LIVRE XI
Et l'airain amolli des habitants des ah's Y reiraçoit aux yeux les plumages divers. Mais rien de ce guerrier u'égaloit la parure : D'un pourpre rembruni l'étrangère teinture Couvre ses vêtements; chef-d'œuvre d'un Cretois, L'or embellit son arc et pare son carquois; Un casque d'or couvroit sa tète révérée; Du plus jaune safran sa robe colorée Par une agrafe d'or relient ses plis mouvants , Et leur brillant tissu frémit au gré des vents. Enfin ses longs cuissards , sa tunique flottante , Richement embellis par l'aiguille savante , Sont de l'art phrygien l'ouvrage ingénieux. A peine de Camille il a frappé les yeux , Soit que dans son espoir ces dépouilles conquises Au temple de ses dieux fussent déjà promises; Soit que de l'or troyen sa noble vanité En secret se flattât d'embellir sa beauté; Pour ces riches habits l'amazone s'enflamme, Les dispute en héros, et les admire en femme; Et ces brillants atours dont son cœur est épris, Du triomphe à ses yeux ont rehaussé le prix : Tout danger, tout obstacle a disparu pour elle. Aruns posté tout près tientsa lance mortelle, Cherche du coup fatal l'heureuse occasion ; Et prêt à la frapper : « O divin Apollon ! S'écria-t-il soudain, ô dieu de la lumière, Que dans son temple saint le Soracte révère ; Devant qui nous courbons nos fronts respectueux , Pour qui des verts sapins les rameaux onctueux D'un bûcher éternel entretiennent les flammes; Toi qui , par un saint zèle allumé dans nos âmes , Sur ces ardents brasiers nous fais marcher sans peur, Dieu puissant! par mes mains lave le déshonneur Qu'imprime à notre nom cette Volsque insolente ! Sa dépouille, grand dieu! n'est pas ce qui me teote; Plus d'un autre trophée a signalé mon bras ;
Ipse, pcrcgrina ferruginc clarus et ostro,
Spicuta torquebat Lycio Gortynia cornu;
Aureus ex huraeris sonat arcus, et aurca vati
Cassida ; tum croceara chlamydemque siausque crepantis
Carbaseos fulvo in nodum conlegerat auro,
• Piclus acu tunicas, et barbara tegmina cruruni. HiiQc virgo, sive ut tcmplis prœlîgerct arma Troia, captivo sive ut se ferret in auro, i8o Venatrix, unura ex omni certamine pugnae
Caeca sequebatur; totumque incauta per agmen Femineo praedae et spoliorum ardebat amore : Telum ex insidiis quum tandem tempore capto Concitat, et superos Arruns sic voce preoatur : «< Summe deum, sancli custos Soractis Apollo, Quera primi colimus, cui pineus ardor accrvo Pascitur, et médium freti pietate per igoem Cultures multa premimus vestigia pruna ; Da, Pater, hoc nostris aboleri dedecus arinis,
790 Omnipotens! Non exuvias, puîsoeve tropaeum
Virginis, aut spolia ulla pcto : mibi cetera laudcm Facta ferenl : hœc dira raeo dura volnere pestis Puisa cadat, patrias remeabo inglorius urbis. » Aiidiit, et voti PhœJuis succederc partem
Mais que de ce fléau je purge ces climats , Qu'elle expie en mourant noire gloire fléirie, Je pars, et vais obscur mourir dans ma patrie. "
Apollon imploré l'entendit; et ce dieu Accorde à sa prière luie part de son vœu , Et l'autre dans les airs se dissipe et s'envole. Il lui cède Camille, et consent qu'il l'immole; Mais revoir ses foyers n'est plus en son pouvoir, Et les vents ennemis emportent son espoir.
Enfin des mains d'Aruns le trait bruyant s'élance : Ou se trouble , on regarde , et le Volsque en silence Se tourne vers sa reine et pour elle pâlit ; Mais la lance fatale , et son vol , et son bruit , Rien ne peut l'effrayer, quand la flèche cruelle Porte au sein découvert une alteinle mortelle, Et le fer altéré boit son sang virginal. On s'étonne; ses sœurs volent au coup fatal. Et présentent leurs bras à leur reine expirante. De son propre succès le vainqueur s'épouvante , Et fuit, le cœur rempli de joie et de terreur. Tel, lorsque de sa faim apaisant la fureur. Un loup vient d'égorger, dans son audace extrême Une belle génisse ou le berger lui-même. Tremblant , épouvanté de ses hardis exploits , Déjà des chiens vengeurs croit entendre la voix ; Avant que le jour naisse, avant que la victime Et les traces du sang déposent de son crime, Dans le fond des forêts le meurtrier a fui , El sa queue en tremblant se dérobe sous lui : Tel , timide vainqueur, et content de la fuite , ■ Dans la foule à l'instant Aruns se précipite ; De ce qu'osa sa main son cœur se sent troubler, Et Camille en mourant le fait encor trembler. La malheureuse en vain veut arracher la lance : De ce coup meurtrier telle est la violence. Le fer perçant du trait dont son cœur est blessé, Rebelle à ses efforts, y demeure enfoncé.
Mente dédit : partem volucris dispersit in auras. Sterneret ut subita turbatam morte Camillam , Adnuit oranti : rcducem ut palrla alta vidcret, Non dédit; inque notos vocem verterc procellae.
Ergo, ut missa manu sonitum dédit iiasta per aurîs,
800 Convertere animos acris, oeulosque tuiere
Cuncti ad reginam Volsci. Nihil ipsa neque aurïc, Ncc sonitus meraor, aut venienlis ab œthcre tcli : Hasta sub exscrtam donec perlata papillam Hœsit, virgineumque alte bibit acta cruorem. Coucurrunt trcpidse comités, dorainamque ruentem Suscipiunt : fugit ante omnis extcrritus Arruns, La-tilia mixtoque metu; nec jara amplius bastœ Credere, nec telis occurrere virginis audet. Ac velut ille, prius quam tela inimica sequantur,
8to ContÏDuo in montis sese avius abdidit altos, Occiso pastorc , lupus, magnove juvenco, Conscius audacis facti, caudamque remulcens Subjecit pavitantem utero, silvasque petivit : Haud secus ex oculis se turbidus abstulit Arruns, Cotitentusque fuga mediis se inniisciiit armis. 111a manu moriens telum trahit; ossa sed inter Fcrreus ad costas alto stat voloerc mucro.
L'ENÉIDE
Elle tombe : ses sens par degrés s'afl'oiblisseiit ,
Sou teint se décolore, et ses lèvTcs pâlissent.
Alors sa voix mourante appelle Acca sa sœur,
Acca toujours admise aux secrets de son cœur :
« O toi, dont j'éprouvai la tendresse fidèle.
J'ai, tant que je l'ai pu, vengé uolre querelle;
Mais enfin je succombe, et j'ai fini mon sort.
Déjà tout se noircit des ombres de la mort;
Entends les derniers vœux de la triste Camille :
Cours avertir Turnus qu'il défende la ville ;
Et toi , reçois ta reine et ses adieux. » Soudain
Les rênes en flottant s'échappent de sa main.
Ce corps, jadis rempli de son ame enflammée.
De la mort aujourd'hui victime inanimée,
Descend de son coursier, entraîné par son poids;
Il tombe ce beau front , si brillant autrefois !
Son pouls meurt; sur ses yeux nagent des vapeurs sombres.
Et son ame en courroux s'envole chez les ombres.
Soudain partent des cris de rage et de terreur;
Le combat se rallume avec plus de fureur;
Troyens , Arcadiens, Toscans , tout se rassemble;
Hardis par cette mort , tous s'élancent ensemble.
Et cependant Opis , du haut des monts voisins , Tranquille , regardoit ces combats inhumains : Tout-à-coup, à l'enlour de Camille expirante, Elle voit s'agiter une jeunesse ardente , Et son cœur affligé laisse échapper ces mots ; <\ Ornement de ton sexe ! exemple des héros ! Que t'a servi d'avoir au lumulle des villes Préféré ta déesse et ses forêts tranquilles ? Et de quoi t'ont servi mes inutiles traits .■' Mais si j'en crois mon cœur, ta gloire et mes regrets, Ton nom, que pour jamais signala la vaillance. Ne sera pas sans lustre , et ta mort sans vengeance ;
Labitur exsanguis; labnnlur frigida leto Lumina; pnrpurcus quoiidara color ora reliquit.
S2f> Tum sic exspirans Accam, ex aequalibus unam, Adioquilur; fida aiite alias qiiœ sola Camillae; Quicura partir! curas; atque hsec ila fatur : « Hactenus, Acca soror, potui : nunc volnus acerbum Confîcit, et tenebris uigrcscunt omnia circura. Effuge, et hsec Turno mandata novissima perfer; Succédât pugnae, Trojanosqiic arceat urbe. • Jamque valc. » Simul his dictis linquebat habenas. Ad terrain non sponte fluens. Tuin frigida toto PauUatim exsolvit se corpore, lentaque colla
^^0 Et captum leto posuit capiit, arma relinquens; Vitaque cum geruitu fugit indignata sub umbras. Tum vero inmensus surgens lerit aurea clamer Sidéra; dejecla crudesoit piigiia Camiila; Incurrunt densi simul omnis copia Teucrum, Tyrrhenique duces, E\andiique Arcades ai».
At Trivias custos jam dudum in montibus Opis Alta sedet summis, spcctatque interrita pugnas. LJtque procul medio juvenura in clamore furentum Prospexit tristi raultatara morte Camillam :
640 Ingemuitque deditque bas imo pectore voces : « Heu nimiura, virgo, nimium crudele luisti Supplicium , Tcucrus couala laccsscre bello ! Mec libi desert;e iu dnmis cobiisse Diauam l'rotuit, aut noslras humero gessisse pharetras.
Le sort l'a résolu : son téméraire auteur En recevra le prix. » Il est une hauteur Où l'yeuse, croissant sur sa terre isolée, , Couvre d'un roi latin l'antique mausolée : Là vient s'abattre Opis , méditant son dessein , Et de là de Camille observe l'assassiu. A peine elle aperçoit l'auteur de sa blessure , Tout fier de sa victoire et vain de son armure : « Où vas-tu , lui dit-elle ; approche , malheureux ! Viens recevoir le prix de ton triomphe affreux; Viens; et meurs à ton tour des flèches de Diane; Je les plains de tremper dans un sang si profane.»
Elle dit, du carquois tire le trait fatal, Le place, tend sou arc ; et d'un effort égal Chaque main avec art remplit son ministère : La gauche entre ses doigts tient la flèche légère ; L'autre amène la corde ; et , lents à s'approcher. Les bouts obéissants sont prêts à se toucher. Aussitôt vers Aruns le trait divin s'échappe, Et le bruit et le fer en même temps le frappe. Nul ne plaint son trépas; et, sans être honoré. Sur des bords inconnus son corps gît ignoré. La nymphe pour les cieux quitte aussitôt la terre. Et remet au hasard les succès de la guerre.
A peine de Camille on a su le trépas , Un même effroi saisit les chefs et les soldats : Son bataillon léger, vainqueur sous sa conduite , Mais vaincu par sa mort , le premier prend la fuite. Alinas même fuit, et de ses vétérans Un tumulte confus désordonné les rangs.
Bataillons , escadrons , et cohorte et j)halange , De vingt peuples tremblants vaste et confus mélange, Dans les champs d'alentour dispersent leurs débris. Et des lieux les plus sûrs vont chercher les abris.
Non tamen indecorem tua te regina reliquit Extrema jam in morte; neque boc sine nomine lelum Pcr gentis erit , aut famam patieris inuUae. INam quicumque tuum violavit volnere corpus, Morte luet mérita. » Fuit ingeus monte sub alto
bbo Régis Dercenni terrcno ex aggere bustuni Autiqui Laurcntis, opacaque ilice tectum; Hic dea se primum rapido pulcherriiua nisu Sistil, et Arruntcm tumulo speculatur ab alto. Ut vidit fulgentcm armis, ac vana tumeiitem : « Cur, inquit, diversus abis? bue dirige gressum; Hue periture veni, capias ut digna Camillae Prœmia : tune etiam telis moriere Dlanae ? »
Dixit, et aurata volucrcm Threissa sagittam Dcpromsit pharctra, cornuque infensa tetcndit,
860 Et duxit louge, donec curvata coirent
Inter se capita, et manibus jam tangeret œquis, Lœva aciem ferri, dextra nervoque papillam. Exlemplo teli stridorera, aurasque sonautis Audiit una Arruus, baesitque in corpore ferrure. lUum exspirantem socii, atque extrema gementem Obliti iguoto camporum in pulvere linquunt; Opis ad ajtberium penuis aufertur Olyiupum.
Prima fugit, doiuina amissa, levis ala Camillae; Turbati fugiutit RutuU; fugit acer Atiuas;
8;" Disjectique duces, desolatique manipli
Tuta petunt, et cquis aversi ad mœnia tendunt.
TIVRE XII.
I,e carquois charge en vain leurs épaules craintives; Leurs arcs sont détendus, et leurs flèches oisives. Tout cède : des coursiers , épouvantés comme eux , Les pas retentissants battent les champs poudreux ; Et vers la ville enfin , leur unicjue ressource , Dans des flots de poussière ils dirigent leur course. Les femmes , en voyant revenir ces débris , Poussent des cris affreux, frappent leurs seins meurtris.
L'ennemi les poursuit, et jusque sous leurs portes Atteint ceux dont les murs reçoivent les cohortes. Malheureux ! au trépas ils pensoient échapper, Sur le seuil paternel la mon vient les frapper : Quelques uns sont percés à l'aspect de leurs Lares ; D'autres que le péril , que l'effroi rend barbares , Referment leur asile , et leurs tristes amis En vain , les bras tendus , demandent d'être admis : On repousse sur eux la porte impitoyable. Alors se renouvelle un carnage effroyable De ceux qui de leurs murs tentent en vain l'abord , Et des concitoyens qui leur donnent la mort. Plusieurs qu'exclut, hélas! l'enceinte désirée. Aux yeux de leurs parents , de leur mère éplorée , Pour fuir les ennemis choisissant le trépas , Dans les fossés profonds précipitent leurs pas ; Cet autre, aiguillonnant le coursier qui l'emporte. Frappe à coups redoublés l'inexorable porte. Mais de Camille à peine on distingue le corps , On redouble de crainte , et de zèle et d'efforts : Les femmes même alors deviennent inti'épides , Le fer étincelant charge leiu's mains timides ; El de longs pieux , armant leur courage indompté , Ont du fer dans la flamme acquis la dureté ; Cihacune d'un héros a pris l'ame guerrière , Et veut pour sa patrie expirer la première. Cependant à Turnus de ces revers affreux
Nec quisquam instantis Teucros letumque ferentis Sustcntare valet tells, aut sistere contra; Sed laxos referunt liuraeris languentibus arcus; Quadrupedumque putrcin ciirsu quatlt ungula camptim. Volvitur ad muros caliglne tuibidus atra Pulvis , et e speculis percussae pectora matres Femineum clamorcra ad cœll sidéra tollunt. Oui cursu portas primi Inrupere patentis, B8o Hos Inlmlca super mixto premit agmine lurba;
INec raiseram effuglunt mortem, sed limlm; in ipso, Mœnibus in patriis, atque inter tuta domorum, Confixi exspirant animas : pars claudere portas; Nec sociis aperire vlam, nec mœnibus audent Adcipere orantls; oriturque miserrima caedes Defendentum armis aditus, Inque arma ruentum. Exclusl, ante oculos lacrymantumque ora parentum, Pars In praecipitls fossas, urgente ruina, Volvitur; Inraissis pars ca;ca et conclta frenis "9" Arietat In portas et duros objice postes. Ipsse de rauris summo certamine matres , (MoDStrat amor verus patriœ) ut vldere Camillam, Tela manu trepidse jaciunt; ac robore duro Stipitibus fcrrum sudibusque Imltantur obustis Prsecipltes, primaeque mori pro mœnibus ardent. Interea Turnum in silvis ssevissimus inplet
Acca vient apporter le récit désastreux :
" Les Latins sont vaincus, Camille est expirée,
Aux Troyens triomphants l'Ausonie est livrée;
Tout fuit, tout a subi leur rapide fureur,
El jusque dans Laurente a volé la terreur. »
Le héros furieux (ainsi le ciel l'ordonne)
Frémit de ce désastre ; il part , il abandonne
Les gorges, les forêts qu'occupent ses soldats.
Le Troyen à son tour précipite ses pas ;
Après avoir franchi les bois cl les montagnes ,
De leurs sombres hauteurs descend dans les campagitcs.
Ainsi, se rapprochant , ces deux fameux rivaux
Vers les murs laurenlins marchent à pas égaux ;
L'un pour les attaquer, l'autre pour les défendre.
Énée, en avançant, au loin a vu s'étendre
Les escadrons latins et leurs fiers bataillons ,
De torrents de poussière inondant les sillons :
De Turnus à son tour la surprise est pareille.
Déjà de toutes parts arrive à son oreille
Le bruit des escadrons précipilanl leurs pas :
C'est l'invincible Énée avançant aux combats.
Et peul-èlre à l'instant au pied de ces murailles
Tous deux auroienl tenté le destin des batailles ,
Si Phébus, déposant ses rayons amortis,
N'avoit plongé son char dans les flots de Thétis.
Tous deux veillent, campés sous les murs de la ville;
Et cette nuit du moins leur fureur est tranquille.