LIVRE X
L'adroit Magus échappe à la mort qui s'apprête, Et le fer en passant a sifflé sur sa Icle. Soudain il se prosterne implorant le fiéros , Et d'un ton suppliant il lui parle en ces mots : ■i Par les mânes d' Anchise , et par la tendre enfance De ce fds adoré, votre douce espérance, N'arrachez pas, d'un bras sans gloire triomphant. Un enfant à son père , un père à son enfant ! S'il faut le racheter, ma richesse est immense, Mon palais est rempli de ma magnificence; Un vaste amas d'argent , un poids immense d'or, Ou brut, ou façonné, composent mon trésor. Ce n'est pas de ma mort que dépend la victoire, Et seid je ne puis mettre obstacle à votre gloire. — Epargne pour tes fils Ions ces vains amas d'or, Ou brut, ou façonné, qu'enferme ton trésor. Tu parles de pitié! Pallas attend vengeance, Et Turnus le premier abolit la clémence. Point de paix aux Latins, de grâce à leurs amis! Voilà le vœu d' Anchise et celui de son fils. » Il dit, saisit sa tête, et jusqu'à la poignée Plonge le fer qui brille en sa main indignée. Non loin il aperçoit le brave fds d'Hémon, Pontife de Diane et prêtre d'Apollon.
Son auguste tiare, et sa riche parure.
Et l'or éblouissant de sa superbe armure. L'annoncent à ses yeux par un brillant éclat. Il le poursuit, l'atteint dans le champ du combat; Il tombe; et, sans pitié pour le sang qui le souille D'un prêtre d'Apollon Mars saisit la dépouille ; Séreste la rapporte en ployant sous le poids. Deux guerriers au héros s'opposent à-la-fois : L'un d'eux est Céculus, que Vulcain a fait naître; L'autre est le Marse Ombron , orgueilleux de coimoître De ses monts paternels les végétaux fameux. Énée avec fureur s'avance audevant d'eux. Le bouclier d'Anxur, avec sa main coupée,
111e astu subit, at treinebutida siipcrvolat liasta; Et genua anjplecteiis , cflatur talia supplcx : •< Fer patrios Manis , per spes surgentis luli, Te precor, hanc aDimam serves naloque, patriqiic. Est domiis alta ; jacent penitiis dcfossa taleiita Caelati argent!; sunt auri pondéra facti Infectique luihi ; non hic victoria Teucrum Vcrtitur, aut aniiiia uua dabit discrimina tanta. »
^3o Dixerat. ji;ueas contra cui talia reddit :
« Argent! atqiie auri nicmoras quce multa laleuta, Gnatis parce tuis. Belli commcrcia Turnus Sustulit ista prior, jam tum Pallante pereinpto. Hoc patris Anchisîe Mânes, hoc sentit lulus. » Sic fatus galeara la;va tenct, atque reflexa Cervice orantis capulo tenus adplicat ensem.
Nec procul Haemonides, Phœbi Triviœque sacerdos, Infula cui sacra redimibat tempora vitta, Totus conlucens veste, atque insignibus armis :
'<<> Quem congressus agit campo, lapsunique superstans Inmolat, ingcntiquc umbra tegit; arma Screstus Lecta rcl'ert hunieris, tibi , rcx Gradive, tropacuni. Instaurant acies Volcani stirpe creatus Ca;culus, et veniens Marsorum montibus IJmbro.
D'abord vole en éclats sous sa terrible cpée. Ombron, fier de son art, par de magiques mots Sans doute a cru charmer la fureur du héros : Peut-être il espéroit, vainqueur des destinées, Une heureuse vieillesse et de longues années; Mais le glaive troyen en abrège le cours.
Le brave Tarquilus voloit à son secours : De Dryope et de Eaune , en un réduit champêtre , Pour un destin plus doux l'amour l'avoit fait naître. Fier de sa riche armure et de son sang divin. Il accourt; le héros étend sur lui la main. Perce son bouclier et sa forte cuirasse : Il fuit, traînant le poids du fer qui l'embarrasse; D'un seul coup arrêtant sa marche et ses discours, L'impitoyable acier a terminé ses jours ; Et, repoussant son tronc sur la poudre sanglante, " Reste là , malheureux ! ta mère gémissante Au tombeau paternel ne t'enfermera pas : Reste là! des vautours sois l'horrible repas; Ou que des vastes mers, ta digne sépulture, Les monstres affamés déchirent ta blessure : Pallas du moins aura les honneurs du tombeau. » Ainsi dit le vainqueur; et plein dun feu nouveau. Etendant des premiers rangs la foule épouvantée, Il poursuit et Lycas, et le robuste Aniée, Et le brave Numas , et le blond Camertès , Qui , fils du grand Volscens, et rappelant ses traits, Unit à ce beau nom , à son domaine immense , Le trône d'Amyclas , l'école du silence. Par-tout le fier Troyen fait voler le trépas. Tel couroit E^géon, aux cent mains, aux cent bras; Tel , se multipliant sous mille aspects farouches , Il vomissoit des feux de ses cinquante bouches ; De ses cinquante dards lançoit autant d'éclairs , D'autant de boucliers obscurcissoit les airs ; Et , sous ses pieds tonnants faisant trembler la terre , Seul affrontoit l'Olympe et bravoit le tonnerre.
Dardanidcs contra furit. Anxuris cnse siuistram Et totum clypei ferro dejecerat orbem; Dixerat ille aliquid magnum , vimque adfore verLo Crediderat, cœloque aniraum fortasse ferebat , Canitiemque sibi, et longos jjromiserat annos.
^^o Tarquitus cxsultans contra fulgentibus armis, Silvicolae Fauno Dryope quem Nympba crearat, Obvius ardcnti sese obtulit : ille reducta Loricam clypeique ingens onus inpedit hasta: Tum caput orantis nequidquam , et multa parautis Dicere, deturbat terrae; truncumque tepcntem Provolvens, super hœe inimico peclore fatur : « Istic nunc , metuende, jace ! non te optima mater Condet liumi, patriove onerabit merabra sepulcro : Alitibus linquere feris; aut gurgite mersum
5'" [jnda f'erct, piseesque inpasti volnera larahent. » Protenus Antaeum et Lueam, prima agmina Turni , Pcrsequitur, fortemque Numam, fulvumque Camertem, Magnanimo Volscentc satum ; ditissimus agri Qui fuit Ausonidum, et tacitis regnavit Amyclis. JE"xoa qualis, centum cui bracbia dicunt, Centenasque manus , quinquaginta oribus ignem Pectoribusque arsisse, Jovis qnum fulmina contra
L'ENÉIDE
Tel étoit le héros; tel son fougueux Iransport Multiplioit ses coups, le ravage et la mort. Son épée, au carnage une fois échauffée, Court , vole , brave tout , renverse tout. Niphée , Sur sou sanglant passage , hélas ! pour son malheur, Guidoit quatre coursiers : soudain , saisis de peur A l'aspect du héros tout fumant de carnage, Ils renversent leur guide, et, courant au rivage, De son char fracassé dispersent les débris.
Par leurs beaux coursiers blaucs, aux combats aguerris, Liger au ton superbe, et Lucagus son frère, Rapidement traînés dans des flots de poussière, Fouloient des réings entiers; et tandis que l'un d'eux De ces coursiers ardents guide l'élan fougueux. Son frère , d'une main à combattre occupée , Fait tourner dans les airs sa foudroyante épée. Énée à son aspect ne s'émeut pas en vain; Terrible , il fond sur eux une lance à la main. « Tourne ici , dit Liger, ta vue intimidée : Ces coursiers ne sont pas ceux du fils de Tydée; C;e char n'est pas celui de l'enfant de Thétis, Dont Yénus tant de fois a préservé son fils; lis t'apportent la mort et la fin de la guerre, Et ton sang odieux va rougir celle terre, Plus funeste pour toi que les clianips phrygiens. » Ainsi parle Liger. Le héros des Troyens Laisse perdre dans l'air ces menaces frivoles, El répond par un dard à de vaines paroles. Lucagus à l'instant, un javelot en main. Excitant ses coursiers, se penche sur leur crin: Superbe, il se relève; et, redressant sa tète. Le pied gauche en avant , au combat il s'apprête. Mais déjà du Troyen le pénétrant acier Traverse par les bords son épais bouclier, Et court plonger son fer dans sa cuisse sanglante. Le héros, insultant à sa chute pesante,
Tôt paribus streperet clypcis, lot stringeret ensis : Sic tolo jEneas dessevit in œquore victor,
570 Ut semcl intepuit mucio. Quin ecce INiphaei Quadrijuges io eqiios advcrsaque pectora tendit; Atque illi longe gradientein et dira frementem Ut videre, metu versi, retioque rucntes Effunduntque duccm , rapiuntque ad litora currus.
Interea bijugis inl'ert se Lucagus albis Iq medios, fraterque Liger; sed frater habcnis Fleclit cquos : strictura rotat acer Lucagus cnsem Haud tulit yEneas tanto fervore furentes : Inruit, advcrsaque ingens adparuit hasta.
i8o Gui Liger :
« Non Diomedis equos, nec currus cernis Achilli,
Aut Pbrygiœ campos : nunc bcili finis et aevi
His dabilur terris. » Vesano talia late
Dicta volant Ligeri; sed non et Troius héros
Dicta parât contra, jaculum nam torquet in hostera.
Lucagus ut pronus pendens in verbera telo
.Admonuit bijugos; projecto dura pede laevo
Aplat se pugnae, subit oras hasla per imas
Fulgcnlis clypei, tum la;vum perforai iuguen;
&90 Excussus curru moribundus volvilur arvis. Qucm pius /Encas diclis udfalur amaris :
« Lucagus, lui dit-il, tu n'accuseras pas
Tes chevaux et ton char d'avoir fui les combats :
Toi-même en descendant leur as lâché les rênes ;
Et c'est toi dont le sang doit arroser ces plaines. »
Il dit, et dans l'instant saisit ses deux coursiers,
Liger, quittant l'orgueil de ses discours ailiers.
Tombe aux genoux d'Enée, et vers sa main sangla/ilc
Levant ses bras tendus et sa voix suppliante :
« Par toi, par les auteurs de tes jours glorieux ,
Troyen, ne m'ôte pas la lumière des cieux,
El qu'un guerrier soumis désarme ton courage !
— Tu n'avois pas tantôt ce modeste langage ,
Lui répond le vainqueur : meurs sur ton frère mort;
Et, né du même sang, subis le même sort. ■>
Il dit; et, sans égard pour sa bassesse infâme,
A sa vile demeure il arrache son ame;
Sur son frère , à ces mots , il le jette mourcmt.
Plus fougueux que l'orage , et plus prompt qu'un tor- Tel Enée à Pallas prodiguoit les victimes. [reni,
Soudain , encoui'agés par ces faits magnanimes , Ascagne et les Troyens, foiblement assiégés. S'élancent des remparts qui les ont protégés.
Aussitôt à Junon le roi des dieux s'adresse : « O vous qu'à double litre honore ma tendresse. Mon épouse , ma sœur, vous ne vous trompiez pas ; C'est Vénus qui conduit les Troyens aux combats : Vous le voyez , ils sont sans force , sans courage ; Sans elle leur frayeur céderoii à l'orage. » Junon, d'un ton soumis, lui répond : « Cher époux! De ces cruels discours pourquoi m'accablez-vous ? Mon cœur, vous le savez , craint votre humeur sévère. Ah! si comme autrefois Junon savoil vous plaire, ( Eh 1 quel motif a pu vous refroidir pour moi ? ) Vous-même, pour Turnus partageant mon effroi, Souffririez que Junon, à bon droit alarmée. L'arrachât au péril, l'écartât de l'armée.
« Lucage, nulla tuos currus fuga segnis equorum
Prodidit, aut vans vertere ex hostibus umbrœ;
Ipse rôtis saliens juga deseris. » Haec ita fatus
Adripuit bijugos. Frater tendcbat inermes
Infelix palraas, curru dclapsus eodem ;
i< Per te, per qui te talem genuere parentes,
Vir Trojane, sine banc animain, cl miserere precantis. >
Pluribus oranti Jîneas : « Haud talia duduni
Gu" Dicta dabas; morere, et fralrem ne desere frater. » Tuin latcbras animae pectus mucrone recludit.
Talia per campos cdebat funera ductor Dardanius, torrentis aqua; , vel turbinis atri More furens : tandem erumpunt, et castra relinquunt Ascanius puer, et nequidquam obsessa juvcntus.
Junonem interea conpellat Juppiter ultro : « O gcrmana mihi, alque eadem gratissima conjux. Ut rebare, Venus, nec te sententia fallit, Trojanas sustentât opes; non vivida bello
Cio Dextra viris, auimusque ferox, patiensque pericli. >> Cui Juno submissa : « Quid, o pulcherrime conjux Sollicitas aegram, et tua tristia dicta timentem? Si mihi, quœ quondam fuerat, quamque esse decebat. Vis in amore foret, non hoc mihi namque negares, ûmnipotens, quia cl pugnae subduccrc Turnum,