‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 158 sur 411 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Toi que j'environnai d'une race de dieux ,

Toi , niailre de la terre et conquérant des cieux ,

De Cybèle éplorée écoute la prière,

Et sache de son fils ce qu'attend une mère.

De chéucs , de sapins un bois sombre et sacre

Sur les sommets d'Ida fut lon^-temps révéré ;

Un iils de Dardanus, près de fuir sa patrie,

Sollicita de moi cette forêt chérie.

Je l'accordai. Ces bois à mon cœur toujours chers ,

Mon fils , défendez-les et des vents et des mers :

Donnez ce privilège au lien de leur naissance.

— Vos vœu.v , dit Jupiter, surpassent ma puissance :

Quoi ! des vaisseaux formés par la main des mortels ,

Ma mère , comme nous seroient donc éternels 1

Et, volant sans péril sur les plaines profondes,

Enée auroil le sort du souverain des ondes !

Une telle faveur ne dépend pas des dieux.

Il en est une au moins que j'accorde à vos voeux :

Tous ceux de ces vaisseaux qui , vainqueurs des orages ,

Auront de l'Ausonie abordé les rivages ;

Tous ceux qui du Scamaudre aux champs des Laurentins

Auront conduit Enée et suivi ses deslins,

Je les dépouillerai de leurs formes mortelles.

Et la mer recevra ces dcités nouvelles ;

Et Doto, Galatliée , en adoptant ces sœurs,

Les verront se mêler à leurs humides chœurs. »

Aussitôt par le Slyx, formidable au ciel même,

Ratifiant l'arrêt de sou pouvoir suprême ,

Par un signe de tête il avertit les cieux ,

Et l'Olympe ébranlé s'incline avec les dieux.

Enfin , des jours comptés par la Parque fidèle Le temps est arrivé. La puissante Cybèle, "Voyant du fier Turnus approcher les flambeaux , Vient au feu sacrilège arracher les vaisseaux. D'un éclat inconnu l'Olympe se colore ; Un nuage embrasé des portes de l'aurore

Vocibus his adfata Jovem : « Da, nate, petenti, Quod tua cara parens domito te poscit Olyinpo. Pinça silva rnihi, multos dilecta per aiinos, Lucus m arce fuit summa, quo sacra fercbant, Nigraati picea trabibusque obscurus acernis : Has ego Dardanio juvcni, quiim classis egeret, Lœta dedi; nuoc soUicitam timor aoxius urget. 9° Solve mctus , atque hoc precibus sine posse parcntem , Ne cursu quassatae uUo, neu turbine venti, Vincantur : prosit nostris in montibus ortas. » Fdius huic contra, torquet qui sidéra mundi : « G genetrix, quo fata vocas? aut quid petis istis? Mortaliue manu factae inmortale carinée Pas habcant? certusque incerta pcricula lustret Jîneas? Cui tanta deo permissa potestas? Immo , ubi del'unclae finem portusque tenebunt Ausonios, olim quaecumque evaserit undas, •00 Dardaniumque ducem Laurentia vexeril arva, Mortalem eripiam formam, magnique jubebo iEquoris esse dcas : qualis Nereia Doto Et Galatca sécant spumantem pectore ponlum. » Dixeiat; idque ratura Stygii per flumina fratris, Per pice torrentis atraquc voragme ripas, Adniiit, et totura nutu tremefecit Olympum.

Part, vole, et dans les cieux traîne de longs éclairs. Les chœurs du mont Ida résonnent dans les airs. Cependant une voix qui ressemble, au tonnerre Fait trembler les deux camps, et le ciel , et la terre : « Troyens, ne craignez pas pour mes vaisseaux chéns •, L'audacieux Turnus en vain les a proscrits : Plutôt des vastes mers ils brûleroient les ondes. Et vous, augustes nefs, trop long-temps vagabondes. Soyez libres , partez , fendez les flots amers : Cybèle vous ajoute aux déités des mers. » Chaque nef à ces mots rompt le nœud qui l'arrête ; Et tels qu'en l'océan plongeant leur large tête Les folâtres dauphhis se cachent dans les flots , Ainsi leurs becs d'airain descendent dans les eaux. Tout-à-coup , ô prodige ! autant que les cordages Retenoient de vaisseaux enchaînés aux rivages , Autant du sein des eaux on voit de tous côtés Sortir d'un air riant de jeunes déités.

Des Rutules troublés la surprise est extrême; Messape est consterné; le vieux Tibre lui-même Suspend son cours , murmure au fond de ses roseaux , Et vers leur source antique il rappelle ses eaux. Le fier Turnus lui seul garde une ame intrépide , Et gourmande des siens la foiblesse timide : « Quel effroi , mes amis , semble vous accabler ? Cest aux ennemis seuls qu'il convient de trembler. Eux seuls sont menacés ; la céleste colère Vient de leur enlever leur ressource dernière. Contre nos feux, nos traits et nos justes fureurs, Leurs vaisseaux festoient seuls à ces timides cœurs ; Les voilà dépouillés de leur lâche espérance , Les voilà sans secours livrés à ma vengeance ; La mer leur est fermée, et la teiTe est à nous. Cent peuples à l'envi secondent mon courroux. Tous ces oracles vains dont leur orgueil se vante, Tous ces arrêts du sort n'ont rien qui m'épouvante ;

Ergo adorât promissa dies, et tempora Parcae Débita complerant, quum Turni injuria Matrenj Admonuit ratibus sacris depellere ta;das.

>io Hic primum nova lux oculis oK'ulsit, et ingens Visus ab aurora cœlum transcurrere nimbus , Iditique chori ; tum vox horrenda per auras Excidit , et Troum Rutulorumque agnaina complet : « Ne trepidate meas, Teucri, del'eudere navis, Neve armate mauus; maria ante exurere Turno, Quam sacras dabitur pinus. Vos, ile solutas, Ite, deœ pelagi; genetrix jubet. » Et sua quaeque Continuo puppes abrurapunt vincula ripis , Delphinumque modo demersis aequora rostris

i^ Ima petunl. Hinc virgineae (mirabile monstrum), Quot prius œratae steterant ad litora prorae, Reddunt se totidem faciès, pontoque feruntur.

Obstupuere animis Rutuli; conterritus ipse Turbatis Messapus equis ; cunctatur et amnis Rauca sonans, revocatque pedem Tiberinus ab alto, At non audaci cessit fiducia Turno; Ultro animes tollit dictis, atque increpat ultro : « Trojanos hsec monslra petunt; his Juppiter ipse Auxilium solitum eripuit : non tela, nec ignés

•3o Exspectant Rutulos. Ergo maria invia Teucris ,

Leurs vaisseaux onl touché les rivages latins ; C'est assez pour Vénus , assez pour les destins. Le destin de Turnus, et j'y serai fidèle, C'est d'éteindre à jamais leur race criminelle : Ils m'ont ravi ma femme ; et d'un lâche étranger Méuélas n'eut pas seul le droit de se venger. Cruellement punis d'une coupable flamme, Ils devroient tous trembler au seul nom d'une femme. Mais un second Paris ose usurper mes droits : Par deux fois ravisseurs, qu'ils périssent deux fois. Oui, je le jure ! Ardée égalera M) cène. Qu'ils m'opposent d'un mur la résistance vaiue , Je saurai le franchir ; et d'im juste trépas Ces fragiles remparts ne les défendront pas. N'ont-ils pas vu déjà leur superbe Pergame, Ouvrage de Nepluue, expirer dans la llamme ? Allons, braves amis! qui de vous avec moi S'élance sur ces murs que nous livre l'effroi ? Ma valeur n'ira pas contre un peuple parjure Aux antres de Lemnos demander une armure , Ni de mille vaisseaux couvrir le sein des mers. Que le Toscan se joigne à ce peuple pervers , Je laisse aux Grecs leur fourbe et leurs ruses timides. Que d'un cheval trompeur les ténèbres perfides Dans leur sombre retraite enferment leurs soldats ; Qu'ils surprennent la nuit le temple de Pallas : Je combats en plein jour, et dédaigne un vain piège. Qu'ils ne s'attendent pas aux lenteurs d'un long siège , A ces assauts qu'Hector rendit seul impuissants ; Faisons plus en un jour que les Grecs en dix ans. Plus funeste pour eux que ne fut le Scamandre, Le Tibre , dès demain , verra leurs tours en cendre. Vous, donnez au repos tout le reste du jour, Et que leurs murs brûlants signalent son retour. » Il dit : mais, dans la peur que l'ennemi n'échappe,

Nec spes uUa fugae : rerum pars altéra ademta est; Terra autein in noslris mauibus; tôt ruillia gciites Anna ferunt Italae. I\il me fatalia terrent, Si qua Phryges prae se jactant rcsponsa deoruin. Sat falis Veiierique datum, tetigere quod arva Fertilis Ausoniae Troës : sunt et mea contra Fata mllii, ferro seeleratam exscindcre gentem, Conjiige praerepta ; nec solos tangit Atridas Iste dolor, solisque licet capere arma Mycenis.

lio Sed periisse semel satis est. Peccare fuisset

Aute satis, penittis modo dou genus omoe perosos Féraineum; quibiis hsec medii fiducia valli, Fossaruraque morse, leti discrimina parva, Dant animos. At non viderunt mœnia Trojse, IScptuni fabricata manu, considère in ignis? Sed vos, 0 lecti, ferro qui sciadere vallum Adparat, et mecura invadit trepidautia castra? ISon armis mihi Volcani, non mille carinis Est opus in Teucros. Addant se protenus omnes

«So Etrusci socios : tenebras et inertia furta Palladii, csesis summae custodibus arcis, Ne timeanl; nec equi caeca condemur in alvo : Luce, palam, certum est igni circumdare muros. Haud sibi cum Banals rem faxo et pube Pelasga Esse patent, decimura quos distulit Hector in annum. Nunc adeo , melior quoniara para acta dici ,

D'éclairer ces remparts il a chargé Messape : Il marche , et par son ordre avancent sur ses pas Quatorze chefs ; chacun commande à cent soldats. Tour-à-lour on repose , et tour-à-tour on veille : Ici le dieu du vin et sa liqueur vermeille, Là des jeux variés les doux amusements, De la nuit vigilante abrègent les moments : Par-tout des feux prudents ont éclairé la plaine.

Ce spectacle a frappé la jeunesse Iroyenne. Aux portes de la ville ils accourent soudain ; Un sage effroi leur met les armes à la main ; Ils jjordent leurs remparts, et de leurs tours fidèles Les chemhis suspendus les unissent entre elles ; Et Séreste et Mnesthée ordonnent les travaux. Éuée, à son départ, craignant des chocs nouveaux , Pour le salut de tous leur remit sa puissance ; Et sur eux de l'èlat reposoit la défense. Dans son poste , à leur voix, chacun vient se ranger ; Tous, ainsi que l'honneur, partagent le danger, Et les murs sont couverts de leurs fières cohortes.

Parmi les combattants qui veilloient à leurs portes, Rejeton glorieux du beau sang d'Hyrtacus, A sa place d'honneur se distingue Nisus ; Nisus , chasseur adroit et guerrier intrépide : Aucun d'un bras plus sûr ne lance un trait rapide. Autrefois la terreur des habitants des bois, Ida le vit partir pour de plus grands exploits. A ses côtés veilloit le charmant Euryale. En grâces , en beauté , nul Troyen ne l'égale ; A peine adolescent, de son léger coton La jeunesse en sa fleur ombrage son menton. Toujours même intérêt, même emploi les rassemble ; A de communs dangers tous deux voloient ensemble. Et dans cet instant même un devoir hasardeux A la porte du camp les réunit tous deux.

Quod superest, laeti bene gestis corpora rébus

Procurate, viri, et pugnara sperate parati. »

Interea vigilum excubiis obsidere portas

iCo Cura datur Messapo , et mœnia cingere flammis. Bis septem Rutulo muros qui milite servent Delecti ; asl illos ccnteni quemque sequui.tur Purpurei cristis juvenes auroque corusci. Discurrunt, variantque vices, fusique per herbam Indulgent vino , et vertunt crateras abeuos. Conlucent ignés, nocteai custodia ducit InsomneiD ludo.

Hœc super e vallo prospectant Troës, et armis Alla tenent ; nec non trepidi formidine portas

170 Explorant, pontisque et propugnacula jungunt, Tela gerunt. Instant Mnestbeus acerque Serestus, Quos pater Mneas , si quando adversa vocarent, Rectores juvenum et rerum dédit esse magistros. Omnis per muros legio sortita periclum Excubat, exercetque vices, quod cuique tuendum est.

Nisus erat portae custos, acerrimus armis, Hyrtacides; coraitem jEneae quem miserai Ida Venatrix, jaculo celerem levibusquc sagittis; Et juxta cornes Euryalus, quo pulchrior aller

'**" Non fuit iEaeadum, Trojana neque induit arma; Ora puer prima signans intonsa Juventa.

nis Bmor unus erat, pariterque in bella ruebaal;

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