LIVRE IX
Ravit un foible agneau qu'au vallon solilaire
Par de longs bêlements redemande sa mère.
On s'écrie , ou s'élance , on comble les fossés ;
A.U faîte des remparts des flambeaux sont lancés. Du fier Lucélius l'audace pétulante
Avançoit , secouant une torche brûlante ;
Ilionée attend , et le laisse approcher;
Sur lui fond tout-à-coup un énorme rocher.
Asylas foule aux pieds Corynéus qui tombe ,
Attaqué par Liger, Émalhion succombe :
De ce couple vainqueur l'un sait avec plus d'art
Guider un trait ailé, l'autre lancer un daid.
Ortygius périt par la main de Cénée ;
De Cénée à son tour la vie est moissonnée , Turnus est son vainqueur; Turnus immole Ilys, Dioxippe, Clonus, Promolus, Sagaris ; Idas du haut des tours descend au sombre abîme. Priverne est de Capys la sanglante victime : De Témille d'abord le bras mal assuré L'avoit percé d'un trait, ou plutôt effleuré; L'imprudent , pour porter sa main sur sa blessure , Jette son bouclier : une flèche plus sûre, Sur son aile légère élancée en sifflant, Frappe , et perce sa main attachée à son flanc ; Et, pénétrant plus loin, d'un même coup déchire Les organes secrets par qui l'homme respn-e; Il tombe, perd son sang, pousse encore un soupir, Et du dernier sommeil la mort vient l'assoupir. Un jeune fils d'Arcens, fier de sa riche armure, Brillant par sa beauté , brillant par sa parure Que l'aiguille a brodée, oîi d'un sombre incarnat La pourpre d'ibérie étale encor l'éclat, Naquit dans la forêt au dieu Mars consacrée , Aux rives du Symèthe , où , sans cesse adorée , Diane incessamment sur ses riches autels Reçoit et les présents et les vœux des mortels; Il brilloil au milieu des défenseurs de Troie :
Qusesitum aut matri multis balatibus agoura Martiuï a stabulis rapuit lupus. Undique claraor ToUitur : invaduDt, et fossas aggere comptent; Ardentes tœdas alii ad fastigia jactant.
Uioneus saxo atque ingeuti fragmine raontis 570 Lucetiura, portae subeuntem, ignisque ferentem; Emathiona Liger, Coryuaeum sternit Asylas; Hic jaculo bonus, hic longe fallente sagitta; Ortygium Caneus, victorem Caenea Turnus, Turnus Itym, Cloniumque, Dioxippum , Promolumque, Et Sagarim, et summis stantem pro turribus Idan; Privernum Capys : hune primo levis hagta Temillae Striuxerat : ille manum projecto tegmiue démens Ad volnus tulit; ergo alis adlapsa sagitta, Et IsBvo adfixa est lateri manus , abditaque intus i8o Spiraraenta animse letali volnere rumpit. Stabat in egregiis Arcentis filius armis, Pictus acu chlamydem, et ferrugine clarus Ibera, Insignis facie, genitor quem-raiserat Arcens, Eductum Matris luco, Syraaethia circura Flmniiia; pinguis ubi et placabilis ara Palici. Stridentcm fundam, posilis Mezenlius hastis, Ipse ter adducta circum caput cgit habcna.
Mézence à sa fureur destine cette proie, Et , désarmant son bras de sa lance d'airain , En cercle fait siffler la fronde dans sa main : Le plomb mortel l'atteint dans sa course brûlante; Il tombe, et rend son ame à^l'arène sanglante.
Jusqu'à ce jour Ascagne à la guerre des bois Avoil borné l'honneur de ses jeunes exploits, D'un plus noble triomphe obscur apprentissage; Mais sa main aujourd'hui pour un plus digne usage Tendit son arc fidèle, et le trait emporté Du fougueux Numauus terrasse la fierté.
Allié de Turnus, fier de cette alliance, Devant les premiers rangs sa superbe arrogance Exhaloit sa fureur, et par d'indignes cris Aux Troyens insultés prodiguoil les mépris : » Les voilà ces guerriers, ces héros de Pergame, Qui , le fer à la main , demandent une femme ! Pour la seconde fois prisonniers dans vos murs, Croyez-vous aujourd'hui ces asiles plus sûrs ? Quel dessein, ou plutôt quelle aveugle folie, Malheureux! vous a fait aborder l'Italie! Tous n'aurez pas affaire , en ces nouveaux combats , A l'orateur Ulysse, à ce beau Ménélas, Mais aux durs rejetons d'une race aguerrie. A peine nos enfants arrivent à la vie, D'un peuple vigoureux ces mâles nourrissons Sont trempés dans les eaux , plongés dans les glaçons; La nuit sur les frimas l'enfant attend sa proie, La suit avec ardeur, la rapporte avec joie : Déjà sa main tend l'arc, dompte un coursier fougueux; La peine est son plaisir, la fatigue ses jeux. La jeunesse à son tour, sobre , laborieuse, Tantôt des fiers combats revient victorieuse , Tantôt soumet la terre à ses contres tranchants : Le fer guerrier nous suit dans les travaux des champs, Et dans nos fortes mains des taureaux qu'elle presse La lance belliqueuse excite la paresse.
Et média adversi liquefacto tempera plumbo Diffidit , ac multa porrectum extendit arena.
590 Tum priraum bello celerem intendisse sagittam Dicitur , aute feras solitus terrere fugaces , Ascanius, fortemque manu fudisse Numanura, Gui Rcmulo cognomcn erat; Turnique minorera Germanam nuper thalamo sociatns habebat.
Is primam ante aciem, digna atque indigna relata Vociferans, tuniidusque novo pracordia regno Ibat, et ingentcm sese clamore ferebat :
« [Non pudet obsidione iterum valloqiie teneri. Bis capti Phrygcs, et Marti pra:teudere muros?
Goo En, qui nostra sibi bello connubia poscunt ! Quis deus Italiam, qus vos dcraentia adegit? Mon hic Atnda;, nec fandi ficlor Ulyxes. Durura ab stirpe genus, natos ad flumina primum Dcl'erimus , sa;voque gelu duramus et undis : Vcndtu invigilant pueri, silvasque fatigant : Flectcre ludus equos, et spicula tendere cornu. At patieus operum parvoque adsueta juventus Aut rastris terram domat, aut quatit oppida bello. Omne «vum IVrro teritur; versaque juvencum
610 Tcr^a faligamus basta : nec tarda scncctus
L'ENÉIDE
Chez nous point de vieillards : el le sang el le cœur Gardent jusqu'à la fin leur robuste vigueur; Le casque couvre cncor noire tète blanchie ; D'un bulin tout récent cha(|ue jour enrichie, Notre lable dédaigne un facile repas; Plus doux par les dangers, payés par les combals, Nos niels sont une proie, et nos biens des conquêtes. Pour vous, usant vos jours en d'éternelles tètes, Dans la pourpre nourris, de myrles couronnés. Vous couvrez mollement vos bras efféminés. Allez, vils Phrygiens, ou plutôt Phrygiennes; Allez , au double son de vos flûtes troyennes, Des cymbales d'airain , d'un buis mélodieux , Fêter dans ses bosquets votre Mère des dieux : Pour son riant Dindyme ou son vert Bérécynte De nos pénibles camps quittez , quittez l'enceinte; Et , par vos longs bonnets noués sous vos mentons, Remplacez cet airain , trop pesant pour vos fronts ; Mais n'affectez jamais d'être ce que nous sommes. Gardez les jeux pour vous ; laissez la guerre aux hommes.»
Ces discours furieux, ces propos insultants, Ascague ne sauroil les souffrir plus loug-temps. Sur le crin d'un coursier qui courbe un arc docile, En arrière amenant la flèche au vol agile, Il roidit ses deux bras l'un de l'autre éloignés; Et , prêt à venger seul les Troyens indignés, « O Jupiter, dit-il , contre un brigand barbare Seconde mon audace ; el ma main te prépare L'hommage d'un taureau fier de ses jeunes ans, A la corne dorée, au front large, aux poils blancs, Qui déjà vigoureux, levant sa tète allière, Sur le gazon natal marche égal à sa mère; Frappe l'air de sa corne, et sous ses bonds fougueux Disperse au loin l'arène en tourbillons poudreux. »
Il dit; et tout-à-coup le maître de la terre A fait sous un ciel pur éclater son tonnerre. Ascague lance au but le trait audacieux ;
Débilitât vires animi, mutatqiie vigorem. Canitiem galea preminius; scraperque recentis Comportare juvat pra;das, et vivere rapto. Vobis picta croco et fulgenti inurice veslis; Desidiae cordi; juvat iudulgere choreis; Et lunicae mauicas et habent rcdimicula niitra?. O vere Phrvgiae, neque enim J'hryges, ite per alla Dindvma, ubi adsuelis biforera dat tibia cauUiui, Tyinpaua vos buxusque vocaiit Berecyntia matris
610 Ida;* : siuite arma viris, et cedile feiro. » Talia jactantem dictis, ac dira caneiitem Non tulit Ascanius; uervoque obversus equino liitciidit Icliun, diversaque brachia diicens Constilil, aille Jovem su])plex per vota precatus : « Juppiter omiiipoteiis , audacibus aduue cœptis : Ipsc tibi ad tua teinpla ieram solcrania dona , Et staluam anle aras aiuata froiite juveucum Candentein , pariterque caput cuni inatre fcrenlcm, Jam cornu petat et pedibus qui sparg.it arcnaïu. »
''30 Audiit et ctieli geuitor de parte serena Intonuit lacvuiu : sonat una latil'iT arcns. Efl'ugil horreudura stridens adduola sagilla, Pcrque capul Renjuli venit, et cava tcuipora fcrro
L'arc en se détendant fait retentir les cieux; Et le Irait , plus bruyant , plus prompt que la tempête, Déjà de Numanus a traversé la tète.
«Insolent! donl l'audace insulte à des guerriers, Reconnois ces Troyens par deux fois prisonniers : C'est ainsi que répond la bravoure à l'outrage. » Le modeste vainqueur n'en dit pas davantage : Tout le camp applaudit , et mille cris joyeux D'Ascagne ont célébré l'essai victorieux ; Tous admirent Ascague el sa valeur naissante.
Et cependant le dieu qui dans les eaux du Xanihe Lave ses beaux cheveux , et du trône des airs De ses vastes regards embrasse l'univers , -. Tranquille, contemploit , assis sur un nuage, Les deux camps ennemis et les champs du carnage. « Enfant des dieux, dit-il , de qui uaitront des dieux. Courage ! c'est ainsi que l'on arrive aux cieux ; C'est ton sang , c'est ta race en prodiges féconde Qui donnera la paix et le bonheur au monde : Pcrgame étoit trop peu pour ton noble destin. Et l'univers te doit un empire sans fin. » A ces mois , il descend de la céleste plage , Et l'air respectueux s'écarte à son passage ; Il marche vers Ascague, il dépouille ses traits, Il prend tous les dehors de l'antique Butés, Qui d'Anchise autrefois fut l'écuyer fidèle, El devant son palais vigilant sentinelle; Mais que le chef troyen récompensa depuis Par l'honorable emploi qui l'attache à son fils. Le dieu brillant du jour emprunte sa figure , Son teinl, ses cheveux blancs, sa voix et sou armure.
« Applaudis-loi, dit-il à son jeune rival, Numanus a par toi reçu le coup fatal ; Moi-même je pourrois envier ta victoire : Mais ce prélude heureux doit suffire à ta gloire ; Tu dois compte au destin de tes jours précieux. » Il dit, et s'évapore, et disparaît aux yeux ;
'l'rajicit. « 1, verbis virtutcni inlude superbis. Bis capli l'brygcs lisec Riilulis responsa remittunt. » Hoc taiitum Ascanius. Tcucri claraore sequuntur, Laclitiacpie fremunt, auimosqne ad sidcra tidluut.
jlitheria turn forte plaga crinitus Apollo Dcsuper Ausonias acies urbemque videbat,
Cio Nube sedens; atque his victorem adl'atur lulum : c< Macte nova virtute, puer! sic itur ad astra. Dis geiiile, et genilure deos : jure oiania bella Génie sub Assaraci lato vcntura résident : ISec te Troja capit. « Siiuul base effatus, ab alto jEtberc se njittit, spirautis diraovet auras, Aseaniumquc petit : l'ormaiii tum vertitur oris Antiquuni in Buten. Hic Dardanio Anchisae Ariniger ante luit, fidusque ad limina custos; Tum comiteru Ascauio paler addidit. Ibat Apollo
6-10 Omnia longacvo similis, vocemque , coloremque, Et crines albos , et sœva sonoribus arma; Atque his ardenlcm dictis adfalur lulum :
■( Sil salis, jtneada, telis injiune INumanura Oppeliisse tuis : piimara liane tibi magnus Apollo t'miicdil laudcni, et paribus non invidet armis. Cèlera parce, puer, belle. » Sic orsus Apollo