et l'airain, du soleil défiant la lumière, ■Renvoie au loin l'éclat de sa pompe guerrière : Tel, lorsqu'un premier vent ride et blanchit les flots, L'Océan par degrés enile en grondant ses eaux ; Il s'agite, il bondit dans ses prisons profondes. Et jusqu'au ciel enhn lance ses vastes ondes.
On se mêle : aussitôt tombe le brave Almon , Premier fds de Tj rrhée , espoir de sa maison ; Et, sortant à grands flols sous la flèche ennemie. Son sang arrête l'air, la parole et la vie. Sur ce corps expirant s'entassent mille corps. Un mortel s'opposoit à ces premiers transports ; C'est le vieux Galésus, fameux par sa sagesse. Et de qui la justice égaloit la richesse : Cent contres exerçoient ses robustes taureaux; Dans ses prés mugissoient ou bèloienl vingt troupeaux. Vaine richesse, hélas! Répandu par la guerre, De cet homme de paix le sang rougit la terre.
Tandis que dans les champs règne un massacre égal , Celle qui du carnage a donné le signal , Du sang qu'elle a versé savourant les prémices, Se promet en secret de plus grands sacrifices ; Et, s'enorgueillissant de ses heureux essais, Elle court à Junon raconter ses succès :
Tuin vero ad vocem ccleres, qiia buccina signuin *2o Dira dédit, raptis roncurrunt «ndique telis Indoinili agricolac; nec non et Troia ptibes Ascanio auxilium castris elïundit apcrtis. Direxcre aiies ; non jaiu cerlaruine agiesti, Stipilibus duris agitur, sudlbusve prauslis; Scd lerro ancipiti deceruiint, aliaque laie Horrescit strictis scges ensibus, a?raqiie lulgerit Sole lacessita, et lucera sub uubila jactant. Fluctus uli piimo cœpit quum albesccre vente, Paulatim sese toUit mare, et altiiis uudas S3o Erigil, inde iino consurgit ad a;thera luiido.
Ilic juvenis primain ante aciem, stridente sagilta, INatorum Tyrrlici fuerat qui maximus, Almo Stcrnitur : hxiit enim sub gutture volnus, et uda: Vocis iter tenueinque inclusit sanguine vitam. Corpora multa virum circa; seniorque Galœsus, Duin })aci mcdiura se offert, justissimus uuus Qui fuit, Ausoniisquc olim ditissimus arvis; Quinque grcges illi balantum, quina rcdibant Annenta, et terrain ccntura vcrtebat aratiis. 540 Atque ea per canipos œquo dura Maite geruntur, Promissi dea facta potens, ubi sanguine belluni laibuit, et primae comnisit funcra pugnœ, Descrit Hesperiara, et cœli conversa per auras, Junonom viutrix adfalur voce superba :
«Reine des dieux, dit-elle avec une voix fière. Mes mains à la discorde ont ouvert la carrière; Le sang de l'Ausonie a souillé les Troyens : De la paix maintenant renouez les liens ! Le fer les a tranchés. Si Junon le désire, Je ferai plus encor : bien loin de cet enqnre J'irai par de faux bruits, de sinistres rumeurs, De la soif des combats embraser tous les cœurs : Cent cités marcheront, de carnage affamées; Et la terre, à ma voix, vomira des armées. »
« C'est assez , dit Junon ; ces préludes heureux Me sont un sûr garant du succès de mes vœux. Un premier sang versé vient de rougir la terre; Rien dans son cours fougueux n'arrêtera la guerre : Qu'ainsi traitent ensemble , aux dépens de Turnus , Et le roi des Latins el le fils de Yénus ! Pour ne pas irriter le souverain du monde, Toi , regagne à l'instant tn demeure profonde ; Sur le trône des cieux gardons de le braver. Ta , pars; In commenças, c'est à moi d'achever. >> Ainsi parle Junon. La terrible immortelle. Secouant les serpents qui sifflent sous son aile. Pour regagner le Styx descend du haut des airs.
Au sein du Latium, sous des rochers déserts, S'étend un noir vallon , où des feuillages sombres Entretiennent l'horreur de leurs épaisses ombres ; Par-tout l'œil y rencontre un deuil majestueux. Sous leur voûte funèbre un torrent tortueux Roule, et battant les rocs de ses eaux vagabondes, Fatigue les échos du fracas de ses ondes. Là, des vapeurs du Styx einpoisonnanl les airs, S'ouvre un antre profond, soupirai! des enfers, Du séjour ténébreux épouvantable entrée.
Là , dirigeant son vol , la déesse abhorrée
c< En perfccta libi bello discordia tristi. Die in ainicltiara coeaut, et fœdera jungant, Quandoquideni Ausonio respcrsi sanguine Teucros. Hoc ctiara his addam, tua si mibi certa voluntas; Finitiinas in bcUa ferani rumoribus urbes,
^i° Adcendaraque aniraos insani Martis amorc,
Undique ut auxilio vcniant; spargam arma per agros. » Tuin contra Juno : « Terrorum et fraudis abuiifle est. Stant belli causa;; pugnalur comminus armis Ouse fors prima dédit, sanguis novus imbuit a: ma. Talia conjugia et taies célèbrent hymenxos Egregium Vcneris genus et rex ipse Latinus. Te super œtheiias errare licentius auras Haud patcr ilie velit summi regnator olympi ; Cède locis : ego, si qua super fortuna laljorum est,
560 ipsa regam. >> Taies dedcrat Saturnia voccs. llla autcm adlollit stridentes angiiibus alas , Cocytique petit sedcm, supera aidua linqucns. Est locus, Italiœ raedio sub montibus altis, ÎSobilis, et fama muUis mcmoratus in oris, Amsancti valles : densis bunc froudibus atrum Urget utrimque latus nemoris, medioquc fragosus Dat souitum saxis et lorto vortice torrens. Die spccus horrendum, sœvi spiracula Ditis, Monstratur, ruptoque ingens Acheronte vorago
^70 Pestiferas apcrit fauces, queis condiLa Ennnys,