LIVRE VII
Plonge, et dérobe au jour son visage odieux, Et soulage en partant et la terre et les deux.
Juuou n'en suit pas moins ses projets de vengeance. D'agrestes combaltants bientôt un peuple immense Court à Laurenlc, étale aux yeux épouvantés D'Almon, de Galésus les corps ensanglantés : Galésus, moissonné dans sa noble vieillesse; . Almou, pleuré des siens dans sa tendre jeunesse. Tous implorent les dieux, tous conjurent le roi. Turnus soudain se montre, et redouble l'effroi : « Connoissez les Troyens, dit-U, et leurs victimes ! Ces cadavres sanglants déposent de leurs crimes : Et ce double attentat rcsie encore impuni ! Le trône attend b'.née, et Turnus est banni ! »
Ces mots ont rallié tous ceux de cpii les mères Accompagnent la reine à ses sacrés mystères ; Tous importunent Mars de letu's cris furieux, Tous veulent des combats réprouvés par les dieux. Les dieux parlent en vain, et la rage l'emporte. De Latinus en foule on assiège la porte; Calme , il voit sans pâlir lenrs efforts menaçants : Tel un roc est battu par les flots impuissants ; En vain autour de lui les vents ligués rugissent, En vain contre ses flancs mille vagues mugissent; Lui, tandis qu'à ses pieds fléchissent les roseaux , Tranquille , et défiant la colère des eaux , Aux coups de la tempête il oppose sa masse. Mais enfin , quand il voit leur sacrilège audace L'emporter sur les dieux qu'il allestoit en vain , Et la fière Junon triompher du destin : « Dieux , éloignez de nous l'orage qui s'apprête ! Dit-il : en vain j'ai cru surmonter la tempête, Je suis vaincu. Mais vous qui renversez l'état, Combien vous paierez cher votre horrible attentat ! Et toi , Turnus, et toi, quels orages t'attendent ! Tu n'arrr\eras pas où tes fureurs prétendent ;
Iiivisum numcn, terras cœltimqiie levavit.
IN'cc minus inteiea cxtreniam Saturnia bello liipoiiit regina maiium. Ruit oranis in urbera t'astoium ex acie numerus, caesosque reportant, Almonera pueriim, fœdalique oia Gal.Tsi, liuplorantqiie tleos, obtestanlurque Latiniira. Tiiniiis adcst, medioque in criinine csedis et igois Ton'orem ingemiuat : Tcucros in régna vocari, Stiipera admisceri Plirygiarn; se limine pelli.
iSo Tum, quorum adtonitœ Baccho nemora avia raatres Insiiltaut Ibiasis, ncque enim levé nouieu Amata;, Undique collecti coeunt, Martcmque fatigant, llicct infandura cuncli contra oinina bclluin. Contra fata deiim , perverso numine poscunt; Certatim rcgis circumstant tecta Latini.
llle, vclut pelagi rupes inmota, resistit; Ut pelagi rupes, magno veniente fragore, Quœ sese, multis circum latrantibiis undis, Mole tenet; scopuli nequidquam et spumea circum
*9o Saxa fremunt, latcrique inlisa refnnditur alga.
Verum, ubi nulla datur caecum exsuperare potestas
Consilium, et saevae nutu Junonis cunt rcs,
Multa deos aurasque patcr testatus iiianes :
« Frangimur, heu! fatis, ioquit, ferimurquc procella!
Malheureux ! lu mourras proscrit, désespéré, Levant trop tard au ciel ton bras déshonoré. Pour moi, je louche au port , j'ai fini ma carrière : Puisse une prompte mort abrégeant ma misère Epargner à mon cœur ces tableaux douloureux, El que je meure enfin d'un trépas moins affreux ! > Il dit ; dans son palais tristement se relire. Et remet au destin les rênes de l'empire. Il fut dans l'Hespérie un usage sacré ; Long-temps par les Albains on le vil révéré; Rome le reçut d'eux , et le conserve encore : Lorsqu'en ses murs puissants la guerre est près d éciore .Soit qu'on porte l'alarme aux Arabes errants, Soil que de nos soldais les rapides torrenis Rleuacent l'Hyrcanie ou les Gèles sauvages, Soil que de l'Orient inondant les rivages Ils volent ressaisir sur leurs fiers ennemis Nos étendards captifs el nos aigles soumis. Deux portes, qu'on nomma les portes de la guerre, Se rouvrant, se fermant, font le sort de la terre; Janus en est le garde , et Mars le souvei'ain ; De cent barres de fer, de cent verrous d'airain L'invincible barrière, et plus encor la crainte, Du temple redouté garde à jamais l'enceinte. Quand vient le jour fatal où de leur long repos Le décret du sénat fait sortir nos drapeaux, Sous les pans bigarrés de la toge romaine Le consul renouant la robe gabienne , Des portes , qui de Rome aimoncent le courroux , Fail tomber les barreaux et crier les verrous. Sur leurs vieux gonds rouilles aussitôt elles s'ou\Tenl, El du temple de Mars les voûtes se découvrent ; Lui-même sur le seuil appelle les combats; La jeunesse à sa voix joint ses bruyants éclats; Par ses accents guerriers le clanon les seconde, Et sonne le réveil de la reine du monde.
Ipsi bas sacrilego pendetis sanguine pœnas, O miseri ! te , Turne , nefas , te triste raauebit Suppliciura, votisquc deos vcnerabere seris. Nara mihi parla quies, omnisque in limine portus; Funere felici spolior. » Nec plura locutus,
fi"» Socpsit se tectis, rerumque rcliquit liabenas.
Mos crat Hcsperio in Latio, qucm protenus urbe Albanae eoluere sacrum, nunc maxima rerum Roma colit, quum prima raovect in praelia iMartem, Sive Getis inferre manu lacrymabile bellum, Ilj'rcanisvc, Arabisvc parant, seu tendere ad Indos, Auroramque seqiii, Partbosquc reposcere sigu;i. Sunt geminae belii portîe, sic nomine dicunt, Relligione sacrse, et saevi formidine Martis; Centura aerei claudunt vectes, aeternaqiie ferri
6'° Robora, nec custos absistit limine Janus.
Has, ubi cerla sedet patribus sententia pugna;, Ipse, Quirinali trabca cinctuque Gabino Insignis, reserat stridentia limina consul; Ipse vocat pugnas; sequitur tum cetera puJjcs , jEreaque adsensu conspirant cornua rauco. Hoc et tum .ïncadis indiccre bella Latinus More jubebatur, tristesque recludere portas. Abstinuit tactu patcr, aversusque rcfiigit
L'ENÉIDE
Les Latins , à grands cris environnant leur roi , Le pressoient d'obéir à celle antique loi : Mais il craint de loucher cette perle terrible ; Il rejette bien loin ce ministère horril)le, Et court dans sou palais enfermer ses chagrins. Alors Junon, fidèle à ses affreux desseins, Descend, frappe elle-même; et de ses mains puissantes Fait gronder sur leurs gonds les portes menaçantes.
Soudain ce peuple heureux sort de sa longue paix ; Ici des bataillons serrent leurs rangs épais, Là des fiers escadrons le rapide tonnerre Sous des coursiers poudreux fait résonner la terre. Chacun hàle à l'envi son appareil guerrier ; L'un dérouille son dard , l'autre son bouclier, L'autre déploie au vent une enseigne floltanle, L'autre embouche déjà la trompette cclataute. Cinq cités à-la-fois sous les pesants marteaux Font retentir l'enclume et domplent les mélaux : Toutes forgent les dards, inslrumenls de ruine. Le superbe Tibur et la puissante Aline , Ardée et Cruslumère , Antemne aux longues tours , De Vulcain pour Bellone empruntent le secours. On emmanche les dards, on aiguise les haches; Là les casques creusés al tendent les panaches ; Plus loin en bouclier le saule s'arrondit ; Là sur de longs cuissards l'argent pur resplendit ; Ici l'airain brillant recouvre une cuirasse; Le soc perd ses honneurs , le glaive le remplace : Adieu , Cérès , adieu les paisibles travaux. Pour les moissons de Mars on recourbe la faux ; Chacun rend aux fourneaux le glaive de ses pères , Heureusement rouillé dans des jours plus prospères. Tous sont prêts à partir; de leurs chefs différents Déjà l'ordre est écrit, et court dans tous les rangs. Enfin le clairon sonne. Aussitôt on s'élance; L'un a saisi son casque , et l'aulre prend sa lance ;
Fœda ministeria, et caecis se condidit umbris. ^2" Tum regiaa deura cœlo delapsa raorantcs
Inpulit ipsa manu portas, et cardine verso
lielli fcrratos rupit Satiirnia postes.
Ardct inexcita Ausoaia, atque inmobilis ante.
Pars pedes ire parât campis, pars ardiius altis
Pulvcrulentus equis i'urit : omnes arma rcquirunt.
Pars levés clypeos et spicula lucida tergunt
Arvioa pingui, subiguntque in cote seciires :
Signaque ferre juvat, sonitusque audire tubarum.
Quinque adeo maguae positis incudibus urbcs fi'o Tcla iiovant, Atina potens, Tiburqiie snperbum,
Ardea, Crustumerique, et turrigerae Antemna;.
Tegmina tuta cavant capitum, flectuntque sajignas
[Jmbonum craies; alii thoracas aheuos,
Aut levés ocreas lento ducunt argenlo.
Vomeris hue et falcis honos, hue oranis aratri
Cessit amor; recoquuut patrios fornacibus enses.
Classica jamque sonaut : it belle tessera sigoum.
Hic galeam tectis trcpidus rapit; iile frementes
Ad juga cogit equos, clypeumque auroque trilicem ^i° Loricam induitur, fidoque adciogitur ense.
Pandite nunc Helicoua, Deae, cantiisque niovetej
Qui bello exciti rcges, qua; qucmque secutae
L'un attelle à son char ses superbes coursiers : Déjà brillent sur eux leurs riches baudriers, Leur cotte à mailles d'or, et la gaîne éclatante Où repose l'épée à leur côté pendante.
O Muses ! ouvrez-moi les fastes d'Hélicon ; De chaque roi ligué redites-moi le nom , De quel pays fameux, sous quels grands capilaines Partirent les guerriers qui couvrirent ces plaines , Et quels fiers combattants, sous les drapeaux latins. D'avance à runivers annonçoienl les Romains. A peine un foible bruit en transmit la mémoire ; Vous , pour qui rien n'est vieux, retracez-m'en l'histoire.
Le contempteur des dieux, l'exemple des tyrans, Mézence, le premier, conduit ses fiers Toscans; Sous lui marche son fils, Lausus, dont le jeune âge Sur les hôtes des bois essaya son courage ; Lausus , savant dans l'art de dompter les coursiers , Lausus, après Turnus, le |)lus beau des guerriers, Digne d'un meilleur roi, digne d'un meilleur père! Il cherche dans les camps un destin plus prospère : Mille fiers Agyllins ont volé sur ses pas. Vain secours ! leur valeur ne le sauvera pas.
Après eu.x s'avançoil le fils du grand Alcide, Le bel Aventinus , qui , de son char rapide Guidant les beaux coursiers cent fois victorieux, Leur promet des lauriers encor plus glorieux. Quand le dieu de Tirynlhe, illustrant son courage. Du triple Géryon eut terrassé la rage , Et vinl baigner, pour prix de ses faits triomphants. Ses taureaux d'Ibérie au fleuve des Toscans, Unie avec ce dieu , Rhéa , simple mortelle. Conçut sur l'Aventin cet enfant beau comme elle. Cent serpents , sur son casque enlaçant leurs replis , Du fier vainqueur de l'hydre ont annoncé le fils. Un bois creusé lançant le poignard qu'il recèle. Un javelot sabin , leur aruuu-e fidèle ,
Complerint carapos acies; quibus Itala jara tum Horuerit terra aima viris; quibus arserit armis. El meministis enim, Divas, et raemorare potestis ; Ad nos vix tenais famae perlabitur aura.
Primus init bellura Tyrrhenis asper ab oris Contemptor divum Mezentius, agminaque armât. Filius huic juxta Lausus , quo pulcLrior aller
65o i^on fuit, excepto Laurentis corpore Turni.
I^ausus, equum domilor, dehellatorque ferarum, Ducit Agylliua ncquidquam ex urbe secutos Mille viros; dignus patriis qui laetior esset Imperiis , et oui pater haud iSlczentius esset !
Post hos iusignem palma per gramina currum Victoresque ostcntat equos satus Hercule pulchro Pulcher Aventinus, clypeoque, insigne paternum, Centum angues, cinctamque gerit serpentibus bydraiu ; Collis Aventini silva qucm Rhea sarerdos
*^° Furlivum partu sub luininis edidit oras,
Mixta deo mulier, postquam Laurcntia viclor, Geryone exstincto, Tiryntbius adtigit arva, Tyrrhenoquc boves in flumine lavit Iberas. Pila manu saevosque gerunt in bclla dolones , Et tereti pugnant mucrone, veruque Sabello. Ipsc pedes tcgumeu torqucns iumanc leonis,