‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 159 sur 411 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Soudain Nisus s'écrie : « O moitié de mon ame !

Est-ce un dieu qui m'inspire ? est-ce un dieu qui ni'en-

Ou, suivant de nos cœurs l'instinct impérieux, [flamme?

Prenons-nous nos transporis pour un avis des dieux ?

Je ne sais; mais le mien, que la gloire maîtrise,

A besoin de tenter quelque grande entreprise :

Assez dans nos remparts j'ai langui renfermé ;

De périls, de combats ce cœur est affamé.

L'occasion me rit : tu vois quelle assurance

Des imprudents Latins endort la vigilance ;

Autour d'eux tout se tait, tout dort, et de leurs camps

Les feux abandonnés languissent expirants;

Du sommeil et du vin ks vapeurs les enivrent ;

La nuit, leur négligence et les dieux nous les livrenl.

Écoute mon projet. Nos dangers, notre amour.

De notre chef absent demandent le retour;

On veut lui députer un messager fidèle,

Et ma vaillance envie un danger digne d'elle :

Qu'on t'assure au retour le prix de ma valeur,

A l'ami d'Euryale il suffit de Ihonneur.

Je pars : sous ces hauteurs une roule écartée

Me conduit, je l'espère, aux murs de Pallantée. »

Ainsi parle Nisus. Euryale, à l'inslanl, De la soif des dangers s'enflamme en l'écoulant : « Eh quoi ! sans Euryale, aurois-je pu le croire, Nisus , mon cher Nisus , tu voles à la gloire ! Crois-tu que je balance , avare de mes jours , A payer de mon sang cet honneur où tu cours? Ah! ce n'est pas ainsi qu'au milieu des alarmes. Des horreurs d'un long siège et du fracas des armes , Les soins du brave Ophelte insiruisirent son fils : Toi-même de mon cœur tu t'étois mieux promis, Quand ma jeune valeur sur les champs de Ncplunie Suivit le grand Énée et sa noble infortune. Je sens, oui, je sens là ( je connois bien mon cœur ) Le mépris de ma vie et la soif de l'honneur ;

Tum quoque commun! portam statione Icncbant.

Misas ail: « Dine hune ardorem mentibiis addunt,

Euryale? an sua cuique deus fit dira cupido ?

Aut pugnam, aut aliquid jam dndum invadere magiium.

Mens agitât miiii; nec placida contenta quiète est.

Cernis, quaî Rutulos habeat fiducia rerura :

Lumina rara micant; sorano vinoque sepulli

'9° Procubuere; silcnt late loca. Percipe porro

Quid dubitera , et quse nunc animo sententia surgnt. .ffnean adciri omnes, populusque patresque, Exposcunt, mittique viros , qui cerla reportent. Si tibi, quae posco, promittunt : nam mihi facti Fama sat est; tumulo videor reperire sub illo Posse viam ad muros et mœnia Pallantea. »

Obstupuit, magno laudum percussus amore Euryalus; simul bis ardentem adfalur amicum : « Mené igitur socium summis adjungere rébus,

»o" Mise, ûigis? solum te in tanta pericula mittam? Non ifa me genitor, bellis adsuelus, Opheltes Argolicum terrorem inter Trojaeque laborcs Sublatum erudiit; nec tccum talia gessi, Magnanimura jEnean et fata extrema secutus. Est hic, est animus lucis contemtor, et istum Qui vita bene credat emi, quo tendis, honorem. ..

Et puis-je, dans la lice où ta valeur t'engage, Trop briguer un péril que mon ami partage ?

— Non, je ne doute point de ton cœur généreux, Lui réplique Nisus ; m'en préservent les dieux ! Qu'ainsi puissent ces dieux, arbitres de la gloire, Au sein de l'amitié ramener la victoire !

Mais les périls sont grands ; et si le sort jaloux , Si les dieux ennemis conjuroient contre nous. Ton âge , tendre encor, te défend de me suivre ; C'est à moi de mourir, à toi de me survivre : Qu'il me reste un ami , quand je ne serai plus , Qui ravisse au vainqueur ou rachète Nisus ; Ou si, pour leur payer les tributs funéraires. Il ne peut obtenir des dépouilles si chères , A mon ombre du moins élève un vain cercueil ; Songe à ton tendre ami , songe à ta mère en deuil : Hélas! à ton départ, seule entre tant de mères, Elle a suivi tes pas au.x terres étrangères; Et, dédaignant des ports et des princes amis. Leur préféra les mers qu'alloit braver son fils : Veux-tu que de sa mort ton ami soit la cause ?

— En vain à mes projets ton amitié s'oppose : Marchons , dit Euryale. » Il s'élance; à ces mois , Deux guerriers à l'inslaut remplacent ces héros : D'un pas précipité vers la tente d'Ascagne Euryale s'avance, et Nisus l'accompagne.

Déjà l'obscure nuit versoit l'oubli des maux ; Les chefs seuls des Troyens, refusant le repos, Cherchoient dans ce péril le parti le plus sage. Qui doivent-ils charger d'un important message ? Voilà quel grand objet occupe ces guerriers. Tous, portant à leurs bras leurs larges boucliers. Debout, et s'appuyaut sur une longue lance. Comme pour le conseil , sont prêts pour la défense. Euryale et Nisus demandent d'être admis : « Un projet, disent-ils, falal aux ennemis

Msus ad hsec : « Equidcm de te ml talc vcrcbar, Nec fas; non. Ita me référât tibi magnus ovantem Juppiter, aut quicumque oculis hœc adspicit aequis.

"° Sed si quis (quae multa vides discrimine lali). Si quis in adversum rapiat casusve , deusfe. Te superesse veiim : tua vita dignior œtas. Sit, qui me raptum pugna , pretiovc rcdcmptum, Mandet humo solita; aut, si qua id fortuna vetabit, Absenti ferat inferias, decorctque sopulcro. Mcu matri misera; tanti sim causa doloris; Quae te sola, puer, multis e raatribus ausa, Persequitur, magni nec mœnia rurat Acestae. » Ille autem : « Causas ncquidquam nectis inanis,

'^° Nec raea jara mutata loco sententia ccdit. Adcelereraus, ait. » Vigiles simul excitât : illi Subcedunt, servantque vices : statione relicta, Ipse cornes Niso graditur, regemque requirunt.

Cetera per terras omnis animalia somno Laxabant curas, et corda oblita laborum : Ductores Teucrum primi , délecta juventus , Consilium summis regni de rébus habebant; Quid facerent, quisve iEneœ jam nuntius essct. Stant longis adnixi hastis , et scuta tenentes ,

î3o Castrorum et campi medio. Tum Nisus et una

L'ENÉIDE

Les conduit devant eux; ce qu'on peut en atlondre

Vaut bien quelques moments donnés à les entendre. »

Ascagne les reçoit, et demande'àNisus

D'expliquer les projets que leur zèle a conçus.

« Troyens, ne jugez point nos projets par notre âge,

Dit-il; il peut unir la prudence au courage.

Sous la porte qui touche an rivage des mers,

La route se partage en deux sentiers divers;

L'un d'eux , inaperçu , propre à notre entreprise ,

Mène aux murs de Pallas, et jusqu'au fils d'Aucliise;

Tout sert notre projet. Vous voyea des Latins

Dans les airs obscurcis fumer les feux éteints ;

Du vin et du sommeil l'ivresse les accable :

Laissez-nous donc saisir ce moment favorable;

Bientôt vous nous verrez, sanglants, victorieux,

Revenir tout chargés d'un butin glorieux.

Ne craignez pas d'erreur : souvent de longues chasses

Nous ont dans ces sentiers ramenés sur nos traces;

Et, du fleuve vingt fois reconnoissant les bords,

Nous avons de la ville aperçu les abords. »

Alors le vieil Alète avec transport s'écrie :

« Dieux ! ô dieux protecteurs de ma chère patrie !

Puisque vous nous laissez de si nobles soutiens.

Quelque espoir reste encore aux' malheureux Troyens. »

Il dit, baigne de pleurs les bienfaiteurs de Troie;

Son ame tout entière en leurs bras se déploie :

« Héroïques enfants ! ah ! qtii pourra jamais

Acquitter notre dette et payer vos bienfaits ?

Oui , le ciel vous en doit la juste récompense,

El dans votre grand cœur vous la trouvez d'avance.

A ce prix , si flatteur pour un vrai citoyen ,

Le généreux Enée ajoutera le sien;

Et son jeune héritier, déjà mûr pour la gloire ,

D'un si beau dévouement gardera la mémoire.

— Oui , dit Ascagne ému , j'en jure par nos dieux ,

Par les dieux d'Ilion , par Vesta , par ses feux ,

Euryalus confestira alacrcs admittier oraat. Rem magnani , piclinniqiie luorœ fore. Piiimis hilus Adcepit trepidos, ac ISistim dicere jussit. Tum sic Hyrtacidcs : « Audite o mentit)iis aequis, jEneadsE, nevc fiaec iiostcis spectciitur ab annis, Quae ferimus. Rululi somno vinoqiic soliiti Procubiiere : locum insidiis conspexiimis ipsi , Qui palet in Kivio portae, quœ proxima poiUo. Interrupli ignés, alerque ad sidéra fumus J10 Erigitur. Si forluna permillilis uti, Quaesilum jEnean ad mœiiia Pailaiitca Mox hic cum spoliis, ingenli ca-dc peracta, Adfore cernelis. INcc nos via failli euntcs : Vidimus obscuris pritnam sul) vallibus uibem Venatu adsiduo, et totiira cognoviiuus amnem. » Hic annis gravis atquc animi nialurus Aletcs : « Di patrii, quorum senipcr sub nuraine Troja est. Mon tamen omnino Teucros delere paratis, Quum talis animos juvenum et tara ccrta tuiislis i5o Pectora. >• Sic memorans , bumeros dextrasque lenebat Amborum, et volLum lacrymis atque ora rigabat : « Quîe vobis, qux digna, viri , pro laudibus istis, Pra;mia posse rear solvi? Piilcberrima priraiim Di moresque dabunt vcstri ; tum cetera reddct

Tout ce que me promet un destin plus prospère ,

Tout ce que je possède, et tout ce (juc j'espère,

Je le jure en vos mains (mon serment est sacré) ,

Du retour de mon père est le prix assuré ;

Rendez-moi ses conseils , rendez-moi sa présence ;

Qu'il revienne, avec lui reviendra l'espérance.

Je vous donne an retour deux vases d'un grand prix,

Dans la triste Arisba par mon père conquis : •

Ce fruit de ses exploits sera le prix des vôtres.

A ces riches présents j'en veux ajouter d'autres;

A deux trépieds d'airain je joins deux talents d'or;

Un bienfait de Didon, plus précieux encor.

C'est une coupe antique et chère à nos ancêtres.

C'est peu : des champs latins si le ciel nous rend mailres,

Vous avez de Turnus vu le noble coursier,

Son aigrette de pourpre et son beau bouclier :

Je ne souffrirai pas que le ciel en ordonne ,

Nisus, et dès ce jour Ascagne vous les donne.

Je vous promets aussi douze jeunes beautés ,

Et douze enfants captifs par leur mère allaités.

Tous choisis , lous armés ; enfin la riche plaine

Qui du roi des Latins est l'antique domaine.

Et toi qu'un âge égal rapproche encor de moi ,

O respectable enfant ! tout mon cœur est à toi :

Que me soit la fortune ou propice ou fatale ,

Ascagne ne peut plus vivre sans Euryale!

Ame de mes conseils, ame de mes combats.

Je verrai par tes yeux, je vaincrai par ton bras,

Le serment en est fait. — Ah! que les dieux propices

De ma jeune valeur couronnent les prémices !

C'est assez pour mon cœur, je le jure; et jamais

Rien ne démentira ces glorieux essais.

Dit Euryale en pleurs. Mais il est une grâce

Qui vaut tous ces trésors , qui même les surpasse ;

Une mère, du sang de notre dernier roi,

A tout fait, tout osé, tout supporté pour moi;

Actutum plus JEneaa , atque inleger aevi Ascanius, raeriti tanti non inmcmor uraquam.

« Immo ego vos , cui sola salus genitore reducto , Excipit Ascanius, per raagnos , INise, Pe-mtes, Assaracique Larem , et cana; penetralia Vest.'j»,

ï6o Obtestor : quaecumque mihi fortuna fidesque est. In vestris pono grcmiis : rcvocate parcnlem ; Reddite eonspectum : nihil illo triste recepto. Bina dabo argento pcrfecta alque aspera signis Pocula, devicta genitor qu» cepit Arisba; Et tripodas geminos, auri duo magna talenta ; Cralera antiquum , qucm dat Sidonia Dido. Si vero capere llaliam sceptrisque potiri Contigerit victori, et pra-dae ducere sortem; Vidisli, quo Turnus equo, quibus ibat in armis

270 Aureus : ipsuni illum, dypeum cristasque rubentis, Excipiam sorti, jam nunc tua praemia, Nise. Pra"terca bis sex genitor lectissima matrum Corpora, caplivosque dabit, suaque omnibus arma' Insupcr bis, campi quod rex babet ipse Lalinus. Te vero , mca quem spatiis propioribus aetas Iiiscquitur, venerande puer, jam pectore loto Adcipio, et comitem casus complector in ouinis. iN'uila meis sine te qiiicretur gloria rébus :

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