LIVRE X
El le rendît vivant a son père Daunus : Mais sa vie est promise aux fureurs de Vénus, Je me soumets. Pourtant notre sang l'a fait naître Du sang de Pilumnus, son glorieux ancêtre; Et, s'il faut dire plus, nul parmi les mortels D'aussi riches présents n'a chargé vos autels. »
Alors le souveram de la voûte céleste Réplique en peu de mois : « Si du terme funeste Vous voulez pour Turnus retarder le moment, S'il faut vous rassurer par mon consentement, Je l'accorde : endormez son audace guerrière , Et de quelques instants prolongez sa carrière : Voilà ce que je puis; mais si vos vœux seci'ets Prétendent attaquer de plus grands intérêts, Troubler l'ordre du sort , votre espérance est vaine. » Alors, les yeux en pleurs, l'auguste souveraine Lui répond : « Mon désir craint de vous offenser; Mais si ce que tout haut vous osez prononcer. Votre cœur l'accordoit ! si Turnus pouvoil vivre ! Que dis-je ! A cet espoir vainement je me livre; Par le sceau du trépas il est déjà marqué... Si pourtant cet arrêt peut être révoqué ! Hélas! vous pouvez tout, et votre épouse pleure! »
Junon quitte, à ces mots, la céleste demeure, S'entoure d'un nuage, et vole vers les champs, Où la rage et la mort parcourent les deux camps. Là, d'une fausse vie animant un nuage.
Elle forme d'Enée une trompeuse image : Du même bouclier le spectre arme son bras ! Avec les mêmes traits il s'élance aux combats; Semblable est sa cuirasse, et semblable est sa lance; Un panaclic pareil sur son front se balance ; Enfin, trompant l'oreille et les yeux à-la-fois. L'ombre a pris du héros et la taille et la voix ;
Et Dauno posscm incohimera servare parenti. ISiiuc pcreat, Tciicrisque pio dct sanguiue pœnas : nie tamcn nostra deducit origiue noiiien, PiuiiDuusque illi qiiartus pater; et tua larga
^^o Ssepo maiiii multisque oncravit liinlua doiiis. » Cui rex actherii brcvitcr sic fatur Olympi : « Si mora praesentis leti, tcmpusquc caduco Oratur juveiii, mcquo lioc ita ponere sentis. Toile fuga Turiium , atqiic instantibus eripe l'atis. Hacteniis induisisse vacat : siu altior istis Sub precibus venia uUa latet, totunique moveri Mutarive putas bellum, spes pascis inaois. >« Et Juoo adiacryrnans : <c Quid si, quod voce gravaris, Mente darcs; atque liœc Turno rata vita maiicret!
630 Nunc maoet insoutein gravis exitus ; aut ego veri Vaiia feror : quod ut o potius i'oruiidine falsa Ludar, et in inelius tua, qui potes, orsa reflectas! "
Usée ubi dicta dédit, cœlo se protenus alto Misit, agens liiemem ninibo succincta, per auras; Diacanique aciein et Laurentia castra petivit. Tura dea nubc cava tenuem sine viribus unibrani In facicra Mnes-, (visu luirabile inonstrum) Dardauiis ornai lelis; clypcuinqnc jubasqne Divioi adsiniulal capilis; dat inania veiba;
'^o Dat sine mente souuin, gressusque eflingit cuulis. Morte obita quales faïua est volilare figuras ,
Tels les spectres légers sortent des noirs royaumes; Tels nos rêves, la nuit, composent leurs fantômes. Devant les premiers rangs le simulacre vain, Superbe, se présente une lance à la main, Et semble de Turnus défier la vaillance. Turnus au faux guerrier a fait voler sa lance; L'ombre fuit : triomphant de cette feinte peur, Turnus vole, et poursuit le fantôme trompeur. « Arrête ! crioit-il ; arrête , brave Enée ! Abandonnes-tu donc Ion brillant hyménée.' Reviens; je veux ici te donner de ma main Ces champs que si long-temps t'a promis le destin. • Il dit, et ne voit pas, dans sa crédule joie, Que l'air emporte au loin ses discours et sa proie.
Un vaisseau, qui porta le roi des Clusiens, Dans l'instant arrivoit des bords étruriens ; El ses ponts, appliqués aux rochers du rivage, Favorisoient sur l'onde un facile passage : Là, par sa lâche fuite abusant le héros, La vainc ombre s'échappe, et, volant sur les flots. Dans le vaisseau qui fuit cherche un obscur asile. Après elle Turnus vole d'un pas agile : Mais du navire à peine il a franchi le bord, Jnnon coupe le câble; et l'onde sans effort Emporte sur les mers, en revenant sur elle, Et la nef, et Turnus, et l'image infidèle. Toutefois, poursuivant son ravage fatal, Le véritable Enée appeloit son rival ; Lorsque enfin, détrompant une attente frivole, Le faux Enée en l'air se dissipe et s'envole. Et laisse errer Turnus à la merci des flots. Fm'ieux , ignorant la cause de ses maux , Détestant les secours qui protègent sa vie , n lève au ciel ses mains , il gémit , il s'écrie :
Aut quae sopitos deludunt somma sensus.
At primas la:ta ante acies exsultat imago, Iniitatque virum telis, et voce lacessit. Instat cui Turnus, stridentemque eminus hastara Conjicit; illa dato vertit vestigia tcrgo. Tum voro jEnean aversum ut cedere Turnus Credidit, atque animo spem turbidus bausit inaucm : « Quo fugis, ;Enea? tlialamos ne desere pactes :
65" Hac dabitur dextra tcllus quœsita per undas. » Talia vociferans sequitur , strictunique coruscat Mucroncm; nec ferre videt sua gaudia ventes.
Forte ratis celsi conjuncta crepidinc saxi Expositis stabat scalis, et ponte parato; Qua rex Clusinis advectus Osiuius oris.
Hue sese trépida JEncx fugicntis imago Conjicit in latebras ; nec Turnus scgnior instat, Exsuperatque moras, et pontis transilit altos. Vix proram adtigerat : rumpit Saturnia funera,
Cfio Avolsamque rapit revoluta per a;quora navem. lllum autem jEneas absentera in prœlia poscit; Obvia multa virum demittit corpora morti. Tum levis baud ultra latebras jam quaerit imago; Sed sublime volans nubi se inmiscuit atrae, Quum Turuum racdio interea fert aequorc turbo. Respicit ignarus rcrum, ingratusque salutis. Et duplices cum voce raanus ad sidcra tendit :
L'ENÉIDE
« O puissant Jupiter ! par quel forfait affreux Ai-je pu mériter mt sorl si niallicureux ? D'où viens-je? où vais-jepoiisuis-jepet comment reparoîlre Aux yeux qui dans Turnus ne verront plus qu'un traître? Ils combattoient pour moi, je les livre à la mort; Je les entends d'ici me reprocher leur sort; J'entends leurs cris plaintifs et leur voix expirante; J'entends rouler les chars sur leur foule mourante ! Que faire ? malheureux ! dans (jnel gouffre profond Ensevelir la honte empreinte sur mon front ? Et vous, vous qui m'avez arraché du rivage, Yenls jaloux, flots cruels, j'implore votre rage; Prenez , prenez pitié du malheureux ïurnus ! Poussez-moi, jetez-moi sur des bords inconnus. Où je puisse cacher mon déshonneur extrême , Fuir les regards des miens , l'univers et moi-même ; Couvrez de mes débris quelques sauvages lieux : Turnus en expirant remerciera les dieux. »
En prononçant ces mots son cœur ardent s'enflamme , Et mille affreux projets se disputent son ame : Tournera-t-il sur lui son inutile fer ? Doit-il cacher sa honte aux gouffres de la mer .►• Doit-il, au sein des eaux se jetant à la nage. Pour se rendre aux combats affronter le naufrage ? Trois fois il s'y résout, et la reine des deux Trois fois rompt par pitié son projet furieux. Enfin il s'abandonne à la pente de l'onde ; La mer conduit sa poupe, et le vent la secoade; Et l'antique cité de son père Daunus A reçu malgré lui l'infortuné Turnus.
Alors le roi des dieux arme le fier Mézence; Il veut que, de Turnus remplaçant la vaillance, Il s'oppose aux projets des Troyens triomphants. Aussitôt contre lui les généreux Toscans Unissent à l'envi leur ligue courageuse. Tel qu'un rocher battu par la vague orageuse,
« Omnipotens geuitor, tanton' me crimine dignuin Duxisti, et talis voluisti cxpeudere pœnas?
670 Quo (eior? unde abii? quje me fuga, quemve reducet ? Laurcntisne iterura muros aiit castra vidcbo? Qiiid manus illa vif iim , qui me racaque arma secuti ? Quosne (nefas) cmnis infaiida in morte reliqui? Et nuuc palantis video, gemitumqiie cadentiun Adcipio. Quid ago? aut qiise jam satis ima dchiscat Terra raihi? Vos, o potiiis, miscrescite, venti, la rupes, in saxa, volens vos Turnus adoro, Ferte ratem, sa;visque vadis inmittite syrtis, Quo neque me Rutuli, nec conscia lama sequatur. »
680 Hsec memorans, animo nuric hue, nunc fluctuât illur; Aq sesc mucrone ob tantum dedecus amens Induat, et crudum per costas exigal cnsem : Fluctibus an jaciat mediis, et litora nando Curva petat, Teucrumque iterum se reddat in arma. Ter conatus utramque viam : ter maxuma Juno Continuit; juvcncmque aniuii miserata repressit. I.abitur alta sccans fluctuque a'stuque secundo , Et patris antiquam Dauni defcrtur ad urbem. At Jovis interea raonitis Mezcntius ardens
'''->" Succedit pugnae, Teuorosque invadit ovantis. Concurrunt TyrrbcuiE acies, alque omnibus uni,
Qui , le pied sous les eaux , la tête dans les airs , Défiant et les vents , et la foudre , et les mers , Résiste à leur fureur, insulte à leur menace : Tel se montre Mézence. Il repousse, il terrasse Un intrépide fils du vieux Dolichaon; Il jette à ses côtés deux enfants d'Ilion , Lalagus qu'il atteint , et Palmus qui s'échappe ; Mais de deux coups divers leur ennemi les frappe : Du hardi Lalagus le lourd débris d'un mont Vient frapper le visage, et lui brise le front; Palmus, d'un fer tranchant étendu sur l'arène. Sur son jarret sanglant avec effort se traîne. Il laisse dans son sang ramper ce vil guerrier : Mais sa belle cuirasse et son panache altier Sont donnes à Lausus ; et cette riche armure Sert de trophée au père, à son fils de parure. Bientôt le fier vainqueur fait tomber sous son bras Évas le Phrygien , et le Troyen Mimas; Mimas, né dans la nuit où, tristement féconde, Hécube mit au jour, pour le malheur du monde, Paris , son tendre ami , si fatal aux Troyens : Mais Paris dort en paix dans les champs phrygiens, Mimas mord, en tombant, une terre étrangère; Fils du grand Amycus, Théano fut sa mère.
Tous sur son fier vainqueur s'élancent à-la-fois; Mais , tel qu'un sanglier qu'en ses antiques bois Recèle le Vésule , ou qu'une meute ardente Arrache aux vieux roseaux des marais de Lauréate, S'il voit la lance nue et les filets dressés. Terrible, l'oeil ardent, et les crins hérissés, Il s'émeut , il frémit , il écume de rage : Contre lui les chasseurs excitent leur courage; Mais leur courroux prudent n'osant le voir de près, Jettent de loin des cris et d'inutiles traits : Ainsi les ennemis de l'odieux Mézence N'osent , le glaive en maiu , provoquer sa vaillance.
Uni odiisque viro telisque frequenlibus instant. Ille , velut rupes, vastum quœ prodit in a'quor. Obvia ventorum furiis, expostaque ponto , Viin cunctara atque minas perfert cœiique marisque, Ipsa inmota mancns : prolcm Dolichaonis Hebrum Sternit humi, cum quo Latagum, Pahiiumque fugacem; Sed Latagum saxo , atque ingenti fragmiue montis Occupât os faciemque adversam ; popfitc Palmum
700 Succiso volvi scgnem sinit; armaque Lauso
Donat haberc humeris, et vertice figere cristas. Nec non Evanlhen Phrygium, Paridisque Mimauta jïquaicm coniitemque : una quem nocte Tbeano In hiceui genitori Amyco dédit, et face praegnans Cisseis regina Parin ; l^aris urbe paterna Occubat ; ignarum Laurens habet ora Mimanta. Ac vehit ille canum morsu de montibus altis Actus aper(multos Vesulus quem piniler annos Défendit, multosve palus Laurcutia), silva
710 Pastus arundinea, postquara inter retia ventum est, Substitit, infrcmuitque ierox, et inborruit armos; ISee cuiquam irasci propiusve accedere virtus; Sed jaculis, tutisque procul elamoribus instant : Ille autem inpavidus partes cunctalur in oranis, Dcntibus infreudens, et tergo dccutit hastas.